Napoleon Et Alexandre Ier 1 3 L Alliance Russe Sous Le Premier

Chapter 46

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Parallèlement aux causeries vagues et aux insinuations à demi-mot, la négociation positive avait repris et suivait lentement son cours. À leur retour de Weimar, les empereurs avaient trouvé que, si MM. de Champagny et Roumiantsof s'étaient mis d'accord sur certaines des clauses à insérer dans le traité, plusieurs articles les arrêtaient; se réservant de lever par eux-mêmes ces obstacles, Napoléon et Alexandre voulurent que le travail de leurs ministres se continuât sous leur surveillance immédiate; tout débat revenait devant eux en appel. Il y avait entre leur hôtel et leur chancellerie d'incessantes allées et venues; Champagny et Roumiantsof se quittaient, se retrouvaient jusqu'à quatre fois par jour pour prendre et se transmettre les ordres de leurs maîtres. Sur le point de monter à cheval, pressé d'aller rejoindre Napoléon, Alexandre voyait arriver son ministre, fort en peine, qui lui signalait quelque nouveau litige et sollicitait des instructions: «L'empereur Napoléon m'attend, disait-il alors, j'arrangerai tout cela avec lui[622]», et durant la promenade ou au cours de l'entretien du soir, on s'appliquait à trouver la formule qui devait tout concilier. On transigeait sur certaines questions; d'autres étaient écartées, et, grâce à ce procédé qui voilait de trop fréquents désaccords, la convention prenait forme dans ses différentes parties.

[Note 622: Champagny à Napoléon, 11 octobre 1808. Les lettres par lesquelles le ministre des relations extérieures rend compte au souverain de la discussion jour par jour, figurent aux Archives nationales, AF, IV, 1697. Thiers en a publié une partie, IX, 325 à 327.]

Le préambule et les articles 1 à 3 exprimaient le but à atteindre, c'est-à-dire la conclusion de la paix générale, et réglaient les démarches à tenter auprès de l'Angleterre. On proposerait à cette puissance de traiter; on nommerait des plénipotentiaires chargés de se rendre au lieu qu'elle désignerait; dans la négociation, la France et la Russie agiraient de concert, se communiqueraient toutes les propositions de la partie adverse, ne sépareraient jamais leurs intérêts: toutes clauses d'usage en pareil cas et qui ne fournirent matière à aucune difficulté.

Sur quelles bases se ferait la paix avec l'Angleterre? C'est à ce sujet que la France et la Russie s'assuraient cette réciprocité d'avantages qui formait la règle de leur alliance: indépendamment de leurs possessions antérieures, elles se garantissaient l'une à l'autre toutes les conquêtes qu'elles avaient réalisées ou poursuivies depuis Tilsit, la première dans le midi de l'Europe, la seconde dans le Nord et en Orient.

On convenait d'abord, par l'article 4, de traiter d'après l'état actuel des possessions, chacun devant conserver ce qu'il occupait. Mais cette promesse générale ne suffisait pas à rassurer deux ambitions également méfiantes, qui voulaient de positives sûretés. D'ailleurs l'Espagne, en pleine insurrection, échappait de fait à notre _uti possidetis_, et Napoléon tenait néanmoins à ce que l'attribution de ce royaume à sa dynastie fût placée expressément sous la garantie russe. Le Tsar dut donc s'obliger, par l'article 6, «à regarder comme condition absolue de la paix que l'Angleterre reconnaîtrait le nouvel ordre de choses établi par la France en Espagne». Quant aux changements opérés ou préparés depuis un an au delà des Alpes, Napoléon se satisfit d'une simple lettre qui lui fut adressée par Alexandre et portait reconnaissance anticipée de tout ce qu'il déciderait «sur le sort du royaume d'Étrurie et celui des autres États d'Italie[623]».

[Note 623: Cette lettre a été publiée dans la _Correspondance de Napoléon_, XVII, 648, en note.]

