Napoléon et Alexandre Ier (1/3) L'alliance russe sous le premier Empire
Part 13
Le 8 juillet, Napoléon fit à Alexandre sa visite d'adieu. Après avoir causé longtemps, les deux empereurs descendirent ensemble. Devant la maison, le bataillon des Préobajenski était sous les armes et rendait les honneurs; c'est alors que Napoléon demanda au Tsar la permission de décorer le premier grenadier de Russie. On fit sortir des rangs un vieux brave du nom de Lazaref. L'Empereur portait sur son uniforme la croix de la Légion d'honneur, mais le matin, prévoyant et ménageant un effet, il avait recommandé qu'on ne la fixât pas trop solidement[164]. Il la détacha, la mit sur la poitrine de Lazaref, et le vieux soldat, à la russe, lui baisa la main, puis le pan de son habit, tandis que partait des rangs une grande acclamation.
[Note 164: _Id._]
Le lendemain, les empereurs se séparèrent et Alexandre repassa le Niémen. Tandis que l'embarcation s'éloignait, Napoléon, resté sur la rive, faisait de la main à son allié des signes d'amitié et d'au revoir. À dix heures du soir, il partit lui-même pour Koenigsberg, après avoir expédié les ordres qui devaient accélérer la remise des îles Ioniennes entre nos mains et l'armistice avec la Turquie.
Les scènes de Tilsit, grand spectacle de réconciliation et d'apaisement, produisirent sur tous ceux qui en furent témoins une impression ineffaçable, d'autant plus forte qu'elle fut presque unique dans ce temps de luttes et d'orages. En France, la joie de la paix fut plus vive encore que l'orgueil du triomphe. Subitement, le ciel parut s'être rasséréné; après avoir cru à l'éternelle durée des guerres, on entrevit un avenir plus doux, et l'on jugea que l'Empereur, scellant l'oeuvre de ses victoires par une entente avec le puissant monarque du Nord, marquait enfin la volonté et le pouvoir de s'arrêter. Illusion que ne saurait partager l'histoire! Tant que durait la guerre maritime, source lointaine et parfois invisible d'où découlaient toutes les autres, il était dans la destinée de l'Empereur de ne s'allier que pour combattre et de pousser sans relâche dans la carrière des conquêtes. Si nos ennemis du continent étaient une fois de plus vaincus et dispersés, l'Angleterre restait là pour leur offrir un point de refuge et de ralliement, pour solder la révolte, encourager la défection, et aussi longtemps que cette tête de la coalition resterait intacte, les membres dispersés tendraient toujours à se rapprocher et à se rejoindre. La Prusse morcelée, l'Autriche humiliée, tant d'États frappés, soumis, contraints, ne se résigneraient pas à leur sort; nos vassaux sentiraient la tentation d'échapper à une lourde tutelle, nos amis resteraient incertains, et l'on a vu que l'alliance russe elle-même ne pourrait que difficilement résister à la prolongation de la crise générale. Tilsit n'avait point fixé le sort du monde, il n'avait même pas fixé l'alliance avec la Russie. Si les deux monarques s'étaient juré amitié, concours réciproque, inaltérable confiance, s'ils avaient abordé dans un esprit d'union les graves problèmes qui les avaient divisés jusqu'à ce jour, ils n'en avaient, à vrai dire, résolu aucun: la question de la Prusse n'était fermée qu'en apparence, celle de Pologne subsistait grosse de périls; pour l'Orient, le traité avait fait naître l'espoir plutôt que la certitude d'une solution; dès qu'il s'agirait de mieux préciser les intérêts respectifs, tels que les avaient engagés les rivalités du passé et surtout les nécessités de la dernière lutte, on risquait de les retrouver hostiles et dissidents. Ce nuage sur l'avenir n'échappait point à Napoléon: il sentait que l'Angleterre disposait encore de mille moyens pour ruiner l'édifice fragile de ses alliances; qu'il suffirait à cette ennemie de