Napoleon Et Alexandre Ier 1 3 L Alliance Russe Sous Le Premier
Chapter 1
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NAPOLÉON ET ALEXANDRE Ier
TOME PREMIER
L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et à l'étranger.
Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en décembre 1890.
PARIS
LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10
1893
AVANT-PROPOS
Pendant toute la durée de son règne, Napoléon poursuivit au dehors un but invariable: assurer par une paix sérieuse avec l'Angleterre la fixité de son oeuvre, la grandeur française et le repos du monde. Pour atteindre ce but, le principal moyen de politique qu'il employa, à l'époque décisive de sa carrière, fut une alliance avec Alexandre Ier, empereur de Russie. Si l'accord essayé à Tilsit se fût consolidé et perpétué, il est probable que l'Angleterre eût succombé, que la France et l'Europe se fussent assises dans une forme nouvelle; la rupture avec la Russie ranima la coalition expirante, entraîna Napoléon à de mortelles entreprises et le perdit. Comment se forma l'alliance? quelles en furent les vicissitudes? comment vint-elle à s'altérer et à se dissoudre? pouvait-elle durer? Ces questions dominent l'histoire européenne de 1807 à 1812, entre Tilsit et Moscou: leur étude forme l'objet de notre ouvrage.
L'alliance russe n'était pas une tradition de notre politique. Au dix-huitième siècle, certains monarques, certains hommes d'État en avaient eu le désir et comme le pressentiment; parfois l'entente avait paru s'opérer; mais, si la nature avait situé les deux États pour être alliés, la politique avait accumulé entre eux des intérêts discordants. Les contrées du Levant, objet des convoitises moscovites, étaient le marché privilégié de la France, et notre gouvernement se faisait un devoir d'en écarter tout compétiteur. L'introduction de la Russie sur la scène européenne dérangeait aussi le système politique du Nord et de l'Orient, tel que l'avait composé la prudence de nos rois et de nos ministres. Pour prendre à revers la maison d'Autriche, ils avaient cherché jadis des auxiliaires à Stockholm, à Varsovie, à Constantinople; la Russie, en poussant ses progrès aux dépens de la Suède, de la Pologne et de la Turquie, combattait nos alliés, et le cabinet de Versailles, sans les soutenir avec efficacité, ne sut point les sacrifier à une puissance qui eût pu nous en tenir lieu. De son côté, pour apprendre la politique, l'administration, la guerre, le gouvernement des Tsars s'était mis à l'école de l'Allemagne: subissant l'influence des instructeurs qu'il s'était choisis, il prenait son point d'appui tour à tour à Berlin et à Vienne; si la Russie policée se sentait portée vers nous par d'instinctives affinités, elle imitait nos moeurs, s'imprégnait de nos idées, aimait notre esprit sans rompre avec nos adversaires, et elle savait distinguer soigneusement ses sympathies de ses alliances.
Après 1789, Catherine II se fit l'un des moteurs de la coalition: son but était moins d'étouffer le mouvement révolutionnaire que de détourner l'attention de la Prusse et de l'Autriche; en occupant contre nous les puissances germaniques, elle s'assurait la main libre en Pologne, en Orient, et se donnait le loisir d'y achever son oeuvre. Moins politique et plus ardent, son fils Paul jeta la Russie au plus fort de la mêlée; elle en sortit fatiguée de ses alliés et pleine d'admiration pour l'adversaire. Paul Ier se réconcilia avec la République par goût pour Bonaparte, et ce fougueux rapprochement marque la première de ces unions personnelles où les chefs des deux peuples crurent se comprendre et s'aimer, sans que les gouvernements sussent nettement déterminer les rapports respectifs. Après la mort de Paul, Alexandre Ier recommença la guerre au nom des principes; fils d'empereur légitime et élève de La Harpe, il haïssait dans Napoléon à la fois l'usurpateur et le despote, et, combattant la Révolution disciplinée par un homme, pensait servir en même temps la cause des rois et celle de la liberté.
