Napoleon Et Alexandre Ier 1 3 L Alliance Russe Sous Le Premier
Chapter 40
La première étape de ce voyage, qui éveillait tant d'espérances, fut douloureuse. Avant de traiter avec la fortune et le génie, Alexandre ne put se dispenser de rendre visite au malheur. Passant par Koenigsberg, il s'y arrêta deux jours. Dans cette triste capitale, où tout se ressentait de la misère publique, on essaya pourtant de le recevoir dignement et de faire encore figure de puissance. Il y eut entrée solennelle, troupes rangées sur le passage des souverains, dîner de gala au château. La fin de la seconde journée fut donnée à l'intimité. Frédéric-Guillaume emmena son hôte dans une maison de campagne qu'il s'était procurée aux environs: c'était dans cette retraite sans prétentions qu'il venait donner satisfaction à ses goûts d'existence bourgeoise et se distraire, au spectacle de la nature, d'accablants soucis. Dans toutes les occasions, Alexandre montra sa courtoisie ordinaire; il fut attentif auprès des dames, aimable avec tout le monde: reconnaissant plusieurs de ses compagnons d'armes de 1807, il eut pour chacun d'eux une parole gracieuse. La cause de la Prusse, qu'il promit de plaider à Erfurt, semblait lui inspirer le plus vif intérêt; cependant, il parut en général que sa fermeté pourrait ne pas répondre à ses bonnes intentions. Dans sa chronique intime de la cour, la comtesse Voss se fait l'écho de cette déception, bien qu'elle fût, comme toutes les femmes, du parti d'Alexandre; elle l'avait trouvé charmant, mais si faible[524]. Seul, le ministre Stein concevait meilleur espoir: il avait relevé chez Alexandre des craintes croissantes au sujet de l'ambition napoléonienne et jugeait que sa pitié s'était sincèrement émue au spectacle des misères de la Prusse[525].
[Note 524: _Neun und Sechszig Jahre am Preussischer Hofe_, p. 237.]
[Note 525: HASSEL cite, p. 547, une lettre écrite par Stein dans ce sens: «Il voit, dit le ministre prussien en parlant d'Alexandre, le danger qui menace l'Europe par l'ambition de Bonaparte, et je crois qu'il n'aura accepté l'entrevue que pour conserver encore quelque temps le repos extérieur.»]
Napoléon avait prévu cette impression; c'était un mal inévitable, mais auquel le hasard venait de fournir un remède. Quelques semaines auparavant, la police française de Berlin avait saisi, sur un agent prussien accusé d'espionnage, une lettre de Stein au prince de Sayn-Wittgenstein. Cette pièce ne prouvait pas seulement que la Prusse mentait en protestant de son repentir, mais qu'elle essayait de fomenter le trouble et la révolte dans le nouveau royaume de Westphalie. L'Empereur lut la lettre saisie avec colère et mépris: «Ces Prussiens, dit-il, sont de pauvres et misérables gens[526].» Il résolut d'exiger le renvoi et le bannissement de Stein, de lui faire refuser asile dans les pays voisins, de le mettre hors la loi européenne; mais en même temps, habile à profiter de toutes les circonstances, si déplaisantes qu'elles fussent, il sut tirer parti de sa découverte. Après s'en être servi pour hâter la signature de la convention du 8 septembre, en menaçant le prince Guillaume et le ministre de Prusse à Paris, s'ils hésitaient à se soumettre, de rompre la négociation et d'accabler leur pays de rigueurs plus que jamais justifiées, il ordonna d'insérer la lettre de Stein dans le _Journal de l'Empire_, en l'accompagnant d'un commentaire virulent[527]. Puis, il fit expédier à Caulaincourt la feuille accusatrice; l'ambassadeur devait la communiquer à Roumiantsof d'abord, à l'empereur Alexandre ensuite, au cours même de leur voyage, à titre d'antidote contre les effets de leur séjour à Koenigsberg. Le Tsar avait à peine quitté cette ville, lorsqu'il reçut avis de l'incident: il en fut consterné, comprit tout de suite que la Prusse venait de fournir contre elle-même une arme terrible: «C'est de l'esprit de vertige, dit Roumiantsof, et inexplicable[528].»
