Nanon La bibliothèque précieuse

Chapter 9

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«Monsieur le marquis, disait-il, se fait de grandes illusions sur la situation présente. Il croit d'abord que je continue à toucher des revenus de sa terre, ce qui n'est point, puisqu'elle est sous le séquestre; ou que j'ai fait des économies importantes sur les années précédentes, ce qui est encore moins vrai, vu le refus de payement de ses fermiers et l'anarchie où se sont jetés les paysans. Je n'habite plus Franqueville, où le péril était devenu extrême pour ceux qui ont eu le malheur d'être attachés aux nobles. Je me suis modestement retiré à Limoges et je ne pourrais pas décider la nourrice de mademoiselle Louise à quitter Franqueville pour se rendre dans les provinces de l'Ouest, qui sont en pleine insurrection. Puisque vous avez gardé Dumont auprès de vous, c'est à vous qu'il appartient de conduire votre soeur à madame de Montifault. Pour cet effet, je mets à votre disposition la somme de deux cents livres que je prends sur mon propre avoir, et, quand vous serez de retour de ce premier voyage, je vous trouverai, par mode d'emprunt, les fonds nécessaires pour sortir de France; faites-moi savoir, par prompte réponse, que vous êtes décidé pour l'émigration et si je dois m'occuper de ce qu'il faut pour votre équipement. Mais la difficulté de trouver de l'argent est si grande, que je ne vous engage pas à compter sur les cent louis que M. le marquis réclame pour vous. Je ne les ai point, et je n'ai pas le crédit qu'il faudrait pour vous les procurer. Votre maison en a encore moins que moi, à l'heure qu'il est, et, si quelque usurier se risque sur votre signature et sur la lettre de votre père que je garde en nantissement, vous aurez à payer de très gros intérêts, sans parler du secret à garder qui coûtera très cher. Mon devoir est de vous dire ces choses, qui probablement ne vous arrêteront pas, puisque, dans le cas où vous resteriez en France, votre famille vous abandonnerait entièrement.»

-- Quelle m'abandonne donc! s'écria Émilien avec résolution; ce ne sera pas le commencement de sa désaffection et de son dédain pour moi! Si mon père m'eût écrit lui-même, s'il eût réclamé mon obéissance avec quelque peu de tendresse, j'aurais tout sacrifié, non pas ma conscience, mais mon honneur et ma vie; car j'y ai souvent pensé, et j'étais résolu, le cas échéant, à courir me jeter sur les baïonnettes françaises à la première affaire, les bras et les yeux levés vers le ciel témoin de mon innocence. Mais les choses se passent autrement. Mon père me traite comme un soldat qu'il achèterait pour sa cause: un cheval, un laquais, une bonne valise et cent louis en poche, me voilà engagé au service de la Prusse ou de l'Autriche. Sinon, mourez de faim, c'est comme il vous plaira, je ne vous connais plus! Eh bien, il me plaît de choisir le travail des bras et la fidélité à mon pays, car, moi, je ne vous ai jamais connu, et je ne suis le fils de personne, quand il s'agit de trahir la France. Voilà le lien rompu! Nanette, tu entends! -- et, en parlant ainsi, il déchirait la lettre de l'intendant en mille pièces, -- et tu vois? je ne suis plus un noble, je suis un paysan, un Français!

Il se jeta sur une chaise pleurant de grosses larmes. J'étais toute bouleversée de le voir comme cela. Il n'avait jamais pleuré devant personne, peut-être n'avait-il jamais pleuré du tout. Je me pris à pleurer aussi et à l'embrasser, ce qui ne m'était jamais venu à l'idée. Il me rendit mes caresses et me serra contre son coeur, pleurant toujours, et nous ne songions pas à nous étonner de nous tant aimer l'un l'autre. Cela nous semblait si naturel d'avoir du chagrin ensemble, après avoir été ensemble si heureux et si insouciants!

Il fallait pourtant songer à Louisette et se demander si on la conduirait à Nantes. Nantes, ah! si nous eussions pu lire dans l'avenir prochain ce qui devait s'y passer, comme nous nous serions réjouis de la tenir là près de nous! Peut-être qu'en apprenant l'insurrection de la Vendée, nous eûmes quelque pressentiment et que le ciel nous avertit. Mais le parti d'Émilien était pris en même temps que celui qui le concernait.

