Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 24
Le 12 janvier, il ordonne de poser à Sébastiani une série de questions: la Porte, dont l'ambassadeur à Paris vient de s'aboucher avec Tolstoï et se montre pressé d'ouvrir les négociations, signerait-elle une paix qui lui enlèverait la MoldoValachie? Sa résignation offre-t-elle ce moyen de satisfaire la Russie? Au contraire, les Turcs recommenceront-ils la lutte plutôt que de céder les deux provinces, et faut-il, dans tous les cas, que l'Orient reste en feu? Quelle que soit l'issue de la négociation, la Porte demeurera-t-elle notre alliée contre l'Angleterre? Quels moyens de guerre peut-elle nous offrir? Sur tous ces points, Napoléon veut être exactement renseigné[289]. Il revient enfin à son objection de principe contre le partage et songe qu'il n'a point réussi à la lever: la présence des flottes britanniques dans la Méditerranée gêne, contrarie tous ses plans, et, modérant son essor vers d'idéales conquêtes, le ramène à des réalités prévues et menaçantes. Il n'est point certain que la Turquie s'écroule au premier choc, et que l'Asie nous soit ouverte; il est a peu près certain que l'Angleterre tentera d'enlever l'Égypte et les Îles, aussitôt que notre attaque aura porté le premier coup à l'intégrité ottomane. Devant cette perspective redoutée, Napoléon s'arrête de nouveau, hésite et se fixe provisoirement à l'idée de ne rien précipiter; le 14 janvier, il laisse Champagny écrire à Caulaincourt dans le sens des premières instructions données à cet ambassadeur, revenir sur le projet turco-prussien et repousser encore pour la France toute compensation orientale: «elle déciderait la question de l'existence de l'empire turc, et l'Empereur ne veut point en hâter la ruine».
[Note 289: _Corresp._, 13446. Champagny à Sébastiani, 14 janvier 1808. Archives des affaires étrangères, Turquie, 216.]
Sa véritable intention, à cette date, se trahit dans un _post-scriptum_ annexé à la dépêche ministérielle. En fait, il n'espère plus obtenir la Silésie en retour des Principautés; son voeu se réduit à réserver aussi longtemps que possible ses dernières déterminations. Il désire donc que la négociation se ralentisse, que l'empereur Alexandre et son ministère ne soient pas appelés à se prononcer catégoriquement, qu'on lui évite une mise en demeure immédiate d'évacuer la Prusse et de prendre parti sur la Turquie. L'état présent, si incertain et mal défini qu'il soit, ne nous est point défavorable; il laisse notre armée en Prusse et la France maîtresse de l'Europe; il peut se prolonger sans péril, et c'est afin de tenir tout en suspens que Napoléon fait ajouter pour Caulaincourt cette observation: «La situation actuelle des choses convient à l'Empereur, rien ne presse de la changer; il ne faut donc pas accélérer la détermination du cabinet de Saint-Pétersbourg, surtout si cette détermination ne devait pas être conforme aux vues de l'Empereur. Cela s'appliquerait encore plus au partage de l'empire turc en Europe, mesure que l'Empereur veut éloigner, parce que, dans la circonstance actuelle, il ne pourrait se faire avec avantage pour lui. Vous devrez donc chercher à gagner du temps, en y mettant assez d'art pour que ces délais ne soient point désagréables à la cour de Russie, à laquelle vous ne pouvez trop faire entendre que la guerre avec l'Angleterre et la paix à laquelle il faut la forcer doit être le premier objet de l'attention et des efforts des deux empereurs[290].»
[Note 290: Archives des affaires étrangères, Russie, 146.]