prolonger une résistance passive, de ne point céder, pour retrouver des auxiliaires, des complices; qu'il fallait la poursuivre sans trêve, l'abattre sans retard, sous peine de lui voir remettre en question les résultats glorieusement acquis; que la France ne pouvait attendre la paix, mais devait la conquérir. Aussi, profitant de la ferveur première d'Alexandre, avait-il organisé à Tilsit le plus formidable système de guerre qu'il eût encore imaginé pour avoir raison de la ténacité britannique. Mais ce système portait en lui d'immenses périls: entraînant l'Empereur à un redoublement de rigueurs, à exaspérer les vaincus, à violenter les neutres, il rendrait de nouvelles armes à l'Angleterre et, poussant l'oppression jusqu'à ses dernières limites, devait justifier et préparer contre nous l'insurrection générale. Néanmoins, Napoléon quittait Alexandre avec espoir et satisfait de son oeuvre; pour la première fois, il avait contracté une grande alliance, trouvé un second dans la lutte qu'il menait contre l'insolente nation; avec cette aide, dût-elle n'être que passagère, il comptait tout entreprendre et se flattait de tout accomplir. Pourvu qu'Alexandre lui restât momentanément fidèle, que le charme ne se rompît pas trop tôt, que le Tsar continuât de suivre à Pétersbourg l'impulsion donnée à Tilsit, Napoléon se promettait de courber promptement l'Angleterre ou de la briser: «La paix générale est à Pétersbourg, disait-il après l'entrevue, les affaires du monde sont là[165].» La réconciliation avec la Russie n'assurait point l'universel repos, mais l'alliance pouvait le procurer: si Tilsit ne finissait rien, Napoléon y voyait le moyen de tout terminer.
[Note 165: _Documents inédits._]
CHAPITRE II
UNE RECONNAISSANCE DIPLOMATIQUE
Le général Savary détaché temporairement auprès de l'empereur Alexandre.--Double objet de son envoi: il doit entretenir la confiance d'Alexandre et étudier les dispositions de la société russe.--Instructions de l'Empereur; mot de Talleyrand.--Voyage pénible; universelle malveillance.--Gracieux accueil du Tsar.--Ses conversations répétées mot pour mot dans les rapports du général.--Les soirées de Kammennoï-Ostrof.--L'impératrice Élisabeth.--Simplicité d'Alexandre.--Les deux cours.--Situation de l'Impératrice mère.--L'audience d'une minute.--Saint-Pétersbourg l'été; les Îles.--Savary éconduit de toutes parts.--Mortifications qu'on lui inflige.--Il envoie une première série d'informations; portraits des ministres russes et des représentants étrangers.--Le prince Adam Czartoryski et Joseph de Maistre.--L'empereur Alexandre essaye de diminuer les répugnances de la société pour l'envoyé français.--_L'objet de ses délassements_.--L'empereur Napoléon et _les belles Russes_.--Agitation croissante dans les salons.--Savary craint un attentat contre le Tsar; il s'institue officieusement son ministre de la police.--Rôle de madame Narischkine.--Efforts pour amener Alexandre à _épurer_ le ministère et à éloigner les mécontents: paroles caractéristiques de ce monarque.--Opérations mondaines de Savary; son humeur batailleuse.--Résultats de son enquête.--Ses appréciations sur l'empereur Alexandre, l'impératrice régnante, l'impératrice mère.--Le musée de Pavlovsk.--Le grand-duc Constantin.--Tableau de la noblesse.--Luxe et pénurie; raisons historiques du désordre des fortunes; danger qui en résulte pour l'alliance.--Qualités que devra posséder l'ambassadeur de Napoléon.--La question commerciale et économique.--Napoléon désigne comme ambassadeur le général de Caulaincourt; moyens d'influence qu'il met à sa disposition.--Il continue vis-à-vis d'Alexandre son système de séduction personnelle.--Échange de cadeaux; correspondance intime et directe.--Quelle conclusion tire Napoléon des rapports de Savary.
