Napoleon Et Alexandre Ier 1 3 L Alliance Russe Sous Le Premier
Chapter 21
Ses premières impressions en France, l'esprit de son entourage, loin d'affaiblir en lui ces tendances, les accrurent. L'ambassade russe ne se plaisait guère dans sa nouvelle résidence, quelque soin qu'on prît pour la lui rendre agréable. Insensible à l'aspect de puissance et de force que présentait la France, car cette grandeur avait été conquise en partie aux dépens de son pays, elle goûtait peu les attraits de la société officielle. C'était pourtant l'un des instants où Napoléon se soit le plus préoccupé de rechercher les pompes mondaines et de tenir une cour. À Fontainebleau, dont le séjour fut particulièrement brillant cette année, il y avait un défilé incessant de visiteurs illustres, d'hôtes princiers, un hommage constant de l'Europe à l'Empereur. La charmante demeure des Valois, restaurée suivant le goût du jour, décorée avec un luxe sévère et romain, avait retrouvé toute son animation, et chaque jour voyait se succéder des plaisirs à heure fixe, réceptions officielles, représentations théâtrales, fêtes magnifiquement et militairement ordonnées, parties de chasse où les femmes elles-mêmes portaient un uniforme réglementaire, coquet et seyant à la vérité, et où figuraient des escadrons d'amazones arborant chacun leurs couleurs distinctives[250]. Les Russes admiraient ces spectacles, mais trouvaient que l'éclat n'en sauvait pas toujours la monotonie, et que la nouvelle cour n'avait su emprunter à l'ancienne ce qui en faisait le charme inimitable, l'aisance dans le bon ton. Revenaient-ils à Paris, il leur semblait que les personnes attachées au gouvernement y étaient en général peu accueillantes; ils se plaignaient «qu'il n'y eût pas à Paris deux ou trois maisons ouvertes comme celle de M. le prince de Bénévent, où l'on soit sûr de trouver du monde, une maîtresse de maison aimable, prévenante, et un bon souper après le spectacle»; ils trouvaient que «cela manquait tout à fait à Paris[251]». À défaut d'une société organisée suivant leurs goûts, ils cherchaient ailleurs leurs plaisirs et passaient leurs soirées chez mademoiselle George, «l'héroïne de la légation russe[252]».
[Note 250: Voy. les _Mémoires de madame de Rémusat_, III, 227-245.]
[Note 251: Nouvelles et _on dit_ de Pétersbourg, 29 janvier 1808.]
[Note 252: _Id._]
D'allures plus posées, leur chef ne résistait pas à la tentation de fréquenter les salons royalistes; là, il n'intriguait pas, mais écoutait, observait, recevait le ton sans le donner, et les discours qu'il entendait, roulant d'ordinaire sur l'ambition et le despotisme de Napoléon, redoublaient ses méfiances contre l'homme et le régime. Se tenant désormais à l'égard du gouvernement impérial sur un perpétuel qui-vive, il en vint à flairer un piège dans toutes les paroles qu'il en recevait et à les interpréter dans le sens de ses préventions. Non dépourvu de finesse, mais dominé par une haine qui faussait sa perspicacité, s'il devina vite quelques-unes des intentions de l'Empereur, il se mit gratuitement à lui en supposer d'autres.
Dès qu'il s'était rencontré avec Champagny, il avait entamé très vivement la question prussienne. Les réponses évasives du ministre le mécontentèrent et lui parurent l'indice d'une arrière-pensée. Dans sa première conversation avec l'Empereur, il aborda le même sujet et se montra très différent de ce qu'il paraissait d'ordinaire; dépouillant son embarras pour ne conserver que sa raideur, il demanda carrément l'évacuation de la Prusse, osant dire que la Russie ne pourrait s'estimer en paix avec la France tant que la première condition du traité resterait inaccomplie. Napoléon essaya d'abord de se dérober à une réponse: Pourquoi, disait-il à Tolstoï avec une familière rondeur, s'intéresser tant au roi de Prusse, allié incommode et peu sûr? «Il vous jouera encore de mauvais tours[253].» D'ailleurs, la France se prépare à évacuer, les troupes sont en marche; mais le général Tolstoï est trop au courant des choses du métier pour croire que de pareilles opérations puissent s'exécuter à la minute: «on ne déplace pas une armée comme on prend une prise de tabac[254].» Tolstoï ne se rendant pas à ces raisons et insistant davantage, l'Empereur, poussé à bout, désireux d'ailleurs de pressentir le gouvernement russe et de le préparer à de plus précises ouvertures, ne se refusa pas à soulever le voile dont s'enveloppaient ses plans; à grands traits, il esquissa les trois combinaisons possibles, affirmant qu'il ne disputerait point à la Russie les satisfactions, fussent les plus éblouissantes, pourvu qu'on le laissât libre de choisir ses dédommagements.
