Nana

Part 31

Chapter 31 3,824 words Public domain Markdown

Il la voyait dans une fosse, avec le décharnement d'un siècle de sommeil; et ses mains s'étaient jointes, il bégayait une prière. Depuis quelque temps, la religion l'avait reconquis; ses crises de foi, chaque jour, reprenaient cette violence de coups de sang, qui le laissaient comme assommé. Les doigts de ses mains craquaient, il répétait ces seuls mots, continuellement: «Mon Dieu... mon Dieu... mon Dieu.» C'était le cri de son impuissance, le cri de son péché, contre lequel il restait sans force, malgré la certitude de sa damnation. Quand elle revint, elle le trouva sous la couverture, hagard, les ongles dans la poitrine, les yeux en l'air comme pour chercher le ciel. Et elle se remit à pleurer, tous deux s'embrassèrent, claquant des dents sans savoir pourquoi, roulant au fond de la même obsession imbécile. Ils avaient déjà passé une nuit semblable; seulement, cette fois, c'était complètement idiot, ainsi que Nana le déclara, lorsqu'elle n'eut plus peur. Un soupçon lui fit interroger le comte avec prudence: peut-être Rose Mignon avait-elle envoyé la fameuse lettre. Mais ce n'était pas ça, c'était le trac, pas davantage, car il ignorait encore son cocuage.

Deux jours plus tard, après une nouvelle disparition, Muffat se présenta dans la matinée, heure à laquelle il ne venait jamais. Il était livide, les yeux rougis, tout secoué encore d'une grande lutte intérieure. Mais Zoé, effarée elle-même, ne s'aperçut pas de son trouble. Elle avait couru à sa rencontre, elle lui criait:

-- Oh! monsieur, arrivez donc! madame a failli mourir, hier soir.

Et, comme il demandait des détails:

-- Quelque chose à ne pas croire... Une fausse couche, monsieur!

Nana était enceinte de trois mois. Longtemps elle avait cru à une indisposition; le docteur Boutarel lui-même doutait. Puis, quand il se prononça nettement, elle éprouva un tel ennui, qu'elle fit tout au monde pour dissimuler sa grossesse. Ses peurs nerveuses, ses humeurs noires venaient un peu de cette aventure, dont elle gardait le secret, avec une honte de fille-mère forcée de cacher son état. Cela lui semblait un accident ridicule, quelque chose qui la diminuait et dont on l'aurait plaisantée. Hein? la mauvaise blague! pas de veine, vraiment! Il fallait qu'elle fût pincée, quand elle croyait que c'était fini. Et elle avait une continuelle surprise, comme dérangée dans son sexe; ça faisait donc des enfants, même lorsqu'on ne voulait plus et qu'on employait ça à d'autres affaires? La nature l'exaspérait, cette maternité grave qui se levait dans son plaisir, cette vie donnée au milieu de toutes les morts qu'elle semait autour d'elle. Est-ce qu'on n'aurait pas dû disposer de soi à sa fantaisie, sans tant d'histoires? Ainsi, d'où tombait-il, ce mioche? Elle ne pouvait seulement le dire. Ah! Dieu! celui qui l'avait fait, aurait eu une riche idée en le gardant pour lui, car personne ne le réclamait, il gênait tout le monde, et il n'aurait bien sûr pas beaucoup de bonheur dans l'existence!

Cependant, Zoé racontait la catastrophe.

-- Madame a été prise de coliques vers quatre heures. Quand je suis allée dans le cabinet de toilette, ne la voyant plus revenir, je l'ai trouvée étendue par terre, évanouie. Oui, monsieur, par terre, dans une mare de sang, comme si on l'avait assassinée... Alors, j'ai compris, n'est-ce pas? J'étais furieuse, madame aurait bien pu me confier son malheur... Justement, il y avait là monsieur Georges. Il m'a aidée à la relever, et au premier mot de fausse couche, voilà qu'il s'est trouvé mal à son tour... Vrai! je me fais de la bile, depuis hier!

