Napoleon Et Alexandre Ier 1 3 L Alliance Russe Sous Le Premier
Chapter 44
Moins exclusif dans ses goûts, Alexandre étudiait en Napoléon le législateur autant que le conquérant. Si son admiration était de plus en plus combattue par d'autres sentiments, sa curiosité restait en éveil, et les conversations de l'Empereur lui fournissaient toujours matière à s'instruire. Répondant à ses désirs, Napoléon se plaisait à l'entretenir des travaux de la paix autant que des occupations de la guerre. Avec une éloquence pittoresque et familière, il découvrait de grands projets en toutes choses, expliquait ses belles créations, en promettait d'autres, énumérait les merveilles de civilisation et d'art qu'il comptait faire éclore en foule sur le sol français, parlait des constructions imposantes qu'il ordonnait dans sa capitale et qui devaient donner au siège de l'empire une majesté sans pareille. Il évoquait l'image de Paris tel qu'il le rêvait, une Rome moderne, splendide et grave, peuplée d'arcs de triomphe, de portiques et de Panthéons. Ces tableaux frappaient la vive imagination d'Alexandre: sensible à tout ce qui lui paraissait noble, utile, nouveau, et brûlant de l'imiter, il allait demander qu'on lui envoyât le plan de tous les monuments qui devaient embellir nos villes[583]. Il parlait lui-même de ses projets rénovateurs; Napoléon l'approuvait, le conseillait discrètement, l'engageait à gouverner d'une main ferme et à faire sentir son autorité. Il voulut voir Spéranski, causa longuement avec lui, lui fit cadeau de son portrait enrichi de diamants, et par ces témoignages flatteurs, qui s'adressaient au maître autant qu'au favori, semblait féliciter le Tsar d'avoir si bien placé sa confiance.
[Note 583: Rapport de Caulaincourt du 23 novembre 1808.]
Il déployait un art singulier pour se mettre au niveau des goûts, des dispositions changeantes d'Alexandre. Tour à tour, il s'étudiait à l'éblouir par de lumineux aperçus, à le distraire par des propos frivoles ou piquants. Alexandre, enclin à une anxieuse mélancolie, avait aussi des accès de fougue et de jeunesse; Napoléon savait être jeune avec lui, partager son entrain. Connaissant son peu de goût pour le cérémonial, il savait l'isoler des pompes environnantes et lui faire mener, au milieu de l'appareil des cours, une existence d'intimité et presque de camaraderie: on eût dit, suivant un témoin oculaire, «deux jeunes gens de bonne compagnie, dont les plaisirs en commun n'auraient eu rien de caché l'un pour l'autre[584]», et personne, à les voir si confiants, si expansifs, ne se fût douté des âpres dissentiments qui subsistaient entre eux. À certains moments, ils n'avaient qu'une demeure, qu'un appartement.
[Note 584: THIBAUDEAU, IV, 66. Cf. _Mémorial de Sainte-Hélène_, 16 juin 1816.]
Au retour de la promenade, Alexandre avait-il quelque désordre à réparer dans sa toilette, Napoléon l'invitait à passer chez lui; mais il fallait alors que le Tsar se gardât d'admirer, sous peine de se voir offrir aussitôt ce qu'il avait paru remarquer. C'est ainsi que Napoléon lui fit cadeau de deux magnifiques nécessaires en vermeil, dont il avait coutume de se servir. Il n'oubliait pas les absents et réserva pour l'impératrice Élisabeth quelques-unes des belles porcelaines de Sèvres qu'il avait fait transporter à Erfurt. Pour remercier, Alexandre trouvait des mots qui n'avaient rien de banal. Un jour, comme il avait oublié de prendre son épée, Napoléon lui offrit la sienne: «Je ne la tirerai jamais contre Votre Majesté[585]», dit le Tsar en l'acceptant. L'épée donnée par Napoléon est conservée aujourd'hui à Saint-Pétersbourg, au musée de l'Hermitage, non loin des trophées ravis à l'Empereur et à la France pendant la campagne de Russie.
[Note 585: THIBAUDEAU, IV, 70.]
