Napoleon Et Alexandre Ier 1 3 L Alliance Russe Sous Le Premier

Chapter 15

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Ici, le Tsar l'interrompit et, lui prenant le bras: «Général, dit-il, le choix est tout fait et rien ne peut le changer. Ne discutons pas là-dessus et attendons les événements.» Alors, en termes émus, il invita Savary à ne point voir la Russie dans quelques fauteurs d'intrigues, à mépriser leurs menées et à leur opposer seulement le calme et le dédain. Il travaillait, disait-il, à mettre tout sur un autre pied, mais devait user de ménagements et ne rien précipiter; il avait à vaincre un ensemble de préjugés, à refaire l'éducation d'un peuple: le changement qu'il méditait ne pouvait s'opérer qu'à la longue. Il affirmait d'ailleurs qu'aucune intrigue ne l'ébranlerait et ne l'empêcherait d'aller à son but: il fit aussi allusion à l'espèce d'opposition que l'on essayait de créer entre sa mère et lui, et s'animant par degrés: «J'aime mes parents beaucoup, finit-il par dire, mais je règne et je veux que l'on ait pour moi des égards.»--«En disant cela, ajoute Savary, l'empereur paraissait s'échauffer; il s'arrêta tout à coup avec des yeux fixes, puis, me prenant par la main et me la serrant, il continua: «Vous voyez, général, que j'ai bien de la confiance en vous, puisque je vous entretiens de l'intérieur de ma famille. Je compte sur votre discrétion et sur votre attachement pour moi[192].»--Cette explosion de sensibilité paraissait sincère, mais elle termina l'entretien, auquel l'empereur ne donna point d'autre conclusion, et Savary reconnut que rien ne pourrait le décider à trancher dans le vif et à sévir contre une opposition où se retrouvaient beaucoup d'hommes demeurés chers à son coeur.

[Note 192: Rapport du 23 septembre 1807.]

Sa tentative d'assaut ayant échoué, Savary revint à son travail de cheminement. Il s'y montrait infatigable. Fidèle à sa consigne, qui était de s'immiscer à tout prix dans la société, il ne se décourageait point des rebuffades; refusé à la porte «d'une beauté de Pétersbourg», il se présentait une seconde, puis une troisième fois, et se voyait reçu à la quatrième[193]. S'il se rencontrait avec des adversaires, il acceptait la lutte et s'y comportait en brave. Durant cette période, nous le voyons batailler sans cesse, le verbe haut, toujours prêt à la riposte, relevant vertement chaque allusion malveillante, faisant respecter d'autorité son souverain et sa nation, et s'il supplée trop souvent au tact par l'aplomb, s'il a parfois le mauvais goût de déclamer des tirades révolutionnaires à la table de diplomates d'ancien régime, nous l'entendons aussi rabattre la jactance de nos ennemis par des mots qui font plaisir. Un Anglais parlait de l'Égypte perdue par nous: «C'est que l'Empereur n'y était pas, reprit vivement le général; s'il eût envoyé une de ses bottes, c'eût été assez pour vous mettre en fuite.» Étonnant par la singularité de ses manières, par son langage tour à tour brusque et fleuri, il intéressait aussi et finissait par s'imposer de toutes parts[194].

[Note 193: WILSON, II, 359.]

[Note 194: Correspondance de Savary, septembre, octobre, novembre 1807, _passim_. Cf. les _Mémoires du feld-maréchal comte de Stedingk, ministre de Suède en Russie_, II, 354, 376, 403, 404.]