Ma soeur ne me quittera pas dans des temps pareils, s'écria-t-il. Si cette madame de Montifault, que je ne connais point, veut lui servir de mère, nous verrons cela plus tard. Je ne veux pas exposer la pauvre Louise à quelque nouvelle tyrannie. Je la confierais plutôt à la mère de M. Costejoux, qui est bonne et douce. Mais nous avons le temps d'aviser. On ne persécute pas les enfants, on ne les persécutera pas, c'est impossible! Louise est bien ici, ne lui dis rien de cette lettre. Elle n'a pas de parti à prendre, elle ne dépend que de moi, et je refuse pour elle.

Il voulait répondre à M. Prémel.

-- Ne le faites pas, lui dit M. le prieur dès qu'il fut informé. Vous avez eu tort de déchirer sa lettre. C'était peut-être un piège que j'aurais déjoué; mais, piège ou non, cet homme enverrait votre réponse à votre père, et ce serait pour vous brouiller irrévocablement avec lui. Évitez cet éclat, n'acceptez rien et ne répondez rien: faites le mort, c'est toujours le plus sage!

Émilien, par dégoût plus que par prudence, suivit les conseils du prieur et ne répondit pas. M. Prémel crut peut-être que sa lettre avait été saisie et la peur qu'il en eut le fit tenir tranquille.

Nous voilà donc encore une fois sortis d'une crise, et ce qui se passait nous rendit l'espérance. Dumouriez était vainqueur à Valmy. Nos soldats avaient conquis Nice et la Savoie. On oubliait les malheurs passés; la Convention s'assemblait et les opinions douces paraissaient avoir repris le dessus.

-- Je vous le disais bien que tout s'arrangerait, reprenait M. le prieur, rendu à son optimisme quand le ciel paraissait s'éclaircir: la Commune est vaincue. L'anarchie des quarante jours est un accident. La Gironde est bien intentionnée, elle déposera peut-être le roi; mais, si on lui donne le palais du Luxembourg pour résidence, il y sera fort bien et s'y reposera de ses émotions. Il fera comme moi, qui n'ai jamais été si tranquille ici que depuis que je n'y suis plus rien.

Quel démenti à de telles illusions, quand, peu de mois plus tard, la Convention, en douze jours, jugea le roi et institua le tribunal révolutionnaire! Cette fois, la tristesse arriva jusque chez nous avec la grande misère. Les assignats étaient discrédités, l'argent ne se montrait plus, le commerce était mort, et on disait, des commissaires envoyés dans les provinces, des choses si terribles, que les paysans n'allaient plus à la ville, ne vendaient et n'achetaient plus rien. On vivait de petits échanges de denrées entre voisins, et, si on avait une pièce de six francs, on la cachait dans la terre. Les réquisitions nous prenaient notre bétail, on n'avait plus de bétail. M. le prieur étant très malade et manquant de bouillon, je fis tuer pour lui mon dernier agneau. Il y avait longtemps que Rosette était vendue pour acheter des jupes à Louise, qui n'avait plus rien, car il ne fallait plus l'habiller en demoiselle, et M. le prieur aussi était en carmagnole de paysan.

XI

Quant à Émilien, il n'avait jamais quitté le costume de campagne depuis qu'il avait dépouillé l'habit religieux.

Je faisais durer les nippes autant que possible. Je veillais avec la Mariotte pour rapiécer avec ce que nous avions. Bien souvent M. le prieur a eu des_ _coudes gros bleu sur une veste grise, et, comme Émilien et Pierre grandissaient encore, on leur mettait des rallonges de toute sorte. Notre cuisine serait devenue bien maigre sans le gibier qui n'appartenait plus à personne et que tout le monde détruisait. Pendant plus d'une année que dura cette misère, tout le monde changea de caractère en changeant d'habitudes. Nous avions beau être très allégés d'impôts, les charges que l'on mettait sur les riches retombaient sur nous. Personne ne faisait plus travailler, et la crainte de ce qui pouvait arriver faisait négliger même ces terres si convoitées dont on était devenu propriétaire. Alors, on se faisait braconnier, on maraudait sur les terres mises en séquestre. On vivait ouvertement de pillage et on devenait sauvage, craintif, méchant au besoin. Encore si les paysans avaient pu s'entendre entre eux et s'assister mutuellement comme au commencement de la révolution; mais le malheur rend égoïste et soupçonneux. On se querellait pour une rave, on se serait battu pour deux. Ah! que nous étions loin de la fête de la fédération! Les anciens l'avaient bien dit que c'était trop beau pour durer!