Tout d'abord, il se déclara prêt à évacuer la Prusse, si la Russie se retirait des Principautés; l'exécution intégrale et réciproque du traité était son premier voeu. «Il me dit, expose Tolstoï dans son rapport, que lui ne voyait aucun avantage pour la France au démembrement de l'empire ottoman, qu'il ne demandait pas mieux que de garantir son intégrité, qu'il le préférait même, ne se souciant guère de l'Albanie et de la Morée, où il n'y a, comme il prétend, que des coups et de l'embarras à gagner; cependant, que si nous tenions infiniment à la possession de la Moldavie et de la Valachie, il s'y prêterait volontiers et qu'il nous offrait le thalweg du Danube, mais que ce serait à condition qu'il pût s'en dédommager ailleurs. Je le pressai de m'apprendre ce qu'il entendait par là et où il comptait prendre ses compensations. Il voulut éluder toute explication là-dessus, mais mes instances devenant toujours plus pressantes et l'ayant presque mis au pied du mur par l'observation que, lui connaissant les agrandissements que nous désirons, il était on ne peut pas plus juste que nous fussions également instruits de ceux qu'il convoitait, il me dit, après avoir hésité quelque temps et comme faisant un grand effort: Eh bien, c'est en Prusse. Il consent même à un plus grand partage de l'empire ottoman, s'il pouvait entrer dans les plans de la Russie. Il m'autorise à offrir Constantinople, car il assure n'avoir contracté aucun engagement avec le gouvernement turc, et de n'avoir aucunes vues sur cette capitale. Cependant, dans cette supposition, il ne saurait mettre les intérêts de la France tout à fait de côté ni s'expliquer d'avance sur les vues qu'ils commanderaient. Ainsi il propose d'évacuer les pays restitués à la Prusse par le traité de Tilsit, si nous renonçons à nos vues sur la Modalvie et la Valachie. Dans le cas contraire, il nous accorde le thalweg du Danube contre une compensation aux dépens de la Prusse. Dans la troisième supposition, qui annoncerait un entier démembrement de la Turquie européenne, il consent à une extension pour la Russie jusqu'à Constantinople, cette capitale y comprise, contre des acquisitions sur lesquelles il ne s'est point expliqué[255].»
[Note 253: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]
[Note 254: _Id._]
[Note 255: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg. Les rapports de Tolstoï sont écrits en français, comme toutes les pièces diplomatiques de l'époque. M. le général Schilder en a publié une partie en russe. (_Archive russe_, janvier 1890.)]
En jetant brusquement dans l'entretien le nom de Constantinople, avec des réserves qui laissaient à la proposition quelque chose de vague et d'incertain, on peut croire que Napoléon avait voulu surtout éprouver et tenter Tolstoï, essayer sur lui l'effet d'un mot magique; peut-être aussi voulait-il voir jusqu'où allaient les ambitions de la Russie, si cette puissance serait disposée à tout admettre de sa part pour obtenir Constantinople, à lui abandonner l'Europe au prix d'une ville. Mais Tolstoï, à l'aspect de la radieuse vision que l'on évoquait à ses yeux, ne tressaillit point; il garda son sang-froid et, s'il transmit à sa cour les offres impériales, ce fut en y ajoutant un commentaire de sa façon. Rapportant tout à son idée fixe, il avait surtout relevé dans le langage de Napoléon ce qui avait trait à la Prusse. Il ne doutait plus que l'exécution du traité au profit de cette puissance ne fût suspendue de propos délibéré, et partant de cette donnée juste, son imagination en tirait des conséquences inexactes ou singulièrement exagérées. Rapprochant les déclarations de l'Empereur de bruits recueillis à la légère, admis sans contrôle, il arriva à la conviction que Napoléon avait arrêté en principe le démembrement total de la Prusse. Cette prétendue découverte l'émut au plus haut point, et il crut de son devoir de sonner l'alarme.