I
Après un rapide séjour à Dresde, Napoléon était revenu en France jouir de sa gloire et s'adonner pour quelques instants au gouvernement intérieur de ses États. Quelque occupé qu'il fût de ce soin, sa pensée se reportait souvent, et non sans inquiétude, vers le jeune monarque qui venait de disparaître dans les profondeurs de la Russie. Rendu à lui-même, Alexandre ne se laisserait-il pas ressaisir par des influences contraires à la France, et son amitié de fraîche date résisterait-elle à l'épreuve de la séparation? Afin de conserver sut lui l'ascendant nécessaire, Napoléon voulut qu'aucune solution de continuité n'intervînt dans leurs rapports. Le rétablissement des relations diplomatiques, l'envoi d'ambassades respectives, avait été décidé, mais cette opération exigeait quelque temps, des formalités. En attendant qu'elle fût accomplie, Napoléon résolut de détacher auprès d'Alexandre l'un de ses aides de camp et de l'accréditer à Pétersbourg en mission temporaire. Cet envoyé, dépourvu de tout caractère officiel, recommandé seulement par ses épaulettes d'officier général, prendrait peut-être dans l'intimité du Tsar une place à laquelle pouvait difficilement prétendre un ambassadeur qualifié, dont l'étiquette fixait rigoureusement et limitait les prérogatives. L'aide de camp choisi fut le général Savary, qui avait assisté à l'entrevue et s'était trouvé plusieurs fois en rapport avec Alexandre: un chargé d'affaires, M. de Lesseps, lui fut adjoint pour l'expédition des affaires. A titre d'introduction, Savary reçut une lettre de son maître pour le Tsar: «Je prie Votre Majesté, disait l'Empereur, de le recevoir avec cette bonté qui lui est particulière et d'ajouter une entière confiance à ce qu'il lui dira de ma part[166].»
[Note 166: _Corresp_., 12910.]
A vrai dire, il ne s'agissait pas encore de négocier, de régler les questions abordées ou effleurées à Tilsit, mais d'entretenir la confiance, de faire durer, en la renouvelant constamment, l'impression qu'avait produite sur le monarque russe le contact avec Napoléon. Vivant depuis dix ans auprès de l'Empereur, le voyant à toute heure, formé à le servir et à le comprendre, Savary transmettrait mieux que personne la pensée du maître, sur laquelle il s'était habitué à modeler la sienne; il en rendrait non seulement le sens, mais la forme, avec ces tournures originales qui la caractérisaient si fortement, apparaîtrait ainsi comme un rappel vivant des heures d'intimité passées à Tilsit et mettrait toujours auprès d'Alexandre quelque chose de Napoléon.
Sa mission avait un autre objet. Si l'empereur de Russie paraissait nous appartenir, son gouvernement, ses ministres, ses conseillers officiels ou privés, les chefs de la noblesse, les directeurs de l'opinion, tout ce qui à Pétersbourg pouvait influer sur la marche des affaires, sous un prince indulgent, tout ce qui pouvait servir, contrarier ou changer ses intentions, n'avait point figuré à Tilsit ni signé au pacte d'alliance. La Russie suivrait-elle l'évolution de son souverain? Au contraire, persisterait-elle envers nous dans une hostilité qui tiendrait continuellement en péril l'union et même la paix? Était-il possible d'agir sur elle, de la gagner en tout ou en partie? Avant de juger ce que l'on devait en attendre, il était nécessaire de la connaître, et l'on ne possédait sur son compte que des notions surannées, vagues ou contradictoires. Savary fut envoyé en reconnaissance. Il dut considérer de près la société russe, étudier les factions, les coteries, démêler le jeu des intrigues, examiner les moyens de créer un parti français, apprécier l'esprit de l'armée, et transmettre sur tous ces points des détails circonstanciés: Napoléon avait besoin de ces renseignements pour apprécier l'alliance à son juste prix et régler en conséquence sa marche ultérieure. Les talents d'observation, de pénétration, que Savary avait toujours déployés et qui plus tard devaient faire de lui un excellent chef de police, le rendaient particulièrement propre à ce rôle d'explorateur. Il dut toutefois l'aborder avec tact, s'insinuer dans la confiance des Russes, les observer sans en avoir l'air, évitant tout ce qui pourrait donner à ses investigations un caractère de surveillance et d'espionnage. D'un mot, Talleyrand lui traça sa conduite: «Tâchez, lui dit-il, de savoir beaucoup en demandant peu[167].»