La dépêche du 15 janvier, avec son _post-scriptum_ daté du 18, était préparée, elle n'était point expédiée, quand arrivèrent les lettres écrites par Caulaincourt depuis son arrivée jusqu'au 31 décembre. On n'a pas oublié en quels termes d'une vivacité croissante l'ambassadeur peignait l'invincible préjugé du Tsar contre le projet touchant la Silésie, ses défiances réveillées, ses ambitions surexcitées, l'opportunité de satisfaire les unes et de calmer les autres, en un mot, l'urgence d'une décision. Cette nécessité de se résoudre, à laquelle Napoléon essayait d'échapper, devenait pressante. Les observations de son envoyé le frappèrent: il laissa partir les dépêches précédemment rédigées, mais promit à Caulaincourt des instructions nouvelles et positives. En attendant, il autorise l'ambassadeur à faire espérer un accord, alors même que la France, pour y souscrire, devrait sacrifier ses principes. «Vous n'avez rien à demander, lui faisait-il écrire, vous n'avez rien à répondre aux demandes qui vous seront faites; mais, dans toutes les occasions, vous devez parler de la déférence que veut avoir l'Empereur pour les voeux de l'empereur Alexandre, qui seuls peuvent le déterminer à s'écarter de la marche que lui tracent les intérêts de son empire, et il faut montrer la possibilité de tout concilier pour peu qu'on veuille s'entendre[291].»
[Note 291: Champagny à Caulaincourt, 18 janvier 1808. Archives des affaires étrangères, Russie, 146.]
Dans les jours qui suivent, l'Empereur reprend à nouveau la question du partage, l'examine, la retourne sous toutes ses faces, cherche à atténuer les inconvénients et les dangers de l'acte redoutable auquel son destin semble l'entraîner. Les convoitises russes, dont l'âpreté se révèle, ne l'inquiètent pas moins que les entreprises possibles de l'Angleterre, et il éprouve le besoin de se couvrir contre ses alliés autant que de se garder contre ses adversaires. Cette digue qu'il va abattre devant l'ambition moscovite, s'il détruit la Turquie, ne saurait-il la reconstituer sous une autre forme? est-il impossible de satisfaire tout à la fois la Russie et de la contenir?
Napoléon retrouve alors certains avantages à une politique essayée naguère, préconisée toujours par Talleyrand, et dont Tilsit avait paru la négation même: en juillet 1807, il a écarté dédaigneusement l'Autriche de toute participation aux remaniements à venir; en janvier 1808, il s'estime heureux que cet empire existe toujours et puisse lui servir à contre-balancer la puissance débordante de nos alliés; sa tendance est maintenant de combiner les deux systèmes entre lesquels il a oscillé autrefois, le système russe et le système autrichien. Que l'empereur Alexandre recueille au delà du Danube des avantages assez brillants pour nous assurer momentanément sa reconnaissance, mais qu'en même temps la cour de Vienne, invitée au partage, soit appelée à se tailler un vaste domaine dans les parties centrales de la Turquie, sa politique, entraînée brusquement en Orient, s'y fixera désormais; là, ses intérêts, comme les nôtres, se trouveront en opposition avec ceux de la grande puissance orthodoxe, qui aspirera de plus en plus à grouper autour d'elle les populations de son culte ou de sa race, et l'on verra la monarchie des Habsbourg se rejeter vers nous et nous servir d'auxiliaire. Dès à présent, Napoléon voulut la préparer à ce rôle, et c'est ainsi qu'envisageant surtout le partage comme un moyen de complaire à l'empereur Alexandre, il fit confidence de son dessein éventuel à l'envoyé d'Autriche avant de s'en ouvrir au cabinet de Russie.
