Nanon La bibliothèque précieuse
Chapter 7
Émilien avait le coeur gros, il se jeta dans les bras de ce vieux ami en sanglotant, et tout le village d'accourir et de lui faire fête. On l'aimait, lui, on le savait victime de l'ambition de son aîné et des fausses idées de sa famille, on se souvenait de l'avoir vu_ _abandonné à lui-même, vivre en égal avec les plus pauvres. Les têtes se montèrent; on avait aimé l'intendant tout le temps qu'il avait apaisé les colères en annonçant la vente des biens des émigrés; mais on voyait bien qu'il trompait le monde, et que, s'il conservait avec soin la propriété de ses maîtres, c'est qu'il espérait l'acheter pour son compte: il était riche, il avait assez volé pour l'être. On voulait le pendre, porter Émilien en triomphe, le réinstaller dans le château de ses pères et le prendre pour seigneur; on n'en voulait plus d'autre que lui.
Il eut bien de la peine à les apaiser et à leur prouver qu'il ne pouvait aller en rien contre la volonté de son père. Et puis la chose la plus pressée pour lui était de retrouver sa soeur, qui était peut-être fort mal, car plus on lui disait que l'intendant était un coquin, plus il avait sujet de craindre et de se_ _hâter. Il fallut qu'on le laissât partir. Mais le vieux domestique, qui s'appelait Dumont, voulut le suivre et le suivit.
Ils prirent la patache et s'en allèrent à Tulle. Ils trouvèrent en effet la pauvre petite Louise chez une vieille furie qui la privait de tout et la frappait quand elle se mettait en révolte. Elle raconta toutes ses peines à son frère et les voisins assurèrent qu'elle ne disait que la vérité. Si la vieille recevait une pension pour elle, elle la gardait et lui faisait manger des écorces de châtaigne et porter des guenilles.
Émilien fut si indigné et si désolé, que, sans voir la vieille et sans consulter personne, il prit sa soeur et s'en alla tout droit au moutier avec le vieux Dumont qui avait quelque argent et ne voulait point quitter ces pauvres enfants abandonnés.
Pour en finir avec l'aventure de cet enlèvement, je dirai ici tout ce qui s'y rapporte. Le marquis de Franqueville n'avait point de proches parents dans le pays. La coutume de la famille étant de supprimer, au moyen des voeux, tous les cadets et toutes les filles au profit des aînés, elle se trouvait isolée et n'avait sous la main personne à qui elle pût confier la gouverne de Louise et d'Émilien. Gravement menacée dans son château, elle était brusquement partie, donnant à l'intendant et à la nourrice des ordres pour que la petite fût vitement mise au couvent. L'intendant avait trouvé plus économique de la mettre où l'on sait, et il avait une correspondance avec le marquis où il lui présentait les choses comme il l'entendait. Sans doute Émilien n'ayant aucun droit de reprendre sa soeur eût dû consulter M. Costejoux, qui était grand légiste et qui lui eût peut-être donné le conseil de la conduire chez quelque dame alliée ou amie de sa famille; mais la chose était faite, il ne put la désapprouver, car ces deux mineurs se trouvaient, disait-il, dans une position singulière, sans parents et comme orphelins, sans tuteurs et comme émancipés par la force des choses. Il blâma beaucoup l'intendant; mais, après tout, il n'avait aucun pouvoir pour lui faire rendre gorge. On était, à bien des égards, sans législation arrêtée. Il conseilla à Émilien d'attendre, et de ne pas retourner à Franqueville, où sa présence amènerait malgré lui de grands désordres. La vieille parente de l'intendant n'avait aucun droit de réclamer la petite Franqueville, Émilien en avait de meilleurs pour la garder. Il s'agissait seulement d'obliger l'intendant à fournir quelques fonds pour leur subsistance. M. Costejoux écrivit à Coblentz où étaient les Franqueville, mais ne reçut pas de réponse, sans doute parce que ses lettres ne furent pas reçues. Alors, craignant de faire quelque scandale dans un temps où la moindre chose amenait des effets qu'on n'avait pu prévoir, il envoya à Émilien une somme de cinq cents livres qu'il prit dans sa propre bourse, mais en lui disant, pour ne pas l'humilier, que cela venait de l'intendant de Franqueville, qui avait enfin compris son devoir.