En effet, l'hôtel paraissait bouleversé. Tous les domestiques galopaient à travers l'escalier et les pièces. Georges venait de passer la nuit sur un fauteuil du salon. C'était lui qui avait annoncé la nouvelle aux amis de madame, le soir, à l'heure où madame recevait d'habitude. Il restait très pâle, il racontait l'histoire, plein de stupeur et d'émotion. Steiner, la Faloise, Philippe, d'autres encore, s'étaient présentés. Dès la première phrase, ils poussaient une exclamation; pas possible! ça devait être une farce! Ensuite, ils devenaient sérieux, ils regardaient la porte de la chambre, l'air ennuyé, hochant la tête, ne trouvant pas ça drôle. Jusqu'à minuit, une douzaine de messieurs avaient causé bas devant la cheminée, tous amis, tous travaillés par la même idée de paternité. Ils semblaient s'excuser entre eux, avec des mines confuses de maladroits. Puis, ils arrondissaient le dos, ça ne les regardait pas, ça venait d'elle; hein? épatante, cette Nana! jamais on n'aurait cru à une pareille blague de sa part! Et ils s'en étaient allés un à un, sur la pointe des pieds, comme dans la chambre d'un mort, où l'on ne peut plus rire.

-- Montez tout de même, monsieur, dit Zoé à Muffat. Madame est beaucoup mieux, elle va vous recevoir... Nous attendons le docteur qui a promis de revenir ce matin.

La femme de chambre avait décidé Georges à retourner chez lui pour dormir. En haut, dans le salon, il ne restait que Satin, allongée sur un divan, fumant une cigarette, les yeux en l'air. Depuis l'accident, au milieu de l'effarement de l'hôtel, elle montrait une rage froide, avec des haussements d'épaules, des mots féroces. Alors, comme Zoé passait devant elle, en répétant à monsieur que cette pauvre madame avait beaucoup souffert:

-- C'est bien fait, ça lui apprendra! lâcha-t-elle d'une voix brève.

Ils se retournèrent, surpris. Satin n'avait pas remué, les yeux toujours au plafond, sa cigarette pincée nerveusement entre ses lèvres.

-- Eh bien! vous êtes bonne, vous! dit Zoé.

Mais Satin se mit sur son séant, regarda furieusement le comte, en lui plantant de nouveau sa phrase dans la face:

-- C'est bien fait, ça lui apprendra!

Et elle se recoucha, souffla un mince jet de fumée, comme désintéressée et résolue à ne se mêler de rien. Non, c'était trop bête!

Zoé, pourtant, venait d'introduire Muffat dans la chambre. Une odeur d'éther y traînait, au milieu d'un silence tiède, que les rares voitures de l'avenue de Villiers troublaient à peine d'un sourd roulement. Nana, très blanche sur l'oreiller, ne dormait pas, les yeux grands ouverts et songeurs. Elle sourit, sans bouger, en apercevant le comte.

-- Ah! mon chat, murmura-t-elle d'une voix lente, j'ai bien cru que je ne te reverrais jamais.

Puis, quand il se pencha pour la baiser sur les cheveux, elle s'attendrit, elle lui parla de l'enfant, de bonne foi, comme s'il en était le père.

-- Je n'osais pas te dire... Je me sentais si heureuse! Oh! je faisais des rêves, j'aurais voulu qu'il fût digne de toi. Et voilà, il n'y a plus rien... Enfin, ça vaut mieux peut-être. Je n'entends pas mettre un embarras dans ta vie.

Lui, étonné de cette paternité, balbutiait des phrases. Il avait pris une chaise et s'était assis contre le lit, un bras appuyé aux couvertures. Alors, la jeune femme remarqua son visage bouleversé, le sang qui rougissait ses yeux, la fièvre dont tremblaient ses lèvres.

-- Qu'as-tu donc? demanda-t-elle. Tu es malade, toi aussi?

-- Non, dit-il péniblement.

Elle le regarda d'un air profond. Puis, d'un signe, elle renvoya Zoé, qui s'attardait à ranger les fioles. Et, quand ils furent seuls, elle l'attira, en répétant:

-- Qu'as-tu, chéri?... Tes yeux crèvent de larmes, je le vois bien... Allons, parle, tu es venu pour me dire quelque chose.

-- Non, non, je te jure, bégaya-t-il.

Mais, étranglé de souffrance, attendri encore par cette chambre de malade où il tombait sans savoir, il éclata en sanglots, il enfouit son visage dans les draps, pour étouffer l'explosion de sa douleur. Nana avait compris. Bien sûr, Rose Mignon s'était décidée à envoyer la lettre. Elle le laissa pleurer un instant, secoué de convulsions si rudes, qu'il la remuait dans le lit. Enfin, d'un accent de maternelle compassion:

-- Tu as eu des ennuis chez toi?

