Nanon La bibliothèque précieuse
Chapter 6
Ce ne fut pas aussi facile qu'il se l'imaginait. Le maire était un bien brave homme, mais pas trop hardi. Il avait gagné du bien en affermant la meilleure métairie des moines, et il ne savait plus trop s'ils ne redeviendraient pas les maîtres. Il disait bien que l'économe était le seul bon de la communauté et qu'elle aurait dû le nommer supérieur; mais il ne voulait pas croire que les frères eussent l'intention de le laisser mourir en prison.
Heureusement, d'autres municipaux arrivèrent et Émilien leur parla très vivement. Il leur rappela que la loi rompait les voeux et décrétait la liberté des religieux. Le devoir de la municipalité était de faire respecter la loi, il n'y avait pas à aller contre. Si celle de Valcreux s'y refusait, il partirait sur l'heure pour la ville où il trouverait bien des magistrats plus courageux et plus humains.
Je fus toute contente de voir le feu qu'il y mettait, et, par prières et caresses, je plaidai aussi auprès du maire, qui m'aimait beaucoup et me questionnait sur le cachot du moine, sachant bien que je ne dirais que la vérité.
-- Allons, allons, dit-il, il nous faut marcher, nous autres vieux, devant le commandement de deux enfants! C'est drôle tout de même, mais on vit dans le temps des changements: nous l'avons voulu, il faut en supporter la conséquence.
-- Vous voyez, lui dit Émilien, que nous sommes venus à vous avec tout le respect qui vous est dû et avec toute la prudence qu'il fallait. Nous n'avons dit qu'à vous ce qui se passe, tandis que, si nous avions voulu ameuter les jeunes gens de la commune, le prisonnier serait déjà délivré; mais ils eussent peut-être maltraité les moines, c'est ce que vous ne voulez pas. Allez donc et parlez au nom de la loi.
Le maire pria trois ou quatre du conseil de l'accompagner.
-- Je confesse, dit-il, que je n'irais pas volontiers seul; c'est bien doux, bien gentil, les moines; mais, quand on les fâche, ça mord, et ça a la dent mauvaise.
Ils se rendirent sans bruit au moutier et furent bien reçus. Les moines ne se doutaient de rien; mais, quand le maire leur dit qu'il avait à leur parler _à tous _au nom de la loi et qu'il ne voyait point l'économe, ils furent très embarrassés et le firent passer pour malade.
-- Malade ou non, nous le voulons voir, conduisez-nous à sa chambre.
On fit attendre longtemps, on voulait endormir la municipalité et on lui fit honnêtement servir du meilleur vin. Le vin fut accepté et avalé, on était trop honnête pour le refuser; mais le maire s'obstina tout de même et on le conduisit à la cellule de l'économe. On avait eu le temps de l'y ramener en lui disant qu'il était pardonné, et, quand le maire le questionna sur sa santé, le pauvre homme, ne voulant pas trahir ses frères, répondit qu'il avait eu une attaque de goutte qui le forçait de garder la chambre. Un moment le maire crut que nous avions menti, mais il était assez fin pour deviner tout seul la vérité, et il dit aux moines:
-- Mes bons pères, je vois bien que le père Fructueux est très malade; mais nous savons la cause de son mal, et nous avons l'ordre de le faire cesser. Si le père Fructueux veut vous quitter, il est libre et je lui offre ma maison; sinon, nous vous donnons avertissement qu'il y a danger pour vous de lui assigner un mauvais gîte, parce que la loi est là pour le protéger, et la garde nationale pour donner force à la loi.
Les moines firent semblant de ne pas comprendre et le père Fructueux refusa poliment la protection qu'on lui offrait; mais les autres se le tinrent pour dit. Ils n'avaient pas cru que le maire aurait tant de fermeté et la peur les prit. Dès le lendemain ils tinrent conseil et le père Fructueux, qui pouvait les perdre et qui ne le voulait pas, fut nommé supérieur des trois autres. Il fut soigné et choyé, et ne se vengea point. Dès lors, ils se tinrent tranquilles; mais ils devinèrent bien qu'Émilien avait agi contre eux et ils le détestèrent à mort, sans oser le lui témoigner ouvertement.
