Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 25

Chapter 253,683 wordsPublic domain

«Votre Majesté aura vu les derniers discours du parlement d'Angleterre et la décision où l'on y est de pousser la guerre à outrance. Dans cet état de choses, j'écris directement à Caulaincourt. Si Votre Majesté daigne l'entretenir, il lui fera connaître mon opinion. Ce n'est plus que par de grandes et vastes mesures que nous pouvons arriver à la paix et consolider notre système. Que Votre Majesté augmente et fortifie son armée. Tous les secours et assistance que je pourrai lui donner, elle les recevra franchement de moi; aucun sentiment de jalousie ne m'anime contre la Russie, mais le désir de sa gloire, de sa prospérité, de son extension. Votre Majesté veut-elle permettre un avis à une personne qui fait profession de lui être tendrement et vraiment dévouée? Votre Majesté a besoin d'éloigner les Suédois de sa capitale; qu'elle étende de ce côté ses frontières aussi loin qu'elle le voudra, je suis prêt à l'y aider de tous mes moyens.

«Une armée de 50,000 hommes, russe, française, peut-être même un peu autrichienne, qui se dirigerait par Constantinople sur l'Asie, ne serait pas arrivée sur l'Euphrate qu'elle ferait trembler l'Angleterre et la mettrait aux genoux du continent. Je suis en mesure en Dalmatie; Votre Majesté l'est sur le Danube. Un mois après que nous en serions convenus, l'armée pourrait être sur le Bosphore. Le coup en retentirait aux Indes, et l'Angleterre serait soumise. Je ne me refuse à aucune des stipulations préalables nécessaires pour arriver à un si grand but. Mais l'intérêt réciproque de nos deux États doit être combiné et balancé. Cela ne peut se faire que dans une entrevue avec Votre Majesté, ou bien après de sincères conférences entre Roumiantsof et Caulaincourt, et l'envoi ici d'un homme qui fût bien dans le système. M. de Tolstoï est un brave homme, mais il est rempli de préjugés et de méfiance contre la France, et est bien loin de la hauteur des événements de Tilsit et de la nouvelle position où l'étroite amitié qui règne entre Votre Majesté et moi a placé l'univers. Tout peut être signé et décidé avant le 15 mars. Au 1er mai, nos troupes peuvent être en Asie, et à la même époque les troupes de Votre Majesté à Stockholm. Alors les Anglais, menacés dans les Indes, chassés du Levant, seront écrasés sous le poids des événements dont l'atmosphère sera chargée. Votre Majesté et moi aurions préféré la douceur de la paix et de passer notre vie au milieu de nos vastes empires, occupés de les vivifier et de les rendre heureux par les arts et les bienfaits de l'administration: les ennemis du monde ne le veulent pas. Il faut être plus grands, malgré nous. Il est de la sagesse et de la politique de faire ce que le destin ordonne et d'aller où la marche irrésistible des événements nous conduit. Alors cette nuée de pygmées, qui ne veulent pas voir que les événements actuels sont tels qu'il faut en chercher la comparaison dans l'histoire et non dans les gazettes du dernier siècle, fléchiront et suivront le mouvement que Votre Majesté et moi aurons ordonné, et les peuples russes seront contents de la gloire, des richesses et de la fortune qui seront le résultat de ces grands événements.

«Dans ce peu de lignes, j'exprime à Votre Majesté mon âme tout entière. L'ouvrage de Tilsit réglera les destins du monde. Peut-être, de la part de Votre Majesté et la mienne, un peu de pusillanimité nous portait à préférer un bien certain et présent à un état meilleur et plus parfait; mais, puisqu'enfin l'Angleterre ne veut pas, reconnaissons l'époque arrivée des grands changements et des grands événements[297].»

[Note 297: _Corresp._, pièce non numérotée, t. XVI, p. 586.]

