Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire

Part 2

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Napoléon continuait pourtant de croire à l'utilité, à la nécessité d'un accord au moins apparent avec la Russie: pour reformer le lien qu'il sentait se dénouer, il essaya de bonne foi un double effort, demanda au Tsar la main de l'une de ses soeurs et lui offrit des garanties contre le rétablissement de la Pologne. Les deux négociations qui s'ensuivirent, menées simultanément, marquent la crise suprême de l'alliance. Les hésitations, les exigences d'Alexandre firent manquer l'une et l'autre; il prétendit dicter l'arrêt de mort définitif de la Pologne en termes qui révoltèrent l'orgueil de Napoléon, permit en même temps à sa mère de refuser la main de la grande-duchesse Anne, et laissa le conquérant, déçu, irrité, recevoir des mains de l'Autriche cette fille d'empereur qu'il avait demandée à la Russie. Après avoir provoqué cette évolution, le Tsar en aggrava les conséquences en les préjugeant; il interpréta le mariage autrichien comme un revirement total de la politique napoléonienne, comme la contre-partie de Tilsit, y découvrit une arrière-pensée d'offensive envers la Russie, et renonçant peu à peu aux bénéfices, aux obligations de l'alliance, ne songea plus qu'à se remettre en posture de défense. La responsabilité de la rupture retombe ainsi pour une grande part sur ce monarque. N'oublions pas cependant que l'usurpation commise par Napoléon au détriment des Bourbons d'Espagne, avec la guerre maudite qu'elle provoqua dans la péninsule, ayant porté atteinte à la sécurité de toutes les dynasties légitimes, augmenté en 1808 les terreurs de l'Autriche, fourni à cette puissance le motif et l'occasion d'une nouvelle prise d'armes, avait été la cause première de cette campagne de 1809 qui engendra celle de 1812. L'entreprise d'Espagne se rattache par un lien étroit, facilement saisissable, à tous les événements qui entraînèrent Napoléon à sa perte. C'est le point de départ d'une succession fatale, le premier anneau d'une chaîne ininterrompue, de même que le partage de la Pologne, en faisant redouter continuellement aux Russes une résurrection de leur victime, en les troublant par une crainte obsédante comme un remords, se retrouve à l'origine de tous les mouvements qui jetèrent leur politique hors de ses voies naturelles. Reconnaissons ici cette justice providentielle qui se dégage tôt ou tard des événements, sait rejoindre et frapper les coupables. Si Napoléon et la Russie reprirent une lutte funeste qui ensanglanta le monde, qui mena nos troupes dans Moscou en flammes et plus tard, par un formidable reflux, attira dans Paris les armées du Tsar, qui anéantit la puissance de Napoléon et fit peut-être manquer à la Russie la royauté de l'Orient, ce fut moins l'effet d'une opposition véritable d'intérêts, d'injures réelles et réciproques, que la conséquence indirecte d'abus de pouvoir respectivement commis aux dépens des faibles. En 1812, Napoléon porta la peine d'avoir en 1808 arbitrairement disposé de l'Espagne, et la Russie d'avoir participé un demi-siècle plus tôt au démembrement de la Pologne.

À partir des premiers mois de 1810, l'alliance n'est plus qu'un voile trompeur, recouvrant une hostilité latente. Des deux parts, on s'observe, on s'épie, on se suspecte; sans vouloir la guerre avec une préméditation consciente, on la rend inévitable à force de la prévoir et de s'y préparer. Les deux souverains s'intitulent encore alliés et amis; ils se flattent parfois du regard, se caressent de la parole, mais ce n'est que pour se donner mutuellement le change, prolonger entre eux une fausse sécurité et rassembler à loisir les moyens de se nuire. Cependant, dans la voie des manoeuvres hostiles, Alexandre est toujours en avance. C'est lui qui, le premier, borde silencieusement sa frontière d'armées menaçantes, met en jeu contre nous les ressorts de sa diplomatie, cherche partout des ennemis à la France. Seulement, chacune de ces mesures qui présument à tort les intentions de l'Empereur, celui-ci les justifie rétrospectivement, pour ainsi dire, sinon en fait, au moins en apparence, en multipliant ces actes d'arbitraire, ces coups d'État internationaux auxquels il n'a que trop habitué l'Europe: il redouble ainsi les alarmes de la Russie, l'engage à des démarches plus compromettantes et, de son côté, rapproche la rupture. Enfin, cédant à ses terreurs, Alexandre appelle et provoque la crise: par crainte d'une attaque, il veut la prévenir, admet le rôle d'agresseur et croit possible de surprendre Napoléon.