Prenant un ton de révélateur, il se hâta de signaler à sa cour non seulement la Silésie, mais Berlin et le cours de l'Oder comme l'objet immédiat de nos convoitises. D'après lui, ces pays avaient été destinés tout d'abord à arrondir le royaume français d'outre-Rhin, l'apanage de Jérôme; ce projet allait s'exécuter, quand la fermeté de l'envoyé russe avait fait réfléchir Napoléon; et Tolstoï, à l'appui de son dire, citait les plus invraisemblables scènes: «_Monsieur Jérôme_, écrivait-il, avait la promesse positive de Berlin, avec une extension jusqu'à l'Oder pour son royaume de Westphalie. Au sortir de mon audience particulière, l'Empereur le fit venir et lui déclara tout net qu'il ne fallait pas y songer; mais, comme il lui arrive souvent de regimber, il osa insister et s'appuyer de la parole impériale qu'on lui avait donnée. Il s'ensuivit entre les deux frères une scène des plus violentes, qui se termina par le renvoi de Jérôme, obligé de partir ce matin pour Cherbourg, sous prétexte d'une commission de l'Empereur[256].»
[Note 256: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]
À défaut d'un frère, au dire de Tolstoï, ce sera un vassal de Napoléon qui recueillera les dépouilles de la Prusse; le grand-duché de Varsovie est actuellement désigné pour en recevoir la meilleure part. Le conquérant achèvera ensuite de reconstituer la Pologne avec les provinces occidentales de la Russie; l'anéantissement de la Prusse n'est qu'un moyen pour lui d'atteindre l'empire qu'il traite en allié et leurre par de fallacieuses promesses. Loin de favoriser la Russie, il veut la refouler dans ses anciennes limites, en faire une puissance asiatique, l'exiler dans l'Est, la rejeter sur la Perse et les Indes, en attendant qu'il puisse la bouleverser de fond en comble. Tout décomposer, tout abattre autour de lui, afin de régner sur l'Europe en ruine, tel est son but; il a déclaré que sa dynastie serait bientôt la plus ancienne du continent, et se tiendra parole[257].
[Note 257: Tolstoï à Roumianstof, 26 octobre-7 novembre, 22 novembre-4 décembre, 27 novembre-9 décembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]
Ce fut à développer ces effrayantes perspectives que Tolstoï consacra son premier courrier. Il le fit en termes pathétiques, sur un ton de sincérité parfaite, d'alarme profonde, suppliant qu'à Pétersbourg on ouvrît les yeux, qu'on prît des mesures de défense et de salut. Non content d'exprimer ses terreurs dans plusieurs rapports, il en fit l'objet d'une lettre particulière à Roumianstof, et ses communications, expédiées précipitamment à Pétersbourg, y devancèrent M. de Caulaincourt. Ainsi, par un concours de circonstances inattendues et fâcheuses, l'idée de faire entrer une partie de la Prusse en compensation avec les provinces roumaines, au lieu d'être transmise à Alexandre avec les ménagements convenables, à titre de simple proposition, lui était découverte brutalement; elle lui arrivait par la bouche d'un ennemi de la France, travestie, amplifiée, présentée sous l'aspect d'une décision irrévocable, transformée en projet mûrement médité contre la foi des traités, l'existence d'un État indépendant et la sûreté de la Russie.