Les souverains dînaient chaque soir chez Napoléon, au palais du gouvernement, Talleyrand et Champagny traitant par ordre les dignitaires étrangers et le corps diplomatique. Ensuite, l'assistance tout entière se retrouvait invariablement au spectacle. Napoléon avait fait aménager la salle tout exprès à l'intention d'Alexandre, qui avait l'ouïe un peu faible; on avait adopté la disposition usitée dans le propre palais du Tsar pour les spectacles de cour: il fallait qu'Alexandre retrouvât ses commodités, et pût croire qu'un coup de baguette magique avait transporté à Erfurt le théâtre de l'Hermitage. Les deux empereurs étaient assis immédiatement derrière l'orchestre, faisant face à la scène; les rois se mettaient à leurs côtés, sur le même rang; plus loin, derrière une balustrade, toute la confédération du Rhin, avec les ministres et dignitaires. Dans les loges, une foule élégante et parée, où des femmes en grand costume de cour se mêlaient aux personnages distingués que la curiosité avait attirés à Erfurt, faisaient à l'assemblée des souverains un cadre resplendissant[586].
[Note 586: _Récit des fêtes_, p. 5 et 6. _Documents inédits_.]
Sur la scène, le spectacle était beau, renouvelé chaque soir, fécond en grands effets et en agréments de toute sorte. Napoléon avait voulu que cette partie des plaisirs offerts à son allié fût particulièrement soignée; il en avait choisi lui-même les éléments et réglé les attraits. D'ailleurs, dans ce genre de séduction à l'endroit d'Alexandre, il n'en était pas à son coup d'essai, et l'appel de la Comédie française à Erfurt n'était pour lui que la suite d'opérations bien concertées: avant de faire donner le corps de bataille, il avait lancé des éclaireurs.
On se rappelle qu'Alexandre, curieux de théâtre comme la plupart des Russes, avait exprimé après Tilsit le désir de posséder à sa cour quelques-uns de nos meilleurs acteurs, quelques-unes de nos comédiennes en renom. Napoléon avait fait étudier la question, mais ne l'avait point tranchée dans le sens de l'affirmative; nous ne savons par quel motif; peut-être était-il de l'avis du cardinal de Bernis, qui, prié par la tsarine Élisabeth de lui envoyer Lekain et mademoiselle Clairon, trouvait que «les plaisirs de Paris sont un article qui mérite l'attention du gouvernement, et que ce serait faire tomber la Comédie française que d'en retirer les principaux acteurs[587]». L'Empereur n'envoya donc point de comédiens. Toutefois, le hasard s'étant mis de la partie et ayant servi les voeux d'Alexandre, Napoléon ne jugea pas à propos de le contrarier.
[Note 587: Archives des affaires étrangères, 24 juin 1758.]
Un jour, Paris avait appris que la tragédienne à la mode, celle dont le talent et la beauté faisaient fureur, dont on citait les aventures, la célèbre mademoiselle Georges, avait disparu. On sut bientôt qu'elle était partie pour Pétersbourg, à la poursuite d'un jeune officier russe auquel elle s'était attachée et qui, disait-on, lui avait promis de l'épouser; en même temps qu'elle était parti Duport, danseur de l'Opéra, qui devait la rejoindre à Pétersbourg. Napoléon eût pu réclamer les fugitifs; il s'en garda et laissa à la Russie ce qu'elle nous avait pris. «Plusieurs artistes, écrivait-il à Caulaincourt par billet spécial, se sont sauvés de Paris pour se réfugier en Russie. Mon intention est que vous ignoriez cette mauvaise conduite. Ce n'est pas de danseuses et d'actrices que nous manquerons à Paris[588].» L'ambassadeur se conforma scrupuleusement à cet ordre: «La France, dit-il au Tsar, est assez peuplée pour ne pas courir après les déserteurs[589].»
[Note 588: _Corresp._ 14107.]
[Note 589: Feuille de nouvelles du 27 juillet 1808.]
