Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 17
De bonne race, intelligent, instruit, sir Robert Wilson avait fait la guerre avec honneur, toujours contre nous, et conquis sur le champ de bataille son grade de colonel. Pourtant, à considérer les portraits qui nous ont été laissés de lui au physique et au moral, à voir ce visage d'une finesse presque féminine, ce profil mince, ce regard à la fois pénétrant et charmeur, à lire les rapports de nos agents sur son compte et aussi le journal tenu par lui-même de son séjour à Pétersbourg, véritable courrier mondain où se mêlent à la politique des récits de fêtes et de piquantes appréciations sur les femmes, on reconnaît un homme habitué à trouver dans l'intrigue de cour et de cabinet son élément naturel. Il s'y plongeait en ce moment avec délices, car c'était encore un moyen de nuire à son ennemi abhorré. Bonaparte personnifiait tout ce qu'il détestait, la France, la Révolution, le triomphe des forces populaires sur les droits de la naissance et de l'éducation; il portait au conquérant une haine implacable, faite de patriotisme amer et de préjugés de caste, haine d'Anglais et d'aristocrate. Après avoir fait avec les Prussiens la campagne de 1806, celle de 1807 au quartier général de l'empereur Alexandre, envoyé aujourd'hui en Russie comme porteur de dépêches diplomatiques, il venait y reprendre la lutte contre nous sur un autre terrain et la menait activement dans les salons de Pétersbourg.
Bien accueilli partout, choyé par nos ennemis, il s'était posé hardiment en antagoniste de Savary, qu'il appelait «l'exécuteur du duc d'Enghien[214]». Adroit, alerte, toujours en mouvement, il contrecarrait le général en tout, le suivait, ou le précédait dans ses visites, afin de prévenir ou de défaire son oeuvre. Savary allait-il voir madame Narischkine? Il se croisait à la porte avec l'Anglais. Quelque autre dame ouvrait-elle son salon à l'envoyé français et à «sa clique», Wilson lui adressait de ce chef une verte réprimande et ne tolérait point pareille défaillance; il faisait bonne garde autour de la Russie «fashionable[215]», s'appliquant à la défendre contre les Français et à lui épargner la souillure de leur contact. Fort insinuant, il pénétra jusqu'à la cour, où l'empereur le reçut avec une amicale familiarité, en ancien compagnon d'armes, dîna même à Kammenoï-Ostrof, et, par une rencontre assez étrange, son récit de cette scène ressemble trait pour trait à celui de Savary après sa première soirée au palais. Il y eut pour l'Anglais mêmes honneurs, mêmes prévenances, même place auprès du souverain que pour le Français; l'impératrice parla un peu plus au premier qu'au second, et ce fut la plus notable différence[216]. Voici qui est encore plus singulier: à quelques jours de là, Wilson, dans une conversation avec M. d'Alopéus, ministre de Russie en Suède, fit allusion à certaines paroles plus que rassurantes que l'empereur lui aurait adressées; Alexandre serait allé jusqu'à dire qu'il verrait avec plaisir les troupes anglaises prolonger leur séjour dans l'île de Seeland, autour de Copenhague. Ce propos, transmis par Wilson à ses chefs et à ses amis de Londres, répété par eux dans la suite à titre de particularité historique, rapproché du langage tenu par M. de Budberg, a permis d'édifier une légende, celle d'Alexandre trahissant Napoléon au lendemain de Tilsit et rassurant d'avance les Anglais sur ses intentions, avant de leur opposer un simulacre de guerre[217].
[Note 214: _Life of general sir Robert Wilson_, II, 319.]
[Note 215: Wilson, II, 362.]
[Note 216: _Id._, II, 354-355.]
[Note 217: WALTER SCOTT, _Histoire de Napoléon_, VI, 24.]
