# Nana

## Part 33

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Elle s'était accroupie à ses pieds, cherchant son regard d'un air de tendresse soumise, pour savoir s'il lui en voulait beaucoup; puis, comme il se remettait, en soupirant longuement, elle se fit plus câline, elle donna une dernière raison, avec une bonté grave:

-- Vois-tu, chéri, il faut comprendre... Je ne puis refuser ça à mes amis pauvres.

Le comte se laissa fléchir. Il exigea seulement le renvoi de Georges. Mais toute illusion était morte, il ne croyait plus à la fidélité jurée. Le lendemain, Nana le tromperait de nouveau; et il ne restait dans le tourment de sa possession que par un besoin lâche, par une épouvante de la vie, à l'idée de vivre sans elle.

Ce fut l'époque de son existence où Nana éclaira Paris d'un redoublement de splendeur. Elle grandit encore à l'horizon du vice, elle domina la ville de l'insolence affichée de son luxe, de son mépris de l'argent, qui lui faisait fondre publiquement les fortunes. Dans son hôtel, il y avait comme un éclat de forge. Ses continuels désirs y flambaient, un petit souffle de ses lèvres changeait l'or en une cendre fine que le vent balayait à chaque heure. Jamais on n'avait vu une pareille rage de dépense. L'hôtel semblait bâti sur un gouffre, les hommes avec leurs biens, leurs corps, jusqu'à leurs noms, s'y engloutissaient, sans laisser la trace d'un peu de poussière. Cette fille, aux goûts de perruche, croquant des radis et des pralines, chipotant la viande, avait chaque mois pour sa table des comptes de cinq mille francs. C'était, à l'office, un gaspillage effréné, un coulage féroce, qui éventrait les barriques de vin, qui roulait des notes enflées par trois ou quatre mains successives. Victorine et François régnaient en maîtres dans la cuisine, où ils invitaient du monde, en dehors d'un petit peuple de cousins nourris à domicile de viandes froides et de bouillon gras; Julien exigeait des remises chez les fournisseurs, les vitriers ne remettaient pas un carreau de trente sous, sans qu'il en fît ajouter vingt pour lui; Charles mangeait l'avoine des chevaux, doublant les fournitures, revendant par une porte de derrière ce qui entrait par la grande porte; tandis que, au milieu de ce pillage général, de ce sac de ville emportée d'assaut, Zoé, à force d'art, parvenait à sauver les apparences, couvrait les vols de tous pour mieux y confondre et sauver les siens. Mais ce qu'on perdait était pis encore, la nourriture de la veille jetée à la borne, un encombrement de provisions dont les domestiques se dégoûtaient, le sucre empoissant les verres, le gaz brûlant à pleins becs, jusqu'à faire sauter les murs; et des négligences, et des méchancetés, et des accidents, tout ce qui peut hâter la ruine, dans une maison dévorée par tant de bouches. Puis, en haut, chez madame, la débâcle soufflait plus fort: des robes de dix mille francs, mises deux fois, vendues par Zoé; des bijoux qui disparaissaient, comme émiettés au fond des tiroirs; des achats bêtes, les nouveautés du jour, oubliées le lendemain dans les coins, balayées à la rue. Elle ne pouvait voir quelque chose de très cher sans en avoir envie, elle faisait ainsi autour d'elle un continuel désastre de fleurs, de bibelots précieux, d'autant plus heureuse que son caprice d'une heure coûtait davantage. Rien ne lui restait aux mains; elle cassait tout, ça se fanait, ça se salissait entre ses petits doigts blancs; une jonchée de débris sans nom, de lambeaux tordus, de loques boueuses, la suivait et marquait son passage. Ensuite éclataient les gros règlements, au milieu de ce gâchis de l'argent de poche: vingt mille francs chez la modiste, trente mille chez la lingère, douze mille chez le bottier; son écurie lui en mangeait cinquante mille; en six mois, elle eut chez son couturier une note de cent vingt mille francs. Sans qu'elle eût augmenté son train, estimé par Labordette à quatre cent mille francs en moyenne, elle atteignit cette année-là le million, stupéfaite elle-même de ce chiffre, incapable de dire où avait pu passer une pareille somme. Les hommes entassés les uns par-dessus les autres, l'or vidé à pleine brouette, ne parvenaient pas à combler le trou qui toujours se creusait sous le pavé de son hôtel, dans les craquements de son luxe.

