Nanon La bibliothèque précieuse
Chapter 11
-- Eh bien! tu mets la main sur la plaie. Il est poltron; donc, nous ne pouvons pas compter sur lui pour empêcher les aristocrates de nous livrer à l'ennemi. Nous ne trouvons plus que des bandits pour servir la bonne cause, on prend ce qu'on trouve.
-- C'est bien malheureux! vous tournez dans une cage comme des oiseaux qu'on aurait enfermés avec des chats. Si vous cassez les barreaux vous trouverez le vautour qui vous attend; si vous restez en cage, les chats vous mangeront.
-- C'est probable, et ce peuple pour qui nous travaillons, à qui nous sacrifions tout, nous regarde et ne nous aide pas. Tu l'as dit, il est poltron; j'ajoute qu'il est égoïste, à commencer par vous autres paysans, qui vous êtes jetés avec joie sur les terres que la Révolution vous donnait, et qu'il faut réquisitionner de force pour vous envoyer à la défense du territoire.
-- C'est votre faute, vous nous scandalisez trop! et voyez ce qui arrive à Émilien! Il accourt pour se faire soldat et vous le jetez en prison. Croyez-vous que cela encouragera les autres? Voyons, dites-moi ce qu'on va faire de lui, vous devez le savoir.
-- On va le conduire à Châteauroux, j'ai obtenu cela, c'est immense.
-- Alors, c'est à Châteauroux que j'irai.
-- Fais ce que tu voudras, je crois que tu entreprends l'impossible.
-- Il ne faut pas dire cela à quelqu'un qui est décidé.
-- Eh bien! essaye, risque ta vie pour lui, c'est ta volonté et ta destinée. Seulement, n'oublie pas une chose: c'est que, si tu échoues et que l'on découvre ta tentative, tu l'envoies sûrement à la mort, tu détruis la chance qu'il avait d'en être quitte pour la prison. Adieu, je ne puis rester davantage; voilà deux choses qui te sont nécessaires: un passeport, c'est-à-dire un certificat de civisme, et de l'argent.
-- Merci pour le certificat, mais j'ai de l'argent plus qu'il ne m'en faut. Quand est-ce qu'on emmène Émilien?
-- Demain matin; j'en fais transférer trois, parce qu'ici les prisons sont pleines. Je l'ai fait porter sur la liste des partants.
M. Costejoux me quitta brusquement en entendant sonner à la porte de sa maison. Je ne le revis plus. J'occupai le reste de ma journée à examiner une carte de Cassini, que je trouvai dans la chambre de madame Costejoux et que je gravai dans ma mémoire aussi bien que si je l'eusse calquée. Le soir venu, je dis à Laurian qui m'apportait mon souper, que je voulais retourner à Valcreux et que je le priais de laisser la porte d'en bas ouverte. Je lui promis de sortir sans être vue de personne. Je guettai le moment et je tins parole. J'étais venue de nuit, je partis de même, et les autres domestiques de la maison ne surent pas que j'y avais passé une nuit et un jour.
J'avais réfléchi à ce que je voulais faire. Rester dans la ville, au risque d'y rencontrer Pamphile, c'était compromettre le départ d'Émilien; mais retourner à Valcreux, c'était ne plus rien savoir et perdre sa trace. J'étais décidée à me rendre à Châteauroux. Je savais qu'il y avait une diligence et qu'elle partait le matin; j'avais écouté tout ce que j'avais pu saisir, la veille, dans la cuisine, j'avais pris note de tout. Je sortis de la ville avec ma cape grise sur la tête et mon paquet sous ma cape, et je marchai au hasard, jusqu'au moment où j'avisai une femme seule, assise devant sa porte. Je lui demandai le chemin de Paris. Elle me l'indiqua assez bien. J'en étais loin, j'y arrivai pourtant vite. Tout le monde était couché, rien ne bougeait dans le faubourg. C'était bien là que je devais attendre; mais à quelle heure passerait la diligence? C'est là que passerait, sans doute aussi, la voiture des prisonniers. Je ne voulais pas m'éloigner. J'avisai une église grande ouverte et sans lumière, pas même celle de la petite lampe qui brûle ordinairement dans le choeur. Je songeai à m'y réfugier, puisqu'elle semblait abandonnée. Je m'y glissai à tâtons et je me heurtai contre des marches sur lesquelles je tombai, très surprise de sentir avec mes mains que c'était de l'herbe. Comment avait-elle poussé là? L'église n'était point en ruine. J'entendis parler à voix basse et marcher avec précaution, comme si d'autres personnes s'y étaient réfugiées. Cela me fit peur. Je me retirai sans bruit, j'avais bien dormi la nuit précédente, je n'avais pas grand besoin de repos. Je marchai sur la route jusqu'à un taillis où je restai, attendant le jour, m'assoupissant quelquefois à force d'ennui, mais ne me laissant pas aller au sommeil, tant je craignais de manquer l'heure.