Cette aventure acheva de nous rendre grands amis, Émilien et moi. Nous avions travaillé ensemble à une chose dont nous nous exagérions peut-être la conséquence parce qu'elle flattait notre petit orgueil, mais où nous avions porté une grande bonne volonté et bravé quelque danger. Il n'eût pas fallu nous traiter en enfants. À partir de ce jour-là, Émilien devint si raisonnable qu'on ne le reconnaissait plus. Il chassait toujours, mais pour donner son gibier aux pauvres malades, et il ne s'en servait plus pour festiner sur l'herbe avec les jeunes camarades de la montagne. Il lisait beaucoup, des livres et des journaux qu'il faisait venir de la ville, et puis des livres du couvent, car il disait que, dans le fatras, il y en avait quelques-uns de bons. Il m'enseignait assidûment et, durant l'hiver où les veillées sont longues, je fis beaucoup de progrès et j'arrivai à comprendre presque tout ce qu'il me disait.
N'ayant plus de loyer à payer aux moines et gagnant quelque chose, car je commençais à aller en journées et je travaillais à la lingerie du couvent, je n'étais plus dans la misère. Mes élèves me rapportaient, car ce fut la mode chez nous d'apprendre à lire jusqu'à ce que la vente des biens nationaux fût faite; après on n'y songea plus. Mais j'avais un second agneau et je vendis le premier assez bien, ce qui me permit d'acheter une seconde brebis; on me donna deux poules qui, étant bien soignées, furent bonnes pondeuses. Je fus toute étonnée, au bout de l'année, d'avoir économisé cinquante livres.
Mes grands cousins s'étonnaient de mon industrie, eux qui gagnaient quatre fois comme moi et ne savaient rien mettre de côté; mais, voyant que je me mettais en mesure de pouvoir les loger pour rien, ils furent assez raisonnables pour réparer la toiture et pour élargir ma bergerie.
Au printemps de 1791, une grande nouvelle nous arriva: la loi nous accordait huit mois de délai pour payer les biens nationaux. Alors, ce fut comme une volée d'alouettes qui s'abat sur un champ, et en trois jours tout le monde acheta. Ces lots étaient tout petits et si bon marché que toutes les menues terres du val y passèrent. Chacun en prit ce qu'il put, et le père Pamphile, qui faisait le goguenard, eut beau donner à entendre qu'on ne les garderait pas longtemps, parce qu'il arriverait malheur à ceux qui tremperaient dans le sacrilège, il n'y eut que bien peu de croyants à son dire. D'ailleurs, le père Fructueux lui imposait silence, il voulait respecter la loi malgré le chagrin qu'il en avait. Pour moi, je pus acheter ma maison pour trente-trois francs et je me trouvai encore à même de rendre la cotisation qui avait été faite pour moi à la fête de la Fédération, en priant le maire de la donner aux pauvres. Je me tenais pour riche, puisque je me voyais propriétaire et qu'il me restait encore quinze francs, la restitution faite.
La seule chose qu'aucun de nous ne pouvait songer à acheter, c'était le moutier, avec ses grands bâtiments et les terres de_ _réserve qui, étant de première qualité, eussent monté trop haut pour nos petites bourses. On pensait donc que les moines y resteraient longtemps sinon toujours, lorsque, dans le courant du mois de mai, un monsieur se présenta assisté du maire et d'un magistrat de la ville, et, montrant des papiers qui prouvaient qu'il était acquéreur du moutier et de ses dépendances, il fit sommer par huissier la communauté de lui céder la place.
Sans doute, les trois moines qui avaient élu le père Fructueux pour leur supérieur avaient fini par comprendre qu'il n'empêcherait rien. Ils avaient pris leurs précautions pour trouver un gîte ailleurs, car ils n'attendirent pas la sommation, et, quand le nouvel acquéreur entra dans le moutier, il n'y trouva que le supérieur tout seul, qui comptait de l'argent et écrivait sur un registre.
Émilien, qui était présent à l'entrevue, car le père Fructueux l'avait prié de l'aider à faire ses comptes, m'a raconté comment les choses se passèrent.
D'abord, il faut dire qui était l'acquéreur. C'était un avocat patriote de Limoges qui comptait revendre et faire une bonne affaire si la loi était maintenue, mais qui savait bien qu'en temps de révolution il y a de gros risques, et qui était décidé à les courir par dévouement à la Révolution. Voilà ce qu'il expliqua au supérieur, qui le recevait très poliment et l'invitait à raisonner avec lui.