Cependant, Nana nourrissait un dernier caprice. Travaillée une fois encore par l'idée de refaire sa chambre, elle croyait avoir trouvé: une chambre de velours rose thé, à petits capitons d'argent, tendue jusqu'au plafond en forme de tente, garnie de cordelières et d'une dentelle d'or. Cela lui semblait devoir être riche et tendre, un fond superbe à sa peau vermeille de rousse. Mais la chambre, d'ailleurs, était simplement faite pour servir de cadre au lit, un prodige, un éblouissement. Nana rêvait un lit comme il n'en existait pas, un trône, un autel, où Paris viendrait adorer sa nudité souveraine. Il serait tout en or et en argent repoussés, pareil à un grand bijou, des roses d'or jetées sur un treillis d'argent; au chevet, une bande d'Amours, parmi les fleurs, se pencheraient avec des rires, guettant les voluptés dans l'ombre des rideaux. Elle s'était adressée à Labordette qui lui avait amené deux orfèvres. On s'occupait déjà des dessins. Le lit coûterait cinquante mille francs, et Muffat devait le lui donner pour ses étrennes.

Ce qui étonnait la jeune femme, c'était, dans ce fleuve d'or, dont le flot lui coulait entre les membres, d'être sans cesse à court d'argent. Certains jours, elle se trouvait aux abois pour des sommes ridicules de quelques louis. Il lui fallait emprunter à Zoé, ou bien elle battait monnaie elle-même, comme elle pouvait. Mais, avant de se résigner aux moyens extrêmes, elle tâtait ses amis, tirant des hommes ce qu'ils avaient sur eux, jusqu'à des sous, d'un air de plaisanterie. Depuis trois mois, elle vidait surtout ainsi les poches de Philippe. Il ne venait plus, dans les moments de crise, sans laisser son porte-monnaie. Bientôt, enhardie, elle lui avait demandé des emprunts, deux cents francs, trois cents francs, jamais davantage, pour des billets, des dettes criardes; et Philippe, nommé en juillet capitaine trésorier, apportait l'argent le lendemain, en s'excusant de n'être pas riche, car la bonne maman Hugon traitait maintenant ses fils avec une sévérité singulière. Au bout de trois mois, ces petits prêts, souvent renouvelés, montaient à une dizaine de mille francs. Le capitaine avait toujours son beau rire sonore. Pourtant, il maigrissait, distrait parfois, une ombre de souffrance sur la face. Mais un regard de Nana le transfigurait, dans une sorte d'extase sensuelle. Elle était très chatte avec lui, le grisait de baisers derrière les portes, le possédait par des abandons brusques, qui le clouaient derrière ses jupes, dès qu'il pouvait s'échapper de son service.

Un soir, Nana ayant dit qu'elle s'appelait aussi Thérèse, et que sa fête tombait le 15 octobre, ces messieurs lui envoyèrent tous des cadeaux. Le capitaine Philippe apporta le sien, un ancien drageoir en porcelaine de Saxe, monté sur or. Il la trouva seule, dans son cabinet de toilette, au sortir du bain, vêtue seulement d'un grand peignoir de flanelle blanche et rouge, et très occupée à examiner les cadeaux, étalés sur une table. Elle avait déjà cassé un flacon de cristal de roche, en voulant le déboucher.

-- Oh! tu es trop gentil! dit-elle. Qu'est-ce que c'est? montre un peu... Es-tu enfant, de mettre tes sous à des petites machines comme ça!

Elle le grondait, puisqu'il n'était pas riche, très contente au fond de le voir dépenser tout pour elle, la seule preuve d'amour qui la touchât. Cependant, elle travaillait le drageoir, elle voulait voir comment c'était fait, l'ouvrant, le refermant.

-- Prends garde, murmura-t-il, c'est fragile.

Mais elle haussa les épaules. Il lui croyait donc des mains de portefaix! Et, tout à coup, la charnière lui resta aux doigts, le couvercle tomba et se brisa. Elle demeurait stupéfaite, les yeux sur les morceaux, disant:

-- Oh! il est cassé!