Il dit oui de la tête. Elle fit une nouvelle pause, puis très bas:

-- Alors, tu sais tout?

Il dit oui de la tête. Et le silence retomba, un lourd silence dans la chambre endolorie. C'était la veille, en rentrant d'une soirée chez l'impératrice, qu'il avait reçu la lettre écrite par Sabine à son amant. Après une nuit atroce, passée à rêver de vengeance, il était sorti le matin, pour résister au besoin de tuer sa femme. Dehors, saisi par la douceur d'une belle matinée de juin, il n'avait plus retrouvé ses idées, il était venu chez Nana, comme il y venait à toutes les heures terribles de son existence. Là seulement, il s'abandonnait dans sa misère, avec la joie lâche d'être consolé.

-- Voyons, calme-toi, reprit la jeune femme en se faisant très bonne. Il y a longtemps que je le sais. Mais, bien sûr, ce n'est pas moi qui t'aurais ouvert les yeux. Tu te rappelles, l'année dernière, tu avais eu des doutes. Puis, grâce à ma prudence, les choses s'étaient arrangées. Enfin, tu manquais de preuves... Dame! aujourd'hui, si tu en as une, c'est dur, je le comprends. Pourtant, il faut se faire une raison. On n'est pas déshonoré pour ça.

Il ne pleurait plus. Une honte le tenait, bien qu'il eût glissé depuis longtemps aux confidences les plus intimes sur son ménage. Elle dut l'encourager. Voyons, elle était femme, elle pouvait tout entendre. Comme il laissait échapper d'une voix sourde:

-- Tu es malade. A quoi bon te fatiguer!... C'est stupide d'être venu. Je m'en vais.

-- Mais non, dit-elle vivement. Reste. Je te donnerai peut-être un bon conseil. Seulement, ne me fais pas trop parler, le médecin l'a défendu.

Il s'était enfin levé, il marchait dans la chambre. Alors, elle le questionna.

-- Maintenant, que vas-tu faire?

-- Je vais souffleter cet homme, parbleu!

Elle eut une moue de désapprobation.

-- Ça, ce n'est pas fort... Et ta femme?

-- Je plaiderai, j'ai une preuve.

-- Pas fort du tout, mon cher. C'est même bête... Tu sais, jamais je ne te laisserai faire ça.

Et, posément, de sa voix faible, elle démontra le scandale inutile d'un duel et d'un procès. Pendant huit jours, il serait la fable des journaux; c'était son existence entière qu'il jouerait, sa tranquillité, sa haute situation à la cour, l'honneur de son nom; et pourquoi? pour mettre les rieurs contre lui.

-- Qu'importe! cria-t-il, je me serai vengé.

-- Mon chat, dit-elle, quand on ne se venge pas tout de suite dans ces machines-là, on ne se venge jamais.

Il s'arrêta, balbutiant. Certes, il n'était pas lâche; mais il sentait qu'elle avait raison; un malaise grandissait en lui, quelque chose d'appauvri et de honteux qui venait de l'amollir, dans l'élan de sa colère. D'ailleurs, elle lui porta un nouveau coup, avec une franchise décidée à tout dire.

-- Et veux-tu savoir ce qui t'embête, chéri?... C'est que toi-même tu trompes ta femme. Hein? tu ne découches pas pour enfiler des perles. Ta femme doit s'en douter. Alors, quel reproche peux-tu lui faire? Elle te répondra que tu lui as donné l'exemple, ce qui te fermera le bec... Voilà, chéri, pourquoi tu es ici à piétiner, au lieu d'être là-bas à les massacrer tous les deux.

Muffat était retombé sur la chaise, accablé sous cette brutalité de paroles. Elle se tut, reprenant haleine; puis, à demi-voix:

-- Oh! je suis brisée... Aide-moi donc à me relever un peu. Je glisse toujours, j'ai la tête trop basse.

Quand il l'eut aidée, elle soupira, se trouvant mieux. Et elle revint sur le beau spectacle d'un procès en séparation. Voyait-il l'avocat de la comtesse amuser Paris, en parlant de Nana? Tout y aurait passé, son four aux Variétés, son hôtel, sa vie. Ah! non, par exemple, elle ne tenait pas à tant de réclame! De sales femmes l'auraient peut-être poussé, pour battre la grosse caisse sur son dos; mais elle, avant tout, voulait son bonheur. Elle l'avait attiré, elle le tenait maintenant, la tête au bord de l'oreiller, près de la sienne, un bras passé à son cou; et elle lui souffla doucement:

-- Écoute, mon chat, tu vas te remettre avec ta femme.