[Note 167: Lettre de Savary au ministre des relations extérieures, 9 septembre 1807.]
Savary passa le Niémen avec une suite d'officiers et de secrétaires. Les Français traversèrent d'abord l'étroite bande de territoire prussien que n'avaient pas occupé nos armées, parlant haut, commandant en maîtres, menant grand tapage de vainqueurs. À la frontière de Russie, il leur en fallut rabattre. Pour commencer, on les assujettit à la formalité des passeports, bien que Savary eût pris soin de décliner toutes ses qualités[168]. Lorsqu'il put continuer son chemin, il s'aperçut vite que la population russe nous considérait toujours en ennemis: partout des visages fermés ou malveillants, un mutisme impénétrable ou des paroles de haine. Obéissant à l'impulsion précédemment donnée, ignorant Tilsit, fonctionnaires et prêtres ne cessaient d'exciter contre nous le sentiment national et religieux. Comme Alexandre n'avait pas encore songé à révoquer l'ordre donné d'appeler la malédiction du ciel sur les Français, ennemis du Tsar, ennemis de Dieu, on continuait de prier officiellement dans toutes les églises pour notre extermination. À mesure que nos voyageurs approchaient de la capitale, l'hostilité prenait un caractère plus sensible, plus injurieux. Entré dans Pétersbourg, Savary eut quelque peine à s'y procurer un logement, personne ne se souciant de le recevoir et de l'héberger[169].
[Note 168: _Life of general_ sir Robert WILSON, from autobiographical Memoirs, Journal, etc. London, 1862, II, 319-20.]
[Note 169: Tableau de Saint-Pétersbourg à l'époque du 23 juillet au 5 août, envoyé par Savary le 6 août 1807. Archives nationales, AF, IV, 1007. _Mémoires de Savary, duc de Rovigo_, III, 149.]
Pour se retrouver en pays ami, il lui fallut passer le seuil du palais impérial. Arrivé le 23 juillet, il fut reçu par Alexandre le soir même. Après quelques mots aimables à l'adresse de l'envoyé: «Comment se porte l'Empereur?» dit Alexandre, et tout de suite, avec cette aisance souveraine qui faisait partie de ses moyens de séduction, sur un ton d'amicale et confiante causerie, il se mit à parler de Tilsit, de ces jours dont le souvenir semblait posséder et bercer sa pensée. Savary a consigné par écrit cette conversation, en lui laissant la formé de dialogue, ainsi qu'il devait faire pour tous ses entretiens avec Alexandre, et ce tour donne à ses récits une vie singulière, ressuscite les personnages. Alexandre avait reçu la lettre de Napoléon et la lisait; il posa quelques questions sur le voyage de l'Empereur, et bientôt: «Il m'a donné à Tilsit des marques d'attachement que je n'oublierai jamais. Je suis bien sensible aux témoignages d'amitié qu'il me donne aujourd'hui, et lui sais gré du choix qu'il a fait de vous pour me les apporter.»
Après un moment de silence, en fixant le général: «Eh bien! reprit-il, plus j'y pense, et plus je suis content de l'avoir vu; je crains toujours d'oublier un seul mot de l'énorme quantité de choses qu'il m'a dites dans un si court intervalle de temps. C'est un homme extraordinaire, et il faut reconnaître, messieurs, que, quoique nous ayons quelque droit à votre estime, vous avez une supériorité marquée et qu'il faudrait être insensé pour vous la contester. Au reste, j'espère que cela est bien fini: j'ai une parole et je la tiendrai.--Avez-vous quelques instructions avec cette lettre?