Puis, elle se mit à rire. Les morceaux, par terre, lui semblaient drôles. C'était une gaieté nerveuse, elle avait le rire bête et méchant d'un enfant que la destruction amuse. Philippe fut pris d'une courte révolte; la malheureuse ignorait quelles angoisses lui coûtait ce bibelot. Quand elle le vit bouleversé, elle tâcha de se retenir.

-- Par exemple, ce n'est pas ma faute... Il était fêlé. Ça ne tient plus, ces vieilleries... Aussi, c'est ce couvercle! as-tu vu la cabriole?

Et elle repartit d'un fou rire. Mais, comme les yeux du jeune homme se mouillaient, malgré son effort, elle se jeta tendrement à son cou.

-- Es-tu bête! je t'aime tout de même. Si l'on ne cassait rien, les marchands ne vendraient plus. Tout ça est fait pour être cassé... Tiens! cet éventail, est-ce que c'est collé seulement!

Elle avait saisi un éventail, tirant sur les branches; et la soie se déchira en deux. Cela parut l'exciter. Pour faire voir qu'elle se moquait des autres cadeaux, du moment où elle venait d'abîmer le sien, elle se donna le régal d'un massacre, tapant les objets, prouvant qu'il n'y en avait pas un de solide, en les détruisant tous. Une lueur s'allumait dans ses yeux vides, un petit retroussement des lèvres montrait ses dents blanches. Puis, lorsque tous furent en morceaux, très rouge, reprise de son rire, elle frappa la table de ses mains élargies, elle zézaya d'une voix de gamine:

-- Fini! n'a plus! n'a plus!

Alors, Philippe, gagné par cette ivresse, s'égaya et lui baisa la gorge, en la renversant en arrière. Elle s'abandonnait, elle se pendait à ses épaules, si heureuse, qu'elle ne se rappelait pas s'être tant amusée depuis longtemps. Et, sans le lâcher, d'un ton de caresse:

-- Dis donc, chéri, tu devrais bien m'apporter dix louis demain... Un embêtement, une note de mon boulanger qui me tourmente.

Il était devenu pâle; puis, en lui mettant un dernier baiser sur le front, il dit simplement:

-- Je tâcherai.

Un silence régna. Elle s'habillait. Lui, appuyait le front à une vitre. Au bout d'une minute, il revint, il reprit avec lenteur:

-- Nana, tu devrais m'épouser.

Du coup, cette idée égaya tellement la jeune femme, qu'elle ne pouvait achever de nouer ses jupons.

-- Mais, mon pauvre chien, tu es malade!... Est-ce parce que je te demande dix louis que tu m'offres ta main?... Jamais. Je t'aime trop. En voilà une bêtise, par exemple!

Et, comme Zoé entrait pour la chausser, ils ne parlèrent plus de ça. La femme de chambre avait tout de suite guigné les cadeaux en miettes sur la table. Elle demanda s'il fallait serrer ces choses; et madame ayant dit de les jeter, elle emporta tout dans un coin de sa jupe. A la cuisine, on chiffonnait, on se partageait les débris de madame.

Ce jour-là, Georges, malgré la défense de Nana, s'était introduit dans l'hôtel. François l'avait bien vu passer, mais les domestiques en arrivaient à rire entre eux des embarras de la bourgeoise. Il venait de se glisser jusqu'au petit salon, lorsque la voix de son frère l'arrêta; et, cloué derrière la porte, il entendit toute la scène, les baisers, l'offre de mariage. Une horreur le glaçait, il s'en alla, imbécile, avec la sensation d'un grand vide sous le crâne. Ce fut seulement rue Richelieu, dans sa chambre, au-dessus de l'appartement de sa mère, que son coeur creva en furieux sanglots. Cette fois, il ne pouvait douter. Une image abominable toujours se levait devant ses yeux, Nana aux bras de Philippe; et cela lui semblait un inceste. Quand il se croyait calmé, le souvenir revenait, une nouvelle crise de rage jalouse le jetait sur son lit, mordant les draps, criant des mots infâmes qui l'affolaient davantage. La journée se passa de la sorte. Il parla d'une migraine pour rester enfermé. Mais la nuit fut plus terrible encore, une fièvre de meurtre le secouait, dans de continuels cauchemars. Si son frère avait habité la maison, il serait allé le tuer d'un coup de couteau. Au jour, il voulut raisonner. C'était lui qui devait mourir, il se jetterait par la fenêtre, quand un omnibus passerait. Pourtant, il sortit vers dix heures; il courut Paris, rôda sur les ponts, éprouva au dernier moment l'invincible besoin de revoir Nana. Peut-être d'un mot le sauverait-elle. Et trois heures sonnaient, comme il entrait dans l'hôtel de l'avenue de Villiers.