En regard de ces stipulations tout à l'avantage de la France figuraient les engagements corrélatifs de Napoléon: c'était d'abord l'article 5, dans lequel ce monarque, reprenant les termes employés pour l'Espagne, s'obligeait à «regarder comme condition absolue de la paix avec l'Angleterre qu'elle reconnaîtrait la Finlande, la Valachie et la Moldavie comme faisant partie de l'empire de Russie».

Était-il nécessaire de s'expliquer plus amplement sur l'abandon que la France faisait à son alliée de la province suédoise et des deux provinces turques? Alexandre avait demandé tout d'abord que l'annexion de la Finlande à ses États fût explicitement reconnue, et Napoléon ne se montrait pas éloigné d'y consentir[624]. Puis cette prétention fut abandonnée: le Tsar y voyait peu d'avantages, la France n'ayant jamais fait difficulté de sacrifier la Suède; il y reconnaissait quelques dangers, car Napoléon pourrait exiger en retour d'autres satisfactions. Le nom de la Finlande ne parut donc que dans l'article susmentionné. Le sort des autres parties de la monarchie suédoise ne paraît pas avoir été mis en question, bien qu'Alexandre reçût toute liberté pour continuer et pousser la guerre au Nord: on convint seulement, par l'article 13, de procurer au Danemark un agrandissement proportionné à ses épreuves et à ses services.

[Note 624: Champagny à Napoléon, 11 et 12 octobre 1808.]

Pour la Moldavie et la Valachie, la question se posait différemment, et Napoléon, bien qu'il sentit que l'attitude de l'Autriche, en rendant indispensable l'accord avec la Russie, l'obligeait à plus de condescendance, formulait encore quelques réserves. Il offrait sa parole de ne point mettre obstacle à l'annexion des Principautés par la Russie, mais priait son allié de ne point user sur-le-champ de cette latitude et de lui garder le secret quelques mois; il désirait que la Russie attendît, avant de signifier aux Turcs sa volonté de garder les deux provinces et de leur offrir la paix à ce prix, l'issue des négociations avec Londres. Son raisonnement était le suivant: le cabinet de Saint-James emploie de persévérants efforts pour se réconcilier avec la Porte et l'attirer dans son alliance; les Turcs hésitent encore, car ils n'ont pas perdu toute foi en Napoléon et s'imaginent que la France les aidera à sauvegarder l'intégrité de leur territoire. Mais que le Tsar, au sortir d'Erfurt, réclame d'eux impérieusement l'abandon des deux provinces, ils connaîtront que la France les a délaissés, trahis, livrés. Dans l'excès de leur désespoir, ils se rejetteront violemment vers l'Angleterre et mettront à sa disposition toutes les ressources de leur empire. Notre ennemie, qu'on s'était flatté d'enfermer dans son domaine maritime, reprendra terre en Orient comme en Espagne et, ressaisissant le continent d'Europe par ses deux extrémités, se sentira mieux placée pour soutenir la lutte et encouragée à la poursuivre. «Elle retrouvera un allié, disait la note déjà citée[625], des débouchés pour ses manufactures et pénétrera dans la mer Noire. La paix serait plus difficile, et la guerre plus désavantageuse pour la Russie.»--«Et si la paix était faite entre la Russie et la Porte», reprenait Napoléon en personne, faisant valoir un autre argument, «pendant que les négociations auraient lieu avec l'Angleterre, ce serait un incident qui aurait plus d'inconvénients que d'avantages, puisque l'Angleterre verrait plus clair dans les affaires qui seraient traitées à Erfurt; et le traité fait avec la Porte lui ferait comprendre que les idées de partage sont éloignées, et l'effrayerait moins[626].» Que la Russie se contente donc encore d'occuper les deux provinces, qu'elle les considère comme son bien, les administre et les organise à son gré, s'y défende contre toute attaque, mais qu'elle renonce à en exiger immédiatement la cession à Constantinople: il ne s'agit point pour elle d'ajourner l'exercice, mais seulement l'affirmation publique de son droit.

[Note 625: Pages 432-433.]

[Note 626: _Corresp._, 14364.]