En lisant les dépêches de Tolstoï, Alexandre ne se défendit point d'un mouvement de surprise et d'émotion. Il interrogea Savary; à ce moment, le malheur voulut que celui-ci eût été chargé, le cas échéant, de préparer les voies à la proposition dont Caulaincourt était porteur; il ne put donc opposer aux questions du Tsar une dénégation absolue. À la suite de ses demi-confidences, Alexandre se sentit porté à croire que Tolstoï avait vu juste et que la suppression de la Prusse entrait dans les vues de Napoléon. Sa pitié envers cette nation se révolta, en même temps que se réveillaient toutes ses craintes à l'endroit d'un génie effréné et destructeur: il sentit chanceler sa foi dans l'alliance française et douta de son oeuvre. Il fit écrire aussitôt à Paris pour rappeler à Napoléon les entretiens de Tilsit, voulut qu'on montrât en Orient et non ailleurs la compensation désignée de la France et, pour la première fois, que l'on proposât nettement le partage de la Turquie[258]. Vainement Savary expliqua-t-il que le projet de l'Empereur visait uniquement une province et non l'ensemble de la monarchie prussienne, qu'il demeurait éventuel, subordonné à l'assentiment de la Russie, destiné à faciliter les desseins de cette cour; Alexandre demeura sous une impression de méfiance, prévenu contre toute proposition où la Prusse serait appelée à de nouveaux sacrifices, et lorsque Caulaincourt arriva enfin à Pétersbourg, le 17 décembre, loin que le terrain eût été aplani devant ses pas, il se trouva qu'une haine diligente y avait accumulé les obstacles.
[Note 258: Roumianstof à Tolstoï, 26 novembre 1807. Archives de Saint-Pétersbourg.]
II
L'accueil fait à M. de Caulaincourt ne se ressentit nullement des doutes qui assiégeaient l'esprit du Tsar: pour ramener Napoléon, Alexandre eut recours tout d'abord à un redoublement d'égards et de procédés. Entré dans Pétersbourg, l'ambassadeur fut conduit au palais Wolkonski, le plus beau de la capitale après ceux de l'empereur et du grand-duc; là, on lui fit connaître qu'il était chez lui, et que le Tsar mettait à sa disposition cette magnifique demeure. «C'est une ville[259]», écrivait-il dans le premier élan de son enthousiasme. Le 20 décembre eut lieu la remise des lettres de créance. Depuis la réception du comte de Cobenzl, envoyé extraordinaire de Joseph II auprès de la grande Catherine, Pétersbourg n'avait point assisté à une aussi belle solennité diplomatique; le même cérémonial fut observé, avec quelques variantes à notre avantage, et la France officiellement reconnue comme l'héritière des Césars germaniques. Le Tsar accueillit notre envoyé en ancienne connaissance, et, par quelques mots familièrement aimables, sauva la banalité ordinaire des entretiens officiels. Le soir, il y eut spectacle à l'Hermitage; la salle, construite à l'extrémité du palais, présentait un amphithéâtre de gradins où la cour entière étalait le luxe de ses uniformes et de ses parures. Derrière l'orchestre, une rangée de fauteuils était réservée pour l'empereur, les deux impératrices, les princes; Caulaincourt, convié par invitation spéciale, fut conduit à l'un de ces sièges et placé sur la même ligne que la famille impériale, à côté des grands-ducs, «distinction, dit un récit du temps, dont il n'y avait pas encore d'exemple, qui frappa toute la cour et disposa les esprits à voir dans Son Excellence plus qu'un ambassadeur[260]».
[Note 259: Rapport du 20 décembre 1807.]
[Note 260: Archives des affaires étrangères, Russie, 144.]