La chose fut démentie par l'intendant lui-même, qui eut peur et envoya le double, en chargeant son commissionnaire de dire qu'Émilien ayant été reconnu par les gens du village, il lui faisait excuse et lui fournissait les moyens de placer convenablement sa soeur, offrant même de lui envoyer sa nourrice, qui consentait à aller la voir où elle serait; mais Louise nous dit que cette nourrice était fort coureuse d'amusements et s'occupait fort peu d'elle. On donna quittance de la somme et on refusa la nourrice. Émilien retourna à Limoges pour remercier M. Costejoux et lui restituer son argent. L'avocat admirait beaucoup la raison, le coeur, le désintéressement du jeune homme. Il le pria vivement d'installer sa soeur au moutier, d'y vivre à sa guise, de n'y faire que le travail qui l'amuserait et de se croire parfaitement acquitté envers lui par la surveillance qu'il y exerçait dans un moment où toutes choses allaient à l'abandon.
IX
Nous voilà donc une bande d'amis installés au moutier: le bon prieur, Émilien, la petite Louise, le vieux Dumont et moi, car Émilien me pria de servir de gouvernante et de compagne à sa soeur, en même temps que je m'occuperais du ménage avec la Mariotte. Mes deux cousins furent employés comme ouvriers à demeure pour travailler les terres. Cela faisait bien du monde à vivre sur ce pauvre bien si longtemps négligé et d'un mince rapport; mais, sauf les deux ouvriers et la Mariotte, qui étaient payés à la journée, nous étions tous résolus à donner nos soins et notre travail pour rien et nous sûmes mettre tant d'économie dans le ménage, que le propriétaire s'en trouva bien et n'eut pas de plus grand désir que de nous garder. Celui qui en faisait le moins, c'était le prieur qui devenait de plus en plus asthmatique; mais, sans lui pourtant, rien n'eût marché, -- car il fallait une autorité sur le jeune monde et lui seul avait l'habitude de commander. Comme nous avions tous un peu d'argent par devers nous, nous ne voulûmes point recevoir d'avances de M. Costejoux. Le prieur avait à toucher une petite somme que sa famille lui offrait, à condition qu'on ne reviendrait pas sur les partages. Il envoya Dumont dans son pays de Guéret et parut content de ce qu'il lui rapporta.
Toutes choses ainsi réglées, nous eûmes l'innocent égoïsme de goûter, au milieu de ces temps qui devenaient de plus en plus malheureux et menaçants pour la France, un bonheur extraordinaire. Il faut dire, pour nous justifier, que nous ne savions presque plus rien de ce qui se passait et que nous commençâmes bien vite à n'y plus rien comprendre. Tant que la communauté avait existé, on y avait reçu des gazettes, des ordres du district, des avis du haut clergé. On n'envoyait plus rien au prieur, le clergé l'abandonnait et le blâmait d'avoir pactisé avec l'ennemi en acceptant l'hospitalité et la confiance de l'acquéreur. Les paysans, ivres de joie d'avoir acheté des terres, ne songeaient plus qu'à entourer d'épines et de pierres leurs précieux petits lopins. On travaillait avec une ardeur qu'on n'avait jamais eue et, comme on se querellait souvent sur les bornages des acquisitions, on ne songeait plus à se disputer sur la religion et la politique. Même on était devenu plus religieux que du temps des moines. Le moutier n'étant plus église paroissiale, on n'y disait plus la messe; mais, sur la demande des habitants, le prieur faisait sonner l'angélus matin et soir et à midi. Il y avait longtemps qu'on ne disait plus la prière, mais il n'y a rien que le paysan aime mieux que le son de sa cloche. Elle lui marque la fin et le commencement de sa journée et lui annonce, au milieu du jour, l'heure de son repas qui est aussi une heure de repos. Plus tard, quand les cloches du moutier furent réquisitionnées pour servir à faire des canons, il y eut une grande consternation. Une paroisse sans cloches, disait-on, «est une paroisse morte». Et je pensais comme les autres.