[Note 526: Napoléon à Soult, 4 septembre 1808, lettre inédite. Archives nationales, AF, IV, 878.]
[Note 527: Voy. le _Journal de l'Empire (Journal des Débats)_ du 9 septembre 1808.]
[Note 528: Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.]
Dès qu'il eut passé la Vistule, Alexandre aperçut nos couleurs et nos uniformes. Un peu plus loin, à Friedberg, il fut complimenté par le maréchal Lannes, le prit dans sa voiture et entama avec lui une conversation familière. Lorsqu'un étranger, fût-ce un souverain, se rencontre avec un Français, c'est de Paris qu'il l'entretient presque immédiatement: Alexandre ne manqua pas à cette tradition: «Il m'a beaucoup parlé de Paris, écrivait le maréchal, il m'a même dit que, si les choses s'arrangeaient comme il l'espérait, il désirerait infiniment voir cette capitale, pour rester plus longtemps avec l'empereur Napoléon[529].» Il ne tarissait pas sur son attachement pour ce prince et montrait pour nos troupes autant d'admiration que de curiosité. Sur la Vistule, il avait particulièrement remarqué le 26e d'infanterie légère et le 8e de hussards, «pour la tenue[530]»; à Kustrin, il voulut s'arrêter quelques heures pour voir une division de cuirassiers en garnison dans cette ville. On avait eu soin, d'ailleurs, que, parmi nos régiments, les plus remarquables par leur allure martiale ou la magnificence de leur équipement pussent lui être montrés aux différentes étapes de sa route. D'incomparables troupes, échelonnées de ville en ville, faisaient la haie sur son passage à travers l'Allemagne.
[Note 529: La lettre du maréchal a été publiée par M. R. BITTARD DES PORTES dans la _Revue d'Histoire diplomatique_, janvier 1890, 143-144.]
[Note 530: Lettre du maréchal Lannes.]
À mesure qu'il approchait du but, le Tsar accélérait sa course. Évitant Berlin, brûlant Leipzig, il ne s'arrêta plus qu'à Weimar, tout près d'Erfurt; il voulait s'y reposer quelques heures et «y faire sa toilette[531]», avant de se rendre au lieu de l'entrevue, où Napoléon devait l'attendre et le recevoir le 27.
[Note 531: Caulaincourt à l'Empereur, 23 septembre 1808.]
Située à mi-chemin entre le Rhin et l'Elbe, à l'un des carrefours de l'Allemagne, l'ancienne ville hanséatique d'Erfurt avait dû jadis au commerce son importance et sa richesse. Puis, son animation avait disparu avec sa liberté; la vieille cité s'était assoupie sous le gouvernement d'un prince ecclésiastique, médiatisé plus tard par la Prusse. Après Iéna, elle était demeurée à la disposition de l'Empereur, confondue parmi les dépouilles dont il se réservait d'opérer plus tard la distribution. Elle attendait son sort, ignorant si elle serait saxonne ou westphalienne, adjugée au prince primat ou abandonnée à un grand-duc, lorsqu'elle apprit que les puissances de la terre s'étaient donné rendez-vous dans ses murs, et que les affaires du monde allaient s'y traiter. Cette nouvelle la troubla tout d'abord. Ville paisible de bourgeois et de fonctionnaires, Erfurt n'avait pas le goût des grandeurs, et d'ailleurs sa disposition ne se prêtait guère à sa nouvelle fortune. Ses rues tortueuses, mal pavées, point éclairées le soir, ses places irrégulières, semblaient peu propres au déploiement des cortèges et aux évolutions de la troupe. Ses maisons étroites, à pignons aigus, à façades pittoresques, où l'art du seizième siècle avait sculpté ses ornements délicats, si elles avaient suffi naguère à abriter le luxe tout intime d'une bourgeoisie opulente, ne répondaient pas aux nécessités des grandes existences de cour. N'importe, le maître avait parlé: Erfurt cessait de s'appartenir. Il lui fallut se laisser aménager et transformer, se faire capitale pour quelques jours, s'accommoder aux honneurs et aux charges de sa destination improvisée.