La fugue de mademoiselle Georges avait d'ailleurs une autre cause que sa passion pour le jeune Russe; à côté de ce roman, il y avait une intrigue. À Pétersbourg, un parti assez nombreux s'était donné mission de ménager un rapprochement entre l'empereur et l'impératrice: on plaignait cette princesse, mère désolée, à peine épouse; on espérait aussi, en lui ramenant son mari, gagner des droits à sa reconnaissance et profiter d'un crédit reconquis. La tâche que l'on assumait était difficile, car l'empereur se montrait de plus en plus épris de madame Narischkine[590]. N'osant attaquer de front cet attachement, on songea à une diversion. Les conjurés avaient des amis à Paris: par leur moyen, ils contribuèrent à attirer mademoiselle Georges dans la capitale russe, où on lui promettait une brillante fortune. Ils la feraient paraître devant l'empereur dans tout l'éclat de sa beauté, avec l'auréole du succès: Alexandre ne résisterait pas à des charmes réputés invincibles et délaisserait ses anciennes amours pour «la reine de théâtre[591]». Mais une telle liaison ne saurait durer; on guérit d'une fantaisie plus facilement que d'une passion; détaché de ses habitudes, n'ayant pas eu le temps d'en contracter de nouvelles, Alexandre reviendrait au sentiment légitime et se laisserait ramener au devoir par le chemin du caprice. Nous ne savons si Napoléon connaissait ce dessein alors qu'il permit l'évasion de mademoiselle Georges; en tout cas, il ne le désapprouva point quand Caulaincourt lui en conta les détails. Madame Narischkine n'avait guère répondu à ses espérances: elle avait renoncé très vite à se mêler d'affaires et se contentait de régner sur le coeur du maître. «Ce n'est point une Pompadour, disait Joseph de Maistre, ce n'est point une Montespan, c'est plutôt une La Vallière, hormis qu'elle n'est pas boiteuse et que jamais elle ne se fera Carmélite[592].» À défaut de cette maîtresse inutile, il ne pouvait déplaire à l'Empereur que l'une de ses sujettes prît sur Alexandre quelque ascendant, dût-il être tout momentané: pour agir sur son allié, aucun moyen ne lui semblait négligeable.
[Note 590: Nouvelles de Pétersbourg du 28 février 1808: «Madame Narischkine triomphe de nouveau de ses rivales. Petits soins au bal. On ne la quitte point pendant le souper; on la rencontre cinq et six fois tous les matins; tantôt c'est à cheval, tantôt en traîneau.»]
[Note 591: DE MAISTRE, 317.]
[Note 592: DE MAISTRE, 332.]
À Pétersbourg, mademoiselle Georges reçut grand accueil: sa personne et son jeu firent sensation. Par malheur, elle se conduisit en transfuge plutôt qu'en émissaire, ménageant peu la France dans ses discours et parlant mal du gouvernement[593]. De plus, si elle fut remarquée de l'empereur et appelée à Péterhof, dans le rôle intime qu'on lui avait destiné, elle dut se contenter d'un début, et son triomphe n'eut pas de lendemain. Alexandre céda au caprice, puis retourna à la passion, et madame Narischkine éprouva une fois de plus la valeur de son système, qui consistait, au dire de M. de Maistre, «à ne pas faire attention aux distractions[594]».
[Note 593: «Elle a parlé à un aide de camp de l'empereur, écrivait Caulaincourt, d'une manière si peu convenable de Paris, qu'on n'était pas payé, que les talents étaient persécutés, soumis au régime militaire, etc., que le chef de la police a eu ordre de lui intimer d'être plus circonspecte... Elle parle beaucoup de l'empereur Napoléon et prétend lui avoir plu pendant deux ans et lui être restée fidèle tout ce temps: depuis elle se donne le grand-duc de Berg, le grand-duc de Würzbourg, etc.» Feuille de nouvelles du 17 juin 1808.]
[Note 594: DE MAISTRE, 317.]