Mais, avant d'arriver à ces temps malheureux où tant de choses surprenantes m'arrivèrent, je veux dire comme nous étions tranquilles, imprévoyants et comme isolés du monde entier, dans notre pauvre Valcreux et dans notre vieux moutier.
Émilien était si modeste en_ _ses goûts, qu'il se croyait riche pour toute sa vie avec ses mille francs. Il les avait confiés à M. Costejoux, qui lui promettait de les faire bien valoir, ce dont Émilien ne prenait aucun souci, car il n'a jamais rien entendu aux affaires; mais il était bien aise que l'acquéreur qui lui avait témoigné tant de confiance fût nanti de son petit avoir. Il n'avait d'autre soin en l'esprit que de rendre sa petite soeur heureuse, en attendant que leur famille pût s'occuper de leur sort. Il ne voulait rien lui refuser. Il était si fier et si content de l'avoir sauvée! c'était encore mieux que d'avoir délivré du cachot le père Fructueux. Il n'avait pas de sujet d'inquiétudes, sentant dans M. Costejoux un ami_ _véritable qui ne l'abandonnerait point et pour lequel il travaillait de sa tête comme un commis, et de ses bras comme un ouvrier. Il avait pris un peu d'autorité sur le prieur, qui était aussi colère qu'il était bon et qui, ne pouvant plus crier et gourmander, à cause de son asthme, enrageait d'autant plus pour la moindre vétille. Émilien le raisonnait et m'appelait à son aide, car le pauvre prieur m'écoutait plus volontiers encore et ne se fâchait plus dès que je lui avais promis de faire aller les choses et les gens comme il le voulait. La petite Louise revenait à la santé après avoir été d'abord bien chétive. La Mariotte travaillait comme deux, et mes cousins comme quatre, à cause de la bonne nourriture que nous leur faisions sans rien gaspiller; le vieux Dumont, qui était encore leste, faisait les courses et commissions et n'entendait pas mal le jardinage. Mais il faut dire que cet homme, le meilleur et le plus désintéressé du monde, avait un défaut. Il buvait le dimanche et rentrait toujours ivre ce soir-là; -- il ne dépensait que son propre argent et n'était pas méchant dans le vin. Le prieur le sermonnait et, tous les lundis, il jurait de ne pas recommencer.
Quant à moi, j'étais la plus heureuse de la colonie. Je me voyais utile à des personnes que j'aimais plus que tout, et je trouvais dans mon activité et dans ma force de corps et de volonté, une gaîté que je n'avais jamais connue. À seize ans, j'étais déjà aussi grande que je le suis à présent, point belle du tout, la petite vérole m'ayant laissé des traces qui se voyaient encore un peu; mais j'avais, disait-on, une bonne figure qui donnait confiance, et M. Costejoux, qui venait quelquefois, disait que je me tirerais de tout dans la vie parce que je saurais toujours me faire des amis. J'étais contente qu'il me dît cela devant Émilien, qui, tout aussitôt, me prenait la main, la serrait dans les siennes et ajoutait:
-- Elle en aura toujours un qui la considérera et la traitera comme sa soeur et sa pareille.
Il disait la vérité, nous nous aimions comme si la même mère nous eût mis au monde. Dumont me parlait souvent de la mienne, qui avait été servante à Franqueville et qu'il avait bien connue. Il disait que c'était une personne comme moi, bonne à tout, et se faisant estimer de tout le monde. Cela me faisait plaisir à entendre et je me trouvais, à tous égards, si contente de mon sort, que je ne croyais pas possible qu'il y arrivât du changement.
J'avais un souci, un seul, mais il avait son importance, c'était l'étrange humeur de la petite Louise. Quand cette pauvre enfant nous arriva, toute sale et toute malade, j'eus un gros chagrin de la voir ainsi, et en même temps une grande joie d'avoir à la guérir et à la consoler. Émilien me la mit dans les bras en me disant:
-- Ce sera ta petite soeur.
-- Non, lui dis-je, ce sera ma fille.