Il se révolta. Jamais! Son coeur éclatait, c'était trop de honte. Elle, pourtant, insistait avec tendresse.

-- Tu vas te remettre avec ta femme... Voyons, tu ne veux pas entendre dire partout que je t'ai détourné de ton ménage? Ça me ferait une trop vilaine réputation, que penserait-on de moi?... Seulement, jure que tu m'aimeras toujours, parce que, du moment où tu iras avec une autre...

Les larmes la suffoquaient. Il l'interrompit par des baisers, en répétant:

-- Tu es folle, c'est impossible!

-- Si, si, reprit-elle, il le faut... Je me ferai une raison. Après tout, elle est ta femme. Ce n'est pas comme si tu me trompais avec la première venue.

Et elle continua ainsi, lui donnant les meilleurs conseils. Même elle parla de Dieu. Il croyait entendre M. Venot, quand le vieillard le sermonnait, pour l'arracher au péché. Elle, cependant, ne parlait pas de rompre; elle prêchait des complaisances, un partage de bonhomme entre sa femme et sa maîtresse, une vie de tranquillité, sans embêtement pour personne, quelque chose comme un heureux sommeil dans les saletés inévitables de l'existence. Ça ne changerait rien à leur vie, il resterait son petit chat préféré, seulement il viendrait un peu moins souvent et donnerait à la comtesse les nuits qu'il ne passerait pas avec elle. Elle était à bout de forces, elle acheva, dans un petit souffle:

-- Enfin, j'aurai la conscience d'avoir fait une bonne action... Tu m'aimeras davantage.

Un silence régna. Elle avait fermé les yeux, pâlissant encore sur l'oreiller. Maintenant, il l'écoutait, sous le prétexte qu'il ne voulait pas la fatiguer. Au bout d'une grande minute, elle rouvrit les yeux, elle murmura:

-- Et l'argent, d'ailleurs? Où prendras-tu l'argent, si tu te fâches?... Labordette est venu hier pour le billet... Moi, je manque de tout, je n'ai plus rien à me mettre sur le corps.

Puis, refermant les paupières, elle parut morte. Une ombre d'angoisse profonde avait passé sur le visage de Muffat. Dans le coup qui le frappait, il oubliait depuis la veille des embarras d'argent, dont il ne savait comment sortir. Malgré des promesses formelles, le billet de cent mille francs, renouvelé une première fois, venait d'être mis en circulation; et Labordette, affectant le désespoir, rejetait tout sur Francis, disait qu'il ne lui arriverait plus de se compromettre dans une affaire, avec un homme de peu d'éducation. Il fallait payer, jamais le comte n'aurait laissé protester sa signature. Puis, outre les nouvelles exigences de Nana, c'était chez lui un gâchis de dépenses extraordinaires. Au retour des Fondettes, la comtesse avait brusquement montré un goût de luxe, un appétit de jouissances mondaines, qui dévoraient leur fortune. On commençait à parler de ses caprices ruineux, tout un nouveau train de maison, cinq cent mille francs gaspillés à transformer le vieil hôtel de la rue Miromesnil, et des toilettes excessives, et des sommes considérables disparues, fondues, données peut-être, sans qu'elle se souciât d'en rendre compte. Deux fois, Muffat s'était permis des observations, voulant savoir; mais elle l'avait regardé d'un air si singulier, en souriant, qu'il n'osait plus l'interroger, de peur d'une réponse trop nette. S'il acceptait Daguenet comme gendre de la main de Nana, c'était surtout avec l'idée de pouvoir réduire la dot d'Estelle à deux cent mille francs, quitte à prendre pour le reste des arrangements avec le jeune homme, heureux encore de ce mariage inespéré.