Bien que l'expérience n'eût pas produit le résultat attendu, comme elle n'avait point paru déplaire au Tsar, Napoléon s'était proposé de la renouveler à Erfurt, avec des moyens plus étendus. Il avait donc fait venir, comme cortège à quelques-uns des premiers sujets du Théâtre-Français, la partie la plus séduisante de la figuration, ce que Metternich appelait «le cadre de la tragédie[595]». Suivant le diplomate autrichien, fort expert en la matière, on avait procédé avec beaucoup de discernement, en ayant égard au visage des actrices plus qu'à leur talent, et ce soin n'avait pas échappé à la malignité du public parisien. Alexandre ne sut pas mauvais gré à son allié de cette prévenance et se montra disposé à profiter de tous les avantages qu'elle comportait. Toutefois, avant de fixer définitivement son choix, il s'en ouvrit à Napoléon et lui demanda conseil. L'Empereur loua fort son goût, mais, en ami véritable, se crut obligé de l'avertir qu'il eût, dans la circonstance, à se méfier des indiscrétions, et ne lui dissimula point que tout Paris connaîtrait l'aventure. La crainte d'une telle publicité arrêta Alexandre, fort circonspect sur cet article; il n'insista pas et se contenta de prendre au spectacle qui lui avait été ménagé un plaisir tout artistique[596].
[Note 595: METTERNICH, II, 227.]
[Note 596: _Mémorial_, 16 juin 1816.]
Napoléon espérait aussi lui être agréable par le choix des pièces, le ravir et le frapper en faisant passer devant lui les chefs-d'oeuvre de notre scène. Malheureusement, dans la composition du répertoire, il avait été un peu dupe de ses propres goûts. Il prisait par-dessus tout notre ancienne tragédie, cette forme d'art puissante, noble et réglée, où de hautes passions s'agitent dans un cadre étroitement mesuré: il la jugeait propre à susciter de grandes actions, des vertus sublimes, «à produire des héros[597]», et des héros obéissants. Il avait donc cru que la variété dans un seul genre suffirait à satisfaire le public d'Erfurt, et n'avait admis aux honneurs de la représentation que ses auteurs préférés; comme il aimait d'abord l'oeuvre de Racine, puis de Corneille et de Voltaire «ce qui est resté[598]», le premier fut joué six fois, les deux autres chacun quatre fois. Mais les invités de l'Empereur étaient moins classiques que lui-même; en Allemagne, le théâtre se rajeunissait sous l'inspiration de Goethe et de Schiller, et les compatriotes de ces génies novateurs n'applaudirent que par flatterie la tragédie française, «dont les bornes, disaient-ils, sont plus resserrées[599]». Quant aux Russes, beaucoup d'entre eux n'étaient nullement à hauteur d'un tel spectacle. À Pétersbourg, lorsque mademoiselle Georges leur était apparue, ils avaient adulé la femme, célébré la tragédienne en vogue, mais le genre leur avait paru franchement suranné[600]. À Erfurt, si le Tsar et ses compagnons se montrèrent très sensibles au talent des acteurs, à la perfection de leur jeu, il est à croire que quinze jours de tragédie leur parurent longs à supporter.
[Note 597: _Id._]
[Note 598: _Corresp._, 14207.]
[Note 599: _Récit des fêtes_, p. 14.]
[Note 600: Caulaincourt écrivait le 1er août, dans une feuille de nouvelles: «On parle beaucoup du début de mademoiselle Georges; elle a joué Phèdre, l'auditoire l'a fort goûtée, tout en riant à gorge déployée de Thésée, d'Hippolyte et du pauvre Théramène... Le grand-duc a répondu, à l'orchestre, à M. Narischkine qui la lui vantait beaucoup: «Vous auriez mieux fait de compléter l'opéra-comique que de nous faire venir un échantillon de tragédie. Au reste, vous avez beau dire, votre mademoiselle Georges dans son genre ne vaut pas mon cheval de parade dans le sien.»]