Et je disais cela d'un si bon coeur, avec de grosses larmes de tendresse dans les yeux, que toute autre qu'elle m'eût sauté au cou; mais il n'en fut rien. Elle me regarda d'un air moqueur et dédaigneux, et, se tournant vers son frère, elle lui dit:
-- Eh bien, voilà une jolie soeur que tu me donnes! Une paysanne! Elle prétend être ma mère, elle est folle! Tu m'as dit qu'elle avait à peu près mon âge. C'est donc là cette fameuse Nanette dont tu m'as tant parlé en m'amenant ici? Elle est bien laide et je ne veux pas qu'elle m'embrasse.
Voilà tout le compliment que j'en eus pour commencer. Émilien la gronda, elle se prit à pleurer et s'en alla bouder dans un coin. Elle était fière; on la disait élevée dans l'idée qu'elle devait être religieuse, et, pour la préparer à l'humilité chrétienne, on lui avait dit que, ne devant pas avoir part dans la fortune du frère aîné, elle était de trop grande maison pour faire un petit mariage. Il n'y avait que la pauvreté du couvent qui fût un moyen de rester grande. Elle l'avait cru, les enfants croient ce qu'on leur répète tous les jours et à tout propos.
Sa mère ne l'avait jamais caressée, et, sachant qu'il faudrait se séparer d'elle le plus tôt possible et pour toujours, elle s'était défendue de l'aimer. Cette belle dame s'était jetée dans la vie de Paris et du grand monde, oubliant tous les sentiments de la nature pour faire de la cour sa famille, sa vie et son seul devoir. Elle n'aimait pas même son aîné, qui, étant destiné à passer avant tout, ne lui appartenait pas plus que ses autres enfants. À l'époque où j'en suis de mon récit, madame de Franqueville était à l'étranger, très malade, et elle mourut peu de temps après. Nous ne le sûmes que plus tard et c'est par la suite du temps que j'ai connu le peu que j'ai à dire d'elle.
La petite Louise fut élevée à Franqueville par sa nourrice, et le précepteur qui enseignait, ou plutôt qui n'enseignait pas Émilien, fut chargé de lui apprendre tout juste à lire et à écrire un peu._ _La nourrice promettait de lui apprendre ses prières, la couture, le tricot et la pâtisserie. C'est tout ce qu'il fallait pour une religieuse: mais la nourrice trouva que c'était encore trop. C'était une belle femme qui plaisait à plusieurs et gardait peu la maison. La pauvre Louise tomba aux soins des filles de cuisine, qui en firent à leur aise, car, lorsqu'un désordre est toléré dans une maison, tous les autres suivent. Tant que l'enfant eut son frère Émilien, elle vécut et courut avec lui, faisant la princesse quand elle rentrait au logis et reprochant très aigrement à sa nourrice les torts qu'elle avait, se querellant, boudant, taquinant les servantes et prenant ensuite trop de familiarités avec elles puisqu'elle voulait rester maîtresse et demoiselle. Quand elle fut séparée de son frère, qui la reprenait et la calmait de son mieux, elle devint pire, et, ne se sentant aimée de personne, elle détesta tout le monde. Comme elle avait de l'esprit, elle disait des méchancetés au-dessus de son âge. On en riait; on eût mieux fait de s'en fâcher, car elle mit sa vanité à être mauvaise langue et insulteuse.
Chez la méchante vieille de Tulle, elle expia tous ses défauts, mais si durement qu'ils ne firent qu'augmenter, et, quand elle fut avec nous, ce fut comme une petite guêpe en furie dans une ruche d'abeilles. Il me fallut, dès le premier jour, la prier beaucoup pour l'engager à se laver et à prendre du linge blanc. Mais, quand je lui présentai des habits neufs que j'avais pu me procurer dans la paroisse de la même manière que je m'étais procuré ceux que portait Émilien, elle entra en rage, disant qu'étant demoiselle et fille de marquise, elle ne porterait jamais des habits de paysanne. Elle aimait mieux ses guenilles malpropres qui avaient un reste de façon bourgeoise, et son frère dut les faire brûler pour qu'elle se soumît. Alors elle bouda encore, bien que propre et jolie avec sa jupe rayée et sa petite cornette. Le repas la consola, il y avait si longtemps qu'elle était privée de bonne nourriture! le soir, elle consentit à jouer avec moi, mais à la condition que je ferais la servante et qu'elle me donnerait des soufflets. La nuit, elle dormit près de moi dans une gentille cellule où je lui avais dressé une couchette bien douce et bien blanche à côté de la mienne. Il y avait encore du très beau linge au moutier et elle y fut sensible; mais l'histoire de s'habiller le lendemain amena encore du dépit et des larmes, et je dus lui attacher des fleurs sur sa cornette, en lui disant que je la déguisais en bergère.