Enfin, j'entendis comme le trot de plusieurs chevaux et je courus voir ce que c'était. Je vis venir une grosse charrette couverte en manière de coche, escortée de quatre cavaliers qui étaient habillés en espèce de militaires, armés de sabres et de mousquetons. La route montait, ils se mirent au pas. Je sentis au battement de mon coeur que ce devait être l'escorte et la voiture des prisonniers. J'avais résolu de la laisser passer si je la voyais avant la diligence, mais l'espoir l'emporta sur la prudence, et j'allai droit à un des cavaliers pour lui demander, avec une feinte simplicité, si c'était la voiture publique pour Châteauroux.
-- Sotte que tu es! répondit-il, tu ne vois pas que c'est le carrosse des aristocrates?
Je fis semblant de ne pas comprendre.
-- Eh bien! repris-je, est-ce qu'en payant ce qu'il faut, on ne peut pas voyager dessus ou derrière?
Et j'ajoutai en prenant la bouche de son cheval:
-- Ah! sans moi, votre bête perdait sa gourmette.
Je la rattachai pendant que la voiture passait, ce qui me permit de retenir le cavalier.
-- Où vas-tu donc comme cela? me dit-il.
-- Je vas en condition dans un pays que je ne connais pas. Faites- moi donc monter sur votre chariot!
-- Tu n'es pas trop laide, toi! Est-ce que ça te fâche quand on te le dit?
-- Mais non, répondis-je avec une effronterie d'autant mieux jouée que j'y portais plus d'innocence.
Il piqua son cheval et alla dire au conducteur de la voiture d'arrêter. Il échangea quelques mots avec lui, me fit monter sur la banquette qui servait de siège, et je l'entendis qui disait aux autres cavaliers:
-- C'est une réquisition!
Et les autres de rire, et moi de trembler.
-- N'importe, pensais-je, je suis là, je voyage avec Émilien, je saurai où il va, comment on le traite, et, si ces gens veulent m'insulter, je saurai bien prendre la fuite en quelque endroit favorable.
Le conducteur était un gros, à barbe grisonnante, le teint rouge, l'air doux. Il ne demandait qu'à causer. En moins d'une heure, je sus qu'il était le conducteur de la diligence, mais qu'on l'avait requis pour mener les prisonniers, et que c'était Baptiste, son neveu, premier garçon d'écurie, qui conduisait la diligence ce jour-là. Il ne savait pas le nom des prisonniers, cela lui était parfaitement égal.
-- Moi, disait-il, la république, la monarchie, les blancs, les rouges, les tricolores, tout ça, je n'y comprends rien. Je connais mes chevaux et les auberges où l'eau-de-vie est bonne, il ne faut pas m'en demander plus. Quand le gouvernement me commande, je suis pour obéir. Avec moi, le plus fort, celui qui paye a toujours raison.
Je feignis d'admirer sa haute philosophie, et il parla à tort et à travers, de tout ce qui ne m'intéressait pas; mais j'écoutais quand même, et j'enregistrais dans ma mémoire les moindres détails sur le pays et les personnes. Entre autres choses, il me parla de son pays à lui. Il était du Berry, et d'un bourg appelé Crevant, dont je n'avais jamais entendu parler.