Sur cette intention d'offensive, le doute n'est plus permis: les témoignages abondent, précis, concluants; on les verra se succéder dans leur ordre et leur gradation. Dans l'hiver de 1811, dix-huit mois avant le passage du Niémen par la Grande Armée, Alexandre songe à franchir ce fleuve, à envahir et à transformer le duché de Varsovie, à créer une Pologne russe pour l'opposer à cette Pologne française dont il se croit menacé, à soulever la Prusse, à corrompre l'Autriche, à essayer avant 1812 tout ce qu'il devait réaliser après, à reformer contre la France la ligue européenne.

Sur le point de tenter ce coup d'audace, il se trouble et s'arrête. Les Polonais, dont il a espéré changer le coeur et surprendre la fidélité, refusent de le comprendre et de le suivre; puis, si l'armée française qui garde l'Allemagne est encore inférieure aux forces dont il dispose, si le meilleur de nos troupes combat et meurt en Espagne, le prestige de Napoléon reste intact, et le nom seul du grand capitaine immobilise la Russie prête à déborder de ses frontières. Par une détermination qui devait être le salut de son empire, Alexandre renonce à l'offensive, conçoit l'idée d'une guerre où la Russie combattra chez elle, repliée sur elle-même, réfugiée dans ses déserts, et se décide à attendre une attaque que son attitude rend inévitable. En effet, par cela seul que la Russie s'est levée en armes et tend vers nous la pointe de son épée, elle paralyse Napoléon et l'empêche de finir son oeuvre. Le Nord hostile, c'est la soumission de l'Espagne entravée, c'est un débouché rouvert aux produits de la Grande-Bretagne, c'est notre rivale défaillante reprenant courage, c'est la crise où s'épuisent la France et l'Europe indéfiniment prolongée. Napoléon subit l'inexorable loi qui le condamne à briser tout ce qui n'est pas sujet ou allié: n'ayant pu vaincre les Anglais avec l'aide de la Russie, il est conduit à les frapper à travers cet empire: entre Napoléon et Alexandre, il n'est plus de milieu entre l'alliance et la guerre.

Avant de décider la guerre, Napoléon hésite une dernière fois. Au printemps de 1811, il se consulte, s'interroge, cherche un moyen de transaction et ne le trouve pas. Pour éviter la rupture, il faudrait rappeler nos troupes en deçà de la Vistule, de l'Oder et de l'Elbe, retirer notre bras étendu jusqu'à Dantzig et Varsovie. Mais sacrifier la Pologne, c'est remettre la Russie hostile en contact avec l'Allemagne frémissante, c'est rendre au Tsar la facilité et la tentation d'exécuter les desseins offensifs que Napoléon a pénétrés et connus; reculer d'un pas, c'est s'exposer à tout perdre. Napoléon constate l'impossibilité de s'entendre; à partir de l'été de 1811, il se résout à la guerre, la fixe à l'année suivante, et juge qu'elle s'imposera alors à lui comme une nécessité inéluctable, à moins que l'immensité de ses préparatifs n'amène la Russie à se rendre avant le combat et à recevoir la loi. S'il ne cherche plus à négocier une transaction, il ne rejette pas l'espoir d'imposer à l'adversaire une capitulation anticipée, en dressant à ses yeux un terrifiant appareil. Et alors, c'est ce déploiement de forces devant lequel l'imagination s'étonne, c'est vingt peuples contribuant à former notre armée, c'est le Midi se conjurant contre le Nord, et le cours des grandes invasions remontant vers sa source. Cependant, le péril grandissant n'émeut plus Alexandre, l'âme du jeune empereur s'est affermie dans les épreuves; le génie de son peuple, fait de résignation et de patience, d'orgueil national et de courageuse ténacité, se retrouve en lui tout entier et l'élève à hauteur du rôle auquel son destin l'entraîne. Loin de s'humilier, il prononce plus fièrement ses exigences; la guerre s'engage alors, et les destins s'accomplissent. Napoléon avait cru que son entreprise devait réussir parce qu'elle résultait logiquement de son système, parce qu'il l'avait fortement conçue et préparée, parce que ses moyens étaient innombrables et son génie sans bornes. Dans son arrangement de l'avenir, il avait tout calculé, tout prévu, sauf ce qui échappe aux appréciations humaines, à savoir, la force de résistance que puise en elle-même l'âme croyante d'un grand peuple. Il avait pensé qu'il lui suffirait de vaincre la Russie pour la soumettre; il la vainquit en effet, mais la trouva plus forte après ses revers, inexorable, opiniâtre, sacrifiant ses foyers pour sauver la patrie, attendant sans défaillance que la nature vînt la secourir et la venger; en se flattant de l'atteindre et de la courber comme il avait fait fléchir sous le joug tant de gouvernements et de peuples, le conquérant présuma trop de ses forces, de sa fortune, poursuivit l'inaccessible et rencontra l'abîme.