Cependant, depuis huit jours, dans cette nécessité immédiate de trouver les cent mille francs de Labordette, Muffat avait imaginé un seul expédient, devant lequel il reculait. C'était de vendre les Bordes, une magnifique propriété, estimée à un demi-million, qu'un oncle venait de léguer à la comtesse. Seulement, il fallait la signature de celle-ci, qui elle-même, par son contrat, ne pouvait aliéner la propriété, sans l'autorisation du comte. La veille enfin, il avait résolu de causer de cette signature avec sa femme. Et tout croulait, jamais à cette heure il n'accepterait un pareil compromis. Cette pensée enfonçait davantage le coup affreux de l'adultère. Il comprenait bien ce que Nana demandait; car, dans l'abandon croissant qui le poussait à la mettre de moitié en tout, il s'était plaint de sa situation, il lui avait confié son ennui au sujet de cette signature de la comtesse.

Pourtant, Nana ne parut pas insister. Elle ne rouvrait plus les yeux. En la voyant si pâle, il eut peur, il lui fit prendre un peu d'éther. Et elle soupira, elle le questionna, sans nommer Daguenet.

-- A quand le mariage?

-- On signe le contrat mardi, dans cinq jours, répondit-il.

Alors, les paupières toujours closes, comme si elle parlait dans la nuit de ses pensées:

-- Enfin, mon chat, vois ce que tu as à faire... Moi, je veux que tout le monde soit content.

Il la calma, en lui prenant une main. Oui, l'on verrait, l'important était qu'elle se reposât. Et il ne se révoltait plus, cette chambre de malade, si tiède et si endormie, trempée d'éther, avait achevé de l'assoupir dans un besoin de paix heureuse. Toute sa virilité, enragée par l'injure, s'en était allée à la chaleur de ce lit, près de cette femme souffrante, qu'il soignait, avec l'excitation de sa fièvre et le ressouvenir de leurs voluptés. Il se penchait vers elle, il la serrait dans une étreinte; tandis que, la figure immobile, elle avait aux lèvres un fin sourire de victoire. Mais le docteur Boutarel parut.

-- Eh bien! et cette chère enfant? dit-il familièrement à Muffat, qu'il traitait en mari. Diable! nous l'avons fait causer!

Le docteur était un bel homme, jeune encore, qui avait une clientèle superbe dans le monde galant. Très gai, riant en camarade avec ces dames, mais ne couchant jamais, il se faisait payer fort cher et avec la plus grande exactitude. D'ailleurs, il se dérangeait au moindre appel, Nana l'envoyait chercher deux ou trois fois par semaine, toujours tremblante à l'idée de la mort, lui confiant avec anxiété des bobos d'enfant, qu'il guérissait en l'amusant de commérages et d'histoires folles. Toutes ces dames l'adoraient. Mais, cette fois, le bobo était sérieux.

Muffat se retirait, très ému. Il n'éprouvait plus qu'un attendrissement, à voir sa pauvre Nana si faible. Comme il sortait, elle le rappela d'un signe, elle lui tendit le front; et, à voix basse, d'un air de menace plaisante:

-- Tu sais ce que je t'ai permis... Retourne avec ta femme, ou plus rien, je me fâche!

La comtesse Sabine avait voulu que le contrat de sa fille fût signé un mardi, pour inaugurer par une fête l'hôtel restauré, où les peintures séchaient à peine. Cinq cents invitations étaient lancées, un peu dans tous les mondes. Le matin encore, les tapissiers clouaient des tentures; et, au moment d'allumer les lustres, vers neuf heures, l'architecte, accompagné de la comtesse qui se passionnait, donnait les derniers ordres.

C'était une de ces fêtes de printemps, d'un charme si tendre. Les chaudes soirées de juin avaient permis d'ouvrir les deux portes du grand salon et de prolonger le bal jusque sur le sable du jardin. Quand les premiers invités arrivèrent, accueillis à la porte par le comte et la comtesse, ils eurent un éblouissement. Il fallait se rappeler le salon d'autrefois, où passait le souvenir glacial de la comtesse Muffat, cette pièce antique, toute pleine d'une sévérité dévote, avec son meuble Empire d'acajou massif, ses tentures de velours jaune, son plafond verdâtre, trempé d'humidité. Maintenant, dès l'entrée, dans le vestibule, des mosaïques rehaussées d'or se moiraient sous de hauts candélabres, tandis que l'escalier de marbre déroulait sa rampe aux fines ciselures. Puis, le salon resplendissait, drapé de velours de Gênes, tendu au plafond d'une vaste décoration de Boucher, que l'architecte avait payée cent mille francs, à la vente du château de Dampierre. Les lustres, les appliques de cristal allumaient là un luxe de glaces et de meubles précieux. On eût dit que la chaise longue de Sabine, ce siège unique de soie rouge, dont la mollesse autrefois étonnait, s'était multipliée, élargie, jusqu'à emplir l'hôtel entier d'une voluptueuse paresse, d'une jouissance aiguë, qui brûlait avec la violence des feux tardifs.

