Nanon La bibliothèque précieuse
Chapter 21
M. Costejoux était en colère, Louise n'osa répliquer. Madame Costejoux s'efforça de renouer la conversation, mais tout le monde était blessé, elle échoua.
Le dîner était fini, elle me prit le bras et m'emmena dans sa chambre qui était disposée pour servir de salon. Elle me montra avec une certaine complaisance comme tout était bien arrangé, la chambre de Louise à côté de la sienne, avec un luxe de miroirs, de toilettes, de petits meubles à chiffons; on eût dit d'une boutique.
-- Nous sommes à l'étroit, me dit-elle, mais ne craignez rien, nous vous logerons pour le mieux. On mettra un lit dans ma chambre et vous dormirez près de moi. J'ai le sommeil tranquille; mais, si vous voulez causer, nous causerons; je m'arrange de tout. Rien ne me gêne ni ne me contrarie pourvu que mon cher fils soit content. Je l'ai laissé exprès un peu seul avec Louise. Quand ils sont ensemble, il plaide mieux et elle se laisse charmer, il parle si bien!
-- Je le sais, répondis-je. Tout ce qu'il dit, tout ce qu'il pense est beau et bien! Mais croyez-vous vraiment travailler à son bonheur? ...
-- Ah! je sais bien! je sais bien! reprit-elle avec plus de vivacité que ne le lui permettait d'habitude son parler lent et mesuré. Elle a bien des préjugés, de gros préjugés, et avec cela certains petits défauts. Mais on change tant quand on aime! N'est- ce pas votre avis?
-- Moi, je ne sais pas, répondis-je; je n'ai pas eu à changer d'idée.
-- Mon fils me l'a dit. Vous avez toujours aimé le jeune Franqueville. Il n'est pas comme sa soeur, lui! Il n'a pas d'orgueil. Peut-être l'engagera-t-il à_ _épouser mon fils; qu'en pensez-vous?
-- Je le pense.
-- A-t-il beaucoup d'autorité sur elle?
-- Aucune.
-- Et vous?
-- Encore moins.
-- Tant pis, tant pis! dit-elle d'un ton mélancolique en prenant son tricot.
Et elle ajouta en passant ses aiguilles dans ses cheveux gris bouclés sous un grand bonnet de dentelles, qui ressemblait pour la forme à ma cornette de basin plissé:
-- Vous avez peut-être des préventions contre elle. Elle vous a fâchée tout à l'heure?
-- Non, madame. Je m'attendais à ce qu'elle a dit. Je ne lui en veux pas, c'est son idée. D'ailleurs, vous la connaissez mieux que moi à présent: vous avez dû changer son caractère, vous qui êtes si bonne.
-- Je suis patiente, voilà tout. Je sais que vous l'êtes aussi, mon fils m'a tant parlé de vous! Savez-vous... oui, il vous l'a dit, et il me raconte tout. Si vous n'eussiez pas été engagée de coeur, il vous eût aimée. Il aurait oublié cette charmante Louise, il eût été plus heureux, et moi plus heureuse par conséquent. Elle nous causera des peines, je m'y attends bien. Enfin, la volonté de Dieu se fasse! Pourvu qu'elle ne me renvoie pas d'avec mon fils! Ce serait ma mort. Que voulez-vous! c'est le seul qui me reste de sept enfants que j'ai eus. Tous beaux et bons comme lui. Ils ont tous péri de maladie violente ou par accident. Quand le malheur est dans une famille! on a raison de dire: Dieu est grand, et nous ne le comprenons pas.
Elle comptait les points de son tricot, tout en parlant d'une voix basse et monotone, et des larmes coulaient sous ses lunettes d'écaille, le long de ses joues grasses et pâles. On voyait qu'elle avait été belle et soigneuse de sa personne, mais sans l'ombre de coquetterie: on sentait une personne qui n'avait vécu que pour ceux qu'elle aimait et qui n'était point lasse d'aimer malgré tout ce qu'elle avait souffert.
Je baisai doucement ses mains et elle m'embrassa maternellement. Je cherchai à lui donner de l'espérance, mais je vis bien qu'au fond elle pensait comme moi; elle ne faisait pas de l'espérance personnelle la condition de son dévouement.
Louise rentra avec M. Costejoux. Ils riaient tous deux. Le front de la vieille dame s'éclaircit.