Cette lettre, d'une admirable éloquence, n'exprimait pas l'idée du partage, mais la sous-entendait; celle écrite le même jour à Caulaincourt, plus explicite, l'admettait formellement; elle ordonnait à l'ambassadeur d'aborder la discussion des parts, des avantages respectifs, des moyens, entrait dans le vif et dans le détail de la question. Au Tsar, l'Empereur n'avait voulu qu'indiquer l'ensemble du mouvement et donner l'impulsion. Il l'avait fait avec autant d'habileté que de grandeur et, sans livrer au monarque russe une seule parole dont il pût abuser, lui laissait tout comprendre et tout espérer. Dans sa lettre, son génie se montre sous tous ses aspects, tour à tour familier, souple, ingénieux, sublime: il flatte d'abord et caresse, puis s'élève, prend son essor, déploie son vol. À mesure que la lecture se poursuit, l'élan de la pensée se communique; on est entraîné, on subit l'irrésistible pouvoir de cet homme, et l'on comprend que plus tard vingt nations différentes, sans haine, sans passion, sur un signe de sa main, se soient précipitées derrière lui à la conquête de Moscou. Quand il parle aujourd'hui de faire refluer l'Europe sur l'Asie, il semble que l'esprit des grands conquérants d'autrefois, celui qui déplaçait les peuples, les arrachait du sol et les poussait à de lointaines migrations, revive en lui et commande par sa bouche: jamais voix d'homme plus puissante n'a sonné le signal de grands combats et le renouvellement d'un monde.

Cependant, si la lettre impériale fait passer d'abord à travers l'âme un frisson d'enthousiasme guerrier, un doute s'élève peu à peu et embarrasse l'esprit. Jusqu'au dernier moment, nous l'avons vu, Napoléon avait conservé ses répugnances pour le partage; le 29 janvier, il hésitait encore, n'accordait rien, et le voici, quatre jours après, qui prévient les désirs de son allié, dépasse ses espérances, abaisse devant lui toutes les barrières. L'impression produite par les déclarations anglaises avait-elle été jusqu'à provoquer en lui un si complet revirement? L'appel au Tsar était-il sincère? Ne cachait-il pas une immense duperie? Pressé par la Russie, obligé de plus en plus, à mesure que l'Angleterre redoublait d'opiniâtreté, à mesure aussi que nos armées s'enfonçaient en Espagne, de rassurer le Nord et de se le concilier, partagé entre le sentiment de cette nécessité et ses invincibles défiances, Napoléon n'a-t-il point cherché, en offrant à son allié l'apparence d'une concession capitale, à s'épargner de réels sacrifices? Il aurait alors proposé le partage sans intention de l'exécuter, et son plan se fût réduit à ceci: par une discussion solennelle sur l'Orient, il donnerait le change à l'empereur Alexandre, charmerait, éblouirait ce prince, tandis que lui-même exécuterait son dessein sur l'Espagne, le seul dont il ait été sérieusement occupé; puis, le sort de la Péninsule réglé, la Russie et l'Europe mises en présence du fait accompli, il rétracterait insensiblement ses offres et laisserait s'évanouir le mirage si magnifiquement évoqué. Sa lettre n'eût été que le chef-d'oeuvre d'un art incomparable, mais fallacieux, et les phrases de la fin, où vibre la passion des grandes choses, une péroraison à effet. Napoléon n'eût voulu que donner à la Russie la représentation d'un grand dessein, agiter devant elle l'appareil d'une feinte négociation, faire passer à ses yeux l'illusion de villes à conquérir, de territoires, de royaumes à partager, puis, derrière ce prestigieux décor, poursuivre un projet plus pratique dans sa perfidie, la spoliation d'une dynastie débile et le rapt d'une couronne. Faut-il admettre cet artificieux calcul et reconnaître que le vainqueur de l'Europe s'est réduit, cette fois, à n'être que le plus habile des metteurs en scène? Au contraire, croirons-nous que Napoléon, plus grand dans la sincérité de ses conceptions sans frein, voulait ce qu'il annonçait, qu'il inclinait réellement, après avoir remanié l'Europe, à transformer l'Orient? Ce problème se rencontre au point culminant de sa carrière, à l'heure où il semble s'arrêter incertain sur cette cime, avant de s'égarer dans une voie fatale.