Vers midi, une nouvelle affreuse avait écrasé madame Hugon. Philippe était en prison de la veille au soir, on l'accusait d'avoir volé douze mille francs à la caisse de son régiment. Depuis trois mois, il détournait de petites sommes, espérant les remettre, dissimulant le déficit par de fausses pièces; et cette fraude réussissait toujours, grâce aux négligences du conseil d'administration. La vieille dame, atterrée devant le crime de son enfant, eut un premier cri de colère contre Nana; elle savait la liaison de Philippe, ses tristesses venaient de ce malheur qui la retenait à Paris, dans la crainte d'une catastrophe; mais jamais elle n'avait redouté tant de honte, et maintenant elle se reprochait ses refus d'argent comme une complicité. Tombée sur un fauteuil, les jambes prises par la paralysie, elle se sentait inutile, incapable d'une démarche, clouée là pour mourir. Pourtant, la pensée brusque de Georges la consola; Georges lui restait, il pourrait agir, les sauver peut-être. Alors, sans demander le secours de personne, désirant ensevelir ces choses entre eux, elle se traîna et monta l'étage, rattachée à cette idée qu'elle avait encore une tendresse auprès d'elle. Mais, en haut, elle trouva la chambre vide. Le concierge lui dit que monsieur Georges était sorti de bonne heure. Un second malheur soufflait dans cette chambre; le lit avec ses draps mordus contait toute une angoisse; une chaise jetée à terre, parmi des vêtements, semblait morte. Georges devait être chez cette femme. Et madame Hugon, les yeux secs, les jambes fortes, descendit. Elle voulait ses fils, elle partait les réclamer.

Depuis le matin, Nana avait des embêtements. D'abord, c'était ce boulanger qui, dès neuf heures, avait paru avec sa note, une misère, cent trente-trois francs de pain qu'elle ne parvenait pas à solder, au milieu du train royal de l'hôtel. Il s'était présenté vingt fois, irrité d'avoir été changé, du jour où il avait coupé le crédit; et les domestiques épousaient sa cause, François disait que madame ne le paierait jamais s'il ne faisait pas une bonne scène, Charles parlait de monter aussi pour régler un vieux compte de paille resté en arrière, pendant que Victorine conseillait d'attendre la présence d'un monsieur et de tirer l'argent, en tombant en plein dans la conversation. La cuisine se passionnait, tous les fournisseurs étaient mis au courant, c'étaient des commérages de trois et quatre heures, madame déshabillée, épluchée, racontée, avec l'acharnement d'une domesticité oisive, qui crevait de bien-être. Seul, Julien, le maître d'hôtel, affectait de défendre madame: tout de même, elle était chic; et quand les autres l'accusaient de coucher avec, il riait d'un air fat, ce qui mettait la cuisinière hors d'elle, car elle aurait voulu être un homme pour cracher sur le derrière de ces femmes, tant ça l'aurait dégoûtée. Méchamment, François avait posté le boulanger dans le vestibule, sans avertir madame. Comme elle descendait, madame le trouva devant elle, à l'heure du déjeuner. Elle prit la note, elle lui dit de revenir vers trois heures. Alors, avec de sales mots, il partit, en jurant d'être exact et de se payer lui-même, n'importe comment.

Nana déjeuna fort mal, vexée de cette scène. Cette fois, il fallait se débarrasser de cet homme. A dix reprises, elle avait mis de côté son argent; mais l'argent s'était toujours fondu, un jour pour des fleurs, un autre jour pour une souscription faite en faveur d'un vieux gendarme. D'ailleurs, elle comptait sur Philippe, elle s'étonnait même de ne pas le voir, avec ses deux cents francs. C'était un vrai guignon, l'avant-veille elle avait encore nippé Satin, tout un trousseau, près de douze cents francs de robes et de linge; et il ne lui restait pas un louis chez elle.