On avait été tant poussé et menacé par les gens des environs qui vivaient plus près des villes et qui en recevaient l'influence, qu'on nous avait forcés de remplacer à la municipalité, nos vieux amis par des jeunes gens plus hardis, mais moins honnêtes, et qui, sans rien comprendre aux querelles de Paris, disaient à tort et à travers de grands mots, ordonnaient des fêtes qu'on disait patriotiques et qui n'étaient plus que folles et incompréhensibles. Ils eurent bien du regret à laisser prendre les cloches et le peu d'argenterie restée à la chapelle du moutier, car, au fond, ils étaient les plus superstitieux de tous et craignaient de fâcher les saints et d'attirer la grêle; mais ils le firent par peur de la Montagne et de la Gironde, du comité de salut public, de la Convention et de la Commune, toutes choses qu'ils confondaient, n'en connaissant pas la différence. Je ne pouvais pas dire qu'on la connût beaucoup mieux au moutier. Les changements allaient si vite et les troubles de Paris étaient si compliqués!

Un moment vint pourtant où Émilien eut comme une vision soudaine de la vérité. Il venait de recevoir de Paris une lettre de M. Costejoux qui lui annonçait sa prochaine arrivée à Limoges, où il était nommé adjoint aux commissaires chargés de hâter la levée des troupes et de faire exécuter tous les ordres de la Convention.

-- Écoute, me dit Émilien, je ne sais plus que penser de Costejoux. Je le croyais girondin et je pense encore qu'il l'a été; mais il ne l'est plus, puisqu'il accepte des fonctions où il faut déployer beaucoup de rigueur. Il me dit qu'il n'aura pas le temps de venir au moutier et qu'il a besoin de me parler à la ville. J'irai certainement, mais auparavant, je ne veux pas te tromper, Nanette; je veux te dire ma résolution. On ne m'a pas pris pour la réquisition, mais je peux m'engager et je le veux; c'est un devoir bien clair, à présent que la moitié, sinon les deux tiers de la France sont en révolte contre le gouvernement révolutionnaire et que l'ennemi du dehors arrive de tous les côtés pour rétablir la monarchie. J'ai cru longtemps que nous pouvions avoir une république sage et fraternelle. Je ne sais pas ni nous l'aurions pu avec de meilleurs chefs et des adversaires moins acharnés; mais le temps marche vite et la ruine approche, à moins d'un grand effort de courage et de soumission. Pour cela, il faut violenter son propre coeur, ma pauvre Nanette, car toutes ces cruautés ordonnées par le Comité et sanctionnées par la Convention, cette abominable tyrannie des citoyens les uns sur les autres, ces injustices, ces méprises, ces dénonciations, ces exactions, ces massacres dont on entend parler: tout cela rend fou de colère et de désespoir; mais, si les conspirations royalistes et leur entente avec l'ennemi rendent ces infamies absolument nécessaires, de quel côté se ranger? Irai-je trouver ces étrangers qui, sous prétexte de faire cesser l'anarchie, veulent se partager la France? Ceux qui les y invitent ne sont-ils pas les plus lâches Français qui existent? Ceux qui punissent la trahison ne sont-ils pas la dernière espérance de la patrie, quand même ils abusent par goût ou par nécessité du droit de punir? Ah! tiens, je les déteste! Mais les autres, je les méprise, et je vois bien qu'il faut tout subir plutôt que d'attendre la dernière des hontes. Ces jacobins que le prieur croit impuissants, pour avoir fait le bien par le mal, ou, si tu veux, le mal pour le bien, je les regarde comme des héros qui, à force de lutter, sont devenus fous. Ils sont cruels sans en avoir conscience et ils emploient un ramassis de bêtes féroces qui renchérissent sur leur dureté pour le plaisir de faire le mal, ou pour la sottise d'être quelque chose, pour l'ivresse de commander. Souffrons-les, puisque nous en sommes venus à ce point qu'en les renversant nous en aurions de pires et que nous ne serions même plus Français. Soyons Français à tout prix, tout est là! Tu vois bien qu'il faut que je me rende utile. Il faut que je dise à Costejoux: «Vous m'avez logé et nourri, j'ai travaillé pour vous; je continuerais si cela était possible; mais il ne s'agit plus de cultiver la terre, il s'agit de la conserver. Donnez asile à ma soeur, je vous la confie, et laissez-moi me battre. Je suis doux, je suis ennemi de la guerre, j'ai horreur du sang; mais cela me devient absolument égal d'être _moi _ou un autre. Je serai féroce s'il le faut, et si, après, j'ai horreur de moi, je me tuerai, mais, tant que j'aurai mon pays à défendre, je me battrai, je souffrirai, et je ne penserai à rien.»