Après le spectacle, l'assistance se dispersait, chacun réglant à sa guise l'emploi de sa soirée. Des lieux de plaisir et de réunion s'étaient ouverts. Dans certaines sociétés, on se retrouvait uniquement pour se distraire en commun: on soupait, on jouait. Les politiques se donnaient rendez-vous et tenaient de longs conciliabules au logis du prince Guillaume de Prusse, quartier général de nos ennemis. Il y avait enfin de véritables salons, improvisés par les soins de quelques femmes de tête et d'esprit. Ils groupaient ce qu'Erfurt comptait de plus distingué par la naissance, la position ou le mérite; c'était un honneur que d'y être admis, un privilège plus ou moins accessible; il s'était vite établi entre eux des rangs et une hiérarchie. Deux surtout brillaient d'un vif éclat, celui de la présidente de Recke et celui de la princesse de la Tour et Taxis, soeur de la reine de Prusse. Le premier était un terrain neutre, ouvert aux lettres autant qu'à la politique: on y entendait Goethe discuter, au milieu d'un groupe de maréchaux, l'oeuvre de nos tragiques. Le second avait un caractère plus aristocratique et une couleur antifrançaise: on y faisait la petite guerre contre Napoléon; par des bruits malveillants, par des allusions mordantes, on s'y vengeait du maître auquel chacun rendait en public un culte contraint; certains mots faisaient fortune, comme cette boutade de l'ambassadeur Tolstoï: «Notre empereur fait bâtir beaucoup d'églises: conseillez-lui d'en faire bâtir une à Notre-Dame _del Soccorso_ d'Espagne, car, si elle ne se déclare pas pour lui, son empire est perdu[601].» Alexandre lui-même paraissait chez la princesse de la Tour et Taxis et s'y faisait remarquer par ses assiduités auprès de la princesse Stéphanie de Bade, le charme et le sourire de ces réunions. D'ordinaire, le Tsar s'exprimait sur Napoléon en termes enthousiastes, vantait sa bonté, sa facilité, le défendait du reproche d'ambition; quelquefois il paraissait soucieux, et même, a-t-on dit, lorsqu'il se trouvait en compagnie de nos adversaires déclarés, on obtenait de lui des paroles qui ne décourageaient pas trop leurs espérances; il était de ceux qui changent volontiers de langage en changeant de milieu[602].
Toutefois, ces excursions sur le terrain ennemi duraient peu, et d'apparence, sinon de coeur, Alexandre retournait vite à Napoléon. Souvent les deux empereurs s'en revenaient ensemble du spectacle, et la soirée s'achevait chez celui de Russie. L'entretien reprenait alors entre eux, se prolongeait durant ces heures de nuit, si favorables aux épanchements. D'ailleurs, à mesure que leur commerce se prolongeait, leur intimité se montrait plus expansive. S'ils ne se disaient pas tout, s'ils conservaient inviolables au fond de leur pensée certaines réserves, certains scrupules, ils se livraient à des confidences devant lesquelles ils avaient reculé tout d'abord. Laissant de côté les questions irritantes, ils se plaisaient à envisager au delà de leur accord présent, si incomplet qu'il fût, un avenir de concorde et d'union, ébauchaient des plans ou des rêves, et même un sujet délicat entre tous, dont chacun s'était entretenu à leur cour, si ce n'étaient eux-mêmes, une affaire d'État qui était en même temps une affaire de famille, après avoir longtemps occupé et inquiété leur esprit, allait un jour effleurer leurs lèvres.
[Note 601: DE MAISTRE, p. 322.]
[Note 602: THIBAUDEAU, IV, 64. _Souvenirs de Jean de Muller. Documents inédits._]
V
PROPOS DE MARIAGE[603].
[Note 603: Ce sous-chapitre a paru dans la _Revue historique_, septembre-octobre 1890.]
Depuis un an, l'Europe s'attendait au divorce de Napoléon et à son mariage avec une princesse russe: le bruit de ce double événement s'était répandu de tous côtés, et cette rumeur, grossie, dénaturée en passant de bouche en bouche, contenait pourtant une part de vérité. Dès le jour où Napoléon avait proclamé son pouvoir héréditaire et posé sur son front la couronne d'empereur, il avait senti le besoin d'assurer par un mariage fécond l'avenir de sa dynastie; depuis lors, il agitait périodiquement la question du divorce, sans la résoudre, partagé entre des sentiments contradictoires. Si la politique «qui n'a point de coeur», la «loi d'airain», comme il l'appelait, lui commandait une nouvelle union, il éprouvait un déchirement à l'idée de quitter Joséphine, d'éloigner la compagne dont l'affection attentive et enveloppante lui était devenue un besoin, et à laquelle il avait fait franchir avec lui tous les échelons de la grandeur. Une tendresse très réelle, un lien plus fort encore, l'habitude, et jusqu'à une sorte de superstition l'attachaient à Joséphine; en se séparant d'elle, n'allait-il point du même coup répudier son passé, fait de bonheur et de gloire, et rompre avec la fortune? Il hésitait donc, semblait par moments sur le point de se résoudre, puis le courage lui manquait: il ajournait alors toute décision, préférait attendre, et la pensée de divorcer se traduisait chez lui par des velléités intermittentes, de plus en plus impérieuses et rapprochées, il est vrai, à mesure que s'écoulaient les années.