-- Chère tante, lui dit Louise, nous venons de nous disputer très fort, à propos de noblesse, comme toujours! Comme toujours, monsieur votre fils a eu plus d'esprit et d'éloquence que moi; mais, comme toujours, j'ai eu plus de raison que lui. Je suis positive, il est romanesque. Il croit que nous entrons dans un _monde nouveau!_ C'est son thème habituel. Il croit que la Révolution a changé tant de choses, que beaucoup ne pourront être rétablies. Moi, je crois que tout redeviendra, avec le temps, comme par le passé, que la noblesse est une chose aussi indestructible que la religion, et que mon frère est toujours aussi marquis qu'il l'eût été au décès de son père et de son frère aîné dans des circonstances ordinaires. Là-dessus, le grand avocat plaide le sentiment, le devoir, tout ce que vous voudrez. Il m'apprend que Nanon est un riche parti pour Émilien dans l'état des choses. Moi, je ne m'occupe pas de cela. Je n'ai qu'une ressemblance avec Émilien, je ne fais aucun cas de l'argent. Vous allez me dire que j'ai un impérieux besoin de tout_ _ce que l'argent procure. C'est possible; en cela je ne suis pas logique: mais Émilien est très logique, lui. Il n'a jamais souci ni envie de rien. Il est devenu paysan, il sera très heureux avec Nanon. Oh! j'en suis certaine, Nanon est un ange de bonté et de droiture. Ne dis rien, Nanette, je sais que tu te fais scrupule de l'épouser, bien que tu sois folle de lui. Je sais que, s'il se rappelle qu'il est marquis et qu'il hésite un tant soit peu, tu te résigneras. C'est donc ce qu'il faut voir, ce sera à lui de décider, et, s'il se décide en ta faveur, j'en prendrai mon parti; je t'accepterai pour ma belle-soeur et je ne t'humilierai jamais. Je sais vivre, à présent, je ne te dédaigne pas; je t'estime, j'ai même de l'amitié pour toi et je n'oublie pas tes soins; mais tout cela ne fera pas que j'aie tort de dire ce que je dis.
-- Que dites-vous donc? répondis-je, car il faut conclure. Votre frère s'abaissera en oubliant qu'il est marquis?
-- Je ne dis pas qu'il s'abaissera, je dis qu'il descendra volontairement de son rang et que le monde ne lui en saura point de gré.
-- Le monde des sots, s'écria M. Costejoux.
-- C'est le monde dont je suis, reprit-elle.
-- Et dont il ne faut plus être!
Là-dessus, il lui parla encore très sévèrement, comme un père qui gronde son enfant, mais qui l'adore, et je vis qu'il ne se trompait pas en supposant qu'elle voulait être adorée ainsi, car elle se laissait dire des choses dures, à condition qu'elle y sentirait percer la passion. Leur querelle se termina encore par un raccommodement piqué de quelques épingles, mais où elle semblait se rendre.
Quand il se fut retiré, elle me prit à partie, mais sans aigreur, et finit par m'embrasser _elle-même, _en me disant:
-- Allons, aime-moi toujours, car tu seras ma Nanon qui m'a gâtée et pour qui je ne veux pas être ingrate. Si tu épouses mon frère, je vous blâmerai tous deux, mais je ne vous en aimerai pas moins, voilà qui est dit une fois pour toutes.
Le lendemain, je me levai de bonne heure, je m'habillai sans bruit et je sortis sans éveiller la bonne madame Costejoux. Je voulais voir le parc et j'y trouvai Boucherot qui me le montra en détail.
Louise vint m'y rejoindre, et, Boucherot s'étant discrètement retiré:
-- Nanon, me dit-elle, j'ai réfléchi depuis hier. Puisque te voilà riche, et que tu dois le devenir davantage (c'est M. Costejoux qui dit cela), tu devrais lui racheter Franqueville pour mon frère. Comme cela, tu mériterais vraiment de devenir marquise.
-- Parlons de vous et non de moi, lui répondis-je en riant de ce compromis inattendu. Est-ce que Franqueville n'est pas à vous, si vous le souhaitez?
-- Non! reprit-elle vivement, car je ne veux point m'appeler madame Costejoux; j'aimerais mieux rester avec mon frère et toi, ne pas me marier, me faire paysanne comme vous, soigner vos poules et garder vos vaches. Ce ne serait pas déroger!