Il est certain que l'Empereur, dans les premiers jours de février 1808, avait un besoin impérieux, urgent, d'occuper et de distraire Alexandre: c'était tout à la fois de l'Espagne et de la Prusse, du midi et du centre de l'Europe, que l'attention du Tsar devait être détournée. On ne peut douter qu'à cette époque, peut-être sous l'impression des nouvelles de Londres, Napoléon ne se soit résolu à prononcer son action en Espagne, à mieux s'assurer de ce royaume, afin d'en disposer plus utilement contre l'Angleterre. Préméditait-il déjà tout ce qu'il devait accomplir en Espagne? Si l'abaissement des Bourbons le frappait de plus en plus, si leurs misérables querelles semblaient les lui livrer, s'il sentait la tentation d'intervenir entre un père déconsidéré et un fils qui n'avait point le courage de ses ambitions pour les éliminer l'un par l'autre, s'il pensait à un changement de dynastie, nous ne saurions affirmer qu'il ait écarté dès cet instant la possibilité d'une solution moins violente, à procurer par des moyens diplomatiques appuyés d'un grand déploiement de forces, qu'il ait renoncé à l'idée d'un traité qui eût réuni à la France les provinces du Nord, stipulé le mariage du prince des Asturies avec une fille de Lucien et asservi davantage la maison royale. Dans tous les cas, il ne prévoyait pas une résistance nationale; une lutte avec le peuple révolté, une guerre d'Espagne n'entrait nullement dans ses calculs, et ce devait être la plus complète, la plus funeste de ses erreurs. Estimant que l'absorption de l'Espagne dans son système serait surtout affaire de politique, d'adresse, de longueur peut-être, il ne jugeait pas cette oeuvre incompatible avec d'autres entreprises, plus vastes encore, mais ne se préparait pas moins à l'accomplir. Or, pour que la Russie fermât les yeux sur ce nouvel accroissement de la puissance française, il était utile de stimuler ses propres ambitions; en lui ouvrant l'espoir de prendre aux dépens de tous ses voisins, Napoléon s'en réservait à lui-même la faculté: «Je ne suis jaloux de rien, écrivait-il dans sa lettre à Caulaincourt, et je demande le réciproque[298].»

[Note 298: Extrait de la lettre à Caulaincourt, publié par M. de TATISTCHEFF, _Nouvelle Revue_ du 15 juin 1890.]

Ayant laissé d'autre part se créer entre la France et la Russie une question prussienne, irritante, scabreuse, et ne voulant la résoudre, Napoléon aspirait à l'écarter. Ce qu'Alexandre demandait implicitement à Caulaincourt, ce qu'il laissait réclamer par Tolstoï, c'était la libération de la Prusse. Or, Napoléon était profondément résolu à ne point laisser échapper cette nation des liens où il la retenait, à ne point desserrer son étreinte, tant que l'Angleterre resterait en armes. Sur cet article il ne céderait jamais, n'accorderait pas à Alexandre l'évacuation, mais répugnait à la lui refuser trop positivement, craignant de le révolter à la fin et de faire éclater le conflit. Il désirait donc suspendre le débat et s'épargner de plus pressantes instances; la proposition de partage lui en fournissait le moyen. En jetant cet objet sur le tapis, Napoléon rompait une partie mal engagée, brouillait les cartes, et se mettait en mesure de reprendre son jeu avec la Russie sur de nouveaux frais. Conviée à une discussion dont l'importance ferait pâlir à ses yeux tout autre intérêt, cette puissance cesserait pour l'instant de considérer la Prusse, ne verrait que la Turquie, ne nous troublerait plus dans la possession de nos sûretés en Allemagne; en pleine paix, Napoléon pourrait continuer de traiter la Prusse en pays conquis et retenir contre elle tous les droits de la guerre; tel était encore et incontestablement l'un des avantages qu'il attendait de sa lettre.

Ne se proposait-il pas enfin d'en retirer un dernier résultat, celui qu'il annonçait ouvertement? Réservant l'un des deux points de difficulté entre la France et la Russie, n'avisait-il pas en même temps à s'entendre avec Alexandre sur l'autre, c'est-à-dire sur l'Orient, et à sceller par un gigantesque concert de mesures, fatal à l'adversaire commun, l'accord des deux empires?