Par malheur, toute restriction, si légère qu'elle fût, à la jouissance des avantages concédés, avait le don d'émouvoir les Russes et de les indisposer. S'il était un point sur lequel Alexandre et son ministre eussent apporté à Erfurt une opinion toute faite, sur lequel ils fussent parfaitement fixés, résolus à décliner toute transaction, c'était la nécessité reconnue par eux de procurer à l'empire un agrandissement immédiat aux dépens de la Turquie. À cet égard, leur parti était arrêté, irrévocable. Le grand reproche qu'ils adressaient à la politique française était de ne les avoir jusqu'à présent payés que d'espérances. Depuis un an, Napoléon les remettait sans cesse. Inquiets de ces délais répétés, fatigués de l'attente, ils avaient hâte d'en sortir, et Roumiantsof s'exprimait à ce sujet avec une franchise presque brutale: «Nous ne pouvons, disait-il à Champagny, consentir à prolonger l'état de choses qui existe depuis un an; il a été trop contraire à nos intérêts; nous sommes venus ici tout exprès pour vous déclarer que nous allions y mettre un terme[627].» Forts des prétendues paroles de Tilsit, des services rendus par la Russie à la cause commune, ils arrivaient en créanciers pressés, avides de jouir, et réclamaient le payement d'une dette qu'ils considéraient comme exigible depuis de longs mois. Préférant une satisfaction partielle, mais accordée sur l'heure, à la perspective d'avantages illimités, aimant mieux recevoir les Principautés tout de suite que la promesse de Constantinople, ils brûlaient de présenter à la Russie un avantage définitivement acquis, et l'on eût dit que le Tsar avait juré à ses peuples de ne point revenir d'Erfurt sans leur rapporter un lambeau de la Turquie.

[Note 627: Champagny à Napoléon, 6 octobre 1808.]

De plus, dans leurs rapports avec Napoléon, Alexandre et Roumiantsof en étaient venus à un tel point de défiance que toute parole de l'Empereur prenait pour eux un sens suspect et renfermait un piège. Dans le cas présent, le sursis réclamé leur semblait impliquer une réserve sur le fond même de leur droit. Si Napoléon, se disaient-ils, prétendait les ajourner à nouveau, c'était avec l'espoir de les tromper et de les frustrer. Tandis qu'ils s'abstiendraient d'agir, tarderaient à exiger des Turcs une renonciation expresse, à se munir d'un titre formel, Napoléon soumettrait l'Espagne. Cette tâche achevée, son attention se reporterait sur l'Orient. Si la paix n'était pas faite avec l'Angleterre, il reviendrait à ses idées primitives: retrouvant les Russes toujours en guerre avec la Porte, il en profiterait pour leur proposer le partage, et ce lui serait un moyen de balancer l'effet de ses concessions d'Erfurt par des avantages plus considérables pour la France, de susciter d'interminables difficultés, de remettre tout en question[628]. D'autre part, si la paix avec l'Angleterre se concluait avant que la Russie eût réglé son différend avec la Porte, quelle garantie aurait Alexandre contre une nouvelle évolution de la politique napoléonienne? L'Empereur, à qui l'alliance du Nord ne serait plus indispensable, ne pourrait-il se retourner vers les Turcs, appuyer, seconder leur résistance à de tardives prétentions, et reprendre subrepticement ce que d'impérieuses nécessités l'avaient seules obligé de céder? Il fallait donc que la question orientale, loin de rester entr'ouverte, ainsi que le voulait une politique insidieuse, fût close sur-le-champ, en quelques semaines, avant que Napoléon pût se passer de la Russie et alors que son intérêt demeurait le garant de sa sincérité. D'ailleurs, Alexandre et son ministre avaient hâte de mettre la dernière main à leur oeuvre sur le Danube pour retrouver eux-mêmes leur liberté d'action en Europe, pour n'avoir plus besoin de Napoléon, et ce fut avec le parti pris de se montrer intraitable que Roumiantsof aborda la discussion des articles par lesquels le projet français, inspiré par l'Empereur, préparé par Talleyrand, soutenu par Champagny, essayait de régler le sort immédiat et la destinée future des Principautés.

[Note 628: Roumiantsof à Alexandre, 27 décembre 1808-8 janvier 1809. Archives de Saint-Péterebourg.]