Au lendemain de Tilsit, un de ces mouvements s'éleva dans son âme. À cet instant, tout le poussait à prendre un parti: la fin d'une campagne difficile, en le délivrant d'immédiats soucis, le rendait aux longues pensées et aux projets d'avenir: la mort venait de lui enlever le jeune prince Charles-Napoléon, l'enfant dans lequel il se plaisait par moments à voir un héritier désigné: enfin, pour la première fois, il venait de contracter avec une grande puissance des liens assez étroits pour que l'idée de les cimenter par un mariage ne parût pas irréalisable. Joséphine, qui sentait grandir et approcher le péril, avait accueilli l'Empereur avec angoisse: elle se montrait inquiète, défiante. Ce trouble, altérant sa santé et son caractère, déplaisait à Napoléon, qui n'aimait point autour de lui et proscrivait la tristesse; l'idée d'une séparation lui en devenait moins amère. Dans l'automne de 1807, pendant son séjour à Fontainebleau, il songea certainement au divorce; sa froideur marquée envers l'Impératrice, certaines confidences, certains indices, semblèrent présager la rupture[604].
[Note 604: _Mémoires de madame de Rémusat_, III, 249-250, _Mémoires de Savary, duc de Rovigo_, III, 226-229; _id. de Metternich_, II, 140, 143. Dépêche de Tolstoï, 7-19 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]
Il n'en fallut pas davantage pour mettre en émoi tous ceux qu'un changement d'impératrice servirait dans leurs intérêts, leurs passions ou leurs convoitises. Napoléon avait pu vaincre l'Europe, briser trois coalitions: il n'avait pu chasser l'intrigue de sa cour. Autour de lui les Bonapartes et les Beauharnais se faisaient sourdement la guerre, et cette double influence se personnifiait en deux femmes. La reine Hortense, plus écoutée de l'Empereur que Joséphine elle-même, semblait aux Beauharnais le meilleur garant de leur fortune. Bonne, gracieuse, possédant des amis sûrs et divers, sachant recevoir et tenir un salon, elle servait de lien entre les parties d'une société mal rassemblée, et jouissait à la cour d'un crédit fondé sur la sympathie. Mais, en 1807, la perte de son enfant venait de briser son coeur: ses chagrins domestiques, sa santé ruinée, la faisaient s'effacer, et la princesse Caroline Murat, grande-duchesse de Berg, trouvait le champ libre devant elle pour agir et triompher. Affable, accueillante, magnifique, aimant le plaisir et le voulant autour d'elle, joignant à sa captivante beauté l'esprit dominateur d'une Napoléon, elle composait peu à peu, groupait autour d'elle et étendait sans cesse un parti hostile à l'Impératrice, auquel Fouché allait prêter l'appui de sa remuante activité.
Le ministre de la police portait à Joséphine une aversion raisonnée; il désirait un second mariage, parce qu'il y voyait un moyen de rassurer l'Europe, d'assagir l'Empereur, de procurer à la France quelques garanties d'avenir, en un mot de consolider le régime auquel se trouvait attachée la fortune de Fouché. Ce personnage avait l'intrigue audacieuse: pour peser sur l'Empereur et le déterminer, il imagina tout un plan. Chef de la police, il disposait de l'opinion: il annoncerait lui-même le divorce comme chose arrêtée; il ferait en sorte que la nouvelle en fût accueillie avec faveur, avec enthousiasme, créerait un mouvement des esprits, et, transmettant à Napoléon le témoignage anticipé de la reconnaissance publique, lui persuaderait de la mériter en accédant au voeu de ses sujets; avec une tranquille assurance, il préjugea les résolutions du maître et pensa les brusquer en les publiant par avance.