Peu à peu cependant, en voyant que, si j'étais douce, c'était par bonté et non par obligation, elle comprit sa position et se fit au renversement de toutes les coutumes de l'ancien temps. Jamais elle n'avait été si heureuse, elle l'a senti plus tard, car elle était aimée sans chercher à mériter nos complaisances et nos gâteries; mais son coeur n'avait pas de tendresse, et, sans la peur d'être plus mal, elle eût demandé à nous quitter. Pour la rendre moins exigeante, nous étions forcés de la prendre par son amour-propre qui était déjà de la coquetterie de femme. Elle eut bien de la peine à ne plus taquiner ni à maltraiter personne, mais jamais on ne put la décider à faire le plus petit travail pour aider les autres et s'aider elle-même. Elle était la seule de la maison qui se fît servir; on servait volontairement M. le prieur, qui n'était point exigeant de ce côté-là; mais, comme Louisette remarqua dès le commencement qu'il était au-dessus des autres, elle se déclara pareille à lui et s'assit de l'autre côté de la table où nous mangions tous ensemble par économie. Elle s'y plaça en face du prieur comme si elle eût été la maîtresse de la maison. Cela fit rire d'abord, et puis on le toléra, et elle réclama cette place comme un droit. Un jour que M. Costejoux vint dîner, elle ne voulut point la lui céder, ce qui amusa beaucoup l'avocat et lui fit donner une grande attention à ce diable de petit caractère. Il la trouva jolie, la fit babiller, la taquina sur son _aristocratie, _comme on disait dans ce temps-là, et, en définitive, il la gâta plus que nous tous, car, le surlendemain, il lui envoya de la ville un habillement complet de demoiselle, avec des rubans et un chapeau à fleurs. Quand il revint, il comptait d'être remercié et embrassé. Il n'en fut rien, elle était mécontente qu'il lui eût envoyé des souliers plats tout unis, elle voulait des talons hauts et des rosettes. Il s'amusa encore, il s'amusa toujours de ces façons de souveraine. Plus il était ennemi de la noblesse, plus il trouvait divertissant de voir ce petit rejeton incorrigible qu'il eût pu écraser entre ses doigts, lui sauter à la figure et lui donner des ordres. Ce fut d'abord un jeu, et cela est devenu comme une destinée pour elle et pour lui.
Pour moi qui avais tant rêvé de cette petite Louise et qui m'étais donné à elle corps et âme, je sentais bien qu'elle me comptait pour rien quand elle croyait n'avoir pas besoin de moi, et, si j'obtenais une caresse, c'était quand elle voulait me faire faire quelque chose de difficile et d'extraordinaire pour son service. Le caprice passé, il ne fallait pas compter sur la récompense, et souvent il était passé avant que d'être satisfait.
Ce fut ce que, dans la langue que je sais parler aujourd'hui, on appelle une déception: mais j'en pris mon parti et je portai toutes mes affections sur Émilien qui les méritait si bien. Je m'étais imaginée que, si sa soeur répondait à mon amitié, je lui en donnerais plus qu'à lui, à cause qu'elle était de mon âge et de mon sexe; elle ne voulut point, et tout mon coeur s'en alla retrouver le petit frère.
Au mois d'octobre de cette année-là (91), le bruit d'une prochaine guerre se répandit et chacun trembla pour sa nouvelle propriété. Ce n'était plus le temps où l'on disait: «ça m'est égal, tout le monde ne va pas à l'armée et tout le monde n'y meurt pas.» On comprenait cette fois la cause de la guerre: les nobles et le grand clergé de France la voulaient contre la révolution, afin de reprendre ce que la révolution venait de nous donner. Cela mettait le monde en colère, et on se dépêchait de labourer et d'ensemencer. Les jeunes gens disaient que, si l'ennemi venait chez eux, ils se défendraient comme de beaux diables. On avait peur pour ce qu'on avait, mais on sentait quand même du courage pour se battre.