En France, les partisans de l'alliance russe restaient rares et isolés. Leur voix s'opposait timidement aux deux doctrines nettement affirmées, soutenues avec vivacité, qui se partageaient l'opinion et le gouvernement. Une école fort accréditée vantait l'alliance prussienne; elle s'attachait à cette monarchie de Brandebourg qui avait su, sous Frédéric II, se servir des idées en vogue, se parer d'irréligion, flatter Voltaire et se concilier ce grand maître de l'opinion; elle montrait notre auxiliaire naturelle dans la puissance qui fomentait contre nous la haine de l'Allemagne et qui jadis, sous Louis XIV, avait donné le signal de la première coalition ourdie contre la France. D'autre part, l'alliance autrichienne avait formé, de 1756 à 1789, la doctrine officielle et la tradition du cabinet. Après s'être attardé à lutter contre la maison d'Autriche, à l'heure même où ce système séculaire avait perdu sa raison d'être, le gouvernement des Bourbons avait su à la fin s'en dégager. Sagement novateur, il avait compris que la France et l'Autriche, parvenues à leur développement normal et à leur pleine maturité, pouvaient s'associer utilement pour se modérer l'une l'autre, faire prévaloir une politique conservatrice et assurer la stabilité européenne. Ce principe, il est vrai, fut faussé dans l'application, compromis par des défaillances, discrédité par des revers; néanmoins, l'ancienne monarchie avait su, avant de périr, orienter notre politique dans une voie prudente, et nous avait laissé ce bienfait pour adieu. Après sa chute, lorsque l'ordre nouveau parut se fonder sous la main d'un grand homme, Talleyrand se fit auprès de Napoléon le défenseur des anciens principes, de l'alliance autrichienne, et essaya, par-dessus la Révolution, de renouer la chaîne brisée des traditions. Sa pensée nous paraît avoir été juste et sagace, mais son erreur fut de croire que Napoléon pouvait se l'approprier, choisir ses alliances, s'arrêter dès à présent à un système, et de vouloir soumettre à des règles permanentes une politique dont le caractère et la fatalité étaient de n'en accepter aucune.
Napoléon avait tout conquis, sauf la paix. Derrière chaque ennemi vaincu, il retrouvait l'Angleterre en armes, préparant contre lui de nouvelles coalitions. Pour arracher la paix à l'Angleterre et la donner au monde, il sentait le besoin de gagner une amie sûre qui lui assurerait l'obéissance du continent, tandis qu'il appliquerait tous ses moyens à la lutte sur les mers. Cette alliance indispensable, il la recherchait, la demandait de toutes parts, et partout ne rencontrait que déloyauté. Le combat de l'Europe contre la France restait un duel sans merci, une guerre de castes, en attendant qu'elle devînt la révolte des peuples contre l'omnipotence d'un maître. La Prusse flattait Napoléon et le trahissait tour à tour. Avec Vienne, le rapprochement semblait plus impossible encore. A plusieurs reprises, imposant silence à ses préventions personnelles, l'Empereur s'était adressé à l'Autriche et n'avait essuyé que des refus. Fière d'un long passé de gloire et de hauteur, cette cour aristocratique par excellence se dérobait à toute transaction définitive avec l'empereur révolutionnaire: elle cédait à ses armes sans cesser de le haïr, et plus tard, en essayant avec l'Autriche d'un rapprochement intime, en épousant l'une de ses princesses, Napoléon ne se rallia qu'en apparence ce faubourg Saint-Germain de l'Europe. D'ailleurs, avec quelque puissance que ce fût, la difficulté de s'unir était d'autant plus grande que l'Empereur, ayant eu à les combattre toutes et à les vaincre, devait chercher son alliée parmi ses ennemies de la veille et ne pouvait s'attacher l'une d'elles qu'après l'avoir tout d'abord frappée et meurtrie.
Avec la Russie, par un phénomène qui s'est reproduit plusieurs fois, ce fut l'acharnement de la lutte qui prépara la réconciliation. Les deux nations ne se connaissaient plus; se retrouvant sur vingt champs de bataille, elles apprirent à s'estimer en se battant corps à corps. Eylau prépara le rapprochement, Friedland le détermina, et Napoléon, dans cette journée, conquit l'alliance russe à la pointe de l'épée.