À cette question, il semble que notre exposé de l'évolution opérée chez l'Empereur, pendant les deux mois précédents, ait répondu par avance. De l'arrière-plan de sa pensée, nous avons vu le projet de partage monter peu à peu au premier rang de ses préoccupations. En janvier 1808, nous le sentons en lui et même nous l'apercevons nettement par échappées, grâce à des paroles émanées de lui-même ou de ses ministres, grâce aux révélations de Talleyrand à Metternich et aux propos par lesquels Napoléon fait pressentir au ministre autrichien la ruine prochaine de la Turquie. Ainsi l'idée fait son chemin dans l'esprit de l'Empereur, quoique lentement et avec peine; les instructions du 29 janvier à Caulaincourt nous la montrent toujours combattue, mais plus pressante, et enfin quand elle se dévoile le 2 février, il est naturel de penser que Napoléon, provoqué par l'Angleterre, n'a pas cru devoir en retarder plus longtemps l'explosion. Ce qui le prouve, c'est que, dans la lettre à l'empereur Alexandre, nous reconnaissons le projet tel que nous l'avons surpris en germe quelques semaines auparavant; c'est bien le même dessein, pris à des états successifs, à des degrés divers de développement, mais comprenant toujours, à titre caractéristique, deux éléments essentiels: le partage et l'expédition aux Indes. Et cette dernière particularité est révélatrice. Si Napoléon n'eût voulu que leurrer la Russie, il lui eût proposé le partage, qu'il pensait devoir la combler de joie, et non la marche en Asie, qu'elle goûtait peu, jugeait irréalisable et périlleuse; par cela seul qu'il met cette condition et ce correctif au démembrement de la Turquie, il laisse voir qu'il admet vraiment cette première opération et nous livre un des motifs de sa condescendance: il consent à jeter bas le vieil édifice oriental, parce qu'il espère se frayer au milieu de ses ruines un chemin vers les Indes, atteindre et frapper l'Angleterre à travers la Turquie.

Cette disposition achève de se révéler par les mesures prises autour des frontières de l'empire ottoman; il y a concordance entre le langage prescrit par Napoléon à sa diplomatie et les ordres donnés à son armée, à sa marine; tandis qu'il propose le partage à Pétersbourg, il se met en position de l'exécuter. Son armée de Dalmatie lui servait d'avant-garde vers le Levant: à ce moment il la renforce, pourvoit à son équipement, se tient en communication continuelle avec ses chefs. Il interroge Marmont sur les points d'atterrissement qu'offre la côte d'Épire[299]; il fait étudier les routes par lesquelles nos troupes pourront s'introduire sur le sol ottoman et non seulement y côtoyer la mer, mais s'enfoncer dans l'intérieur. Apprenant qu'un chemin conduit de nos possessions à Bérat, chef-lieu de l'un des pachaliks d'Albanie: «Il faut connaître à fond cette route, écrit-il, dont le détail, lieue par lieue, m'intéresserait beaucoup[300].» Ces instructions, il est vrai, peuvent s'expliquer par une pensée défensive. Depuis quelque temps, Napoléon songeait, le cas échéant, à faire traverser l'Albanie turque par un corps français qui viendrait se poster en face de Corfou et protéger cette île contre une attaque des Anglais. Mais arrivons à des témoignages plus probants; des côtes de l'Adriatique, passons sur celles de la Méditerranée. Là tout s'émeut, tout se prépare; des flottes, des convois se réunissent; à travers mille difficultés, parfois ralentie, jamais suspendue, une imposante concentration de forces se poursuit depuis deux mois. À remonter aux origines de cette action, à en suivre les péripéties, on voit s'éclairer d'un jour plus vif les plans d'abord incertains de l'Empereur, ses variations, ses espérances plusieurs fois déjouées, subitement ranimées, et enfin, dans les premiers jours de février, lorsque le mouvement s'accélère, se développe, se tourne vers la Méditerranée orientale, les ordres qui le règlent, rapides et pressés, font au dessein sur la Turquie de claires allusions, livrent à cet égard des indices irrécusables, des expressions de plus en plus significatives, et finalement, en toutes lettres, un aveu.