-- Ah dame! disait-il, c'est un pays bien sauvage et, dans les terres, je suis sûr qu'il y a des gens qui n'ont jamais vu une ville, une grande route, une voiture à quatre roues. C'est tout châtaigniers et fougère, et on y peut faire une lieue et plus sans rencontrer seulement une chèvre. Ma foi, si j'étais resté chez nous, je serais plus tranquille que je ne suis. On ne s'inquiète pas de la république par là! On ne sait peut-être pas seulement qu'il y en a une. Mais c'est un pays de misère où on ne dépense rien parce qu'on ne gagne rien.
Je lui demandai de quel côté se trouvait ce désert. Il me fit une espèce d'itinéraire que je gravai dans ma tête, tout en ayant l'air de l'écouter par complaisance, et sans savoir s'il me serait utile d'être si bien renseignée; mais j'étais sur le qui-vive pour toute chose, me disant que toute chose pouvait me servir à un moment donné.
Je sus aussi de lui que les gens qui nous escortaient n'étaient point des gendarmes, mais des patriotes de la ville, qui faisaient volontairement plus d'un genre de corvées pour être _bien notés. _Encore des féroces qui avaient peur!
Je dus les quitter à Bessines, où on relaya pour changer de chevaux. J'avais fait mon possible pour apercevoir les prisonniers ou tout du moins pour entendre leurs voix. Ils étaient si bien enfermés, qu'à moins de me trahir, je ne pouvais m'assurer de rien. Malgré ma prudence, il paraît que ces cavaliers se méfièrent de moi ou qu'ils craignirent d'être blâmés, car ils me dirent qu'ils ne pouvaient me garder plus longtemps et que la diligence ne pouvant tarder à passer, je n'avais qu'à l'attendre. Je l'attendis plus d'une heure. Elle relaya aussi. Je mourais d'impatience, craignant de perdre la trace des prisonniers. J'abordai le conducteur, je l'appelai «citoyen Baptiste» et lui dis que son oncle m'avait autorisée à lui demander une place à côté de lui sur le siège, ce qu'il m'accorda sans peine. Je tenais à pouvoir causer avec quelqu'un. J'étais contente quand cette diligence fut enfin en route.
Pourtant, j'avais une inquiétude pour la suite de mon voyage. La manière dont on me regardait et me parlait était nouvelle pour moi, et je m'avisais enfin de l'inconvénient d'être une jeune fille toute seule sur les chemins. À Valcreux, où l'on me savait sage et retenue, personne ne m'avait fait souvenir que je n'étais plus une enfant, et je m'étais trop habituée à ne pas compter mes années. Je songeai à ce que M. Costejoux m'avait dit à ce sujet.
Je voyais enfin dans mon sexe un obstacle et des périls auxquels je n'avais jamais songé. La pudeur se révélait sous la forme de l'effroi. Dans un autre moment, j'aurais peut-être eu du plaisir en apprenant que j'étais devenue jolie. Dans ce moment-là, j'en étais désolée. La beauté attire toujours les regards, et j'aurais voulu me rendre invisible. Je roulai plusieurs projets dans ma tête: je m'arrêtai à celui de ne pas me montrer à Châteauroux sans m'être assuré une protection, et de retourner la chercher à Valcreux, dès que je me serais assurée de la présence d'Émilien dans le convoi.
Je dis le convoi, parce qu'une autre charrette fermée, débouchant d'un chemin, vint bientôt se placer devant nous, se hâtant de nous dépasser.
-- Ah! me dit le conducteur Baptiste, voilà les mauvaises bêtes du bas pays que l'on mène joindre les autres. Il paraît que les prisons sont toutes remplies. On est bien sot dans notre pays de tant se gêner avec les aristocrates, quand on pourrait faire comme on fait à Nantes et à Lyon quand on en a trop.
-- Qu'est-ce qu'on en fait donc?
-- On tire dessus à mitraille ou on les noie comme des chiens.
-- Et c'est bien fait, répondis-je, égarée et parlant au hasard.
Moi aussi, j'étais lâche, mais ce n'était pas pour moi que j'avais peur; car, si je n'eusse songé à ce que j'avais à faire, je crois que j'eusse sauté à la figure de ce Baptiste et que je l'eusse souffleté.