Pour diminuer les préventions de l'impératrice mère et de sa cour, le moyen qu'il employa ne fut pas mal choisi. Il demanda à visiter l'un des grands établissements de charité que Marie Féodorovna avait créés, qu'elle administrait elle-même et aimait à présenter comme des modèles du genre; il s'extasia très haut sur ce qu'on lui montrait, et apprit bientôt que son approbation avait été goûtée. À quelque temps de là, bien qu'il n'eût pas lui-même ses entrées au cercle de l'impératrice mère, il eut l'art d'y faire présenter un jeune officier français, M. de Montesquiou, qui fut admis malgré sa qualité et à cause de son nom; par cette brèche, s'il ne passa pas lui-même, il put jeter un coup d'oeil sur l'intérieur de la place et y nouer quelques relations. Il se trouva ainsi posséder jusque dans les milieux les plus hostiles non certes un parti, mais des intelligences, ne ramena pas les dissidents, mais put reconnaître les positions à conquérir, leurs points faibles, les facilités d'attaque, fixer en un mot ses notions sur l'état de la société russe et les moyens de la conquérir; après cinq mois de séjour, un travail d'ensemble intitulé: «Notes sur la cour de Russie et Saint-Pétersbourg», vint transmettre à l'Empereur les résultats de son enquête[195].

[Note 195: Archives nationales, AF, IV, 1697. Nous avons publié cette pièce dans la _Revue d'Histoire diplomatique_, 1er juillet 1890.]

II

«Un voyageur qui arrive à Saint-Pétersbourg, dit Savary dans son rapport, y remarque quatre choses bien distinctes, savoir: la cour, la noblesse, le corps des négociants, et le peuple qui est esclave.» Passant d'abord en revue la cour, il n'ajoute que peu de détails à ceux précédemment donnés sur l'empereur Alexandre, croit de plus en plus à la sincérité de ses sentiments. Il s'arrête un instant devant l'énigmatique figure qu'offre l'impératrice Élisabeth et dont nul n'a encore pénétré le mystère. «Depuis quatorze ans, dit-il, que l'impératrice régnante est ici, son caractère est encore inconnu de ceux mêmes qui la voient le plus habituellement. Elle s'observe tellement dans le monde, qu'elle ne laisse échapper aucune parole, aucun regard qui puisse la faire juger.» Savary la croit très fine et d'un jugement exercé, et «comme elle s'occupe beaucoup, dit-il, de choses sérieuses, lit beaucoup, raisonne bien de nos bons auteurs, et s'exalte l'imagination par la lecture de nos auteurs tragiques», il pense qu'il serait plus facile «de la saisir par l'esprit que par le coeur». Mais à quoi bon s'attacher à surprendre le secret de cette âme qui veut rester impénétrable et voilée? Moins que jamais l'impératrice aspire à jouer un rôle, et nous n'avons pas plus à espérer son appui qu'à craindre son hostilité. «Une politesse de loin en loin, un cadeau fait avec grâce la maintiendront dans la ligne de l'empereur son mari.»

C'est l'impératrice mère et son salon qu'il importe de gagner à tout prix. Par quels procédés cette conquête peut-elle s'opérer? Sur ce point, Savary évite de se prononcer et de rien préciser. D'après lui, l'entreprise peut être tentée; il faut qu'elle le soit, mais elle est assez importante et assez délicate pour que l'Empereur la prenne personnellement en main; son infaillible sagesse lui suggérera les moyens de la mener à bonne fin. Savary a cru remarquer pourtant que l'impératrice Marie se montrait extrêmement sensible aux égards. Toute marque de déférence lui est précieuse, les moindres présents sont par elle religieusement conservés, lorsqu'ils représentent une attention, une prévenance, et elle vit entourée d'objets qui tous évoquent un souvenir et dont les uns parlent à son coeur, les autres à son amour-propre. Son château de Pavlovsk est le temple du passé; visitant en touriste cette belle résidence, Savary y a vu le cabinet de l'empereur Paul conservé tel qu'il se trouvait au moment de sa mort[196]. Dans les jardins, on lui a montré, auprès de mausolées et d'urnes funéraires élevés par l'impératrice à la mémoire de ses parents décédés, des arbres qui ont leur histoire et qui, plantés par Marie Féodorovna au moment de la naissance de chacun de ses enfants, consacrent le souvenir de ses joies intimes. Il a remarqué aussi un musée de présents royaux, un service de Sèvres envoyé par Louis XVI et ornant les petits appartements de l'impératrice, des tapisseries, don de Louis XV à Catherine II, et il a acquis la certitude que des cadeaux de même nature seraient accueillis avec reconnaissance, venant de l'homme extraordinaire qui fixe l'attention du monde, pourvu qu'ils soient de bon goût, offerts discrètement, et qu'ils puissent passer dans une certaine mesure pour un hommage délicat. «C'est l'élégance dans le choix, dit-il, et la grâce dans la manière de donner qui font surtout le prix de telles choses. Cela produirait un effet d'autant meilleur qu'il y a ici, et particulièrement à cette cour (celle de l'impératrice mère), des gens persuadés que sous l'empereur Napoléon nos fabriques et manufactures ne font rien d'aussi beau que ce qu'elles faisaient sous les rois. On a l'air de croire que nous avons traité les arts et métiers en Turcs et en Arabes.»