Ce projet, dans sa rédaction primitive, contenait un article, le huitième, ainsi conçu: «S. M. l'empereur de Russie, d'après les révolutions et changements qui agitent l'empire ottoman et qui ne laissent aucune possibilité de donner et par conséquent aucune espérance d'obtenir des garanties suffisantes pour les personnes et pour les biens des habitants de la Valachie et de la Moldavie, étant résolu à ne point s'en dessaisir, d'autant plus que leur possession seule peut donner a son empire une frontière naturelle et nécessaire, S. M. l'empereur Napoléon _ne s'oppose point_ aux déterminations de S. M. l'empereur de toutes les Russies[629].» Alexandre et Roumiantsof trouvèrent ces expressions trop faibles et proposèrent de leur en substituer d'autres. «S. M. l'empereur Napoléon, dirait-on, _consent_ à ce que l'empereur de Russie possède en toute souveraineté la Valachie et la Moldavie, en prenant le Danube pour frontière, et _en reconnaît dès ce moment la réunion à l'empire de Russie_...» Après quelque résistance, Napoléon admit que son acquiescement aux vues d'Alexandre fût ainsi précisé, et la rédaction russe fut acceptée. «S'il est une manière plus formelle, plus énergique, disait Champagny, d'exprimer ce consentement, cette reconnaissance, nous l'adopterons, mais, au nom de ce grand intérêt de la pacification, bornez-vous à cela dans ce moment[630]», et la discussion se renouvela avec plus de force sur l'article suivant.

[Note 629: Archives nationales, AF, IV, 1697.]

[Note 630: Champagny à l'Empereur, 6 octobre 1808.]

Cette disposition accordait à la Russie le droit de négocier directement avec la Porte, sans notre intermédiaire, l'acquisition des Principautés, et Napoléon, qui avait voulu d'abord retenir sa qualité de médiateur, afin de conserver la direction des pourparlers, se contentait finalement de cette simple réserve: «Il ne sera donné à la Porte aucun éveil sur les intentions de la Russie, que l'on n'ait connu l'effet des propositions faites par les deux puissances à l'Angleterre.» Cette phrase, péremptoirement repoussée par Roumiantsof, devint pour l'entente une nouvelle pierre d'achoppement.

Après plusieurs conférences, après une discussion finale de deux heures, Champagny reconnut chez son interlocuteur un préjugé systématique qui le rendait sourd à tout argument: «Cette obstination de M. de Roumiantsof, écrivait-il à l'Empereur, n'est pas le produit du moment; elle tient à de longues réflexions qui n'ont eu qu'un but, à une attente impatiemment supportée, enfin à l'opinion que, dans le moment actuel, rien ne peut s'opposer à l'exécution des vues de la Russie. Je désespère de la vaincre[631].»

[Note 631: THIERS, X, 327.]

Le ministre avouant son impuissance et se dérobant, l'Empereur le remplaça dans la lutte, donna de sa personne, essaya de fléchir Alexandre; mais ses efforts se brisèrent à nouveau contre la patiente ténacité de son allié. Enfin ce débat, devenu menaçant pour le sort de l'alliance, se termina par une transaction. Napoléon consentit que l'article ne fît mention d'aucun terme, n'imposât aux Russes aucun délai: il fut convenu seulement que notre diplomatie à Constantinople n'aurait pas à appuyer leurs revendications, resterait libre de ménager les susceptibilités ottomanes et de démentir tout concert entre les deux cours impériales aux dépens de la Turquie. De plus, Alexandre donna sa parole qu'il ne prononcerait pas ses exigences et ne mettrait point ses troupes en mouvement avant le 1er janvier 1809[632]; à cette date, l'Angleterre aurait pris son parti sur les ouvertures de paix, se serait engagée par une réponse, et le retour de la Turquie à son alliance, s'il venait à se produire, ne saurait influer rétrospectivement sur ses décisions. Cette réserve purement verbale n'apparut point dans l'article 9, qui fut rédigé définitivement comme il suit:

[Note 632: Cet engagement est rappelé et expliqué dans le rapport de Roumiantsof à Alexandre des 27 décembre 1808-8 janvier 1809. Archives de Saint-Pétersbourg. Voy. aussi le rapport de Caulaincourt à l'Empereur du 22 novembre 1808.]