Pour arrêter sa marche triomphante, Alexandre vint à lui, et les souverains conférèrent à Tilsit. Ces deux hommes, que rapprochait le hasard des événements, l'un supérieur, l'autre remarquable, offraient un parfait contraste, et c'est le grand intérêt de leurs rapports que de voir, dans le contact intime qui s'établit entre eux, dans l'action toute personnelle qu'ils cherchent à exercer l'un sur l'autre, les deux caractères se révéler tout entiers, avec leurs particularités extraordinaires et leurs dissemblances profondes. À Tilsit, il semble que le génie de deux races se rencontre et s'oppose. Napoléon personnifie le génie latin dans sa plus forte expression, dans sa rayonnante clarté, dans son alerte vigueur, dans son goût pour les conceptions harmoniques et précises, et chez lui, l'imagination, quelque exubérante qu'elle soit, se subordonne toujours aux règles de la logique. Alexandre tient des races du Nord le goût des aspirations hautes, indéterminées et brumeuses, développé en lui par une éducation toute spéculative. Attrayant, mystérieux et décevant, il découvre de généreuses intentions et trop souvent l'impuissance d'agir, s'égare dans l'irréel, passe sa vie à changer d'idéal, combattu entre des sentiments divers qui tiennent ses décisions en suspens, nuisent à la netteté, à la franchise de son caractère, et laissent toujours au travail de sa pensée quelque chose de flottant et d'inachevé. Napoléon, c'est l'action; Alexandre, c'est le rêve.
À Tilsit, Napoléon se donne immédiatement un but déterminé et pratique: comme les hommes sont surtout pour lui des moyens, s'il s'attache à Alexandre, c'est dans l'espoir de le dominer et de l'employer. À ce moment, l'âme désemparée d'Alexandre s'offre sans difficulté à cette prise. Éperdu et consterné, le Tsar ne demandait que la paix: il s'étonne de trouver un vainqueur qui le console de sa défaite et lui fait espérer d'une alliance tous les avantages qu'il eût retirés d'une victoire; il cède alors à la fortune, à l'ascendant de l'Empereur, embrasse sa cause avec la sincérité relative et passagère dont il est susceptible, et se flatte un instant que Napoléon, l'entraînant dans une voie semée d'enchantements, va l'associer aux prodiges d'une destinée surhumaine.
Cette alliance venait trop tard pour qu'elle pût porter tous ses fruits et remplir l'attente d'Alexandre. Dans la campagne que Friedland avait terminée, en face de cette valeur russe qui trouvait dans le climat et la nature de précieux auxiliaires, qui se retrempait en touchant le sol de la patrie, Napoléon avait dû faire appel à tous les moyens de guerre et de diversion. Pour vaincre la Russie, il l'avait entourée d'ennemis, avait relevé sur ses frontières ceux qu'elle croyait avoir définitivement abattus: il avait tiré la Pologne du tombeau et réveillé la Turquie d'une longue léthargie. Après avoir évoqué ces forces, il ne crut pouvoir les rejeter au néant: à Tilsit, il conserva une Pologne sous le nom de grand-duché de Varsovie; s'il tenta les convoitises orientales d'Alexandre, il ne leur sacrifia point tout à fait la Turquie, laissa aux deux peuples qui s'étaient fiés en lui l'espoir de sa protection: c'était se replacer vis-à-vis de la Russie dans la situation où s'étaient mis parfois Louis XV et Louis XVI, amis de cette puissance, soutiens de ses adversaires.
Chez Napoléon, à défaut d'embarrassantes traditions, des motifs divers expliquent cette conduite. Avant d'avoir obtenu la paix générale, il jugeait dangereux de se dessaisir d'aucun de ses avantages. Une Pologne en armes lui restait utile pour brider la Prusse et surveiller l'Autriche. D'autre part, permettre dès à présent aux Russes d'étendre leurs frontières aux dépens de la Turquie, c'était jeter cet empire dans les bras de l'Angleterre, rouvrir l'Orient à l'influence, aux intrigues, aux armes de nos ennemis. Puis, la Russie nous serait-elle longtemps fidèle? La subite inclination d'Alexandre était-elle autre chose qu'un engouement éphémère? Autour du Tsar tout restait ennemi: le commerce regrettait les produits anglais; la société, cette grande puissance d'alors, se montrait irréconciliable: elle menait contre nous la guerre des salons, plus dangereuse parfois que celle des champs de bataille, continuait d'intriguer avec toutes les aristocraties d'Europe, agissait sur le monarque, le menaçait dans son pouvoir et dans sa vie, et Napoléon, se rappelant la subite disparition de Paul Ier, les revirements successifs d'Alexandre, hésitait à s'engager à fond avec un gouvernement mobile, sans lendemain, qui pouvait à toute heure lui échapper. Il conservait enfin contre la Russie certaines défiances de principe. Avec quelque inquiétude, il considérait cette masse obscure et redoutable, portant en elle l'inconnu, ce peuple qui «grossissait d'un demi-million d'âmes par année[1]», ce flot d'hommes montant à l'horizon; il se demandait si la Russie, rompant ses digues, ne viendrait pas quelque jour submerger l'Europe, et lors même qu'il jugeait nécessaire d'employer cette force, il pensait à la contenir. Il avait donc conçu l'espoir de faire alliance avec Alexandre Ier plus qu'avec l'empire de Russie, et, isolant le monarque de sa cour et de sa nation, l'éblouissant, le subjuguant, lui offrant des satisfactions d'amour-propre et de sentiment, de l'avoir tout à lui sans abandonner à l'État moscovite des avantages irrévocables: laissant beaucoup espérer à la Russie, il s'était réservé de ne céder à ses exigences que le moins et le plus tard qu'il pourrait.