Vers deux heures, comme Nana commençait à être inquiète, Labordette se présenta. Il apportait les dessins du lit. Ce fut une diversion, un coup de joie qui fit tout oublier à la jeune femme. Elle tapait des mains, elle dansait. Puis, gonflée de curiosité, penchée au-dessus d'une table du salon, elle examina les dessins, que Labordette lui expliquait:

-- Tu vois, ceci est le bateau; au milieu, une touffe de roses épanouies, puis une guirlande de fleurs et de boutons; les feuillages seront en or vert et les roses en or rouge... Et voici la grande pièce du chevet, une ronde d'Amours sur un treillis d'argent.

Mais Nana l'interrompit, emportée par le ravissement.

-- Oh! qu'il est drôle, le petit, celui du coin, qui a le derrière en l'air... Hein? et ce rire malin! Ils ont tous des yeux d'un cochon!... Tu sais, mon cher, jamais je n'oserai faire des bêtises devant eux!

Elle était dans une satisfaction d'orgueil extraordinaire. Les orfèvres avaient dit que pas une reine ne couchait dans un lit pareil. Seulement, il se présentait une complication. Labordette lui montra deux dessins pour la pièce des pieds, l'un qui reproduisait le motif des bateaux, l'autre qui était tout un sujet, la Nuit enveloppée dans ses voiles, et dont un Faune découvrait l'éclatante nudité. Il ajouta que, si elle choisissait le sujet, les orfèvres avaient l'intention de donner à la Nuit sa ressemblance. Cette idée, d'un goût risqué, la fit pâlir de plaisir. Elle se voyait en statuette d'argent, dans le symbole des tièdes voluptés de l'ombre.

-- Bien entendu, tu ne poserais que pour la tête et les épaules, dit Labordette.

Elle le regarda tranquillement.

-- Pourquoi?... Du moment où il s'agit d'une oeuvre d'art, je me fiche pas mal du sculpteur qui me prendra!

Chose entendue, elle choisissait le sujet. Mais il l'arrêta.

-- Attends... C'est six mille francs de plus.

-- Par exemple, c'est ça qui m'est égal! cria-t-elle en éclatant de rire. Est-ce que mon petit mufe n'a pas le sac!

Maintenant, avec ses intimes, elle appelait ainsi le comte Muffat; et ces messieurs ne la questionnaient plus sur lui autrement: «Tu as vu ton petit mufe hier soir?... Tiens! je croyais trouver ici le petit mufe?» Une simple familiarité que pourtant elle ne se permettait pas encore en sa présence.

Labordette roulait les dessins, en donnant des dernières explications: les orfèvres s'engageaient à livrer le lit dans deux mois, vers le 25 décembre; dès la semaine suivante, un sculpteur viendrait pour la maquette de la Nuit. Comme elle le reconduisait, Nana se rappela le boulanger. Et brusquement:

-- A propos, tu n'aurais pas dix louis sur toi?

Un principe de Labordette, dont il se trouvait bien, était de ne jamais prêter d'argent aux femmes. Il faisait toujours la même réponse.

-- Non, ma fille, je suis à sec... Mais veux-tu que j'aille chez ton petit mufe?

Elle refusa, c'était inutile. Deux jours auparavant, elle avait tiré cinq mille francs du comte. Cependant, elle regretta sa discrétion. Derrière Labordette, bien qu'il fût à peine deux heures et demie, le boulanger reparut; et il s'installa sur une banquette du vestibule, brutalement, en jurant très haut. La jeune femme l'écoutait du premier étage. Elle pâlissait, elle souffrait surtout d'entendre grandir jusqu'à elle la joie sourde des domestiques. On crevait de rire dans la cuisine; le cocher regardait du fond de la cour, François traversait sans raison le vestibule, puis se hâtait d'aller donner des nouvelles, après avoir jeté au boulanger un ricanement d'intelligence. On se fichait de madame, les murs éclataient, elle se sentait toute seule dans le mépris de l'office, qui la guettait et l'éclaboussait d'une blague ordurière. Alors, comme elle avait eu l'idée d'emprunter les cent trente-trois francs à Zoé, elle l'abandonna; elle lui devait déjà de l'argent, elle était trop fière pour risquer un refus. Une telle émotion la soulevait, qu'elle rentra dans sa chambre, en parlant tout haut.

-- Va, va, ma fille, ne compte que sur toi... Ton corps t'appartient, et il vaut mieux t'en servir que de subir un affront.