Je sus par lui que nous ne devions pas rejoindre le convoi et qu'il marcherait toute la nuit, tandis que nous la passerions à Argenton.
-- La nuit! pensais-je, ah! si j'étais restée sur la première voiture, j'aurais peut-être pu profiter d'un moment, d'un accident.
Alors j'avais envie de descendre, de courir, je ne savais plus ce que je voulais. Je perdais la tête. J'avais fait trop de projets, j'étais épuisée. Il ne me venait plus rien de raisonnable dans l'esprit.
Je me recommandai à Dieu. Quand nous arrivâmes à Argenton à la nuit tombée, quelles furent ma surprise et ma joie de voir le convoi à la porte de l'auberge! on attendait des chevaux à revenir d'une autre course, et deux des cavaliers de l'escorte étaient allés pour en réquisitionner dans la ville. On disait qu'il n'y en avait plus un seul. Je regardai les deux cavaliers qui restaient. Celui qui m'avait traitée de _réquisition _n'y était pas. Les autres me remarquaient. Il y en avait un très méfiant qui me demanda si je connaissais quelque prisonnier dans le convoi. Ce n'était pas une question bien adroite. Je me méfiai à mon tour et je lui dis hardiment qu'une personne comme moi ne connaissait pas d'aristocrates.
J'entrai dans l'auberge pour n'avoir pas l'air d'examiner le convoi. Au bout d'un instant, les deux cavaliers y entrèrent aussi, conduisant un vieillard que je n'avais jamais vu, une vieille femme que je reconnus pour celle qu'on avait arrêtée, sous mes yeux, le matin, et un jeune homme que je ne voulus pas voir dans la crainte de me trahir; mais je n'avais pas besoin de le regarder, c'était lui, c'était Émilien, j'en étais sûre. Je me tournai vers la cheminée pour qu'il ne me vît pas. J'entendis qu'on lui servait à manger ainsi qu'aux autres. Je ne sais s'ils mangèrent, ils ne se disaient rien. Quand je me sentis bien sûre de moi, je me retournai et je le regardai pendant que personne n'y faisait attention. Il était très pâle et paraissait fatigué; mais il était calme. On eût dit qu'il voyageait pour ses affaires. Je repris courage, et, comme il eût pu se trahir en m'apercevant, je quittai l'auberge, résolue à dormir encore à la belle étoile plutôt que de coucher dans cette auberge pleine de gens grossiers qui me regardaient en ricanant.
Je quittai la route et marchai assez loin dans la nuit. On avait fini les moissons, il y avait partout des meules pour me servir de lit et de cachette. Seule, je n'avais plus peur. Résolue à m'en retourner chez nous pour mieux préparer mon oeuvre, dès le petit jour je me mis dans un chemin de traverse, en m'orientant par la ligne la plus droite sur Baunat et Chénérailles. Je ne fis point d'erreur. J'avais vu sur la carte qu'à vol d'oiseau, le moutier était à égale distance de Limoges et d'Argenton. J'arrivai sans accident chez nous, le lendemain soir.
XIV
Je racontai toutes mes aventures au prieur et je lui recommandai bien de se tenir coi, de se laisser oublier, de faire le mort, comme disait M. Costejoux. Je le suppliai de laisser ravager les terres plutôt que de se faire des ennemis. Il se moqua de moi, disant qu'il ne craignait personne et ferait son devoir envers son propriétaire, tant qu'il aurait un souffle de vie. Il parlait toujours de prudence aux autres et il en avait pour lui-même quand il fallait s'expliquer sur la politique; mais, au fond, il était très hardi de caractère et ne se gênait pas pour mettre les pillards dehors comme au temps où il était l'économe de la communauté. Cela faisait partie de ses habitudes, et cela le sauva des méchancetés qu'on eût pu lui faire. Les paysans méprisent ceux qui les craignent et se rendent toujours, du moins en théorie, au respect du droit.