Ce fut d'abord une prise de possession militaire; des troupes partout: artillerie à la citadelle, avec le général comte Oudinot, gouverneur de la place; compagnies d'élite en ville, régiments d'infanterie cantonnés dans les villages environnants. Les bourgeois regardaient passer ces belles troupes avec admiration, puis songeaient qu'il faudrait leur fournir vivres et logement, et cette réflexion tempérait leur enthousiasme. À l'invasion des soldats succéda celle des employés, agents et ouvriers: ils parurent en longues files, amenant des convois d'objets précieux. Par leurs mains, tout se restaurait et s'embellissait. Le palais du gouvernement échangeait son mobilier d'autrefois contre un décor dans le style du jour, renouvelé de l'antique, se parait de bronzes, de vases, de statues; les murs des appartements, fleuris d'ornements gracieux, disparaissaient sous les lourdes étoffes et les tapisseries des Gobelins; les portraits des vieux princes, des duchesses à falbalas, souriant sous la poudre, cédaient la place aux emblèmes de l'Empire; partout des aigles, partout des abeilles d'or, semées sur la pourpre des tentures. L'ancien théâtre de la cour, délaissé et transformé en hangar, brillait à nouveau sous ses dorures avivées; certaines demeures bourgeoises, désignées pour loger les hôtes de l'Empereur, recevaient une décoration somptueuse et prenaient figure de palais[532].
[Note 532: Rapports de police. Archives nationales, AF, IV, 1696.]
À ces apprêts publics s'ajoutaient de mystérieuses précautions. À Erfurt, comme partout en Allemagne, il y avait des mécontents; leur nombre grossissait chaque jour, et on les désignait sous le nom générique de Prussiens, car c'était vers la Prusse que se tournaient instinctivement leurs regards et leurs espérances. Il importait d'avoir l'oeil sur eux: il y aurait, pendant l'entrevue, un esprit public à surveiller, à diriger, et, dans ce but, la police impériale, dont le rôle grandissait sans cesse dans le gouvernement, avait mis sur pied toutes ses réserves. Paris avait envoyé un service complet, un autre fut organisé sur place, recruté dans le pays[533]. On le composa d'agents de toute sorte, publics et secrets, patentés ou officieux. Des _observateurs_ notaient les mal pensants, s'enquéraient de leurs mouvements, se glissaient dans toutes les réunions, écoutaient ce qui se disait dans les cercles particuliers, dans les cafés, dans les «casinos». Et chaque jour leur tâche devenait plus lourde, car la population d'Erfurt doublait, triplait à vue d'oeil. Les vingt auberges de la ville étaient assiégées, les maisons particulières envahies. À toute heure, c'étaient de nouvelles arrivées: hier, un groupe de diplomates, précédant leurs maîtres; aujourd'hui, la Comédie française, appelée par levée en masse, au nombre de trente-deux sujets; puis des curieux, des fonctionnaires en congé, des joueurs de profession, des oisifs venus des eaux d'Allemagne, de Carlsbad et de Toeplitz, de tous ces lieux de plaisir et de conversation que Metternich appelait «les cafés de l'Europe[534]»; enfin, au milieu de cette foule bourdonnante et confuse, des personnages à sensation, des grands seigneurs de toute provenance, des maréchaux d'Empire, des princes souverains, des rois.
[Note 533: Archives nationales, AF, IV, 1696. Brockhausen au roi de Prusse, 20 septembre 1808, HASSEL, 512.]