-- Si c'est une idée bien arrêtée de refuser M. Costejoux, il serait honnête et digne de vous de le lui dire, ma chère enfant!
-- Je le lui dis toutes les fois que je le vois.
-- Non, vous vous abusez. Si vous le lui dites, c'est de manière à lui laisser de l'espérance.
-- Tu veux dire que je suis coquette?
-- Très coquette.
-- Que veux-tu! je ne puis m'en défendre. Il me plaît, et, s'il faut tout te dire, je crois bien que je l'aime!
-- Eh bien, alors? _..._
-- Eh bien, alors, je ne veux pas céder à cette folie de mon cerveau. Est-ce que je peux épouser un jacobin, un homme qui eût envoyé mes parents à l'échafaud s'ils fussent tombés dans ses mains? Il a sauvé Émilien de la mort et il m'a sauvée de la misère; mais il haïssait mon père et mon frère aîné.
-- Non, il haïssait l'émigration.
-- Et moi, je l'approuve, l'émigration! Je n'ai qu'un reproche à faire à mes parents, c'est de ne pas m'avoir emmenée avec eux. Ils m'eussent peut-être mariée là-bas selon ma naissance, au lieu que me voilà réduite à recevoir l'aumône.
-- Ne dites pas cela, Louise, c'est très mal. Vous savez bien que M. Costejoux ne vous fera jamais une condition de l'épouser.
-- Eh bien, c'est ce que je dis! Je ne l'épouserai pas, et il me faudra accepter ses dons ou mourir de misère. Épouse mon frère, Nanette, il le faut. Tu lui assureras une existence et je te jure que je travaillerai avec vous pour gagner le pain que vous me donnerez. Je reprendrai mes sabots et mon bavolet, et je n'en serai pas plus laide. Je sacrifierai la blancheur de mes mains. Cela vaudra mieux que de sacrifier la fierté de mon rang et mes opinions.
-- Quelle que soit votre volonté, ma chère Louise, vous pouvez bien compter qu'elle sera faite si j'épouse votre frère, et vous n'aurez pas à travailler pour gagner votre vie. Il suffira que vous vous contentiez de nos habitudes de paysans; nous tâcherons même de vous les adoucir, vous le savez bien. Mais vous ne serez point heureuse ainsi.
-- Si fait! tu me crois encore paresseuse et princesse?
-- Ce n'est pas cela: je crois ce que vous m'avez dit; vous aimez M. Costejoux et vous regretterez d'avoir fait son malheur et le vôtre pour contenter votre orgueil...
Je m'arrêtai, très surprise de la voir pleurer, mais son chagrin se tourna en dépit.
-- Je l'aime malgré moi, dit-elle, et nous serions plus malheureux mariés que brouillés. Est-ce que_ _je sais, d'ailleurs, si c'est de l'amour que j'ai pour lui? Connaît-on l'amour à mon âge? Je suis encore une enfant, moi, et j'aime qui me gâte et me choie. Il a beaucoup d'esprit, Costejoux! il parle si bien, il sait tant de choses, qu'on s'instruit tout d'un coup en l'écoutant, sans être obligée de lire un tas de livres. Certainement il m'a beaucoup changée et, par moments, il me semble qu'il est dans le vrai et que je suis dans l'erreur. Mais je me repens de cela et je rougis de mon engouement. Je m'ennuie beaucoup ici. La mère Costejoux est excellente, mais si douce, si monotone, si lambine dans ses perfectionnements domestiques, que j'en suis impatientée. Nous ne voyons personne au monde, les circonstances ne le permettent pas, car on me cache encore un peu, comme un hôte compromettant. Les jacobins ne se croient pas battus et dureront peut-être encore quelque temps. Dans cette solitude, je deviens un peu folle. Je suis trop gâtée, on ne me laisserait pas toucher une casserole ou un râteau dans le jardin, et ma paresse m'est devenue insupportable. Avec cela, je n'ai pas reçu l'éducation première qui fait qu'on sait s'occuper et qu'on peut raisonner ses idées. Je n'ai pas voulu prendre mes leçons avec toi au moutier, j'ai l'âme vide, je ne vis que des rêves de divagations. Enfin, je m'ennuie à mourir, je te dis, et, quand Costejoux vient nous voir, je m'éveille, je discute, je pense, je vis. Je prends cela pour de l'attachement: qui sait si tout autre ne m'en inspirerait pas autant, dans l'état d'esprit où je me trouve?