RÉPONSE.--Non, Sire, je n'ai ici aucun caractère et je n'ai pour commission que de faire mes efforts pour être agréable à Votre Majesté.
L'EMPEREUR.--Avez-vous entendu parler du choix que veut faire l'Empereur pour envoyer près de moi?
RÉPONSE.--Non, Sire. Beaucoup de personnes ambitionnaient cette faveur, mais l'Empereur n'avait encore rien prononcé. Il m'a recommandé de dire à Votre Majesté qu'il avait un long voyage à faire, son Corps législatif à ouvrir, ses communications avec le Sénat, son administration intérieure et son Conseil d'État qu'il n'avait pas présidé depuis longtemps, et que probablement ces soins l'occuperaient exclusivement au moment de son arrivée, mais qu'au premier instant de repos, il chercherait quelqu'un qui pût convenir à Votre Majesté et qui fût tout à fait dans les principes du grand événement de Tilsit.
L'EMPEREUR.--Fort bien, je recevrai avec plaisir tout ce qui viendra de lui et parlera comme lui, c'est-à-dire qui sera toujours dans sa manière de voir qui est la mienne... entendez-vous, qui est la mienne[170].»
[Note 170: Rapports du 6 août 1807.]
Après cette affirmation catégorique, l'audience dura encore quelques instants; quand elle fut terminée, le grand maréchal Tolstoï s'approcha de Savary, et, au nom de l'empereur, «qui, disait-il, n'aimait pas les cérémonies», l'invita à dîner pour le lendemain.
Savary dîna au Palais d'hiver le 24, et quelques jours après à Kaminennoï-Ostrof, résidence d'été de Sa Majesté. Les convives étaient peu nombreux, quelques ministres, deux ou trois grands officiers de la maison de l'empereur. Peu de minutes avant qu'on servît, l'impératrice paraissait, suivie de sa soeur la princesse Amélie de Bade. Élisabeth Alexievna était fort jolie et vraiment souveraine par la grâce incomparable de sa taille et de sa démarche. Quand Catherine II l'avait choisie pour en faire la femme du grand-duc Alexandre, jamais couple plus charmant ne s'était offert à l'adoration des peuples, et pourtant cette union, qui semblait promettre à Élisabeth le bonheur, ne lui avait donné qu'une couronne. Ame romanesque et fière, elle n'avait point su fixer l'adolescent inquiet auquel on l'avait mariée, et s'était refusée à admettre le partage; incomprise et délaissée, elle s'était alors repliée sur elle-même, cachait ses véritables sentiments sous une apparence d'impénétrable froideur, mettait une sorte d'orgueil à vivre comme une étrangère à la cour de son mari et à y passer ignorée. D'ailleurs, dédaignant l'intrigue, elle évitait, sinon d'avoir, au moins d'exprimer une opinion, affectait une docilité indifférente, cédait sur tout et ne réservait que son coeur. Elle accueillit l'envoyé français avec une politesse souriante et vide, et sa soeur imita cette attitude composée. Pourtant, Savary crut remarquer chez les deux princesses une nuance dans la résignation, et la contrainte lui parut moins visible chez la souveraine que chez son inséparable compagne.
A table, Savary était placé à côté et à la droite de l'empereur. La conversation était générale; Alexandre la dirigeait de préférence sur des sujets militaires, sur ses troupes, sur notre armée et les emprunts qu'il comptait lui faire. Une parfaite aisance régnait parmi les convives, et le ton familier de ces scènes faisait mieux ressortir l'élégance et la splendeur du cadre. La salle était magnifiquement décorée; la table, chargée de massive argenterie, offrait un luxe de fleurs qui donnait l'illusion d'un autre climat; la livrée, vêtue de rouge, avait grand air, et, debout derrière le siège des deux Majestés, des esclaves africains, avec leur visage d'ébène et leur costume à la turque, mettaient chez le Tsar un souvenir et comme une vision de l'Orient[171].
[Note 171: Rapports du 6 août. Cf. WILSON, II, 354.]