Le 22 janvier, il recevait en audience privée le comte de Metternich, ambassadeur de François Ier. Après quelques paroles indifférentes, il «sauta à pieds joints,--c'est l'expression de Metternich,--dans la question de Turquie». «Des circonstances impérieuses, dit-il, peuvent seules me forcer à porter atteinte à cette puissance que je devrais soutenir par tous les moyens; les Anglais peuvent m'y contraindre malgré moi, et il faut que je les cherche où je les trouve. Je n'ai besoin de rien, de nul agrandissement; l'Égypte et quelques colonies me seraient avantageuses, mais cet avantage ne saurait compenser l'agrandissement prodigieux de la Russie. Vous ne pouvez pas voir non plus cet agrandissement d'un oeil indifférent, et je vois que ce qui doit essentiellement nous réunir très étroitement, c'est le partage de la Turquie.» Les paroles de l'Empereur prirent ici une gravité significative; en termes ambigus, qui dénotaient à la fois des velléités et des doutes, il laissa échapper un demi-aveu des sacrifices extraordinaires auxquels l'obligerait peut-être son alliance avec Alexandre. «Le jour où les Russes», dit-il, puis, se ravisant aussitôt et «ravalant» ce commencement de phrase: «Quand on sera établi à Constantinople, reprit-il, vous aurez besoin de la France pour vous prêter secours contre la Russie; la France aura besoin de vous pour les contre-balancer.» Il évoqua alors aux yeux de Metternich le péril moscovite, «déclama sur ce sujet», approuva au contraire les prétentions de l'Autriche sur la vallée du Danube, prétentions tout à fait justes, suivant lui, parce qu'elles étaient «fondées sur la géographie»; enfin, se résumant: «Vous manderez à votre cour, dit-il au comte en manière de conclusion, qu'il n'est pas encore question du partage de la Turquie, mais que dès qu'il le sera, vous y serez non seulement admis, mais même appelés, comme de juste, pour défendre et discuter d'un commun accord vos intérêts et vos vues[292].»
[Note 292: _Mémoires de Metternich_, II, 151, 154 à 156, 159.]
Prévenu par Talleyrand, Metternich s'attendait à ces ouvertures. Toutefois, il n'avait pas eu le temps de prendre les ordres de sa cour et se borna à recueillir la communication impériale. Au reste, Napoléon n'en demandait pas davantage: il n'imaginait point que l'Autriche pût se dérober aux espérances qu'il fondait sur elle. Non qu'il crût à la vivacité, à la spontanéité des convoitises orientales de François Ier: il n'ignorait pas que l'Autriche, conservatrice par essence, verrait avec effroi un écroulement nouveau, mais il savait aussi que la situation géographique de cette puissance lui fait une loi, malgré ses scrupules, de participer à tout démembrement de la Turquie qu'elle ne saurait empêcher. L'empire ottoman lui est un voisin commode et peu redoutable; elle n'aspire guère à l'échanger contre un ou plusieurs autres, de moins facile composition; seulement, dès qu'une spoliation nouvelle de cet État lui apparaît inévitable, le seul moyen qui lui reste d'en diminuer les funestes effets est de s'y associer; elle pleure, mais elle prend, et elle se console de n'avoir pu sauver les Turcs en s'enrichissant de leurs dépouilles. C'était sur cette donnée parfaitement juste que Napoléon fondait ses calculs: aussi avait-il moins voulu consulter l'Autriche que la prévenir, afin qu'elle ne se laissât point surprendre par l'événement, qu'elle étudiât de son côté la question, fixât ses vues, préparât ses moyens; de cette manière, quand l'heure du suprême débat aurait sonné, elle pourrait s'y présenter avec compétence, avec autorité, et, s'y rangeant de notre côté, servir utilement nos intérêts.