[Note 299: _Corresp._, 13489.]

[Note 300: _Id._]

Depuis que Napoléon était né aux grandes choses, il méditait la conquête de la Méditerranée; c'était l'une de ses idées permanentes et préconçues, non de celles qui ne jaillissaient en lui que sous la pression des événements. Pour régner sur cette mer qu'il aimait, dont les flots enveloppaient sa patrie, dont la voix avait bercé ses premiers rêves, point n'était besoin à ses yeux d'opposer aux Anglais une égalité de forces navales, de les chercher sur leur élément et de les y vaincre. De Gibraltar au Bosphore, la mer est sujette de la terre; les golfes où elle s'emprisonne, les presqu'îles qui la divisent et isolent ses parties, les promontoires qui la déchirent, les archipels qui la parsèment, les canaux où elle se resserre, la tiennent dans une étroite dépendance; pour conquérir le libre Océan, il est nécessaire d'asservir ses flots sous des escadres triomphantes; la Méditerranée se gouverne du haut des terres qui la dominent. Parmi ces positions, Napoléon, guidé par cet instinct topographique, ce «diagnostic des lieux[301]» que nul n'a possédé à un si haut degré, avait immédiatement reconnu les plus importantes, les mieux situées, celles qui devaient servir de bases à son pouvoir, et son but était de se les approprier successivement.

[Note 301: L. DRAPEYRON, _Revue de géographie_, mars 1888: _Le grand dessein méditerranéen et l'expédition d'Égypte_.]

Dès le début de sa carrière, ce système se dévoile. À peine descendu des Alpes, il recueille et choisit pour la France, parmi les dépouilles des États italiens, d'abord les îlots situés au sud de la Sardaigne, puis, à mesure que nos victoires se succèdent, Gênes, l'Elbe, Ancône, Corfou enfin et ses compagnes, ces sept îles de la mer Ionienne que Venise avait su garder jusqu'au jour de sa chute, débris de son empire oriental, dernières perles de sa couronne. Maître de Corfou, il s'élance à la conquête de l'Égypte et enlève Malte en passant. À cette poussée de la France sur la Méditerranée succéda bientôt un recul. La deuxième coalition fit tomber de nos mains les îles Ioniennes, Malte, Alexandrie, et mit partout à notre place les Anglais ou leurs alliés. Cependant Napoléon ne renonce pas à réparer ces pertes et s'y applique indirectement; de 1805 à 1807, il fait servir chacune de ses victoires dans le Nord à la reprise de quelque position méditerranéenne; après Austerlitz, il s'empare de la Dalmatie, chasse les Bourbons de Naples, borde de ses troupes les côtes de leur royaume; deux ans plus tard, par Friedland, il rachète Corfou. Le traité de Tilsit, en lui restituant l'archipel Ionien et la précieuse rade de Cattaro, ramène pour la seconde fois la France dans le bassin oriental de la Méditerranée.

Aussitôt Corfou devient pour Napoléon l'objet d'une sollicitude sans égale. Ce poste, remis de mauvaise grâce par les commandants russes, à peine occupé par quelques détachements français, restait aventuré; il devait tenter l'avidité des Anglais, et l'on a vu par les ouvertures de Wilson au cabinet russe que l'une de leurs pensées favorites était d'enlever les îles. Mais Napoléon a deviné ce projet, avant même que les confidences de Roumiantsof le lui aient divulgué, et, pour le prévenir, il multiplie les moyens. De tous côtés, il veut faire affluer dans Corfou des troupes, des munitions, des approvisionnements; il organise de loin la résistance, entre dans les plus minutieux détails, ne laisse rien au hasard de ce qu'il peut lui enlever. À mesure que les semaines s'écoulent, son attention inquiète redouble; il réitère ses ordres, aiguillonne, gourmande ses lieutenants, incrimine leur lenteur; le nom de Corfou revient continuellement sous sa dictée, et cette île de quelques kilomètres carrés l'occupe plus à elle seule que toutes les autres parties de son empire[302].