Tout ce qu'Émilien m'avait dit m'avait consternée et je pleurais comme une enfant; mais, à mesure qu'il se montait la tête, je me la montais aussi, et, quand il eut fini, je ne trouvai rien à lui répondre.

-- Tu me désapprouves? reprit-il, à quoi songes-tu?

-- Je songe à Louise, lui répondis-je. Je voudrais la suivre partout pour vous tranquilliser; mais, si je quitte M. le prieur, qui le soignera?

Il m'embrassa de toute sa force.

-- Tu penses à ceux qui restent, s'écria-t-il; donc, tu me vois partir sans te désespérer! Tu comprends mon devoir: tu es un brave coeur! À présent, oui, songeons à Louise et à notre vieux ami. Il faut tâcher que tous deux restent ensemble, soit au prieuré, soit dans la famille de Costejoux, qui, étant attaché au gouvernement, doit être tout-puissant désormais dans sa province. C'est de cela que je veux lui parler, et j'irai le plus tôt possible.

Le lendemain, il fit son petit paquet, qu'il mit au bout d'un bâton sur son épaule, et s'en alla à pied à Limoges, nous promettant de revenir nous faire ses adieux avant de partir pour l'armée. J'étais bien triste, mais j'avais du courage. Je ne prévoyais pas pour lui un danger immédiat.

Je le suivrai dans son voyage, car ce qui lui arriva est plus intéressant que le chagrin contre lequel je me débattais en attendant son retour. Dumont avait voulu l'accompagner, c'est par lui que j'ai su une partie des détails. Ce brave homme avait placé toutes ses économies chez M. Costejoux, dont le frère était banquier. Il voulait, sans en rien dire d'avance à Émilien, faire un testament en sa faveur. Cette idée lui était venue après un accident qui lui arriva dans l'ivresse et auquel par miracle il avait échappé. Mais il se disait que cela pourrait être plus sérieux une autre fois, et il comptait se mettre en règle. Il avait dit à la Mariotte:

-- Je n'ai pas d'enfants et je n'ai jamais aimé dans la famille de Franqueville que le pauvre Émilien. J'ai amassé deux cents livres de rente; mon vice qui m'est venu sur mes vieux jours, m'empêche d'augmenter le capital, car j'en bois le revenu. Mais le fonds, je n'y veux jamais toucher, et il faut que M. Costejoux trouve un moyen de m'en empêcher.

À peine arrivés à Limoges, ils coururent chez M. Costejoux; ils le trouvèrent très agité.

-- Citoyens, leur dit-il d'un ton brusque et sans leur faire le bon accueil accoutumé, je désire savoir, avant tout, quels sont vos sentiments politiques dans les terribles circonstances où nous nous trouvons.

-- Je ne vous demande pas quels sont à présent les vôtres, répondit Émilien; mais, comme je venais pour vous dire les miens, je vais le faire sans savoir si vous les approuverez. Je veux être soldat et ne pas servir d'autre cause que celle du salut de mon pays et de la révolution, je viens m'engager à vous demander votre protection pour ma soeur.

-- Protection! qui peut promettre protection, et que parlez-vous de vous engager, quand la levée en masse est décrétée? nous en sommes tous.

-- Je l'ignorais; eh bien, je m'applaudis d'être prêt à marcher.

-- Mais vos parents? ...

-- Je ne sais plus rien d'eux, et j'ai refusé tout secours qu'ils eussent voulu me donner.