«Sa Majesté l'empereur de Russie s'engage à garder dans le plus profond secret l'article précédent (celui qui reconnaît la réunion des Principautés à la Russie) et à entamer, soit à Constantinople, soit partout ailleurs, une négociation, afin d'obtenir à l'amiable, si cela se peut, la cession de ces deux provinces. La France renonce à sa médiation. Les plénipotentiaires ou agents des deux puissances s'entendront sur le langage à tenir, afin de ne pas compromettre l'amitié existant entre la France et la Porte, ainsi que la sûreté des Français résidant dans les Échelles, pour empêcher la Porte de se jeter dans les bras de l'Angleterre.»

L'article subséquent spécifia le concours éventuel que les deux puissances auraient à se prêter contre l'Autriche. Ici encore, le traité appliquait le principe d'un échange de services entre la France et la Russie sur le terrain de leurs intérêts respectifs. Si l'Autriche attaquait la Russie en Orient et s'alliait aux Turcs pour sauver les Principautés, Napoléon ferait marcher contre elle; par réciprocité, si l'Autriche se mettait en guerre contre la France, le Tsar embrasserait notre cause, «devant considérer ce cas comme un de ceux de l'alliance générale qui unit les deux empires».

Quelques-unes des dispositions finales du traité achevaient de caractériser l'oeuvre tout entière. Conformément au principe posé par Napoléon, l'acte d'Erfurt ne se donnait pas pour but de régler à tout jamais les rapports entre la Russie et la France, ni même de dresser un plan définitif d'opérations contre l'Angleterre: c'était un premier concert de mesures, à la suite duquel, s'il y avait lieu, on aviserait à s'entendre sur des moyens plus énergiques. Cette pensée ressort nettement de l'article 12: «Si les démarches faites par les deux hautes parties contractantes pour ramener la paix, y était-il dit, sont infructueuses..., Leurs Majestés Impériales se réuniront de nouveau, dans le délai d'un an, pour s'entendre sur les opérations de la guerre commune et sur les moyens de la poursuivre avec toutes les forces et toutes les ressources des deux empires.» C'était dans cette nouvelle entrevue que l'on aurait à aborder le problème laissé en suspens, à examiner si le partage de l'Orient ne s'imposait point comme suprême moyen de coercition contre l'Angleterre.

En attendant, il convenait que la proie demeurât intacte, qu'aucune part n'en fût prématurément distraite, sauf celle qui venait d'être détachée au profit de la Russie: «Les hautes parties contractantes s'engagent d'ailleurs, disait l'article 16, à maintenir l'intégrité des autres possessions de l'empire ottoman, ne voulant ni faire elles-mêmes ni souffrir qu'il soit fait aucune entreprise contre aucune partie de cet empire sans qu'elles en soient préalablement prévenues.» Qu'on se garde toutefois de voir dans ce sursis accordé par Napoléon à la monarchie orientale une véritable permission de vivre. Pour l'Empereur, l'article s'interprétait en ce sens que les deux cours s'interdisaient de porter l'une sans l'autre la main sur la Turquie, s'engageaient à la défendre contre les entreprises de tiers ambitieux, la plaçaient sous leur garde jalouse, se réservaient de fixer seules l'heure et les conditions du partage; c'était moins pour l'empire ottoman une garantie réelle qu'une mise sous séquestre.