L'attribution au Tsar d'un tel rôle ne repose, hâtons-nous de l'ajouter, que sur des données inexactes ou faussement interprétées. En premier lieu, le langage de M. de Budberg ne saurait être tenu pour l'expression de la pensée impériale; Alexandre avait retiré sa confiance à ce ministre et s'apprêtait à le remplacer. Quant aux paroles répétées par Wilson, Alexandre les démentit avec colère quelques semaines plus tard, non pas devant Napoléon ou ses agents, qui ne les connurent jamais, mais devant l'Angleterre et ne s'adressant qu'à elle. Wilson, sommé de s'expliquer, essaya de se tirer d'embarras en observant que le propos tombé de la bouche impériale, recueilli par lui, confié à d'Alopéus et reporté par ce dernier au Tsar, n'avait pu revenir à son auteur, après un tel circuit, qu'étrangement dénaturé; il n'insista pas sur sa première interprétation[218]. Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté d'admettre qu'Alexandre ait tenu alors, dans ses rapports particuliers avec l'Angleterre, un langage pacifique et presque amical; mais il serait téméraire, suivant nous, d'y chercher une arrière-pensée perfide envers la France.
[Note 218: Lettre de Wilson à Canning, 29 octobre 1807. WILSON, II, 434 et suiv.]
Aussi bien, Alexandre avait un double motif pour ne point dévoiler prématurément ses desseins à la cour qu'il s'était obligé à attaquer. Par le coup qu'elle venait de frapper, l'Angleterre avait montré qu'elle aimait mieux prévenir qu'attendre une attaque. Sa flotte était dans la Baltique; une attitude trop prononcée de la Russie pouvait l'amener devant l'embouchure de la Neva, avec l'intention d'infliger à Pétersbourg le sort de Copenhague. À Cronstadt, on s'attendit pendant plusieurs jours à la voir paraître; les forts furent réparés, les batteries armées, on fit provision de boulets rouges; mais ces préparatifs, suffisants pour protéger la capitale, laissaient les autres ports de la Baltique exposés à de graves insultes, tant que l'hiver n'aurait point dressé devant eux son rempart de glace[219]. D'autre part, la plus belle flotte de la Russie, commandée par l'amiral Séniavine, employée au commencement de l'année contre les Turcs et rappelée aujourd'hui du Levant, remontait lentement vers le Nord en faisant le tour de l'Europe; divisée en plusieurs fractions, éparse sur la Méditerranée, elle demeurait à la merci des croisières britanniques, tant qu'elle n'aurait point achevé son périple. Si elle se déclarait trop tôt, la Russie s'exposait donc à un désastre presque assuré; elle faisait plus que brûler, elle livrait ses vaisseaux. Dans ces conditions, il est naturel de penser qu'Alexandre voulut endormir les défiances du cabinet de Londres, qu'il déploya envers Wilson et ses compatriotes le pouvoir de dissimuler dont la nature l'avait si spécialement doué, suivant la remarque d'un homme d'État britannique[220], et que, s'il chercha à tromper quelqu'un, ce fut moins Napoléon que l'Angleterre.
[Note 219: Savary, septembre-octobre 1807, _passim._ STEDINGK, II, 357.]
[Note 220: ALISON, VII, 267.]
Son but fut atteint, car le cabinet de Londres crut à la possibilité d'éviter une rupture et se garda à son tour de rien précipiter. S'attachant aux avis rassurants de Gower et de Wilson plus qu'aux notes de protestation contre le bombardement, il ne vit dans ces dernières que l'expression d'une colère officielle, s'en émut peu, et se flatta, moyennant certaines concessions, de conclure avec la Russie, sur l'affaire danoise, un arrangement qui assurerait l'immobilité du grand empire. Le Danemark réduit à l'impuissance, il n'en coûtait plus à l'Angleterre de reconnaître la neutralité de cet État et celle de la Baltique; au Foreign-Office, on imagina d'offrir au Tsar de prendre l'une et l'autre sous sa garantie; ce rôle à la fois pacifique et protecteur plairait peut-être à l'orgueil sentimental d'Alexandre. Wilson, appelé à Londres en septembre, dut rapporter immédiatement à Pétersbourg cette proposition, en y ajoutant sur tous les points les explications les plus satisfaisantes; s'il trouvait les esprits bien disposés, lord Gower interviendrait officiellement pour signer un accord. Le leste officier ne fit donc que toucher barre à Londres; après quelques journées passées à conférer avec M. Canning, il repartait le 2 octobre, voyageant en courrier, et le 17 tombait à Pétersbourg, où ses amis de la cour et de la ville l'accueillirent à bras ouverts[221].