Ayant pris ses précautions à Vienne, Napoléon va-t-il enfin aborder avec la Russie le grand objet? Le 29 janvier, il envoie à Caulaincourt la réponse promise, mais cette instruction ne conclut pas encore. L'Empereur s'avance un peu plus; il fait un pas vers les mesures extrêmes: il permet à Caulaincourt, non seulement d'écouter les Russes quand ils l'entretiendront du partage, mais de leur demander comment ils comprennent et veulent exécuter cette opération; toutefois, son langage ne doit pas impliquer une adhésion formelle. Napoléon sait que, si la guerre avec l'Angleterre se prolonge, il devra prendre avec la Russie des arrangements fermes, contenter le Tsar, et il enveloppera alors cette satisfaction dans un ensemble d'événements destructeurs pour la puissance britannique, mais il ne s'y résoudra qu'à regret et veut éloigner autant que possible cette extrémité, parce qu'en la reculant il espère toujours s'y soustraire. L'Angleterre se montre acharnée à la lutte; mais son attitude est-elle sincère? Pour l'amener à des dispositions plus modérées, ne suffirait-il pas de trouver un moyen de l'approcher et de s'expliquer? Récemment le cabinet de Vienne, avant de retirer de Londres son ambassadeur, a essayé, par cet agent, d'une médiation[293]; l'Autrichien s'y est mal pris et a échoué, mais le fil rompu ne saurait-il se renouer entre des mains plus habiles ou mieux intentionnées? Dans quelques mois, dans quelques semaines peut-être, il est possible qu'une négociation se lie, devienne sérieuse, aboutisse et épargne à Napoléon d'irréparables décisions. Seulement, Alexandre voudra-t-il, peut-il se prêter à de nouveaux ajournements? Combien de temps encore, en ne lui parlant plus de la Prusse et en lui parlant du partage, peut-on le faire patienter et le nourrir uniquement d'espérances, sans le détacher de nous ni compromettre sa propre sécurité? Tel est le point sur lequel Savary, arrivé depuis peu de Pétersbourg, questionné longuement, n'a pu fournir une certitude[294], sur lequel Caulaincourt est appelé à porter ses investigations. Dans la lettre du 29, l'Empereur ne commande pas, il interroge, et cette pièce livre le secret de ses irrésolutions. Sentant peser sur lui la loi fatale qui le condamne à ne plus s'arrêter, il résiste encore à la subir et, sur le point de dépasser les limites au delà desquelles la raison et la prévoyance humaines abdiquent leur empire, attiré par les entraînements de la lutte jusqu'au bord de l'inconnu, avant d'y aventurer sa fortune, il hésite et se recueille.
[Note 293: _Mémoires de Metternich_, II, 144.]
[Note 294: _Mémoires du duc de Rovigo_, III, 205.]
«Monsieur l'ambassadeur, écrit Champagny, je vous ai annoncé que j'aurais à vous faire connaître d'une manière plus particulière les intentions de l'Empereur sur la direction politique que vous devez suivre. C'est ce que je fais aujourd'hui. Vous avez très bien exprimé les intentions de l'Empereur. On ne peut trop dire à la cour de Pétersbourg, et il faut qu'elle en soit bien persuadée, que le premier intérêt de la France et le premier voeu de l'Empereur ont pour objet la stricte exécution du traité de Tilsit, que l'Empereur ne songe pas à démembrer la Prusse, qu'il n'ambitionne aucune de ses provinces et que, lorsqu'il demande la Silésie en compensation de la Valachie et de la Moldavie, qui resteraient aux Russes, c'est beaucoup moins par le prix qu'il met à l'acquisition de cette province que par l'impossibilité de trouver ailleurs le juste dédommagement d'un pareil sacrifice. Mais cet arrangement même, il ne le conclura qu'avec regret et uniquement dans la vue d'obliger l'empereur Alexandre et de donner à son autorité une force plus imposante. L'Empereur préférerait de beaucoup que les choses restassent telles que le traité de Tilsit les a établies.
«Peuvent-elles rester ainsi? Le peuple de Pétersbourg, qui ne sera plus distrait par le bruit des armes et par la perspective d'un nouvel agrandissement de l'empire, ne supportera-t-il pas avec plus d'impatience les privations et les pertes auxquelles l'expose l'interruption de ses anciennes relations avec l'Angleterre? Ce mécontentement du peuple ne sera-t-il pas encouragé par les mécontents de la cour et de l'armée? L'armée entière ne sera-t-elle pas fatiguée de son inactivité et ne verra-t-elle pas avec un extrême regret s'évanouir les espérances de fortune que lui offrait une conquête nouvelle? Le parti anglais ne peut-il pas tirer un grand avantage de ces dispositions?
«Examinez, Monsieur, s'il est possible que l'Empereur surmonte ces difficultés. Le moment critique sera le printemps prochain. C'est alors que l'interruption des relations commerciales avec l'Angleterre se fera plus vivement sentir. L'empereur Alexandre peut-il, sans changer de système, ou sans danger d'une révolution, atteindre l'hiver suivant sans pouvoir dire à ses peuples: «Grâce à mon alliance avec la France, j'ai accru l'empire de Russie, et si vous avez éprouvé quelques privations, elles sont bien plus que compensées par l'illustration qui accompagne le nom russe et par l'acquisition de riches provinces qui augmentent la richesse de l'empire en même temps que sa puissance»?