«Je reçois avec plaisir l'ambassadeur, lui avait dit Alexandre à l'audience du matin, et je verrai de même le général dans mon intérieur[261].» Il tint parole et le surlendemain invitait Caulaincourt à l'un de ces dîners intimes dont Savary avait été pendant quatre mois le convive assidu. Le nouvel ambassadeur obéit à cet appel avec quelque appréhension. Mis au courant par Savary des habitudes et aussi des sentiments du monarque, il savait qu'Alexandre tenait volontiers dans la soirée ses conférences politiques, et que, d'autre part, les communications de Tolstoï l'avaient exaspéré: «Le mot n'est pas trop fort[262]», écrivait-il à Napoléon. Il craignait donc, s'il était appelé à formuler dès à présent ses propositions, qu'on ne lui fermât la bouche par une fin de non-recevoir. Après avoir pris conseil de Savary, dont l'expérience faisait autorité, il résolut de ménager extrêmement Alexandre, de le tâter seulement par de discrètes insinuations, quitte à se replier au premier signe de résistance. Son plan ainsi dressé, il se rendit au Palais d'hiver, où il trouva réunis plusieurs ministres et généraux, amis et ennemis de la France; il s'entretenait avec le comte Roumianstof, lorsque l'empereur et l'impératrice parurent, et nous lui laisserons désormais la parole; il s'exprime ainsi dans son rapport à Napoléon:
[Note 261: Rapport de Caulaincourt du 23 décembre 1807.]
[Note 262: Lettre du 31 décembre 1807.]
«Avant le dîner, l'empereur me dit: «Général, je vous vois ici avec plaisir et je m'empresse de vous mettre en possession de tous vos droits. Nous causerons après le dîner.» L'impératrice me dit plusieurs choses obligeantes sur mon premier séjour ici, et on passa pour se mettre à table.
«Pendant le dîner, l'empereur parla de la rapidité avec laquelle Votre Majesté voyageait et de la vitesse dont elle allait à cheval, que lui seul et moi la suivions à Tilsit. Il fut ensuite question du prince de Neufchâtel. Sa Majesté dit que c'était un des hommes qui lui avaient inspiré le plus d'estime. Elle me demanda si Votre Majesté avait fait beaucoup de promotions dans l'armée, et elle ajouta qu'on lui avait dit que Votre Majesté avait renoncé au blanc pour son infanterie; que pour elle, elle était pour le bleu, que les armées françaises avaient fait des choses si glorieuses sous cette couleur, qu'elle lui donnait la préférence.
«Après le dîner, la conversation continua quelques minutes avec moi sur Pétersbourg et des objets indifférents. L'empereur passa ensuite dans son cabinet et me fit demander. Il me dit:
L'EMPEREUR.--Jusqu'à l'arrivée des dépêches que porte Faudoas (il s'agissait des dépêches expédiées par Savary le 18 novembre, confiées au capitaine de Faudoas et qui transmettaient la demande des Principautés), nous n'aurons rien de bien important à traiter; mais je veux vous mettre en possession de tous vos droits.
«(L'empereur me prit par la main, me fit asseoir à sa droite et continua ainsi:)
«Vous avez toute ma confiance. L'Empereur ne pouvait faire un choix qui me convînt plus personnellement et qui fût plus convenable pour le pays, à cause de votre rang près de lui. Mandez-lui que c'est une nouvelle marque d'amitié qu'il m'a donnée. Je ne vous verrai jamais assez. Dans les jours d'étiquette, vous serez l'ambassadeur tant que vous voudrez; dans les autres moments, vous connaissez le chemin de mon cabinet; je vous y verrai avec plaisir.
L'AMBASSADEUR.--C'est l'honneur que j'apprécie le plus ici, Sire, et le seul qui puisse me dédommager d'être loin de mon maître.
L'EMPEREUR.--Je sais que vous avez fait un sacrifice en vous éloignant de l'Empereur, mais La Forest ne convenait point. Je ne pouvais le voir comme cela. Il fallait ici un officier général et un homme qui ralliât la société par des formes. L'empereur Napoléon choisit toujours bien.
L'AMBASSADEUR.--Si M. de La Forest était venu, le général Savary serait resté avec lui ou un autre aide de camp de l'Empereur.
L'EMPEREUR.--Deux personnes ne font pas bien les affaires, ce sont deux intérêts personnels qui se mettent souvent à la place de celui des choses. Mes intentions sont droites, je n'ai point d'arrière-pensée dans mon attachement pour l'empereur Napoléon, je le lui ai prouvé par toutes mes démarches. Le général Savary a pu vous dire qu'il a trouvé faites d'avance toutes les choses qu'il avait été chargé de demander. Nous avons fait en octobre ce qui ne devait être fait qu'en décembre, et le général Savary doit avoir mandé à l'Empereur que moi et Roumianstof l'avons toujours prévenu pour la guerre avec l'Angleterre. Je l'aurais peut-être déclarée plus tôt, s'il n'avait pensé comme moi qu'il fallait attendre le signal de l'empereur Napoléon. Quant aux Suédois, comme je vous l'ai dit hier, nous sommes en mesure.»