-- Si vous me demandez conseil, Louise, il faut écouter votre coeur et sacrifier votre orgueil, voilà ce que je pense.
M. Costejoux mérite d'être aimé, ce n'est pas un homme ordinaire.
-- Tu n'en sais rien! Tu connais le monde et les hommes encore moins que moi.
-- Mais je les devine mieux que vous. Je sens dans M. Costejoux un grand coeur et un grand esprit. Tous ceux qui me parlent de lui me confirment dans mon idée.
-- Il passe pour un homme supérieur, je le sais. Si j'étais sûre qu'il le fût réellement!... mais non, cela ne m'absoudrait pas; je ne dois pas épouser l'ennemi de ma race. Promets-moi de me donner asile, et, le lendemain de ton mariage avec mon frère, je me sauverai d'ici pour aller chez vous.
-- Je n'ai rien à vous promettre, moi. Émilien, s'il est mon mari, sera mon maître et je serai contente de lui obéir. Vous savez bien qu 'il sera heureux de vous avoir avec lui. Soyez donc tranquille de ce côté-là, et, à présent que vous êtes sûre d'être libre dans l'avenir, songez au présent sans prévention. Voyez comme vous êtes aimée, gâtée, et comme vous seriez heureuse si vous aviez l'esprit de l'être.
-- Tu as peut-être raison, répondit-elle. Je réfléchirai encore, Nanon, mais donne-moi ta parole de ne pas dire à Costejoux que je l'aime.
-- Je vous la donne, mais rendez-la-moi tout de suite. Laissez-moi lui donner ce bonheur qu'il mérite si bien, et qui lui fera avoir encore plus d'éloquence pour vous persuader.
-- Non, non! je_ _ne veux pas! Il est déjà assez fat avec moi. Dis- lui que je t'ai laissée dans l'incertitude, puisqu'au fond, c'est la vérité.
Il fallut me contenter de cette conclusion qui n'en était pas une.
XXVI
Pendant le déjeuner, elle me fit de plus franches amitiés que je n'en avais encore reçu d'elle, et me dit à plusieurs reprises que, si j'étais au-dessous d'elle par la naissance, j'étais fort au- dessus par l'intelligence et l'instruction. Mais M. Costejoux ne put jamais lui faire reconnaître ou avouer que ce que l'on a acquis par le travail et la volonté vaut plus que ce que le hasard vous a donné.
Ils insistèrent tellement pour me garder, que je dus passer encore la journée avec eux. Ils étaient si bons et Louise se montrait si aimable, que je n'eus aucun déplaisir en leur compagnie; mais l'habitude d'agir et de m'occuper d'autre chose que de paroles me fit trouver le temps long, et, malgré de tendres adieux à mes hôtes, je fus contente de remonter en voiture pour retourner chez nous.
Comme je disais cela en route, à Dumont:
-- Pourquoi, répondit-il, ne dites-vous pas _chez moi, _puisque vous voilà maîtresse de maison, propriétaire, et aussi dame que qui que ce soit?
-- Non, mon ami, lui répondis-je après un moment de réflexion. Je veux rester paysanne. J'ai mon orgueil de race aussi, moi! C'est une découverte que Louise m'a fait faire et_ _à laquelle je n'avais jamais songé. Si, comme elle dit, Émilien se souvient d'être marquis et qu'il me croie au-dessous de lui, je resterai sa servante par amitié; mais je ne me marierai pas avec un homme qui mépriserait ma naissance. Je la trouve bonne, moi, ma naissance! Mes parents étaient honnêtes. Ma mère fut pleine de coeur et de courage, tout le monde me l'a dit; mon grand-oncle était un saint homme. De père en fils et de mère en fille, nous avons travaillé de toutes nos forces et n'avons fait de tort à personne. Il n'y a pas de quoi rougir.