Après bien des projets, je m'arrêtai à celui que j'avais entrevu durant mon voyage. Je demandai à Dumont qui connaissait les pays et les routes, s'il voulait se risquer avec moi, et il me reprocha d'avoir essayé quelque chose sans lui. Il approuva mon plan. Il alla au bourg le plus proche pour acheter un âne et des étoffes avec lesquelles, en travaillant la nuit, je me taillai un habillement de garçon. Je pris du linge, des marchandises de rechange et divers objets pour moi, pour Dumont, et surtout pour Émilien qui devait manquer de tout. Nous, nous manquions d'argent. Le prieur, qui, on s'en souvient, avait quelque chose à lui, nous ouvrit sa bourse, où je puisai moins qu'il ne l'eût voulu. Très avare dans les petites choses, il était très généreux dans les grandes. Pendant que je faisais mes préparatifs, Dumont, guidé par mes indications, s'en alla, sans faire semblant de rien, examiner ce pays de Crevant qui m'était resté dans l'esprit comme le meilleur refuge à notre portée, car ce n'était pas tout que de délivrer le prisonnier: on le chercherait, on le dénoncerait, on le livrerait; il ne fallait plus compter que sur le désert pour échapper aux recherches, et je ne trouvais rien d'assez sauvage dans nos alentours. D'ailleurs, Pamphile les connaissait trop.
Dumont revint me dire que l'endroit indiqué était, en effet, le meilleur possible et qu'il s'y était assuré un gîte pour Émilien en louant à bas prix une masure isolée dans un pays perdu. Ce n'était pas bien loin de chez nous, dix à douze heures de marche. Il ne fallait pas songer, disait-il en soupirant, à y manger du pain et à y boire du vin; mais on pouvait, avec quelque industrie, s'y soustraire à la famine. Huit jours après mon retour, je repartis de nuit, habillée en garçon, les cheveux coupés et un bon bâton en main. Dumont avait depuis longtemps laissé pousser sa barbe et ses cheveux. Rien ne sentait en lui l'ancien domestique de bonne maison. Il était très avisé, très prudent, très brave, et, depuis plusieurs mois, il s'était corrigé de boire. Devant nous, notre âne, portant notre ballot enveloppé de paille, marchait d'un bon pas. Il n'était pas assez chargé pour ne pas porter l'un de nous en cas de grande fatigue ou d'accident.
Nous fîmes halte à Châtelus, et, après une journée de dix lieues, nous passâmes la nuit à La Châtre, petite ville de trois mille âmes, où, grâce à Dieu, la Terreur faisait plus de bruit que de besogne. Quelques démocrates criaient bien haut; mais les habitants, se craignant les uns les autres, ne se persécutaient point.
Je fis remarquer à Dumont qu'ils étaient hospitaliers et paraissaient plus doux que les gens des autres endroits. Il m'avait montré en chemin les hauteurs du pays où nous devions nous réfugier, et il me semblait qu'en effet le Berry était plus loin de la révolution que Limoges et Argenton, qui étaient sur la route de Paris.
En fait de ce que nous appelons route aujourd'hui, il n'y en avait point du tout de La Châtre à Châteauroux. On suivait l'Indre par de jolis chemins ombragés qui, en hiver, devaient être impraticables; et_ _puis, on s'engageait dans une grande lande où les_ _voies se croisaient au hasard; nous faillîmes nous y perdre. Enfin, nous arrivâmes à Châteauroux, dans un pays tout plat, bien triste, où nous devions retrouver, avec la route de Paris, plus de méfiance et d'agitation.
Dumont était un peu connu partout, mais il était connu pour un bon patriote. Il avait, d'ailleurs, son certificat de civisme dans la poche. Quant à moi, à deux lieues du moutier, j'étais aussi inconnue que si je fusse arrivée d'Amérique. Je passai pour son neveu. Il m'appelait Lucas.
Il s'occupa tout de suite de louer une chambre, et, feignant de les trouver toutes trop chères, il arrêta son logement à deux pas de la prison. C'était un réduit bien misérable, mais nous fûmes contents de le trouver où nous voulions. Il n'y avait qu'une chambre, mais, au-dessus, on nous loua un petit grenier dont nous disions avoir besoin pour notre commerce de paillassons et de paniers, et ce fut là que je m'installai, sûre de n'être troublée et observée par personne.