[Note 221: WILSON, 374.]
Durant son absence, la saison s'était avancée; l'approche de l'hiver fermait désormais la Baltique aux incursions des Anglais. Quant aux vaisseaux de Séniavine, ils avaient trouvé asile, quelques-uns dans les ports d'Italie, la plupart à Lisbonne, et, placés en fait dans la main de Napoléon, échappaient du moins à la rapacité britannique. En même temps, la Russie prenait de plus en plus sa voie dans un sens défavorable à l'Angleterre, moins par l'effet du bombardement de Copenhague que par une suite naturelle de l'évolution commencée à Tilsit.
Un changement dans le ministère contribua à cette inflexion plus prononcée de la politique moscovite. En septembre, le comte Roumiantsof, qui gouvernait le département du commerce, vit un jour entrer chez lui l'empereur lui-même, tenant le portefeuille des affaires étrangères;--le portefeuille demeurait en ce temps, non seulement au figuré, mais au propre, l'attribut de la fonction ministérielle. Alexandre remit au comte le précieux fardeau, ou plutôt le lui imposa, malgré une résistance assez vive[222].
[Note 222: STEDINGK, II, 339.]
Nicolas Roumiantsof était le plus glorieux survivant d'un autre âge. Distingué depuis longtemps par d'honorables services, possesseur d'une immense fortune, riche aussi de considération et d'estime, les charges d'État, si hautes qu'elles fussent, ne pouvaient ajouter à l'éclat de sa situation, et ce vieillard chargé d'ans et de dignités, ce ministre grand seigneur, dont la personne et les manières gardaient le parfum du siècle disparu, eût pu croire déroger plutôt que s'élever en s'assujettissant davantage au souci journalier des affaires. Il se laissa tenter toutefois par la fonction offerte, parce qu'il y vit le moyen de faire prévaloir une politique qui lui était chère et de la conduire à de triomphantes destinées.
Les hommes d'État russes peuvent se diviser en deux catégories, les Européens et les Orientaux; les premiers rêvent surtout pour leur gouvernement le rôle de modérateur et d'arbitre dans les querelles du continent, les autres estiment que la Russie doit oublier l'Europe pour ne considérer que ses intérêts propres sur le Danube et la mer Noire. Roumiantsof était un Oriental; il l'était par tradition et, si je puis dire, de naissance. Fils du feld-maréchal Roumiantsof, qui avait le premier porté l'aigle impériale au delà du Danube et cueilli au pied du Balkan d'immortels lauriers, il gardait le culte de ses grands souvenirs. De plus, parvenu pendant la plus brillante période du règne de Catherine à sa pleine maturité, à cet âge où l'homme assoit définitivement ses principes, où son esprit, son caractère, sa manière de voir et de juger prennent un pli qui ne se modifie plus, Nicolas Roumiantsof avait fait sa foi et sa doctrine politiques des idées qui régnaient alors à la cour de Russie, celles qui avaient produit les entreprises réitérées contre la Turquie et trouvé dans le _projet grec_ leur plus audacieuse formule. Si la grande impératrice n'avait fait qu'entrevoir Byzance, si la vie lui avait manqué pour assujettir à son sceptre les plus belles parties de la monarchie ottomane, la reprise de ce dessein n'incombait-elle pas à son petit-fils comme un devoir glorieux? Roumiantsof s'attachait d'autant plus à cette pensée que la Révolution française, avec son cortège de guerres et de bouleversements, lui semblait en favoriser l'exécution; au milieu de l'écroulement de l'ancien monde, il serait plus facile à la Russie de pousser du pied l'édifice vermoulu qui chancelait en Orient; ce ne serait qu'une révolution de plus au milieu de tant d'autres, et la plus attendue, la plus légitime de toutes. Au début du nouveau règne, alors que la Russie s'épuisait à lutter contre Napoléon au lieu de suivre sur le Danube les traces de Catherine, Roumiantsof s'était effacé, se confinant dans une fonction spéciale. L'acte de Tilsit, en marquant un retour vers la politique orientale, le ramenait naturellement au premier plan et faisait de lui l'homme indiqué, presque nécessaire. Appelé au pouvoir, il y apportait des vues plus arrêtées que celles de son maître, dont les conceptions gardaient quelque chose de nuageux et d'indéfini, plus d'audace dans ses désirs, plus de rigueur dans ses déductions. Il se montrait plus enclin qu'Alexandre à l'idée de partager la Turquie et, dans tous les cas, n'admettait point que la crise actuelle se terminât sans qu'il en résultât pour son pays une notable extension. Sous son influence, les vues de la Russie sur l'Orient commencent à se préciser; des velléités à la fois très ardentes et très vagues tendent à se transformer en un système méthodiquement conçu, lié dans toutes ses parties, et dont la rupture avec l'Angleterre forme l'un des éléments essentiels.