[Note 196: Cf. _Mémoires de la comtesse Edling_, 98-99.]

Après avoir attardé son lecteur à Pavlovsk, Savary le mène faire une rapide excursion au château de Strelna, résidence du grand-duc Constantin. Ce prince paraît entièrement français; comme il n'aime que le militaire et les plaisirs faciles, Napoléon est son dieu et Paris son paradis. Il aspire à revoir l'un et à connaître l'autre. En attendant, il vit seul à sept lieues de Pétersbourg, avec son régiment de houlans, et là, par un phénomène d'hérédité qui reparaît périodiquement dans la dynastie des Romanof, il reproduit à peu près les goûts et les occupations de son aïeul Pierre III; comme lui, il joue au soldat avec frénésie. Son château est tenu comme une forteresse; on y observe dans toute leur rigueur les détails du service des places. L'appartement du prince est un arsenal, sa bibliothèque ne se compose que d'ouvrages relatifs à l'armée, et les yeux fixés sur la grande nation militaire de l'Occident, il y cherche perpétuellement un sujet d'études minutieuses et de petites imitations. Pour orner ses jardins, il a fait élever par des prisonniers français un camp de Boulogne en miniature; les musiques de sa cavalerie ne jouent plus que des airs français, et c'est au son du _Chant du départ_ que ses houlans défilent la parade. Éloignant d'ailleurs les sympathies par son humeur fantasque, Constantin Pavlovitch est peu populaire dans l'armée, qui lui reproche d'être plus militaire que belliqueux, et d'autre part cette recrue, malgré son rang dans la famille impériale, ne semble guère propre à nous ramener la société polie de Pétersbourg.

Cette dernière, qui se compose exclusivement de la noblesse, fournit à Savary le sujet d'un tableau détaillé, très vivant, très mordant. Sa sévérité va-t-elle jusqu'à l'injustice? Nous serions tenté de le croire, si le témoignage d'hommes placés mieux encore que lui pour bien voir, mais appartenant à des milieux tout différents, s'inspirant de principes et de passions tout autres, ne concordait avec le sien; son rapport apparaît comme le développement impitoyable, peut-être exagéré, mais logique, de certaines observations consignées par le prince Adam Czartoryski dans ses Mémoires, par Joseph de Maistre dans sa correspondance[197]. Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté de reconnaître que Savary, en tenant sous sa plume ceux qui l'avaient tant de fois éconduit, s'est trop souvenu de ses propres mésaventures. Sans pénétrer à fond cette société inquiète et complexe, où luttaient tant d'aspirations diverses, où tant d'idées fermentaient sous les passions et les frivolités mondaines, il s'est attaché à en relever les travers saillants, ceux qui paraissaient à première vue et s'accusaient en relief; puis, les envisageant dans leurs rapports avec la politique, il les signale avec véhémence à l'attention de l'Empereur.

[Note 197: Voy. notamment, pour le premier, I, 366; pour le second, dans le volume de _Mémoires politiques et correspondance diplomatique_, les pages 99, 324-325.]