Déjà l'on dansait. L'orchestre, placé dans le jardin, devant une des fenêtres ouvertes, jouait une valse, dont le rythme souple arrivait adouci, envolé au plein air. Et le jardin s'élargissait, dans une ombre transparente, éclairé de lanternes vénitiennes, avec une tente de pourpre plantée sur le bord d'une pelouse, où était installé un buffet. Cette valse, justement la valse canaille de la _Blonde Vénus_, qui avait le rire d'une polissonnerie, pénétrait le vieil hôtel d'une onde sonore, d'un frisson chauffant les murs. Il semblait que ce fût quelque vent de la chair, venu de la rue, balayant tout un âge mort dans la hautaine demeure, emportant le passé des Muffat, un siècle d'honneur et de foi endormi sous les plafonds.

Cependant, près de la cheminée, à leur place habituelle, les vieux amis de la mère du comte se réfugiaient, dépaysés, éblouis. Ils formaient un petit groupe, au milieu de la cohue peu à peu envahissante. Madame Du Joncquoy, ne reconnaissant plus les pièces, avait traversé la salle à manger. Madame Chantereau regardait d'un air stupéfait le jardin, qui lui paraissait immense. Bientôt, à voix basse, ce fut dans ce coin toutes sortes de réflexions amères.

-- Dites donc, murmurait madame Chantereau, si la comtesse revenait... Hein? vous imaginez-vous son entrée, au milieu de ce monde. Et tout cet or, et ce vacarme... C'est scandaleux!

-- Sabine est folle, répondait madame Du Joncquoy. L'avez-vous vue à la porte? Tenez, on l'aperçoit d'ici... Elle a tous ses diamants.

Un instant, elles se levèrent pour examiner de loin la comtesse et le comte. Sabine, en toilette blanche, garnie d'un point d'Angleterre merveilleux, était triomphante de beauté, jeune, gaie, avec une pointe d'ivresse dans son continuel sourire. Près d'elle, Muffat, vieilli, un peu pâle, souriait aussi, de son air calme et digne.

-- Et penser qu'il était le maître, reprit madame Chantereau, que pas un petit banc ne serait entré sans qu'il l'eût permis!... Ah bien! elle a changé ça, il est chez elle, à cette heure... Vous souvenez-vous, lorsqu'elle ne voulait pas refaire son salon? C'est l'hôtel qu'elle a refait.

Mais elles se turent, madame de Chezelles entrait, suivie d'une bande de jeunes messieurs, s'extasiant, approuvant avec de légères exclamations.

-- Oh! délicieux!... exquis!... c'est d'un goût!

Et elle leur jeta de loin:

-- Que disais-je! Il n'y a rien comme ces vieilles masures, lorsqu'on les arrange... Ça vous prend un chic! N'est-ce pas? tout à fait grand siècle... Enfin, elle peut recevoir.

Les deux vieilles dames s'étaient assises de nouveau, baissant la voix, causant du mariage, qui étonnait bien des gens. Estelle venait de passer, en robe de soie rose, toujours maigre et plate, avec sa face muette de vierge. Elle avait accepté Daguenet, paisiblement; elle ne témoignait ni joie ni tristesse, aussi froide, aussi blanche que les soirs d'hiver où elle mettait des bûches au feu. Toute cette fête donnée pour elle, ces lumières, ces fleurs, cette musique, la laissaient sans une émotion.

-- Un aventurier, disait madame Du Joncquoy. Moi, je ne l'ai jamais vu.

-- Prenez garde, le voici, murmura madame Chantereau.

Daguenet, qui avait aperçu madame Hugon avec ses fils, s'était empressé de lui offrir le bras; et il riait, il lui témoignait une effusion de tendresse, comme si elle eût travaillé pour une part à son coup de fortune.

-- Je vous remercie, dit-elle en s'asseyant près de la cheminée. Voyez-vous, c'est mon ancien coin.

-- Vous le connaissez? demanda madame Du Joncquoy, lorsque Daguenet fut parti.

-- Certainement, un charmant jeune homme. Georges l'aime beaucoup... Oh! une famille des plus honorables.