«Enfin, combien de temps croyez-vous qu'on puisse conserver la tranquillité de cet empire, seulement en nourrissant des espérances que la paix dispenserait de réaliser?
«S'il est vrai que par votre rang, votre représentation et l'impulsion que vous donnerez au corps diplomatique, qui sera bientôt composé de personnes dévouées à la France, vous puissiez influer sur l'esprit de la société de Saint-Pétersbourg qu'on représente comme exerçant elle-même une grande influence sur la cour et l'armée, vous êtes invité à ne négliger aucun moyen d'atteindre ce but, et tous ceux qui peuvent vous être fournis d'ici seront mis à votre disposition.
«Mais ce résultat sera-t-il tel que vous puissiez parvenir à réaliser le voeu de l'Empereur, de se borner à exécuter le traité de Tilsit, en maintenant l'alliance de la France et de la Russie jusqu'à la paix avec l'Angleterre, et sans exposer l'empereur Alexandre au danger d'une révolution?
«L'Empereur sait bien qu'il conservera cette alliance et assurera à l'empereur Alexandre la tranquille possession de son trône, soit par l'abandon de la Valachie et de la Moldavie, soit par le partage de l'empire turc. Mais cette alliance sera chèrement payée: une nouvelle scène de bouleversements s'ouvrira en Europe, qui, sans doute, offrira au génie de l'Empereur des chances qu'il saura faire tourner à son avantage, mais qui aussi éloignera la paix avec l'Angleterre et redoublera pour la France et pour l'Europe les calamités d'une guerre si longtemps prolongée et devenue plus coûteuse et plus inquiétante par des expéditions de plus en plus lointaines.
«Cependant, dans vos entretiens avec l'empereur Alexandre et le comte de Roumiantsof, ne rejetez pas absolument l'idée de ce partage: informez-vous comment on veut le faire, quels sont les moyens d'exécution, quelles puissances on veut y faire entrer, et ne cachez pas combien il est peu favorable aux intérêts de la France, qui ne peut y avoir un lot avantageux, fût-il même très étendu. Faites voir aussi l'avantage de différer cette mesure jusqu'à la paix avec l'Angleterre, ou au moins jusqu'au moment où l'on aurait pu lui arracher l'empire de la Méditerranée, qui la met en état de recueillir dès ce moment les plus précieuses dépouilles de l'empire ottoman[295].»
[Note 295: Archives des affaires étrangères, Russie, 143.]
La position prise par l'Angleterre sur le chemin de l'Égypte et de l'Archipel, tel était toujours l'obstacle principal, jugé jusqu'alors insurmontable, auquel se heurtait l'Empereur. Cependant, un concours de circonstances favorables, que nous indiquerons tout à l'heure, commençait à lui inspirer l'espoir de l'écarter. Peu après, à l'extrême fin de janvier, d'irritantes nouvelles lui arrivèrent de Londres. La session du Parlement venait de s'ouvrir; le discours du trône, lu et commenté devant les deux Chambres, respirait une indomptable ténacité, et les ministres y disaient aux représentants: «Si, comme Sa Majesté en a la ferme confiance, vous déployez dans cette crise des destinées de votre pays l'esprit qui caractérise la nation britannique, et si vous affrontez sans crainte la ligue étrange qui s'est formée contre vous, Sa Majesté nous ordonne de vous assurer de sa ferme persuasion que, avec l'aide de la divine Providence, la Grande-Bretagne sortira de cette lutte avec gloire et succès. Enfin, nous avons l'ordre de vous assurer que, dans cette lutte si imposante et si terrible, vous pouvez compter sur la fermeté de Sa Majesté, qui n'a d'autre intérêt que celui de son peuple[296]...» À cette fière déclaration, Napoléon frémit de colère. Il releva le défi, se jura d'anéantir l'Angleterre, puisqu'elle voulait une guerre à mort, et d'ébranler le monde pour l'écraser sous ses débris. Il prit alors son parti, résolut de s'associer plus étroitement la Russie, de soulever ce vaste empire, d'ouvrir à l'ambition d'Alexandre des perspectives illimitées et de lui montrer Constantinople comme une étape sur la route des Indes.