Dans le récit de ces tragiques événements, l'histoire manquerait à son caractère si elle ne se dégageait des tendances et des sympathies présentes, quelque légitimes qu'elles soient: elle manquerait à son but, si elle ne cherchait dans le passé des avis et des leçons. Entre la France et la Russie, l'éloignement matériel est la raison et la condition de l'entente. La politique de conquêtes à deux, inaugurée à Tilsit, glorifiée à Erfurt, en supprimant les masses intermédiaires, en rapprochant les deux empires, devait inévitablement les constituer rivaux et aboutissait à créer entre eux une cause primordiale de mésintelligence. «Le monde est assez grand pour nous», disait Napoléon à Alexandre. Il se trompait, car il est du propre des ambitions déchaînées de se chercher et de se combattre, dussent-elles, pour se trouver un champ clos, se donner rendez-vous des extrémités de l'univers. Si le système d'envahissements respectifs, suggéré par Napoléon à Alexandre, fut imposé à l'empereur des Français par les circonstances, il n'en demeure pas moins condamné par ses résultats. Un avenir plus normal, plus fécond, semble s'ouvrir aujourd'hui aux destinées des deux peuples, telles que les ont associées le parallélisme des intérêts et la rencontre des sympathies. En s'unissant dans une politique de sagesse et de fermeté prudente, elles pourront assurer l'indépendance du continent, après avoir vainement cherché à s'en partager l'empire, et il paraît réservé à ces deux pôles de l'Europe d'exercer sur elle une influence modératrice, d'en tenir ou d'en replacer les éléments divers dans un juste équilibre.

L'histoire de l'alliance franco-russe pendant le premier empire se trouve en grande partie dans les archives de Paris et de Saint-Pétersbourg. En particulier, les documents conservés aux archives nationales, dans le fonds de la secrétairerie d'État, présentent une importance majeure: ce sont les correspondances adressées à l'Empereur par ses envoyés à la cour de Russie. Auprès d'un monarque qu'il traitait en ami plus encore qu'en allié, Napoléon ne se fit point représenter par des agents diplomatiques ordinaires et n'accrédita, à partir de 1807, que des personnages de son entourage immédiat: ce furent certains des membres les plus en vue de son état-major, les généraux Savary, de Caulaincourt et de Lauriston. Les deux premiers furent admis dans l'intime familiarité d'Alexandre Ier; en même temps, ils restaient en communications constantes et directes avec leur souverain; de loin, ils lui rendaient compte comme ils l'eussent fait aux Tuileries ou à Saint-Cloud, avec la même abondance et la même ponctualité. Aussi leur correspondance ne se compose-t-elle pas seulement de _dépêches_ au sens habituel du mot, adressées au ministre des relations extérieures et conservées dans les archives du département. Par chaque courrier partait une lettre particulière pour l'Empereur, où nos envoyés consignaient par le menu leurs impressions. De plus, après chacune de leurs conversations avec le Tsar,--et ces entretiens se répétaient presque journellement,--ils l'écrivaient mot pour mot, sans y rien changer, en lui laissant la forme de dialogue, et ces sortes de procès-verbaux, annexés à leurs lettres en manière de pièces justificatives, désignés sous le titre de _Rapports_, nous font parvenir l'écho textuel des propos échangés: c'est l'empereur Alexandre et l'ambassadeur de France que nous entendons parler, à quatre-vingts ans de distance, sans rien perdre de ces particularités de pensée et de langage qui sont souvent révélatrices des caractères. Enfin, au maître qui voulait tout savoir et tout régler, on ne laissait rien ignorer de ce qui pouvait intéresser sa politique ou piquer sa curiosité. Aux lettres et aux rapports se joignaient souvent des feuilles de _nouvelles_; on y voit figurer la chronique de la cour, les incidents de la vie mondaine, les _on dit_, les bruits de ville et de salon, et ces pages légères, où réapparaît une société tout entière, avec ses passions grandes et petites, avec ses aspects familiers, complètent et éclairent parfois d'un jour assez vif les pièces purement politiques.