-- Je vous crois, lui répondit-il, vous avez la figure d'un honnête homme, et je sais que vous avez bonne réputation. Pour moi, j'ai toujours cru que la vente de nos biens se réaliserait aussitôt que l'assemblée donnerait des facilités pour le payement. Puisque voilà la chose faite, je n'ai qu'à m'y soumettre. Mais vous me trouvez faisant les comptes de ce que la communauté possédait en numéraire, et je voudrais savoir, de M. le maire ici présent, à qui je dois le remettre, puisque nous n'avons plus droit qu'à une pension de l'État.
M. Costejoux (c'était le nom de l'acquéreur) fut étonné de la bonne foi du supérieur. Il avait beaucoup de préventions contre les moines, et ne put s'empêcher de lui demander si les autres membres de la communauté abandonnaient aussi fidèlement leur numéraire.
-- Monsieur, répondit le supérieur, vous n'avez point à vous occuper de mes frères en religion. Ils sont partis sans rien emporter de ce qui était le bien commun. Ils n'eussent pu le faire, puisque j'étais à la fois leur supérieur et leur caissier. Si on a le soupçon de quelque détournement, c'est sur moi seul qu'il doit tomber.
Le maire affirma que personne n'avait de soupçons, l'avocat s'excusa de la parole qu'il avait dite, et le magistrat de la ville déclara qu'il s'en rapporterait à la sincérité du supérieur. Il reçut la somme, qui était de onze mille francs et qui devait être restituée à l'État. Il en donna quittance et il engagea le supérieur à faire valoir ses droits à la pension promise.
-- Je ne ferai rien valoir et je ne veux pas de pension, répondit- il; j'ai une famille aisée qui me recevra fort bien et me restituera même ma part de patrimoine, puisque je ne suis plus légalement dans les ordres.
L'acquéreur, le voyant si désintéressé et si soumis à la loi, le pria de ne pas se croire expulsé brutalement par lui, et il l'engagea à rester plusieurs jours et davantage s'il le désirait. Le supérieur remercia et dit qu'il était prêt à partir depuis longtemps.
Alors on s'occupa du pauvre petit frère, qui était là sans un sou vaillant et avec l'habit qu'il avait sur le corps.
-- Et vous, monsieur, lui dit le magistrat de la ville, a-t-on avisé à votre existence?
-- Je l'ignore, répondit le petit frère.
-- Qui donc êtes-vous?
-- Émilien de Franqueville.
-- Alors... nous n'avons point à nous inquiéter de vous; votre famille est des plus riches de la province et vous allez la rejoindre?
-- Mais, dit Émilien avec un peu d'embarras, je n'ai reçu d'elle aucun ordre et je ne sais pas où elle est.
L'acquéreur, le maire et le magistrat se regardèrent avec étonnement.
-- Est-il possible, s'écria l'acquéreur, qu'on abandonne ainsi...?
-- Pardon, monsieur, reprit Émilien, vous parlez devant moi et je n'autorise personne à blâmer mes parents.
-- C'est fort bien pensé, reprit M. Costejoux; mais il faut pourtant que vous connaissiez votre position. Vos parents ont quitté la France, et, si leur absence se prolonge, ils seront considérés comme émigrés. Or, vous n'ignorez pas qu'il est question de déposséder les émigrés, et vous pourriez bien vous trouver sans ressource; car, si la guerre nous est déclarée, la confiscation de vos biens et de ceux des nobles qui auront passé à l'ennemi, sera le premier décret que rendra l'Assemblée.
-- Jamais mon père et mon frère ne feront pareille chose! s'écria Émilien, et j'en suis si sûr, que je compte m'engager comme soldat si, pour quelque raison que j'ignore, mes parents sont dans l'impossibilité de rentrer en France et de s'occuper de moi.
-- Voilà de bons sentiments, dit l'acquéreur; mais, en attendant que nous ayons la guerre et que vous ayez l'âge de la faire, permettez-moi de m'occuper de vous. Je ne veux point prendre possession de la prison où l'on vous a mis, pour vous jeter sur le pavé; restez donc ici jusqu'à ce que j'aie pris des informations sur les moyens d'existence qui vous sont dus par votre famille. Elle a laissé dans sa terre un intendant qui doit avoir reçu quelques instructions, et à qui je me charge de rafraîchir la mémoire.