[Note 534: Metternich à Champagny, 3 août 1808. Archives des affaires étrangères, Vienne, 381.]
Au premier bruit de l'entrevue, il y avait eu grand émoi dans les cours allemandes. Les plus importantes furent les plus embarrassées. Les souverains de Bavière, de Saxe, de Wurtemberg, rois par la grâce de Napoléon, désiraient présenter leurs hommages à leur chef et suzerain, au protecteur de la Confédération. Seulement, comme le rang de ces princes leur donnait droit à un traitement spécial, à une place officielle auprès de Napoléon et d'Alexandre, leur présence ne risquait-elle point de déplaire aux deux empereurs, qui préféreraient peut-être la solitude à deux, et de troubler leurs épanchements? Les rois hésitaient donc, partagés entre le désir de faire leur cour et la crainte de gêner. À la fin, ils prirent le parti d'écrire à l'Empereur et de lui poser la question: ils lui exprimèrent leur bonne volonté et leurs scrupules, sollicitèrent respectueusement leur admission à Erfurt. Le grand-duc de Bade, retenu par l'âge, essaya de se faire pardonner par une lettre particulièrement humble, dans laquelle il présentait au maître «l'hommage d'une profonde vénération», et des «voeux qu'il formait invariablement pour sa gloire et sa précieuse conservation[535]». Tel était le ton qui régnait entre l'Empereur et ses grands vassaux d'Allemagne.
[Note 535: Archives nationales, AF, IV, 1696.]
Napoléon permit aux rois de venir à Erfurt. Les premiers prévenus furent ceux de Saxe et de Wurtemberg, qui partirent aussitôt. La réponse au souverain de Bavière ayant tardé quelque peu, ce prince en éprouvait de mortelles inquiétudes: il écrivit de sa main à notre ambassadeur auprès de lui le billet suivant: «Le roi de Saxe est à Erfurt depuis hier, et mon beau-frère, le duc de Bavière, me mande qu'il y va aussi. Serai-je donc le seul exclu? Je sais que l'Empereur a de l'amitié pour moi, j'ose même me flatter qu'il me compte parmi ses plus fidèles alliés; cela n'empêchera pas que, s'il ne m'appelle pas auprès de lui, ne fût-ce que pour vingt-quatre heures, il me fera perdre nécessairement une partie de ma considération politique et m'affligera personnellement. Si vous croyez que ces réflexions ne déplairont pas à Sa Majesté, je vous autorise, Monsieur Otto, à les lui faire parvenir[536].» Lorsqu'il sut enfin que l'Empereur l'autorisait à se présenter, Maximilien-Joseph ne se posséda plus de plaisir: «Jamais Sa Majesté, écrivait Otto, ne m'a paru plus contente ni plus joyeuse[537].»
[Note 536: Archives des affaires étrangères, Bavière, 184.]
[Note 537: _Id._, Otto à Champagny, 30 septembre 1808.]
Quant aux principicules que l'Allemagne possédait à foison, leur médiocrité les affranchit de tout embarras: ils parurent sans se faire annoncer, sachant que leur présence ne tirerait pas à conséquence et espérant qu'un regard du maître s'abaisserait sur eux. Il en vint de tous côtés, du Nord et du Sud; ils arrivaient isolément ou par familles, et on les voit figurer pêle-mêle, à côté de colonels polonais et de comtesses allemandes, sur la liste des étrangers recherchant la grâce d'être présentés à Sa Majesté. Et chacun de ces courtisans se double d'un solliciteur: chacun a sa requête à produire, sa supplique à présenter. Qui veut une ville, qui une somme, un titre, une faveur quelconque: nul n'a entendu faire un voyage désintéressé, ni revenir les mains vides. Le duc d'Oldenbourg revendique quelques lambeaux de territoire aux dépens de la Hollande; le duc de Weimar demande Erfurt, le duc de Cobourg demande Baireuth et Culmbach, «avec un arrondissement qui le fasse joindre au duché de Cobourg». Le duc de Mecklembourg-Schwérin réclame le titre de grand-duc, celui de Mecklembourg-Strélitz désire «qu'une parfaite égalité soit observée entre sa maison et celle de Schwérin.--Le prince de la Tour-et-Taxis désire une indemnité des revenus qu'il a perdus par le nouvel arrangement des postes de l'Empire. Le duc Alexandre de Wurtemberg désire une abbaye en compensation de la perte de ses apanages[538].»