La collection formée par l'ensemble de ces témoignages n'est pas demeurée jusqu'à ce jour entièrement inexplorée, Thiers s'en est servi pour le grand ouvrage qui a établi sur d'inébranlables bases sa gloire d'historien[2]. Il nous a paru néanmoins, ces documents étant offerts aujourd'hui aux investigations prolongées et minutieuses, qu'une étude nouvelle pourrait les prendre pour point d'appui, mettre le lecteur en contact plus direct avec eux, détacher un plus grand nombre d'extraits qui ont par eux-mêmes leur valeur, trouver place enfin après le tableau d'ensemble resté présent à toutes les mémoires. Comme complément aux correspondances de Russie, nous avons lu, tant aux archives nationales qu'au dépôt des affaires étrangères, les pièces de tout ordre concernant les relations de l'Empereur avec les autres cours, principalement avec l'Autriche, la Prusse, la Turquie et les États du Nord. Cette étude parallèle nous a paru indispensable comme moyen de contrôle et de plus sûre information: c'est souvent à Vienne et à Berlin que l'on doit chercher le secret des rapports entre la France et la Russie[3].

[Note 2: BIGNON, _Histoire de France depuis le dix-huit brumaire_, et Armand LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et l'Empire_, n'ont pu se servir des papiers de la secrétairerie d'État; ils ont consulté et cité souvent les correspondances conservées au ministère des affaires étrangères. Leurs ouvrages n'en restent pas moins l'une des bases de l'histoire diplomatique pour la période napoléonienne.]

[Note 3: Afin d'éviter de trop nombreuses références aux sources, disons que les pièces citées en tout ou en partie dans notre premier volume, sans indication spéciale, sont tirées des archives nationales, AF, IV, 1697, lorsqu'elles sont adressées directement à l'Empereur, ce que nous mentionnons au bas des pages. Les extraits de la correspondance entre le ministère des relations extérieures et nos agents en Russie proviennent des archives des affaires étrangères, Russie, vol. 144 à 146.]

Une visite aux archives du ministère des affaires étrangères de Saint-Pétersbourg, où notre ambassadeur en Russie, M. de Laboulaye, nous a fait l'honneur de nous présenter, et où nous avons reçu le plus gracieux accueil, nous a permis de comparer sur certains points la version moscovite à la version française. Nous avons pu consulter, non seulement les rapports des ambassadeurs de Russie à leur cour, mais une partie de la correspondance échangée directement entre l'empereur Alexandre et ses ministres ou représentants.

Il nous a été donné, en outre, de puiser à différentes sources privées. M. le comte Charles Pozzo di Borgo, avec une obligeance dont nous lui sommes reconnaissant, a bien voulu détacher pour nous quelques parties de ces archives de famille dont il fait lui-même un si fructueux usage; il a mis notamment à notre disposition les pièces relatives à la mission de Pozzo di Borgo à Vienne en 1806 et 1807. D'autre part, une précieuse bienveillance nous a mis à même de connaître un certain nombre d'écrits laissés par l'un des hommes qui ont été le mieux initiés au secret des deux empereurs et chez lequel un inébranlable dévouement n'a jamais fait tort à une impartiale sagacité. Le caractère, le mérite et le rôle de ce personnage font de ce qu'il a laissé un monument de grande valeur. Qu'il nous soit permis d'adresser ici, à tous ceux qui ont bien voulu nous prêter leur utile concours, le témoignage de notre gratitude.

Les documents imprimés, recueils de pièces diplomatiques, correspondances, Mémoires, abondent depuis quelque temps sur la période impériale. Une haute et libérale inspiration nous promet prochainement le plus précieux de tous. En attendant que cette publication soit venue satisfaire un besoin de l'histoire, d'autres nous en ont donné un avant-goût et n'ont excité que davantage notre curiosité[4]. À l'étranger, la plupart des papiers laissés par les ministres dirigeants de la coalition ont déjà vu le jour. À Berlin, à Vienne, les archives d'État ont livré en partie leurs secrets. En Russie, l'initiative publique et privée nous a valu récemment des pièces d'un singulier intérêt et poursuit d'importantes publications[5]. Nous avons essayé de mettre à profit ces documents nombreux, mais épars, en les éclairant par le témoignage auquel il faut essentiellement s'attacher et toujours revenir, lorsqu'il s'agit de pénétrer une politique où tout se lie, se coordonne et marche d'ensemble, la correspondance générale et déjà publiée de Napoléon[6].