Après le dîner, l'impératrice se retirait de bonne heure; à Kammennoï-Ostrof, elle passait sur la terrasse, d'où sa vue se reposait sur de fraîches verdures, des eaux tranquilles, et découvrait au loin l'horizon embrasé des soirs du Nord. Autour de l'empereur, on restait entre hommes; il allait alors à Savary, le détachait du cercle, s'emparait de lui, l'emmenait dans le jardin, où la soirée se passait en conversations familières. On parlait du voyage que Napoléon avait promis de faire à Pétersbourg: «Je sais qu'il craint le froid, disait Alexandre, mais malgré cela, je ne le tiens pas quitte de venir me voir; il aura un appartement que je lui ferai chauffer au même degré qu'en Égypte.» Auparavant, lui-même irait à Paris; il voulait rendre visite à son allié, «causer encore avec lui, le voir chez lui, et toutes ses grandes institutions».--«Rien ne peut rendre, ajoute Savary, comment l'empereur Alexandre parle de ce voyage et avec quel plaisir. Il a déjà calculé qu'il arrivera en vingt jours à Paris et qu'il ne visitera nos grandes garnisons comme Metz et Strasbourg qu'à son retour. Il parle de cela comme d'une pensée favorite qu'il a toujours bercée.» Puis, Alexandre faisait allusion aux bruits du jour, aux nouvelles qui arrivaient d'Orient, laissait l'entretien glisser sur le terrain de la politique, et ne résistant pas à parler de l'objet qui lui tenait surtout au coeur, l'effleurait légèrement: «L'Empereur, disait-il, lors de l'événement arrivé à Constantinople, a eu la bonté de me dire qu'il se regardait comme tout à fait dégagé avec cette puissance, et, par une extrême bonté de sa part, m'a fait espérer..... Vous a-t-il parlé de cela?
RÉPONSE.--Je crois comprendre Votre Majesté dans ce moment. Elle me fait l'honneur de m'entretenir d'une chose de laquelle il m'a été parlé, mais sans aucune instruction.
LE TSAR.--L'Empereur, qui juge mieux que personne, a paru voir aussi que l'empire de Constantinople ne pouvait longtemps encore occuper une place parmi les puissances de l'Europe. Nous avons beaucoup parlé de cela, et j'avoue que si cette puissance doit s'écrouler un jour, la position de la Russie lui fait espérer d'hériter d'une partie de sa dépouille. L'Empereur a la bonté de me comprendre là-dessus, et je m'en rapporte entièrement à lui quand il croira le moment arrivé... Je compte beaucoup sur l'attachement qu'il m'a témoigné... Je ne presserai pas ce moment...[172]» Et, sans insister davantage, se bornant à ce discret rappel, Alexandre revenait vite à de moins délicats sujets. Il parlait des autres puissances, de leur attitude qu'il blâmait, de leurs représentants à Pétersbourg qu'il n'épargnait pas, réservait pour la France toutes ses sympathies, pour notre envoyé toutes ses faveurs, et Savary se retirait flatté, ravi de cet accueil, enchanté de l'aimable monarque qui l'admettait à ses plus libres confidences.
[Note 172: Rapports du 6 août 1807.]
Ces triomphantes soirées eurent, hélas! de cruels lendemains. Savary s'était vite aperçu qu'Alexandre Ier ne tenait pas à proprement parler une cour. Son intérieur ressemblait à celui d'un particulier riche, vivant avec ses amis, entouré d'un cercle qu'il s'était choisi et n'étendait pas; chez lui, peu de réceptions officielles, jamais de dîners de cérémonie, parce qu'il lui eût fallu, dans ce cas, «être assis sur un siège élevé et représenter comme un souverain[173]». Si le général, s'étonnant de cette simplicité, demandait où trouver à Pétersbourg le faste, la solennité, l'appareil souverain, avec le prestige et l'ascendant qu'ils exercent, on lui répondait de les chercher auprès de l'impératrice douairière.
[Note 173: Joseph de MAISTRE, _Mémoires politiques et correspondance diplomatique_, publiés par BLANC, 269.]