[Note 296: _Moniteur_ du 2 février 1808.]
CHAPITRE VII
LA LETTRE DU 2 FÉVRIER 1808
Lettre écrite par Napoléon à Alexandre le 2 février 1808.--Elle respire la passion des grandes choses.--Est-elle sincère?--L'offre de partager la Turquie n'est-elle qu'un leurre destiné à éblouir et à distraire Alexandre?--Nécessité de détourner de l'Espagne et de la Prusse l'attention du Tsar; la proposition de partage en fournit le moyen.--La lettre impériale n'a-t-elle point aussi pour but de préparer une action ultérieure en Orient?--Les plans de Napoléon sur la Turquie et les Indes mûrissent et se développent graduellement.--Préparatifs en Dalmatie et en Albanie.--Opérations maritimes.--Napoléon a l'ambition de la Méditerranée.--Ses efforts pour s'emparer successivement de toutes les positions qui dominent cette mer.--Importance exceptionnelle qu'il attribue à la possession de Corfou.--Le vrai chemin de l'Égypte.--Multiplicité des moyens employés pour assurer la conservation de Corfou.--Tant qu'ils seront en Sicile et à Malte, les Anglais resteront maîtres de la Méditerranée.--En décembre 1807, ils retirent de la Sicile une partie de leurs troupes et les ramènent dans l'Océan.--Napoléon appelle aussitôt dans la Méditerranée la plus grande partie de ses forces navales.--Il médite la surprise de la Sicile.--Nécessité urgente de ravitailler Corfou.--Napoléon croit pouvoir combiner ces deux opérations dont le succès ferait tomber sa principale objection contre le partage.--Rapprochement entre les instructions données au roi Joseph, à l'amiral Ganteaume, et les propositions faites à Pétersbourg.--Confidence à Decrès au sujet de la Turquie et de l'Égypte.--Caractère éventuel du projet contre la Turquie.--Conversation avec Tolstoï pendant une chasse.--Napoléon subordonne les grands mouvements qu'il médite à la persistance des hostilités avec l'Angleterre; ses efforts redoublés pour obtenir la paix; justice que lui rendent à cet égard ses ennemis les plus acharnés.--Véritable sens de la lettre du 2 février.--Combinaison d'ensemble à la fois politique et militaire.--Napoléon veut livrer bataille à l'Angleterre à travers le monde.--Diversion à tenter dans le Nord: opérations méditées sur les côtes de l'Océan, en Espagne, dans la Méditerranée, en Afrique: projet final sur la Turquie et les Indes.--Idées de l'Empereur sur le sort futur de l'Orient.--Instructions à Caulaincourt.--Napoléon propose une nouvelle entrevue.--Le débat qui va s'ouvrir à Pétersbourg n'aura qu'un caractère préparatoire et très vague.--Points réservés.--La Serbie.--Question de Constantinople distincte de celle des Dardanelles.--Napoléon demande dès à présent la coopération des escadres russes dans la Méditerranée.--La flotte européenne.--La mer Noire domaine moscovite.--Carrière ouverte aux ambitions russes dans le nord de l'Asie.--La tendance de Napoléon est de pousser la Russie en Asie, l'Autriche dans la péninsule des Balkans, afin de s'assurer la suprématie en Europe et l'empire de la Méditerranée.
I
Le 2 février 1808, Napoléon écrivit à l'empereur de Russie la lettre suivante:
«Monsieur mon frère, le général Savary vient d'arriver. J'ai passé des heures entières avec lui pour m'entretenir de Votre Majesté. Tout ce qu'il m'a dit m'a été au coeur, et je ne veux pas perdre un moment pour la remercier de toutes les bontés qu'elle a eues pour lui et qu'elle a pour mon ambassadeur.