[Note 302: _Corresp._, 13095, 13098, 13116, 13117, 13118, 13126, 13206, 13221, 13223-24, 13232-33, 13240, 13209, 13331, 13337, 13341, 13368. _Correspondance politique et militaire du roi Joseph_, publiée par A. DU CASSE. 3e édition, t. IV, 25 septembre au 15 décembre 1807. Voy. aussi la mission du commandant de Clermont-Tonnerre à Corfou, dans l'ouvrage de M. Camille Rousset intitulé: _Un ministre de la Restauration, le marquis de Clermont-Tonnerre_, 50 et suiv.]

Ce soin absorbant s'explique dès qu'on le rapproche des plans agités à Tilsit. Si le partage devait se faire, Corfou serait le pivot sur lequel tournerait l'opération tout entière, développant ses deux faces, l'une continentale, l'autre maritime. Attachée aux flancs de la Turquie européenne, la principale des îles Ioniennes nous plaçait en contact avec les parties les plus intéressantes de cette contrée, permettait d'observer l'Albanie, l'Épire et Ali son tyran, de se créer des intelligences parmi les Hellènes, qui commençaient à frémir sous le joug et à reprendre conscience d'eux-mêmes; cette Grèce insulaire pourrait servir à agiter, à soulever l'autre. Ses annexes sur la terre ferme, Parga, que l'Empereur commandait de fortifier, Butrinto, qu'il prescrivait d'occuper, nous fournissaient des têtes de pont au delà de l'Adriatique, des lieux de débarquement désignés; l'ensemble de la position facilitait le passage d'Italie en Épire, et dans le cas où la Turquie devrait être brusquement envahie, marquait l'un des points où il serait le plus facile d'amorcer l'entreprise.

D'autre part, Corfou était une sentinelle avancée sur la route de l'Égypte, cet objet éternel de regrets et de convoitises. Qu'on jette un regard sur la carte. L'Italie, s'allongeant dans le sud-est, projette sa pointe méridionale vers l'Égypte; une ligne droite, prenant son point de départ au fond du golfe de Tarente et tirée à travers les flots, irait aboutir aux quais d'Alexandrie. Le pays d'Otrante, de Brindisi, de Tarente, ce que Napoléon appelait «l'extrémité de la botte[303]» et ce qui en figure plus exactement le talon, tel est l'endroit où l'Europe occidentale se rapproche le plus de notre ancienne possession africaine; c'est là que se rattache aujourd'hui la voie de communication rapide, le lien commercial qui unit nos contrées par Suez à celles de l'extrême Asie. Le génie précurseur de Napoléon avait pressenti l'importance de cette portion de l'État napolitain; c'était de Tarente qu'il comptait faire partir l'expédition destinée à nous rendre l'Égypte. Mais les îles Ioniennes bordent et jalonnent à l'est la route que nous aurions à suivre; elles formaient le complément indispensable de notre position; leur perte en eût annulé la valeur. Les Anglais à Corfou, c'était l'Adriatique fermée, le golfe de Tarente étroitement surveillé, le royaume de Naples pris à revers. Au contraire, restant entre nos mains, Corfou offrait à notre flotte une première escale, une rade spacieuse où elle pourrait s'abriter contre l'ennemi et contre la mer, attendre pour passer l'instant favorable, préparer définitivement ses moyens et prendre son élan.

[Note 303: DRAPEYRON, article cité.]

Toutefois, si la possession de Corfou nous facilitait l'accès de l'Égypte, elle ne l'assurait pas, tant que les Anglais conserveraient Malte et surtout la Sicile. Établis dans cette grande île qui permet d'intercepter les communications entre les deux bassins de la Méditerranée, ils pouvaient nous prendre en flanc, nous barrer le passage, nous prévenir et nous contrarier dans toutes les parties du Levant. Ayant fait de la Sicile leur place d'armes, leur asile, ils y tenaient constamment huit à dix mille hommes de troupes éprouvées, une force prête à rayonner dans toutes les directions. Napoléon les jugeait maîtres de la Méditerranée tant qu'ils seraient dans l'île; aussi, lorsqu'il n'entrevoit pas encore la possibilité de les en chasser, en octobre et novembre 1807, s'efforce-t-il d'ajourner indéfiniment le partage de la Turquie.