-- Peut-être n'en a-t-il reçu aucune, répondit Émilien; mes parents n'ont pas dû croire à la vente des couvents. Ils pensent donc que je n'ai besoin de rien.
-- Ne payaient-ils pas une pension pour vous dans cette maison?
-- Non, rien, dit le supérieur; la communauté devait recevoir vingt mille francs, le jour où il recevrait la tonsure.
-- Je comprends le marché, dit M. Costejoux au magistrat; on voulait enterrer le cadet et on intéressait les moines à entretenir sa vocation.
Le supérieur sourit et dit à Émilien:
-- Quant à moi, mon cher enfant, je ne vous ai jamais caché que c'en était fait des couvents et je ne vous ai jamais beaucoup tourmenté pour y chercher votre avenir.
Ils se serrèrent la main tristement, car, depuis l'aventure du cachot, ils s'aimaient et s'estimaient beaucoup l'un l'autre. Émilien pria fièrement l'avocat de ne pas s'occuper de lui, vu qu'il n'était point d'humeur à devenir vagabond et que, sans sortir de la commune, il trouverait bien à occuper ses bras sans être à la charge de personne. Le magistrat se retira et l'acquéreur se consulta avec le maire tout en examinant les bâtiments du moutier. Quand ils revinrent vers le prieur, M. Costejoux avait pris une résolution à laquelle on ne s'attendait point.
VIII
Voici comment parla M. Costejoux:
-- Monsieur le prieur, je viens d'apprendre de M. le maire des particularités sur vous et sur le jeune Franqueville, qui me font votre ami à tous deux, si vous voulez bien me le permettre. Nous pouvons nous rendre mutuellement service, moi en vous confiant mes intérêts, vous en acceptant la gestion de ma nouvelle propriété. Je ne compte ni l'habiter ni l'exploiter moi-même, -- mes occupations ne me le permettent pas, -- ni songer à la revendre avant quelques années, car je veux courir tous les risques de l'affaire. Restez donc ici tous deux et gouvernez les choses comme si elles étaient vôtres. Je sais que je puis avoir une confiance absolue dans les comptes que vous me rendrez. Je n'exige qu'une chose, c'est que vous ne donnerez asile à aucun membre du clergé. À tout autre égard, vous pouvez vous considérer comme chez vous et fixer vous-même la part que vous souhaitez prélever sur le produit des terres que je vous donne à exploiter.
Le père Fructueux fut fort surpris de cette offre et il demanda à réfléchir jusqu'au lendemain. Le maire offrit le souper, qui fut accepté de bonne amitié et on y entraîna Émilien, qu'on était étonné et content de trouver dans les sentiments d'un bon patriote et d'un bon citoyen.
Quand il se retrouva seul avec le prieur (c'est ainsi que l'on continua à appeler le père Fructueux, bien qu'il n'eût gouverné la communauté que durant six semaines), il lui demanda conseil.