-- Pour les rejoindre?

-- Je ne dis pas, je n'ai pas dit cela.

-- Vous le niez?

-- Je vous prie de ne pas m'interroger davantage. Il vous suffit de connaître mes sentiments et la résolution que j'apporte ici. S'il dépend de vous de hâter mon incorporation dans un régiment qui soit mis tout de suite en campagne, je vous supplie de le faire.

-- Malheureux enfant! s'écria M. Costejoux, vous me trompez! Vous vous jouez des plus nobles sentiments et vous abusez de ma folle confiance! Vous voulez déserter et passer à l'ennemi. Tenez! voici la preuve!

Et il lui mit sous les yeux une lettre signée _marquis de Franqueville, _qui était adressée à. M. Prémel et qui portait ceci en substance:

«Puisque mon fils Émilien veut venir me rejoindre et que sa fuite présente, vu le manque d'argent et les tyranniques soupçons des autorités, des difficultés trop considérables, conseillez-lui de s'engager comme volontaire de la République et de faire comme tant d'autres fils de bonne famille qui trouvent à l'armée le moyen de déserter.»

-- C'est une infamie! s'écria Émilien hors de lui; jamais mon père ne m'a écrit cela!

-- C'est pourtant son écriture, reprit M. Costejoux. Voyez! Pouvez- vous me jurer sur l'honneur qu'elle est contrefaite?

Émilien hésita, il avait si peu vu l'écriture de son père! Il n'en avait aucun spécimen.

-- Je ne puis, dit-il; mais je jure sur ce qu'il y a de plus sacré que je n'ai jamais consenti à me déshonorer et que, si mon père m'en a cru capable, c'est sur un mensonge impudent de Prémel.

Il parlait avec tant de chaleur et de fierté, que M. Costejoux, après l'avoir bien regardé dans les yeux sans pouvoir les lui faire baisser, lui dit brusquement:

-- C'est possible, mais que sais-je? Vous êtes, depuis ce matin, décrété d'arrestation par le tribunal révolutionnaire de la province; Prémel est en prison, on le soupçonnait depuis longtemps d'entretenir des intelligences avec ses anciens maîtres. On a saisi tous ses papiers et cette lettre est une des premières qui me soient tombées dans la main en ouvrant le dossier. Elle vous condamne, si elle est authentique, et elle l'est, car voici beaucoup d'autres lettres et papiers d'affaires qui semblent l'établir autant que possible. D'ailleurs, les procès de cette nature sont trop vite expédiés pour que l'on consulte les experts. Il ne vous reste qu'un parti à prendre si, comme je le désire, vous êtes innocent: c'est de protester, et de prouver, si cela vous est possible, que vous n'avez jamais autorisé Prémel à faire acte de soumission de votre part à votre père.

-- Je le prouverai! M. le prieur sait que je n'ai pas voulu répondre à l'invitation d'émigrer.

-- Vous n'avez pas voulu répondre, donc vous n'avez pas refusé?

-- Le prieur...

-- Dites le citoyen Fructueux. Il n'y a plus de prieur, il n'y a plus de prêtres.

-- Comme il vous plaira! le citoyen Fructueux vous dira...

-- Il ne me dira rien, on ne prendra pas le temps de l'appeler, et, dans son intérêt, je vous conseille de ne pas faire penser à lui. Dans trois jours, vous serez absous ou condamné.

-- À mort?

-- Ou à la détention jusqu'à la paix, selon que vous serez reconnu plus ou moins coupable.

-- Plus ou moins? c'est vous, mon ancien ami, qui n'admettez pas la possibilité de mon innocence? ou bien c'est vous, avocat, qui me déclarez d'avance qu'on ne l'admettra pas?