[Note 538: Liste des prétentions des princes allemands, dressée par M. de Champagny. Archives nationales, AF, IV, 1696.]
Confondus dans la foule des visiteurs, ces princes cherchaient cependant à s'en distinguer par le luxe un peu suranné de leurs livrées, de leurs équipages et de leur maison. Les charges, les titres de l'Allemagne féodale reparaissaient autour d'eux; le nombre était incalculable de chambellans, de conseillers privés, d'écuyers cavalcadours qui se trouvaient réunis à Erfurt, tous gonflés de leur importance. Mais se présentait-il quelque Français, touchant de près ou de loin à l'état-major impérial, chacun de s'effacer respectueusement, tant était inné chez ces Allemands le culte de la force. L'ancien régime s'inclinait devant le nouveau; les princes de maison régnante cédaient le pas aux ducs créés par Napoléon. Pour se venger de cette humiliation commune, ils rivalisaient entre eux, ressuscitaient de vieilles prétentions et de vieilles querelles, et ces comparses remplissaient bruyamment la scène, attendant que l'apparition des acteurs principaux les réduisît au silence.
Le 27 au matin, Napoléon arriva brusquement, en voyageur, accompagné du seul prince de Neufchâtel. De beaux escadrons de sa garde galopaient autour de sa voiture, et la vue de ces guerriers aux exploits fabuleux, de cette légende vivante, produisit sur le peuple son effet ordinaire de saisissement. Napoléon n'avait point voulu de réception officielle; on avait préparé des arcs de triomphe, il les fit décommander. Il entendait que tous les honneurs, tous les hommages fussent communs aux deux empereurs, et se refusait à en distraire prématurément aucune part. Il prit logement au palais, expédia quelques ordres, écrivit à Cambacérès, rendit visite au roi de Saxe, puis monta à cheval avec toute sa maison pour se rendre au-devant de l'empereur de Russie.
À quelque distance de la ville, on aperçut la voiture d'Alexandre venant en sens inverse, au milieu d'un groupe brillant d'officiers. Les deux empereurs mirent pied à terre, allèrent l'un à l'autre, s'embrassèrent, puis causèrent quelques instants avec effusion, en amis heureux de se retrouver. Par ordre de Napoléon, on avait amené pour Alexandre un cheval de selle pareil à ceux dont le Tsar se servait d'ordinaire, harnaché à la russe, avec une housse de fourrure blanche; Alexandre le prit, Napoléon remonta à cheval; leurs suites se confondirent, et, en une seule colonne, on se dirigea vers la ville, qui dressait au loin sa silhouette gothique.
Les troupes étaient massées à l'entrée d'Erfurt, en tenue de parade. L'artillerie tonnait par salves répétées, les vieilles pièces des remparts répondaient aux batteries françaises, et, dans l'intervalle des décharges assourdissantes, le son des cloches s'élevait grave et clair, s'envolant de toutes les églises, de tous les beffrois. Des hauteurs qui contournent Erfurt, tribunes naturelles, une foule innombrable de curieux contemplait l'imposant spectacle qui s'avançait vers la ville. Au delà des lignes d'acier formées par la cavalerie d'avant-garde, on distinguait maintenant les splendeurs de l'état-major, l'étincelante diversité des uniformes, l'or des broderies, les couleurs variées des grands cordons, depuis le rouge de la Légion d'honneur jusqu'au bleu pâle de Saint-André, la blancheur neigeuse des panaches; et peu à peu, en avant du groupe, les deux empereurs se détachaient. Ils s'avançaient de front. Alexandre, maniant son cheval avec grâce, correct dans l'habit vert foncé d'officier général russe, tenait la droite; sa taille haute et svelte dépassait celle de son allié. Lui, cavalier négligent, ramassé dans sa courte et forte stature, simple dans l'uniforme des chasseurs de sa garde, attirait pourtant et fascinait tous les regards; auprès de lui, toute grandeur, toute magnificence rentrait dans l'ombre, car ses actions immortelles l'environnaient de leur éclat, le désignaient aux peuples et lui faisaient un magique cortège[539].