[Note 4: Qu'il nous suffise de citer, parmi les plus récentes, les belles publications de M. G. Pallain sur Talleyrand, celle de M. Pierre Bertrand, l'ouvrage du baron Ernouf sur Maret, duc de Bassano.]

[Note 5: M. le professeur Tratchevski a entrepris, sous les auspices de la _Société impériale d'histoire de Russie_, une grande publication de textes français et russes sur les relations des deux puissances pendant le Consulat et l'Empire. Le premier volume, paru en 1890, comprend les années 1800 à 1803. M. de Tatistcheff a publié dans la _Nouvelle Revue_ (15 mai à 15 juin 1890), avec d'autres documents tirés des archives de Paris et de Saint-Pétersbourg, les lettres d'Alexandre Ier à Napoléon, de 1801 à 1808.]

[Note 6: _Correspondance de Napoléon Ier_, publiée par ordre de l'empereur Napoléon III et par les soins d'une commission présidée, pour la partie postérieure au 1er septembre 1807, par S.A.I. le prince Napoléon. Paris, Plon, 32 volumes in-8°.]

Dans nos appréciations sur les hommes, notre effort constant a été de nous abstraire de toute préoccupation étrangère à l'histoire. Certes, nous ne prétendons pas que cette impartialité soit allée jusqu'à nous mettre en garde contre le souvenir des grands bienfaits et le prestige des grandes actions. Peut-on parler d'Alexandre Ier sans se rappeler que ce monarque, vainqueur de la France en 1814 et 1815, obéissant aux inspirations d'une âme élevée et d'un esprit prévoyant, s'est fait l'ami de la nation qu'il venait de combattre et a su la défendre contre de meurtrières rancunes? D'autre part, les merveilles rencontrées à chaque pas, sous le règne de Napoléon, renouvellent sans cesse l'admiration pour le génie qui les accomplit ou les suscita, dont le pouvoir magique exalta au suprême degré les qualités d'honneur, de bravoure, d'obéissance et de dévouement qui sont bien celles de notre race, pour celui qui, après avoir réconcilié notre nation avec elle-même, en fit une armée de héros et éleva pour un temps le Français au-dessus de l'homme. Sans doute, en face de ces triomphants spectacles, l'incertitude du lendemain, l'angoisse du péril imminent laisse à notre satisfaction, à notre orgueil, quelque chose d'inquiet et de haletant: à ces splendeurs, si éblouissantes qu'elles soient, nous préférons encore le tableau qu'offrit la France à d'autres périodes de son histoire, alors qu'elle joignait la sérénité à la force, la foi dans l'avenir à la pleine possession du présent, à l'avantage des mâles vertus celui des longues traditions, alors qu'elle n'avait pas éprouvé le malheur le plus difficilement réparable qui puisse frapper un peuple, la perte d'une dynastie tutélaire et consacrée par les siècles. Mais comment ne point tressaillir aux souvenirs de l'époque héroïque, de celle qui serait incomparable entre toutes, si la grandeur de l'homme pouvait suppléer à la majesté des antiques institutions! Pour Napoléon, la légende a précédé l'histoire. Celle-ci poursuit aujourd'hui lentement son oeuvre, et nous ne pensons pas que la colossale figure qui apparaît au seuil du siècle ait rien à redouter d'un libre et minutieux examen. Néanmoins, notre sujet ne comportait pas sur Napoléon une appréciation d'ensemble, et notre but n'a pas été de l'essayer; peu de plumes sont à hauteur d'une telle tâche; d'ailleurs, pour emprunter une expression à l'un des hommes qui ont le plus combattu, haï et admiré Bonaparte, le juger, serait vouloir juger l'univers[7]. Notre désir, plus modeste, répondant mieux à l'infirmité de nos forces, se réduit à faire connaître la politique extérieure de Napoléon sous le rapport spécial que nous avons entrepris d'étudier, à en dégager les mobiles et les moyens, à lui restituer sa physionomie propre, telle que la composèrent le caractère de l'homme et les nécessités extraordinaires de la situation: essayer de montrer le génie dans sa vérité, dans son activité, sans rien dissimuler de lui, en laissant à ses oeuvres le soin de le juger, de l'expliquer et de le célébrer, tel est, ce nous semble, l'unique hommage qui puisse lui être dignement présenté: c'est le seul que nous voulions lui rendre.

Paris, juillet 1890.

[Note 7: POZZO DI BORGO, _Correspondance diplomatique_, I, VIII.]

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