[Note 1: Paroles de Napoléon, d'après des documents inédits.]
Peu à peu, il est vrai, la force des circonstances l'obligea de livrer à ses alliés plus que n'avaient conquis Pierre le Grand et Catherine: au Nord, une province qui complétait l'empire et couvrait sa capitale; en Orient, des avantages assez considérables pour que la Russie, si elle les eût conservés, eût pu résoudre à son profit le problème qu'elle n'a fait que perpétuellement agiter; mais Alexandre, promptement revenu de son enthousiasme, ressaisi par des doutes, servi par une ombrageuse finesse, avait percé le jeu dilatoire de l'Empereur, et nos concessions, magnifiques, mais tardives, ne suffisaient plus à fixer la confiance et à cimenter l'union.
En même temps, la puissance impériale débordait sur le monde, redoublant l'inquiétude de tous les États. Ce serait, il est vrai, mal connaître Napoléon que de voir dans ce progrès à outrance simple fureur de prendre, délire d'une ambition folle de conquêtes. Certes, les projets de Napoléon furent aussi démesurés que grandioses. Il prétendit à la fois ressusciter le passé et devancer l'avenir.--Devenu César, il rêva d'être Charlemagne; il voulut ramener transitoirement à l'unité romaine les États épars de l'Occident, et en même temps, se saisissant des peuples, les arrachant à leurs souvenirs, à leurs traditions, les soumettant à une autorité régénératrice, mais imposée, les précipiter violemment dans la voie de leurs destinées futures. Mais ces conceptions ne naissaient pas en lui spontanément; elles n'y apparaissent, pour ainsi dire, qu'à l'état d'idées réflexes, suscitées par les nécessités de sa lutte contre l'Angleterre. Pour réduire cette insaisissable ennemie, il doit chercher de tous côtés des moyens de guerre indirecte, prendre des sûretés et des gages, s'emparer de toutes les positions d'où il pourra inquiéter, menacer, léser l'Angleterre; il doit opposer partout la terre à l'Océan, et si cette obligation constante ne justifie point ses fautes, les écarts prodigieux de sa politique et de son ambition, elle les explique et en donne la raison première. Le but qui s'impose à lui, Napoléon le poursuit par des procédés conformes à son génie, tour à tour impétueux et subtil. Il introduit de force ou insinue son autorité chez tous les États qui l'environnent: débiles et vieillis, ces États tombent en poussière dès que sa main les touche; son imagination créatrice lui inspire alors d'élever sur ces ruines un ordre plus régulier, de tirer des avantages permanents de nécessités temporaires; voyant l'Europe crouler à son contact, il n'échappe pas à la tentation de la reconstruire sur un plan nouveau. C'est ainsi qu'allongeant sa domination sur les côtes de la mer du Nord et de celle du Midi, pour en interdire l'approche au commerce insulaire, il se laisse aller à réorganiser l'Allemagne et l'Italie. S'il touche à l'Espagne, pour son malheur et le nôtre, c'est qu'il voit en elle une arme contre l'Angleterre. Dans les ports de la péninsule dorment les restes d'une force navale imposante. Pour lutter contre l'éternelle rivale, l'ancienne monarchie se cherchait en Espagne des flottes auxiliaires, des moyens de guerre maritime qui suppléaient à l'insuffisance des nôtres, et elle s'était fait de ce royaume un arsenal de rechange. À son tour, Napoléon veut utiliser l'Espagne: il l'enlace, la domine; puis, frappé de la faiblesse et des hontes de son gouvernement, il conçoit peu à peu l'inique et funeste projet de la ravir à sa dynastie et d'établir les Bonapartes partout où ont régné les Bourbons. Enfin, aspirant à se frayer au travers de la Turquie une route vers ces régions de l'Inde où l'Angleterre est allée au loin placer son trésor et a cru le rendre inaccessible, il médite, chemin faisant, de réédifier l'Orient et de soumettre à nos lois la Méditerranée tout entière.