Ainsi se trouva établi le texte du traité, qu'on se promettait de tenir secret pendant dix ans. Napoléon avait discuté et admis une à une les clauses de cet acte, très différent de celui qu'il s'était proposé de signer à Erfurt, sans que l'on sût encore s'il agréerait l'ensemble de l'oeuvre, s'il s'en contenterait, s'il ne viendrait pas brusquement élever ou renouveler d'autres prétentions. À cet égard, ses ministres eux-mêmes ne se flattaient pas de posséder toute sa pensée. Certes, il eût souhaité que l'accord fût plus étendu, plus explicite, qu'il prévît mieux certaines éventualités. Il insistait toujours pour que les engagements contre l'Autriche fussent aussi développés que possible. Méditant déjà d'enlever la Hollande aux mains hésitantes du roi Louis et de la relier plus étroitement au système continental en la réunissant à l'empire, il eût voulu qu'un article fît allusion à ce royaume et lui en abandonnât la disposition. Mais ces exigences en faisaient naître d'autres chez Alexandre: les incidents se multipliaient, altéraient les rapports sans amener de résultats positifs: à la longue, la fatigue venait; la vie d'Erfurt, avec la répétition des mêmes divertissements, des mêmes débats, n'offrait plus de charme aux deux souverains: ils avaient hâte de conclure et de se quitter. À la fin, ils prirent le parti de s'en tenir aux dispositions formulées, de n'en pas dire davantage, dans la crainte qu'à vouloir trop préciser on n'arrivât à constater de profonds et dangereux dissentiments. On se contenta d'avoir assuré le présent, et, le 12 octobre, on signa, suivant le mot énergique d'un témoin, «en fermant les yeux, pour ne pas voir dans l'avenir[633]».

[Note 633: _Documents inédits_. Le texte de la convention se trouve dans la _Correspondance de Napoléon_, n° 14372, et dans le _Recueil_ de M. DE CLERCQ, II, (284-86).]

La tâche des empereurs n'était pas terminée. Il leur fallait arrêter les termes de leur lettre commune au roi d'Angleterre; il leur restait aussi à rédiger leur réponse individuelle à l'empereur d'Autriche, puisqu'ils n'avaient pu s'entendre pour un langage identique.

Alexandre consentit que la lettre au roi Georges fût conçue dans les termes les plus propres à effrayer l'Angleterre sur les suites d'un refus; on mit dans la bouche des deux monarques un langage modéré, habile et digne; on ne laissa apparaître que derrière un sincère désir de conciliation la possibilité de suprêmes bouleversements.

«Sire, disait la lettre, les circonstances actuelles de l'Europe nous ont réunis à Erfurt. Notre première pensée est de céder au voeu et au besoin de tous les peuples et de chercher, par une prompte pacification avec Votre Majesté, le remède le plus efficace aux malheurs qui pèsent sur toutes les nations. Nous en faisons connaître notre sincère désir à Votre Majesté par cette présente lettre.

«La guerre longue et sanglante qui a déchiré le continent est terminée sans qu'elle puisse se renouveler. Beaucoup de changements ont eu lieu en Europe. Beaucoup d'États ont été bouleversés. La cause en est dans l'état d'agitation et de malheur où la cessation de commerce maritime a placé les plus grands peuples. _De plus grands changements encore peuvent avoir lieu, et tous contraires à la politique de la nation anglaise._ La paix est donc à la fois dans l'intérêt des peuples du continent comme dans l'intérêt des peuples de la Grande-Bretagne.

«Nous nous réunissons pour prier Votre Majesté d'écouter la voix de l'humanité, en faisant taire celle des passions, de chercher, avec l'intention d'y parvenir, à concilier tous les intérêts, et, par là, _garantir toutes les puissances qui existent_, et assurer le bonheur de l'Europe et de cette génération à la tête de laquelle la Providence nous a placés[634].»

[Note 634: _Corresp._, n° 14373.]

Il fut convenu que cet écrit serait porté de Boulogne à Douvres à bord d'un bâtiment parlementaire français: expédié par le comte Roumiantsof à M. Canning, secrétaire d'État de Sa Majesté Britannique, il serait accompagné d'une lettre d'envoi offrant de traiter d'après la base de l'_uti possidetis_ et «toute autre fondée sur la justice, la réciprocité et l'égalité qui doivent régner entre toutes les grandes nations[635]». En même temps, M. Roumiantsof viendrait s'établir pour quelque temps à Paris, afin de suivre, comme plénipotentiaire de Russie, les négociations avec l'Angleterre.

[Note 635: La lettre de Roumiantsof figure dans la _Correspondance de Napoléon_, XVII, 638. en note.]