Dans la société russe telle qu'elle se composait alors, Savary distingue deux parts: l'une comprend quelques familles d'une situation établie, d'une honorabilité irréprochable, d'un lustre traditionnel; l'autre, plus nombreuse, plus remuante, se montre à notre émissaire comme une réunion de grands seigneurs ruinés, avides de luxe et pauvres d'argent, chez lesquels le sens moral n'a pas toujours résisté aux embarras pécuniaires et à la pratique dégradante des expédients.

Cette pénurie s'expliquait historiquement. Catherine II, par calcul, Paul, par caprice, avaient laissé s'établir une pratique détestable, en vertu de laquelle le prince ne récompensait pas seulement les services de la noblesse, mais les payait au sens strict du mot; il les payait en argent, en domaines, en hommes. Sous Catherine, après chaque expédition heureuse contre la Turquie, le partage des terres conquises s'opérait entre les généraux et les officiers; la Russie faisait la guerre pour le butin autant que pour la gloire; «nous sommes restés un peu Asiatiques à cet égard», disait ingénument un ministre. Quand les dépouilles des vaincus ne suffisaient plus, Catherine employait les domaines de la couronne à gorger de richesses ceux qui la servaient bien; sa facilité de main, sa générosité dissipatrice, étaient demeurées proverbiales. Paul, désordonné et excessif en tout, outra encore ce système; il donnait «trois mille paysans comme il eût fait d'une bague[198]». Encouragés par ces libéralités sans mesure, voyant dans le trésor impérial une inépuisable réserve, la noblesse russe avait donné carrière à ses instincts de dépense et d'ostentation. Une fureur de jouir et de paraître, une fièvre de plaisirs s'était emparée d'elle, et la plus jeune capitale de l'Europe en était devenue la plus fastueuse. À la fin du dix-huitième siècle, aux heures sombres où la tourmente révolutionnaire passait sur l'Europe, Pétersbourg demeurait le point lumineux où s'était réfugié tout le brillant de l'ancienne société, où la vie demeurait facile et insouciante du lendemain, l'hospitalité somptueuse, où l'on faisait assaut de prodigalités grandioses.

[Note 198: Rapport de Savary du 4 novembre.]

Tout à coup, au milieu de ce tourbillon où la société russe se laissait emporter, la source des profits s'était tarie. Appelé au trône, Alexandre y avait apporté des intentions réformatrices, le désir honnête de restaurer les finances de l'État et aussi de mettre fin à un usage avilissant; il avait suspendu toutes gratifications sur le trésor impérial, et aux demandes de secours répondait en conseillant l'économie. Mais l'impulsion était donnée, et les moeurs furent plus fortes que la volonté du monarque. La noblesse ne sut pas modérer son train, continua de vivre grandement, portes ouvertes, dans ses palais parés de tous les raffinements du luxe, au milieu d'un peuple de clients et de parasites, et bientôt, la munificence impériale ne réparant plus les brèches qui se creusaient sans cesse aux fortunes, une gêne universelle se glissa sous ces apparences dorées. En 1807, Pétersbourg, la capitale aux dehors splendides, était une ville de débiteurs, et Savary cite à cet égard des détails caractéristiques. «J'en connais plusieurs, dit-il en parlant des Russes, titrés, couverts de diamants les jours de représentation et occupant des charges éminentes dans l'État, auxquels il arrive fréquemment qu'un boulanger refuse au moment du dîner de fournir le pain nécessaire. On voit ici à cet égard des choses qu'on ne voit nulle autre part, des hommes qui ont des millions de dettes et qui n'ont d'autre ressource que de s'en mettre à la mode, que de s'en flatter et d'en tirer vanité.--Une femme titrée de Saint-Pétersbourg raconte comme une chose à laquelle elle met peu d'importance, qu'elle a cent cinquante mille roubles de dettes, et quand on l'invite à un bal paré et qu'elle n'a pu s'y rendre, il est ordinaire de l'entendre s'excuser en disant que le préteur n'a pas voulu lui confier ses diamants pour la nuit. Ce qu'il y a de plus singulier, c'est que tout cela ne fait aucun tort à ces femmes dans le monde, toutes étant à peu près dans le même cas.»