Cependant, avant d'entamer ou de préparer chacune de ces entreprises, il se retourne vers l'Angleterre, propose la paix, s'offre à transiger. L'Angleterre lui répond en poussant contre lui une nouvelle masse d'ennemis. Il triomphe encore; sorti de cette épreuve où il a dû remettre au jeu tous les résultats acquis, peut-il s'arrêter et cesser de vaincre? À l'ennemi abattu, notre rivale en substitue un autre, renouvelle sans cesse nos adversaires et éternise la querelle. Un général ne s'arrête point dans le fort du combat, à l'heure où les troupes sont mêlées, où les manoeuvres se croisent, où le terrain reste disputé dans toutes ses parties, et le règne de Napoléon n'est qu'une bataille de douze ans, livrée aux Anglais à travers le monde. Chacune de ses campagnes n'est pas une action distincte et séparée, après laquelle il eût pu poser les bornes de sa domination et fermer l'ère sanglante: ce sont les parties indissolublement unies d'un seul tout, d'une guerre unique, où notre nation finit par tomber aux pieds de l'Europe après l'avoir pénétrée et transformée, où la France a succombé, où l'idée française a vaincu.
Seulement, s'il est du devoir impérieux de l'histoire de n'apprécier que dans leur ensemble cette crise de l'humanité et l'oeuvre de l'homme qui y joua le principal rôle, de rendre à l'une et à l'autre leur véritable caractère, cette vue supérieure des choses échappait nécessairement aux princes contemporains. À mesure que la France, démesurément accrue, pesait davantage sur l'Europe, chacun d'eux se sentait plus menacé dans son indépendance, dans sa sécurité, et ceux mêmes qu'un penchant fugitif ou une association momentanée d'intérêts avait rapprochés de Napoléon revenaient vite à préparer contre lui la résistance et la révolte. Avec la Russie, néanmoins, l'alliance se fût prolongée peut-être, si les craintes vagues de cette puissance, moins directement opprimée que les autres, ne se fussent concentrées sur un objet précis, s'il n'y eût eu, dans le contact qui s'établissait entre les deux empires à travers l'Allemagne envahie, un point sensible et douloureux. Ce fut le grand-duché de Varsovie. La campagne de 1809 contre l'Autriche eut pour conséquence l'extension du duché, et ce progrès, faisant craindre à la Russie une complète restauration de la Pologne, la souleva contre un péril moins réel qu'imaginaire.
Cette guerre de 1809, fatale à l'alliance, peut-être Alexandre eût-il pu la prévenir; s'il eût, ainsi que Napoléon l'en conjurait à Erfurt, tenu à l'Autriche un langage sévère, peut-être eût-il arrêté cette puissance prête à pousser contre nous ses armées reconstituées. Plus tard, lorsque la cour de Vienne se fut dévoilée et que les hostilités eurent éclaté, en remplissant son devoir d'allié, en s'associant franchement à la lutte, le Tsar eût pu en modifier les résultats, réserver ses intérêts, intervenir aux négociations de paix avec l'autorité de services rendus à la cause commune. Sa conduite fut faible et sans loyauté. Il n'osa refuser son concours à Napoléon et ne le lui prêta qu'en apparence, rassura sous main l'Autriche en faisant mine de la combattre, retint l'élan de ses armées, et laissa les Polonais paraître seuls à nos côtés sur le champ de bataille déserté par les Russes. Puis, lorsque les soldats de Poniatovski eurent forcé par leurs services la reconnaissance de Napoléon et reçu le prix de leur valeur, il ne sut que se plaindre au lieu de s'expliquer.