M. Costejoux s'essuya le front avec un mouvement de colère. Ses yeux lançaient des éclairs; puis il pâlit et, s'asseyant comme un homme brisé:

-- Jeune homme, dit-il, j'ai une mission terrible à remplir. Il n'y a pas ici d'ami, il n'y a plus d'avocat. Je suis devenu un inquisiteur et un juge. Oui, moi, girondin l'an passé, quand je quittai ma province avec des illusions de l'inexpérience, je suis devenu ce que tout vrai patriote est forcé d'être. J'ai vu l'incapacité politique des meilleurs modérés et l'infâme trahison du plus grand nombre. Ceux qu'on a sacrifiés ont payé pour ceux qui ont allumé la guerre civile dans les provinces. Ils étaient un obstacle à_ _l'autorité des hommes qui ont juré de sauver la patrie, il a fallu le briser. Il a fallu mettre sous les pieds toute pitié, toute affection, tout remords. Il a fallu tuer des femmes, des enfants... Je vous dis qu'il l'a fallu! ... -- Et en parlant ainsi, il mordait son mouchoir. -- Je vous dis qu'il le faut encore. Si vous avez seulement hésité un instant entre votre père et la République, vous êtes perdu et je ne puis vous sauver.

-- Je n'ai pas hésité un seul instant; mais, si on refuse de me croire et qu'on m'empêche de le prouver, je suis perdu en effet. Eh bien, monsieur, soit! je suis prêt à mourir. Je suis bien jeune, mais je sens bien que je suis venu dans un temps où l'on ne tient pas à la vie. Je mourrai sans faiblesse, puis-je espérer que ma soeur et mes amis? ...

-- Ne parlez pas d'eux, ne prononcez pas leur nom, ne rappelez à personne qu'ils existent. Aucune dénonciation venant de votre commune n'a été faite contre eux. Qu'ils restent où ils sont et se fassent oublier!

-- Le conseil que vous me donnez et que je suivrai, n'en doutez pas, me prouve que vous ferez votre possible pour les sauver et je vous en remercie. Je ne vous demande rien pour moi, faites-moi conduire en prison. J'irai avec une seule amertume, celle de voir que vous avez douté de moi.

M. Costejoux paraissait ébranlé. Dumont se jeta à ses pieds, protestant de l'innocence et du patriotisme d'Émilien et suppliant l'ancien ami de le sauver.

-- Je ne le puis, répondit M. Costejoux. Songez à vous-même.

-- Je n'y songerai pas, merci! reprit Dumont, je suis un vieux homme; qu'on fasse de moi ce qu'on voudra, et, puisque vous ne pouvez rien pour mon jeune maître, faites que je sois accusé, enfermé et, s'il le faut, guillotiné avec lui.

-- Taisez-vous, malheureux! s'écria M. Costejoux. Il y a des gens capables de vous prendre au mot.

-- Oui, tais-toi, Dumont, dit Émilien en l'embrassant. Tu n'as pas le droit de mourir. Je te fais mon héritier, je te lègue ma soeur!

Et il ajouta en allant tout droit à M. Costejoux:

-- Finissons-en, monsieur, faites-moi arrêter, puisque, selon vous, je suis un menteur et un lâche.

-- Vous a-t-on vu entrer ici? dit l'avocat avec impatience.

-- Nous ne sommes point venus en secret, répondit Émilien. Tout le monde a pu nous voir.

-- Avez-vous parlé à quelqu'un?

-- Nous n'avons rencontré aucune figure de connaissance, nous n'avons rien eu à dire.

-- Vous êtes-vous _nommés _au familier qui vous a introduits dans mon cabinet?

-- Nous ne savons de qui vous parlez; votre domestique nous connaît et nous a fait entrer sans nous demander nos noms.

-- Eh bien, partez, dit M. Costejoux en ouvrant une porte dérobée que cachaient des rayons de bibliothèque. Quittez la ville sans dire un mot, sans vous arrêter nulle part. Je ne vous cache pas que, si vous êtes pris, je payerai de ma tête l'évasion que je vous procure. Mais c'est moi qui vous ai mandés ici, où je voulais vous parler de mes affaires, j'ignorais les charges qui pèsent sur vous. Il ne sera pas dit que je vous aurai attirés dans un guet- apens. Partez!

XII

Sans dire un mot, sans remercier, Émilien prit le bras de Dumont et l'entraîna dans l'escalier; il traversa avec lui la rue et le mit dans le chemin par où ils étaient venus, en lui disant:

-- Marche devant sans te presser et sans te retourner. Ne t'arrête nulle part, n'aie pas l'air de m'attendre. J'ai encore un mot à dire à M. Costejoux, je te rejoindrai par la traverse; mais n'attends pas, ou nous sommes perdus tous deux. Si tu ne me vois pas en route, tu me retrouveras plus loin.