L'Angleterre, il est vrai, avait longtemps fermé les yeux sur les usurpations orientales de la Russie, et ce n'est pas l'un des spectacles les moins surprenants du dix-huitième siècle que de voir la future rivale des tsars applaudir aux victoires de Catherine II, prêter à cette princesse ses marins, ses officiers, pour concourir à l'anéantissement des flottes ottomanes, et servir de pilote à la Russie dans les mers du Levant. L'intérêt commercial expliquait cette conduite. Si la Russie était l'un des marchés de l'Angleterre, l'Orient demeurait celui de la France, et nos voisins d'outre-Manche favorisaient leurs clients, les consommateurs de leurs produits, au détriment de ces Turcs qui délaissaient les draps de Londres pour ceux du Languedoc. Pourtant, à la veille de la Révolution, alors que les progrès de la Russie mettaient en péril l'existence même de l'État turc et que, de son côté, l'Angleterre se créait un empire en Asie, Pitt eut la vision prophétique d'un choc entre ces deux forces à marche convergente; il reconnut l'imprudence de laisser les routes terrestres de l'Inde passer des mains indolentes du musulman dans celles du Russe ambitieux et dominateur; il essaya d'ériger la préservation de l'empire ottoman en dogme de la politique britannique[223]. Mais la nation ne le comprit pas et refusa de le suivre; les marchands de la Cité s'insurgèrent presque à l'idée d'une guerre contre la Russie; Pitt ne put agir et ne fut qu'un précurseur.
[Note 223: Voyez Albert SOREL, _l'Europe et la Révolution_, II, 206.]
Après lui, sa doctrine germa sous l'action des circonstances. La Révolution et l'expédition d'Égypte nous avaient chassés des Échelles; les Anglais y prirent en partie notre place, s'y trouvèrent en rivalité avec le commerce moscovite, et tandis qu'en Europe la Grande-Bretagne et la Russie restaient étroitement unies, dans le Levant, les intérêts se distinguaient, se mettaient en opposition, et l'antagonisme des deux États naissait. Si la nécessité de combattre l'influence française les avait rapprochés sur ce terrain en 1807 et amené le miracle d'une flotte anglaise menaçant Constantinople au nom du Tsar, cet accord contre nature, oeuvre d'une politique éperdue, ne pouvait durer; l'hostilité qu'il recouvrait, latente, mais déjà profonde, n'attendait qu'une occasion pour éclater; Tilsit la lui fournit. Le cabinet de Saint-James comprit tout de suite que l'Orient formait l'un des objets du contrat passé entre les deux empereurs, et crut devoir opposer aux prétentions éventuelles de la Russie une déclaration de principes: le gouvernement de Sa Majesté, dit Canning au ministre de Russie, ne reconnaîtrait jamais un arrangement où la Porte serait sacrifiée[224]. Cette communication frappa vivement Alexandre et Roumiantsof; elle leur démontrait que le revirement de l'Angleterre était complet, que cette puissance se mettait désormais en travers de leurs ambitions, et qu'il leur faudrait tôt ou tard la combattre avant de réaliser aux dépens de la Turquie les bénéfices attendus.
[Note 224: Savary à l'Empereur, 23 septembre 1807.]