Dans ce désordre des fortunes réside en partie le péril pour le système nouveau et pour Alexandre. Si la faction anglaise a pu facilement ameuter l'opinion contre le signataire des traités de Tilsit, c'est qu'elle s'adressait à des mécontents d'ancienne date. Parmi eux, plusieurs ont épuisé leurs dernières ressources; l'horreur de leur situation les rend prêts à tout, et une révolution qui leur rouvrirait auprès d'un monarque nouveau le chemin des honneurs profitables, leur apparaît comme le moyen de salut. Qu'un chef audacieux se présente pour les mener à l'assaut du pouvoir, il trouvera en eux des soldats tout préparés, et Savary, qui sait ses auteurs, reconnaît ces ennemis intéressés du souverain dans les vers célèbres:

/* Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes Que pressent de ses lois les ordres légitimes, Et qui, désespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister. */

Mais le remède ne saurait-il se trouver dans le mal? Par ses faiblesses, qui la rendent dangereuse, l'aristocratie russe offre sur elle une prise facile. Si elles disposent certains de ses membres aux entreprises désespérées, elles la laissent aussi sans défense contre les appels du plaisir, l'éblouissement des fêtes données à propos et le prestige des grandes situations mondaines. À l'aide de tels moyens, ne peut-on la séduire et la fasciner? Qu'un ambassadeur de France s'établisse avec fracas à Pétersbourg, qu'il mène grand train et fasse étalage d'opulence, qu'il ouvre toutes grandes les portes de son hôtel, que ses fêtes soient de celles dont on parle et auxquelles il faut avoir assisté, les convictions politiques ne tiendront pas devant l'attrait du plaisir, et l'on verra les seigneurs russes se presser dans les salons de notre envoyé; celui-ci pourra gagner les uns et les plier à son ascendant, pénétrer les autres, surveiller à la fois et gouverner la société.

Ce système a été employé par plusieurs puissances tour à tour et avec succès; il est de tradition dans le pays, et c'est l'Angleterre qui le met aujourd'hui en pratique. Elle a si bien compris la nécessité de tenir à Pétersbourg maison ouverte qu'elle y a dédoublé son ambassade: un ministre de second rang, sir Stuart, fait les affaires; l'ambassadeur en titre, lord Gower, a surtout pour fonction de représenter. «Un grand indolent qui n'aime pas son métier», dit de lui l'empereur Alexandre; mais ce membre hautain de l'aristocratie britannique, d'une nonchalance superbe, possède les plus beaux chevaux de Pétersbourg, les plus luxueux équipages, la meilleure table, un train supérieur à celui de certains souverains d'Allemagne, et la noblesse, subjuguée par ses manières, éblouie de son faste, attirée par ses réceptions, vient docilement recevoir de sa bouche les leçons de l'Angleterre. Quand l'empereur Alexandre, se conformant aux stipulations de Tilsit, rompra avec Londres, le départ de la mission britannique opérera une révolution dans les habitudes de la société et la laissera déconcertée; c'est ce moment de désarroi qu'il faudra saisir pour l'attirer à nous, en prenant la direction de ses plaisirs et en lui offrant aussitôt un nouveau point de ralliement. Il est donc indispensable qu'à cette époque la France ait à Pétersbourg un représentant définitif, puissamment établi dans sa charge; que cet envoyé ne soit pas seulement un agent consciencieux et habile, mais un homme de grande allure, d'un nom ancien, s'il se peut, et retentissant, d'une situation personnelle hors de pair; qu'il soit surtout un maître de maison incomparable et ne craigne point de rival dans l'art de faire magnifiquement figure. S'il est pourvu de toutes ces qualités, notre représentant parviendra peut-être à recueillir en partie l'héritage politique de nos rivaux, en succédant à leur ambassadeur dans sa royauté mondaine. Non qu'il y ait lieu d'espérer un triomphe absolu; un parti d'opposition subsistera toujours, bien prononcé, irréductible, mais la masse indécise et flottante, celle qui suit l'impulsion et se laisse entraîner où l'on dîne et où l'on danse, viendra chercher le mot d'ordre au palais de France après l'avoir pris longtemps à celui d'Angleterre.