M. Costejoux venait un peu plus souvent et Émilien recommençait à s'informer des choses du dehors. Un jour de novembre, qu'il avait appris la maladie de sa mère, il fut frappé de l'idée qu'il ne reverrait plus aucun de ses parents, car il paraissait certain qu'ils voulaient marcher contre la France et n'y rentrer qu'avec l'ennemi. En causant seul avec moi, comme nous revenions du moulin avec la mule chargée d'un sac de grain marchant devant nous:
-- Nanon, me dit-il, ne suis-je pas dans une position bien étrange? si on déclare la guerre, j'ai toujours dit que je me ferais soldat; mais, s'il me faut être d'un côté, et mon père de l'autre avec mon frère, comment donc ferai-je?
-- Il n'y faut point aller, lui dis-je; si vous veniez à être tué, qu'est-ce que votre soeur deviendrait?
-- Costejoux m'a promis de ne pas l'abandonner et de l'emmener chez lui, avec toi si tu y consens; veux-tu me promettre de ne pas la quitter?
-- Quand nous en serons là, vous pouvez compter sur moi, malgré que Louise ne soit guère aimante pour moi et que j'aurai grand chagrin de quitter mon endroit; mais cette chose que vous dites ne peut pas arriver, puisqu'il vous faudrait aller contre la volonté de votre père.
-- Mais sais-tu que, si nous avons la guerre, il faudra que j'en sois ou que je passe à l'étranger? Tu as bien ouï-dire qu'on y enverrait tous les jeunes gens en état de porter les armes?
-- Oui, mais ce n'est pas fait: comment pourrait-on forcer tout le monde? Il faudrait autant d'hommes de maréchaussée que de gens à faire marcher. Tenez! Tenez! vous me donnez des raisons parce que vous avez envie de me quitter et de devenir officier!
-- Non, ma chère enfant, je n'ai pas d'ambition, on ne m'a pas élevé pour en avoir et je n'aime pas la guerre. Je suis né doux et je n'ai pas le goût de tuer des hommes; mais il y aura peut-être une question d'honneur et tu ne voudrais pas me voir méprisé?
-- Oh non! par exemple! j'ai trop souffert dans le temps où l'on disait que vous ne seriez jamais bon à rien; mais tout cela peut tourner autrement et, si vous n'êtes pas forcé, jurez-moi que vous ne nous quitterez pas.
-- Peux-tu me demander cela? tu ne sais donc pas comme je t'aime?
-- Si fait, je le sais. Vous m'avez promis que, quand vous seriez marié, vous me donneriez vos enfants à garder et à soigner.
-- Marié? tu crois donc que je veux me marier?
-- Vous avez dit une fois que vous y penseriez un jour, et, depuis ce temps-là moi, j'ai toujours pensé à m'instruire de ce qu'une femme doit savoir pour servir une dame et tenir sa maison.
-- Ah! tu crois que je veux que tu serves ma femme?
-- Vous ne le voulez plus?
-- Non certes, je ne veux pas que tu sois au-dessous de qui que ce soit dans mon amitié; ne comprends-tu pas cela?
Il me tenait la main et il m'arrêta au bord de la rivière en me regardant avec des yeux tout attendris. Je fus bien étonnée, et, craignant de l'affliger, je ne savais comment lui répondre.
-- Pourtant, lui dis-je au bout d'un moment de réflexion, votre femme sera plus que moi.
-- Qu'est-ce que tu en sais?
-- Vous épouseriez une paysanne, comme le frère Pascal, qui a fait publier ses bans avec la meunière du pont de Beaulieu?
-- Pourquoi non?
-- Eh bien, qu'elle soit paysanne ou dame, vous l'aimerez plus que tout, et vous voudrez qu'elle soit maîtresse au logis: moi je suis toute décidée à lui bien obéir et à lui complaire en tout. Pourquoi dire que vous ne voulez pas que je sois pour l'aimer et la servir comme vous-même?