Or, il était d'un intérêt majeur pour la Russie que ce règlement de comptes avec la Porte se fît sans retard. Les dispositions de Napoléon lui offraient une occasion extraordinairement favorable pour l'entreprendre, non seulement en ce qu'elles semblaient admettre une vaste dépossession de la Turquie, mais aussi en ce qu'elles excluaient l'Autriche du partage ou au moins l'y réduisaient à un rôle subordonné. De toutes les puissances, c'était l'Autriche la mieux située pour contrarier ou balancer les progrès de la Russie. Dans les négociations de partage qui avaient eu lieu à différentes époques, il avait fallu toujours, pour conjurer son hostilité ou gagner son concours, tenter sa cupidité par l'appât de riches compensations, et il demeurait acquis que toute entreprise à poursuivre en Orient, de compte à demi avec elle, se solderait pour la Russie par des sacrifices qui neutraliseraient en partie ses avantages. C'était donc pour Alexandre une chance inespérée, une véritable bonne fortune que d'avoir saisi Napoléon à Tilsit dans un moment d'humeur contre la cour de Vienne, de l'avoir trouvé prévenu, irrité contre elle, prêt à la punir de sa conduite ambiguë pendant la guerre en lui refusant tout agrandissement sérieux en Orient. L'Autriche, il est vrai, pourrait s'insurger contre cet arrêt, mais elle était mal remise du coup que Napoléon lui avait asséné en 1805; sa réorganisation militaire n'était pas achevée, son immobilité dans de récentes circonstances avait suffisamment manifesté son impuissance d'agir, et il serait facile, au prix de quelques concessions à son amour-propre, de l'amener à fermer les yeux sur ses intérêts sacrifiés. Donc, pensait la Russie, puisqu'il était impossible d'effectuer aucune opération importante en Orient, qu'il s'agît d'un partage combiné avec Napoléon ou de conquêtes isolées à poursuivre avec son assentiment, sans avoir la guerre avec les Anglais, mieux valait faire cette guerre et cette opération tout de suite, alors que l'on n'avait pas à craindre l'intervention d'un tiers incommode, et l'empereur Alexandre inclinait à resserrer ses liens avec nous, à remplir scrupuleusement ses promesses, dans l'espoir de résoudre la question d'Orient avec la France seule, contre l'Angleterre et sans l'Autriche[225].
[Note 225: Conversation de Roumiantsof avec Savary, rapportée par ce dernier le 9 octobre 1807.]
Ce calcul n'échappait pas complètement à la cour de Londres. Aussi, après avoir tout d'abord opposé aux exigences possibles de la Russie une fin de non-recevoir, avait-elle compris le danger de se maintenir sur un terrain aussi ferme, et essayait-elle maintenant de prouver à Pétersbourg que l'Orient lui-même, entre amis d'ancienne date, pourrait fournir matière à transaction. La question turque était de celles que Wilson devait aborder et, s'il était possible, traiter à fond pendant son deuxième voyage; muni d'instructions confidentielles, il avait ordre de ne rien céder qui pût compromettre l'existence de l'empire ottoman, mais, ce point mis hors de cause, devait se montrer coulant sur tous les autres et user envers Alexandre de séductions variées.
Il vit Roumiantsof le 30 octobre. Tout d'abord, il développa la proposition relative au Danemark et à la Baltique, mais bientôt, comme si les deux interlocuteurs eussent senti que là n'était point le noeud de la difficulté, on parla d'autre chose. Wilson affirma que l'Angleterre était prête aux plus grands sacrifices pour conserver l'amitié du Tsar; elle ne prétendait point le brouiller avec la France, l'entraîner dans une nouvelle coalition, ne demandait que sa neutralité et voulait faire son bien sans qu'il eût à s'en mêler. Prenant alors un ton mystérieux, l'envoyé déclara que son gouvernement ne traiterait jamais avec Napoléon avant d'avoir élevé contre l'omnipotence française des barrières suffisantes; ces sûretés ne pourraient consister qu'en de sérieux avantages territoriaux pour la Prusse et pour la Russie du côté de l'Allemagne. Ici, Roumiantsof ne put cacher quelque surprise; pensait-on que la Russie consentirait à s'étendre dans la direction de la France, se créant imprudemment des points de contact avec le redoutable empire? Wilson n'insista pas, et l'on passa en Orient.