Il y aurait un autre moyen de substituer notre influence à celle de notre ennemie: ce serait d'introduire en Russie un commerce français. Savary a pu se rendre compte à quel point les relations d'intérêt et de négoce établies entre la Grande-Bretagne et la Russie contribuaient à l'intimité politique des deux États, et il fournit à ce sujet des détails curieux. Il a vu le commerce avec l'Angleterre entré de plus en plus dans les moeurs de la Russie; c'est lui qui peuple la Néva de voiles et de chalands, qui répand l'activité dans ses ports et anime ses quais; sur douze cents bâtiments que l'on voit entrer par an dans le grand fleuve, plus de six cents portent pavillon britannique. À Pétersbourg, le corps des marchands tout entier doit son aisance aux transactions avec l'Angleterre; une grande partie d'entre eux est de nationalité ou d'origine britannique; pour les autres, qu'ils soient Allemands ou Russes, l'intérêt leur a fait une seconde patrie et les a naturalisés Anglais. Les nobles eux-mêmes sont tributaires de la Grande-Bretagne; c'est elle qui, achetant le bois de leurs vastes domaines, leur sert la partie la plus régulière de leurs revenus; de plus, elle les a accoutumés à voir en elle le pourvoyeur attitré, traditionnel, indispensable, de toute une partie des objets nécessaires à leur vie. Les produits de son industrie sont partout en Russie; ils affluent chaque printemps par cargaisons immenses, et pour ceux qu'écartent des droits rigoureux ou prohibitifs, l'Angleterre les confectionne sur place par la main d'ouvriers à elle, émigrés volontaires, et fabrique en Russie des produits anglais. Elle fournit aux nobles le drap de leurs vêtements, le mobilier de leurs maisons, la vaisselle qui décore leurs tables, jusqu'au papier, aux plumes et à l'encre dont ils se servent, et se rendant maîtresse de leurs goûts, de leurs habitudes, de leurs commodités, a su tisser des liens ténus, mais innombrables et résistants, qui enlacent la Russie et la tiennent prisonnière. Cependant, après que la rupture politique aura momentanément suspendu ses envois, sera-t-il impossible à la France de remplacer ses produits par les nôtres et de succéder à son monopole? Savary ne le pense pas et conseille d'entreprendre cette oeuvre, mais il ne se dissimule guère que les moyens à employer, envoi d'articles choisis, création d'une factorerie française, établissement de maisons recommandables, ne sauraient opérer que graduellement et à la longue. La conquête économique d'un empire doit être l'ouvrage du temps, et un marché ne s'enlève pas comme une place de guerre. La France ne peut donc espérer de combler immédiatement le vide immense que l'interruption du négoce avec l'Angleterre va produire en Russie, et d'éviter à ce pays une période de souffrances. Cette crise marquera pour l'alliance l'épreuve aiguë; c'est alors que se produira contre nous la révolte des intérêts, le choc furieux des mécontentements; c'est à ce moment que l'énergie deviendra particulièrement nécessaire à l'empereur Alexandre et qu'il sera à propos de la lui insuffler. Seul, l'empereur Napoléon, par ses communications directes avec ce prince et l'ascendant qu'il exercera sur lui, pourra le raidir contre des obsessions de toute sorte, l'amener aux rigueurs nécessaires, briser ainsi indirectement l'opposition du commerce, chasser l'intrigue de la cour et faire triompher définitivement la France en Russie. Un recours à l'Empereur, un appel à sa toute-puissance, l'espoir dans un miracle de son génie, telle est la conclusion à laquelle aboutit Savary dans cette matière comme en d'autres, et rien ne laisse mieux voir combien était limitée sa confiance en tous moyens humains et rationnels.