[Note 539: THIBAUDEAU, IV, 58 et suiv, _Documents inédits_.]
L'entrée en ville fut solennelle: les tambours battaient aux champs, les drapeaux s'inclinaient, et, à mesure que le double état-major passait devant le front des troupes, une clameur s'élevait des rangs: «Vivent les Empereurs!» Dans la journée, Napoléon et Alexandre se montrèrent plusieurs fois avec de nombreuses escortes, et la curiosité publique se satisfit amplement. On cherchait autour de l'Empereur, on voulait voir ces hommes fameux à tant de titres, ces généraux qui portaient des noms de victoires, fils du peuple et vainqueurs des rois, ces serviteurs dévoués que l'imagination populaire ne séparait jamais de Napoléon et mettait toujours à ses côtés: Lannes, Berthier, Duroc en colonel général des chasseurs, Caulaincourt qui reprenait ses fonctions de grand écuyer. Les ministres, les hommes d'État étaient plus difficiles à découvrir au fond de leur carrosse; on citait les noms de Talleyrand, de Champagny, de Roumiantsof. Les costumes des dignitaires français, les uniformes russes étonnaient par leur nouveauté. Des anecdotes circulaient; l'attitude, les moindres gestes des deux souverains étaient commentés; on répétait qu'ils n'avaient cessé de se parler amicalement, que leurs visages exprimaient cordialité et confiance, qu'ils étaient entrés en se donnant le bras dans la maison réservée à l'empereur Alexandre. Ces circonstances étaient acceptées comme d'heureux présages et atténuaient les craintes pour l'avenir. Quand on sut que l'Empereur, pour don de joyeuse arrivée, exonérait les habitants du logement et de la nourriture des troupes, le contentement fut sans mélange, et l'aspect de la ville, suivant le rapport d'un policier prétentieux, «donnait une douce satisfaction à l'observateur[540]». Le soir, dans la ville illuminée, garnison et peuple purent se mêler librement sans qu'il en résultât aucun trouble: la tranquillité fut complète, et l'enthousiasme parut unanime, chacun demeurant sous l'impression des événements de la journée et de l'inoubliable grandeur du spectacle[541].
[Note 540: Rapport de police du 29 septembre.]
[Note 541: Rapport du général gouverneur de la place, rapports de police. Archives nationales, AF, IV, 1696. THIBAUDEAU, _loc. cit._]
Le lendemain, les deux empereurs organisèrent leur vie en commun. Ils convinrent de se réserver la matinée pour leurs affaires personnelles; l'après-midi serait consacrée au travail politique, aux réceptions de monarques et de personnages, à la promenade, la soirée au monde et aux plaisirs. Le même jour fut signalé par un incident remarquable: on vit arriver un envoyé extraordinaire d'Autriche, le général baron de Vincent, apportant une lettre de son maître pour Napoléon, une autre pour Alexandre, toutes deux affectueuses et vides. Sous prétexte de cette amicale démarche, il semblait que François Ier, suivant à demi le conseil de Talleyrand, voulût se rappeler à l'attention des deux empereurs et intervenir par procuration à leur débat. Napoléon donna immédiatement audience à M. de Vincent et reçut son message avec solennité.