-- Mon fils, répondit le brave homme, nous voilà comme deux naufragés sur une terre nouvelle. Moi, je n'ai pas longtemps à vivre, encore que je ne sois pas très vieux et que j'aie de l'embonpoint; mais, depuis le cachot, j'ai une oppression qui me mène durement et je ne crois pas m'en remettre. Je n'ai pas menti en disant à M. Costejoux que j'avais une famille et un petit patrimoine, mais je puis t'avouer que ma famille m'est devenue bien étrangère et que, si je peux compter sur ses bons procédés, je ne suis pas sûr de me faire à ses idées et à ses habitudes. Je suis entré au moutier de Valcreux à seize ans, comme toi, il y a justement aujourd'hui cinquante ans. J'y ai souffert à peu près tout le temps, tantôt d'une chose, tantôt d'une autre: je n'aurais peut-être souffert ni plus ni moins ailleurs; mais, à présent, je souffrirais beaucoup plus du changement que de toute autre chose. On ne quitte pas une maison que l'on a gouvernée si longtemps sans y laisser son âme. Ne plus voir ces vieux murs, ces grosses tours, ces jardins et ces rochers que j'ai toujours vus, me semble impossible. Donc, j'accepte la gestion qui m'est offerte et j'espère finir mes jours là où j'ai passé ma vie. Quant à toi, c'est une autre affaire; tu ne peux pas aimer le couvent et il n'est pas possible que ta famille t'oublie quand elle saura qu'il n'y a plus de couvents. Mais qui sait ce qui peut arriver de tes parents et de ta fortune? Ton père, avec qui j'ai échangé quelques lettres, est un homme du temps passé, qui n'a pas cru à ce qui nous arrive et qui y croira peut-être trop tard, quand il ne sera plus temps d'aviser. J'ai su, et je n'ai pas voulu te dire, mais tu dois savoir enfin que les paysans de Franqueville ont beaucoup maltraité vôtre château. Sans l'intendant, qui est très malin et très adroit, ils l'eussent brûlé; mais ils comptent que les terres seront mises en adjudication comme te l'a dit cet avocat, et il n'y aurait pas sûreté pour ta famille et pour toi-même à y retourner de si tôt. Reste donc avec moi, pour voir venir les événements. Si tu allais ailleurs, si tu prenais un parti quelconque sans l'agrément de ton père, il pourrait en être fort mécontent et s'en prendre à moi, au lieu que, s'il te retrouve où il t'a mis et où il te laisse, il ne pourra pas trouver mauvais que tu y acceptes une condition qui t'empêche de mourir de faim.
-- Mais quelle sera cette condition? demanda Émilien. Que ferai-je pour gagner le pain que vous m'offrez de partager avec vous?
-- Tu tiendras mes comptes et tu dirigeras les travaux. Au besoin, tu travailleras toi-même puisque tu aimes le travail du corps. Moi, j'avoue que ce n'est pas mon goût.
Là-dessus, il alla se coucher, et Émilien vint, dès le lendemain matin, me consulter, comme si j'eusse été une personne capable de lui donner un bon conseil. Il me sembla que le prieur avait donné les meilleures raisons et j'engageai mon ami à demeurer près de lui.
-- Si vous partiez, lui dis-je, je ne sais pas ce que je deviendrais. J'ai pris une si grande attache pour vous, que je crois bien que je vous suivrais, quand je devrais mendier mon pain sur les chemins.
-- Puisque c'est comme cela, répondit-il, je resterai tant que je le pourrai, car j'ai pour toi la même amitié que tu me portes, et je ne te quitterais pas sans un chagrin aussi grand que je l'ai eu quand il m'a fallu quitter ma petite soeur.
-- Et vous n'avez toujours pas de ses nouvelles? Est-ce qu'on l'aura laissée seule à Franqueville?
-- Oh non! je sais qu'elle devait entrer dans un couvent de filles, en même temps que j'entrais ici.
-- Et où sera ce couvent?
-- À Limoges. Mais tu me fais songer qu'elle a pu être mise dehors comme les autres, et, à présent que je suis libre, j'irai savoir de ses nouvelles.
-- À Limoges? C'est bien loin, mon Dieu, et vous ne savez pas seulement le chemin!
-- Je le trouverai bien, va, et ce n'est qu'à une quinzaine de lieues d'ici.
Son voyage fut décidé et le prieur n'y fit pas d'opposition. Même l'acquéreur, qui était très content d'avoir mis le soin et l'exploitation de son nouveau domaine en bonnes mains, s'offrit à emmener Émilien et à l'aider dans ses recherches, car il n'avait pas ouï dire dans sa ville que la petite Franqueville y eût été mise dans un couvent quelconque, et il craignait que son frère ne sût pas la retrouver. Il l'engagea seulement à prendre des habits comme tout le monde, car, bien que dans ce temps-là on ne courut pas encore sus aux gens d'église, on n'aimait pas, quand on tenait pour la révolution, à se montrer en leur compagnie. Émilien courut pour reprendre l'habillement qu'il avait avant d'endosser le froc, sans songer que, depuis trois ans, il avait grandi de toute la tête et grossi d'autant. Mon cousin Pierre, qui était à peu près de son âge et de sa taille, avait un habillement de droguet tout flambant neuf que je l'engageai à lui prêter. Mais il ne s'en souciait point et parla de le lui vendre; Émilien n'avait pas d'argent, et, ne sachant quand il en aurait, il n'osait en emprunter à personne. Ah! que je fus contente et fière alors, de pouvoir lui offrir mes quinze francs! Après bien des difficultés, il les accepta de moi. Avec la moitié, il acheta à Pierre son habillement complet, qui, selon moi, l'embellissait beaucoup, et il mit le reste dans sa poche pour n'être à la charge de personne durant le voyage.