Là, disait l'émissaire de Canning, l'Angleterre ne se refuserait à rien de ce qui serait compatible avec ses principes. Sans doute, elle ne consentirait jamais à une suppression, à un partage total de la Turquie, mais elle reconnaissait que la Russie possédait au delà du Danube des intérêts de premier ordre; loin de les combattre, elle voulait s'en faire la protectrice, la gardienne, et les soigner à l'égal des siens. Elle savait que le cabinet de Pétersbourg entretenait une correspondance avec les Grecs d'Albanie, d'Épire et de Morée; ces fils mystérieux venaient de se rompre par l'abandon des positions russes dans la Méditerranée, qui en formaient les points d'attache; l'Angleterre offrait de les renouer au moyen d'agents à elle, et de se faire l'intermédiaire du Tsar avec les clients traditionnels de son empire. Ce n'était pas assez, et sa munificence réservait à Alexandre un magnifique présent, véritable joyau du Levant, dont la Russie avait pu d'autant mieux juger la valeur qu'elle l'avait tenu longtemps en son pouvoir: «Je dois vous dire, déclara Wilson, que l'Angleterre se propose d'attaquer sans délai et de prendre les îles Ioniennes qui ont été cédées à la France, ne voulant pas les lui laisser, à quelque prix que ce soit. Notre intention n'est pas de les garder, mais de forcer la France à vous les laisser à la paix.» De la sorte, l'Angleterre restituerait à ses anciens alliés ce que la France venait de leur enlever, et effacerait au prix de son sang l'une des conséquences de Friedland. La Russie voulait-elle plus? il ne serait pas impossible de la satisfaire. Elle occupait la Moldavie, la Valachie, et le bruit public lui prêtait l'intention de les garder. La Grande-Bretagne pourrait y consentir, ne voyant pas dans ces mutilations infligées à la Turquie un véritable démembrement, mais à une condition: c'était que l'on trouverait quelque moyen de désintéresser l'Autriche, et que tout se ferait d'accord avec elle. En énonçant cette dernière concession, Wilson croyait peut-être porter le coup suprême; il ignorait que la réserve dont il l'accompagnait lui ôtait toute valeur, les Russes considérant que l'un des avantages essentiels de leur situation présente était de n'avoir pas à compter avec Vienne. D'ailleurs, à Tilsit, Napoléon avait paru disposé à offrir d'emblée tout ce que l'Angleterre se laissait péniblement arracher; il avait même laissé entrevoir de plus brillantes perspectives. L'incorruptibilité de la Russie était surtout prévoyance, et si les offres britanniques la touchaient peu, c'était qu'elle s'attendait de notre part à une surenchère décisive.
Roumiantsof n'opposa donc que le silence aux paroles tentatrices de Wilson; laissant celui-ci se découvrir, prodiguer ses moyens, épuiser ses arguments, il se tint constamment sur une défensive impénétrable, et l'Anglais, malgré la politesse parfaite du ministre, sortit de l'entretien déçu, troublé, se demandant si son éloquence ne s'était pas dépensée en pure perte auprès d'un interlocuteur dont le siège était fait[226].
[Note 226: WILSON, II, 319-362. Cf. le récit de la conversation fait par Roumiantsof à Savary, rapport de Savary du 4 novembre 1807.]
L'imminence d'une rupture apparut alors à tous les yeux; ceux mêmes de Gower furent dessillés. Un seul espoir restait à nos ennemis; ils comptaient sur un soulèvement de l'opinion, assez fort, assez unanime pour faire reculer l'empereur en l'effrayant sur les conséquences de sa détermination. Plus remuant que jamais, Wilson s'évertuait à susciter ce mouvement, et à l'incroyable audace de ses discours, on pouvait se demander s'il n'était point accouru en Russie pour y souffler la rébellion: «Il avait l'air, écrivait Savary toujours en proie à ses sombres pressentiments, d'être venu hâter un événement[227].»
[Note 227: Rapport de Savary du 4 novembre.]