«Ici, l'empereur s'expliqua brièvement sur les sommations adressées à la Suède, qui persistait dans son endurcissement, et les préparatifs faits pour la contraindre. Puis, comme si la pensée qui remplissait son coeur eût eu hâte de monter à ses lèvres, il reprit presque aussitôt: «L'Empereur a parlé à Tolstoï de la Prusse. Cela m'a peiné; Savary vous l'aura dit. Il n'avait jamais été question de la faire entrer en compensation des affaires de Turquie. C'est l'empereur Napoléon qui a prononcé à Tilsit le premier mot sur la Valachie et la Moldavie, ainsi que sur une autre partie de la Turquie. Lui-même a désigné son lot. Lui-même s'est regardé comme entièrement dégagé par la déposition du sultan Sélim. Certes, il n'a pas été dit un mot qui pût faire penser que la pauvre Prusse dût être un équivalent dans cet arrangement que les révolutions des provinces en question amènent encore plus que l'intérêt de la Russie. Le général Savary a pu vous dire quel était mon éloignement pour cet arrangement, que je ne pouvais consentir à partager de fait les dépouilles d'un malheureux prince que l'Empereur a désigné à l'Europe et à la France comme rétabli en considération de moi. Il ne peut d'honneur cesser d'être mon allié tant qu'il n'est pas remis en possession de ce que lui rend la paix.
L'AMBASSADEUR.--Sire, l'empereur Napoléon porte à Votre Majesté le même attachement; toutes ses pensées sont pour les intérêts et la gloire de Votre Majesté. Elle a dû en trouver de nouvelles preuves dans ce qu'il a dit au comte de Tolstoï, si celui-ci en a rendu un compte fidèle à Votre Majesté. Elle ne peut avoir de doutes sur ses véritables intentions, car la stricte exécution du traité de Tilsit est ce que l'Empereur peut désirer le plus. C'est la première fois qu'il sépare sa cause de celle d'un de ses anciens alliés. Il fallait que ce fût pour Votre Majesté, car toutes les raisons qu'elle allègue pour tenir à la Prusse, mon maître pouvait s'en faire des motifs pour tenir à la Turquie. La position des deux puissances est la même sous tous les rapports d'honneur auxquels Votre Majesté semble attacher tant de prix. Je le répète à Votre Majesté: la pensée de l'empereur Napoléon a cherché dans cette circonstance les intérêts personnels de Votre Majesté plus que les siens. Je prie Votre Majesté de peser cette observation.
L'EMPEREUR.--Je vous comprends, ce que vous dites est juste. Avec cette manière de traiter les affaires, on doit toujours s'entendre. Cette lettre de Tolstoï m'avait peiné. Je ne puis consentir à un arrangement de cette nature qui n'est pas conforme aux intentions que l'Empereur m'a manifestées lui-même.
L'AMBASSADEUR.--Sire, quand M. de Tolstoï aura résidé plus longtemps près de l'Empereur, il présentera mieux dans leur véritable intention les ouvertures qui lui seront faites.
L'EMPEREUR.--Voilà ce qui me plaît dans le choix que l'Empereur a fait de vous. Vous comprendrez mieux qu'un autre ce qu'il veut, et nous nous entendrons toujours.
L'AMBASSADEUR.--Que Votre Majesté fasse connaître ses intentions à son ambassadeur, l'Empereur mon maître ne demande pas mieux que de régler sa marche sur celle de Votre Majesté. L'Empereur est prêt à tout, et sa pensée la plus chère est pour les intérêts et la gloire de Votre Majesté. J'ai l'honneur de le lui répéter. Votre Majesté me permet-elle de revenir sur une partie de cette conversation?
L'EMPEREUR.--Avec plaisir.