Quand M. Costejoux le vit ainsi équipé, il se prit à rire d'un air malin, mais bienveillant quand même.
-- Ah! Ah! monsieur le vicomte, lui dit-il, -- car, malgré votre essai de noviciat, nul ne peut vous empêcher d'être le vicomte de Franqueville, votre frère aîné étant comte et votre père marquis, -- vous voilà sous la livrée du paysan; mais sans doute vous comptez vous habiller autrement à la ville?
-- Non, monsieur, répondit Émilien, je ne pourrais pas, et, si vous rougissez d'un paysan en votre compagnie, j'irai de mon côté et vous irez du vôtre.
-- L'avocat, riant tout à fait, c'est bien riposté, dit-il, vous me donnez une leçon d'égalité, mais je n'en avais pas besoin. Soyez sûr que nous nous entendrons et ferons bon ménage.
Arrivé à Limoges, Émilien, aidé de M. Costejoux, chercha sa soeur dans tous les couvents. Ils existaient encore par tolérance et faute d'acheteurs; mais sa soeur ne s'y trouvait point et il se rendit à Franqueville pour avoir de ses nouvelles.
On ne le reconnut pas tout de suite, changé comme il était de taille, de visage et de costume. Il put pénétrer dans le château et parler à l'intendant, qui fut bien surpris quand il se nomma, et fit comme s'il ne croyait pas que ce fût lui. Il s'obstina même à lui dire:
-- Vous prétendez être le vicomte de Franqueville et il est possible que vous le soyez, mais il est possible que vous ne le soyez pas, car vous ne produisez aucune lettre qui vous recommande et aucun papier qui prouve ce que vous dites. Dans tous les cas, je n'ai reçu aucun ordre qui vous concerne. Vos parents sont émigrés et ne paraissent vouloir rentrer qu'avec l'étranger. C'est très fâcheux pour eux et pour vous, car vos biens seront vendus et vous n'en aurez rien. En attendant, je ne puis disposer de leurs revenus que sur un ordre écrit de leur main ou sur l'injonction des lois, et, puisque vous ne pouvez rien produire, je ne puis rien vous donner.
-- Je ne suis pas venu vous demander de l'argent, répondit fièrement le pauvre petit vicomte, je n'en ai pas besoin.
-- Ah! vous avez des ressources? vous avez eu part au trésor du couvent de Valcreux, car je n'imagine pas que les moines aient été assez simples pour ne pas se le partager en partant?
-- Il n'y avait pas de trésor au couvent de Valcreux, et le peu d'argent que l'on avait en réserve a été rendu à l'État par M. le prieur. Mais tout cela ne vous regarde pas et ne vous intéresse en aucune façon, puisque vous vous obstinez à ne pas me reconnaître pour ce que je suis; je viens simplement vous demander où est ma soeur, et j'espère que vous n'avez pas de raison pour me le cacher.
-- Je n'en ai pas; votre soeur, puisque vous prétendez être un Franqueville, est à Tulle dans ma famille. Il y avait danger pour elle à rester ici, les paysans étant très animés contre vous autres; c'est par miracle que j'ai pu les contenir et je ne dors pas chez vous sur les deux oreilles, croyez-le bien. J'ai envoyé la petite au loin; elle est bien soignée et je paye ce qu'il faut pour son entretien.
Émilien demanda le nom de_ _la parente à qui l'intendant disait avoir confié l'enfant, et, sur-le-champ, il repartit sans se faire reconnaître d'aucun domestique et sans songer qu'il donnait raison par là aux soupçons de l'intendant; mais, quand il eut gagné la sortie du hameau, il se trouva en face d'un vieux domestique de sa maison qui l'avait toujours beaucoup aimé et qui le reconnut tout d'un coup en s'écriant:
-- M. Émilien!