Dès le lendemain, Dumont, qui approuvait mon désir de ne pas trop faire voir ma figure, alla acheter ce qu'il nous fallait et nous nous mîmes à l'ouvrage. Il était fils d'un vannier et n'avait pas oublié l'état, qu'il connaissait fort bien. Je l'appris vite et nous eûmes bientôt fabriqué de_ _quoi vendre, car il nous fallait un_ _état pour expliquer notre séjour dans la ville. Dumont n'y rencontra que peu de gens de connaissance, qui, l'ayant vu bien payé et bien vêtu au service du marquis de Franqueville, s'étonnaient un peu de le voir réduit à faire des paniers; mais ces gens le savaient enclin à l'ivresse et supposaient aisément qu'il avait mangé toutes ses économies. Il ne se gênait pas pour dire devant eux tout le mal qu'il pensait de ses anciens maîtres: personne ne se douta qu'il pût s'intéresser à un des membres de la famille, et, quant à moi, Lucas, je fus censé ne les avoir jamais connus.
Notre prudence à cet égard n'était pas aussi nécessaire que_ _nous l'avions jugé d'abord. Les gens que nous étions à même de voir ignoraient les noms des prisonniers amenés, depuis quelques jours, des autres localités, et ils n'y prenaient guère d'intérêt. Châteauroux était une petite ville plutôt bourgeoise et modérée que révolutionnaire ou royaliste. Les vignerons, qui formaient la majorité des faubourgs, étaient républicains, mais point démagogues et généralement très humains. La terreur ne sévissait donc guère dans ce pays tranquille et M. Costejoux l'avait très bien choisi pour qu'Émilien n'y fût pas victime des fureurs populaires.
Voyant cela, nous crûmes sage d'y attendre la paix, sans nous douter, simples que nous étions, que cette paix n'arriverait que par l'écrasement de la France, en 1815. Il valait mieux, selon nous, compter sur nos prochaines victoires, sur un retour à la confiance et à la justice, que de compromettre la vie de notre cher prisonnier par une tentative imprudente. Mais je désirais ardemment qu'il sût, pour adoucir sa tristesse, que nous étions là et que nous ne pensions pas à autre chose au monde qu'à sa délivrance en cas de danger.
Je trouvai bientôt le moyen de le lui faire connaître. La prison, aujourd'hui détruite, n'était autre chose qu'une ancienne porte fortifiée appelée la _porte aux Guédons. _Elle se composait de deux grosses tours reliées par une sorte de donjon, avec une arcade dont on ne baissait plus la herse, vu que la rue déjà bâtie continuait au-delà. Au rez-de-chaussée des tours vivaient les geôliers et les employés de la prison, au-dessus les prisonniers dans de grandes chambres rondes à petites fenêtres. Une des plates-formes leur servait de promenoir, et notre masure touchait justement cette tour-là, qui n'était pas bien haute et dont le rebord était ruiné en plusieurs endroits. Du grenier où je logeais, je n'avais pas la vue de_ _cette plate-forme; mais du galetas voisin, où le geôlier -- car la masure était à lui -- mettait ses provisions de légumes et de fruits, on se trouvait assez près de la plate-forme, à portée du regard et de la voix. Je m'y glissai en enlevant les vis de la serrure. Je m'assurai du fait, puis je remis les choses en bon état et j'avertis Dumont afin qu'il m'obtînt la permission de travailler dans ce grenier, le mien étant trop petit et trop sombre. La permission fut vite accordée, Dumont était déjà au mieux avec le geôlier-propriétaire; ils buvaient le vin blanc ensemble le matin et Dumont payait presque toujours. Il fit valoir la sobriété et l'honnêteté de Lucas, garçon raisonnable et soumis, incapable de dérober une pomme et de toucher à une gousse de pois. La chose fut convenue, vingt sous de surplus dans le loyer du mois levèrent toute difficulté. On me donna la clef du grenier, j'y transportai mes brins d'osier et mes outils; on me confia même le soin des provisions, et je fis la guerre aux souris avec un succès qui me valut beaucoup d'éloges.