Cette idée me resta dans la tête et me donna une certaine force d'esprit que je n'avais pas encore senti en moi. Ce fut le profit de mon voyage à Franqueville. Louise m'écrivit, d'une écriture de chat et sans un mot d'orthographe, pour me dire que ma visite lui avait fait du bien et que, se sentant libre, grâce à ma promesse, elle se trouvait plus contente de sa position présente et des soins de ses _aimables hôtes._
Les événements de Paris, les émeutes du 1er avril et du 20 mai eurent chez nous le retentissement tardif accoutumé. On arriva jusqu'en juin sans comprendre ce que signifiaient ces luttes si graves. Enfin l'on comprit que c'en était fait du jacobinisme et du pouvoir du peuple parisien. Les paysans s'en réjouirent et personne chez nous ne plaignit les déportés, si ce n'est moi, car il devait y avoir parmi eux des gens de coeur comme M. Costejoux, qui avaient cru leur opinion seule capable de sauver la France et qui avaient sacrifié leurs instincts généreux à ce qu'ils regardaient comme leur devoir. J'eus bien quelque inquiétude pour lui, et, pendant quelques semaines, il s'absenta du pays pour se faire oublier. Cela servit ses amours, car Louise m'écrivit qu'elle s'ennuyait beaucoup de ne pas le voir, qu'elle était alarmée pour lui et qu'elle lui était véritablement _très attachée._
Sans être bien ardent comme l'on voit, cela était sincère. Elle ne songeait point à_ _se réjouir des vengeances de la réaction. Pour la distraire de la solitude, madame Costejoux lui offrit de me rendre ma visite; je les y engageai vivement, et, par un beau jour de l'été de 95, elles arrivèrent au moutier.
Louise était mise très simplement et paraissait revenue de ses idées vaines et fausses. Elle admira beaucoup la propreté, l'ordre et le confort que j'avais enfin pu établir au moutier malgré la rigueur des temps. Mon intérieur était loin d'être somptueux, mais j'avais su tirer parti de tout. Avec de vieux meubles brisés et abandonnés dans les greniers, j'avais su, en dirigeant les ouvriers du village qui n'étaient point maladroits, réinstaller un mobilier très passé de mode, mais plus beau que les colifichets modernes. J'avais fait de la salle du chapitre, une manière de grand parloir, dont les stalles sculptées avaient été dédaignées comme des antiquailles par la saisie révolutionnaire, et cette décoration en bois avec son revêtement finement ouvragé qui couvrait en partie la muraille, était aussi belle que saine. Il n'en coûtait rien de la tenir propre et brillante. Le pavé de marbre noir était intact, j'avais obtenu de Mariotte que les poules n'y pénétreraient pas, non plus que dans les appartements du rez-de-chaussée, car il y a plus d'apathie que de nécessité à vivre avec les animaux, et je me rappelais que mon grand-oncle ne les souffrait pas dans sa pauvre chaumière, ce qui ne m'avait pas empêchée d'élever très bien les miens.
Le moutier était donc rangé et rafraîchi quand Louise y rentra, surprise de le voir plus conservé et plus imposant qu'elle n'en avait gardé souvenance.
Je lui avais préparé la chambre d'Émilien, que j'avais rendue tout à fait gentille et j'avais aussi très soigneusement arrangé la mienne pour madame Costejoux qui s'y trouva fort bien. Quoique mon ordinaire avec Dumont et Mariotte fût des plus sobres, j'avais assez soigné le prieur, qui aimait à bien vivre, pour savoir ordonner et faire par moi-même un bon dîner. J'étais très aimée au pays, je n'avais qu'un mot à dire pour que chasseurs et pêcheurs fussent toujours prêts à m'apporter leurs plus belles prises, et, comme je n'abusais pas de leur obligeance, mes rares jours de luxe ne me coûtaient que la peine de remercier. Ils prétendaient être encore mes obligés.
Louise fit beaucoup de réflexions sur tout cela; elle parut s'éveiller au bon sens et voulut m'aider aux soins du ménage pour me faire voir, disait-elle, qu'on avait tort de la traiter comme une poupée à Franqueville. Mais, moi, je vis bien qu'elle n'était pas née pour s'aider elle-même. Elle était maladroite, distraite, et tout de suite fatiguée. Elle ne comprenait pas que j'eusse le temps de faire tant de choses et encore celui de lire et de m'instruire tous les jours un peu plus que la veille.
-- Tu es une personne supérieure, me disait-elle, je vois que je ne t'avais pas comprise et que M. Costejoux te jugeait bien. Je voudrais avoir ton secret pour trouver les journées trop courtes. Moi, je ne sais pas les remplir. J'ai autant d'esprit qu'une autre quand je cause, mais je ne peux rien apprendre seule, et il faut que les idées me viennent par les paroles que j'entends et auxquelles je réponds.
-- Donc, lui disais-je, il vous faut un avocat pour mari, et vous ne tomberez jamais mieux.