Et, sans même appeler Zoé, elle s'habillait fiévreusement pour courir chez la Tricon. C'était sa suprême ressource, aux heures de gros embarras. Très demandée, toujours sollicitée par la vieille dame, elle refusait ou se résignait, selon ses besoins; et les jours, de plus en plus fréquents, où des trous se faisaient dans son train royal, elle était sûre de trouver là vingt-cinq louis qui l'attendaient. Elle se rendait chez la Tricon, avec l'aisance de l'habitude, comme les pauvres gens vont au mont-de-piété.

Mais, en quittant sa chambre, elle se heurta dans Georges, debout au milieu du salon. Elle ne vit pas sa pâleur de cire, le feu sombre de ses yeux grandis. Elle eut un soupir de soulagement.

-- Ah! tu viens de la part de ton frère!

-- Non, dit le petit en blêmissant davantage.

Alors, elle fit un geste désespéré. Que voulait-il? Pourquoi lui barrait-il le chemin? Voyons, elle était pressée. Puis, revenant:

-- Tu n'as pas d'argent, toi?

-- Non.

-- C'est vrai, que je suis bête! Jamais un radis, pas même les six sous de leur omnibus... Maman ne veut pas... En voilà des hommes!

Et elle s'échappait. Mais il la retint, il voulait lui parler. Elle, lancée, répétait qu'elle n'avait pas le temps, lorsque d'un mot il l'arrêta.

-- Ecoute, je sais que tu vas épouser mon frère.

Ça, par exemple, c'était comique. Elle se laissa tomber sur une chaise pour rire à l'aise.

-- Oui, continua le petit. Et je ne veux pas... C'est moi que tu vas épouser... Je viens pour ça.

-- Hein? comment? toi aussi! cria-t-elle, c'est donc un mal de famille?... Mais, jamais! en voilà un goût! est-ce que je vous ai demandé une saleté pareille?... Ni l'un ni l'autre, jamais!

La figure de Georges s'éclaira. S'il s'était trompé par hasard? Il reprit:

-- Alors, jure-moi que tu ne couches pas avec mon frère.

-- Ah! tu m'embêtes, à la fin! dit Nana, qui s'était levée, reprise d'impatience. C'est drôle une minute, mais quand je te répète que je suis pressée!... Je couche avec ton frère, si ça me fait plaisir. Est-ce que tu m'entretiens, est-ce que tu paies ici, pour exiger des comptes?... Oui, j'y couche, avec ton frère...

Il lui avait saisi le bras, il le serrait à le casser, en bégayant:

-- Ne dis pas ça... ne dis pas ça...

D'une tape, elle se dégagea de son étreinte.

-- Il me bat maintenant! Voyez-vous ce gamin!... Mon petit, tu vas filer, et tout de suite... Moi, je te gardais par gentillesse. Parfaitement! Quand tu feras tes grands yeux!... Tu n'espérais pas, peut-être, m'avoir pour maman jusqu'à la mort. J'ai mieux à faire que d'élever des mioches.

Il l'écoutait dans une angoisse qui le raidissait, sans une révolte. Chaque parole le frappait au coeur, d'un grand coup, dont il se sentait mourir. Elle, ne voyant même pas sa souffrance, continuait, heureuse de se soulager sur lui de ses embêtements de la matinée.

-- C'est comme ton frère, encore un joli coco, celui-là!... Il m'avait promis deux cents francs. Ah! ouiche! je peux l'attendre... Ce n'est pas que j'y tienne, à son argent! Pas de quoi payer ma pommade... Mais il me lâche dans un embarras!... Tiens! veux-tu savoir? Eh bien! à cause de ton frère, je sors pour aller gagner vingt-cinq louis avec un autre homme.

Alors, la tête perdue, il lui barra la porte; et il pleurait, et il la suppliait, joignant les mains, balbutiant:

-- Oh! non, oh! non!

-- Je veux bien, moi, dit-elle. As-tu l'argent?

Non, il n'avait pas l'argent. Il aurait donné sa vie pour avoir l'argent. Jamais il ne s'était senti si misérable, si inutile, si petit garçon. Tout son pauvre être, secoué de larmes, exprimait une douleur si grande, qu'elle finit par la voir et par s'attendrir. Elle l'écarta doucement.