Elle fut charmante pour Dumont, avec qui elle dîna sans hésiter, et pour la Mariotte, à qui elle demanda pardon de l'avoir fait beaucoup enrager. Elle était si gentille quand elle voulait, qu'on l'aimait sans se demander si elle était bien capable de vous payer de retour. Elle était de ces personnes qui, avec quelques jolis mots et un doux sourire, se font tenir quittes de dévouement. Elle courut dans tout le village et plut à tous ceux qu'elle avait irrités autrefois. J'étais comme les autres, je lui donnais tout mon coeur sans presque rien demander au sien. Je me contentais de l'heureux changement de son humeur et de ses manières. Quand on n'est pas très aimant, c'est un grand honneur d'être très aimable.
La guerre avec la Hollande était finie, la paix était faite. J'avais espéré revoir Émilien tout de suite, et pourtant il ne revenait pas comme il me l'avait fait espérer. Dumont me disait que cela ne pouvait pas se passer ainsi, que l'armée de Sambre-et- Meuse allait être envoyée ailleurs si elle n'était déjà en route pour entrer en campagne. Malgré les retards et les manquements de la poste, qui était en désarroi comme toutes choses, nous avions eu le bonheur de recevoir toutes les lettres d'Émilien, et je ne voulais pas prévoir le cas où elles ne me parviendraient pas. Aussi mon inquiétude fut-elle grande et douloureuse quand je m'en vis privée durant trois mortels mois. Dumont me disait tout ce qu'il pouvait imaginer pour me rassurer, mais je voyais bien qu'il était inquiet aussi. Si nous avions pu savoir où était le régiment d'Émilien, nous serions partis pour aller le voir, ne fût-ce que le temps de l'embrasser au milieu des boulets.
Les jours se succédaient et ce silence me devenait atroce à supporter. Quand on s'éveille tous les matins avec l'idée fixe d'une espérance aussitôt déçue, chaque jour décuple l'impatience. Je m'efforçais en vain de me distraire par le travail. Je sentais que, si je perdais le but de ma vie, je n'aimerais plus ni le travail ni la vie, et je m'en allais rêver sur la tombe que j'avais fait élever au prieur. Je parlais dans mon esprit à cette bonne âme qui avait voulu me laisser heureuse. Je lui disais tout bas: «Mon bon cher prieur, si Émilien n'est plus, je n'aurai plus besoin que d'aller au plus tôt vous rejoindre.»
Un soir que j'étais assise auprès de ce tombeau, la tête appuyée sur la croix de pierre qui avait remplacé la croix de bois des premiers jours, je me trouvai plus faible et plus attendrie que de coutume. J'avais eu jusque-là le courage de_ _me soutenir un peu en me disant qu'Émilien mort, je mourrais de chagrin en peu de temps. J'en avais bien la conviction, mais je me mis à pleurer comme une enfant en songeant à tout ce que j'avais espéré de bonheur à lui donner, et, les choses réelles se mêlant a ma peine morale, je voyais repasser devant moi tous les efforts de mon passé et tous les rêves de mon avenir. Tant de soins, tant de réflexions, de prévisions, de travail, de calcul et de patience ne devaient donc pas aboutir? À quoi bon tout cela? À quoi bon travailler et vouloir, à quoi bon aimer, puisqu'une balle ennemie pouvait tout détruire en moins de temps qu'il ne m'en fallait pour me représenter mon désastre?
J'essayai de me tourner vers l'image de ma réunion à celui que j'aimais, dans une vie meilleure, plus douce et plus sûre; mais je n'étais pas une nature mystique. Très soumise à Dieu, et aussi religieuse que mon éducation le comportait, je n'avais pas grand enthousiasme pour les choses inconnues. Je ne pouvais pas me représenter la félicité céleste telle qu'on me l'avait enseignée. Elle me faisait même, je l'avoue, plus de peur que d'envie, car je n'ai jamais pu comprendre qu'on vécût éternellement sans rien faire. Je m'aperçus, dans ma douleur, de ce fait que j'aimais la vie et les choses de ce monde, non pour moi seule, mais pour l'objet de mon affection, et que je n'étais pas capable de me contenter de l'espérance du ciel avant d'avoir accompli ma tâche sur la terre.
Je résumais dans ma pensée toutes les chères rigueurs de cette tâche sacrée.