Nana

Part 30

Chapter 30 3,716 words Public domain Markdown

La Faloise, cependant, menait un bruit insupportable. Il se toquait de Frangipane.

-- J'ai une inspiration, répétait-il. Regardez donc Frangipane. Hein? quelle action!... Je prends Frangipane à huit. Qui est-ce qui en a?

-- Tenez-vous donc tranquille, finit par dire Labordette. Vous vous donnez des regrets.

-- Une rosse, Frangipane, déclara Philippe. Il est déjà tout mouillé... Vous allez voir le canter.

Les chevaux étaient remontés à droite, et ils partirent pour le galop d'essai, passant débandés devant les tribunes. Alors, il y eut une reprise passionnée, tous parlaient à la fois.

-- Trop long d'échine, Lusignan, mais bien prêt... Vous savez, pas un liard sur Valerio II; il est nerveux, il galope la tête haute, c'est mauvais signe... Tiens! c'est Burne qui monte Spirit... Je vous dis qu'il n'a pas d'épaule. L'épaule bien construite, tout est là... Non, décidément, Spirit est trop calme... Écoutez, je l'ai vue, Nana, après la Grande Poule des Produits, trempée, le poil mort, un battement de flanc à crever. Vingt louis qu'elle n'est pas placée!... Assez donc! nous embête-t-il, celui-là, avec son Frangipane! Il n'est plus temps, voilà le départ.

C'était la Faloise qui, pleurant presque, se débattait pour trouver un bookmaker. On dut le raisonner. Tous les cous se tendaient. Mais le premier départ ne fut pas bon, le starter, qu'on apercevait au loin comme un mince trait noir, n'avait pas abaissé son drapeau rouge. Les chevaux revinrent, après un temps de galop. Il y eut encore deux faux départs. Enfin, le starter, rassemblant les chevaux, les lança avec une adresse qui arracha des cris.

-- Superbe!... Non, c'est le hasard!... N'importe, ça y est!

La clameur s'étouffa dans l'anxiété qui serrait les poitrines. Maintenant, les paris s'arrêtaient, le coup se jouait sur l'immense piste. Un silence régna d'abord, comme si les haleines étaient suspendues. Des faces se haussaient, blanches, avec des tressaillements. Au départ, Hasard et Cosinus avaient fait le jeu, prenant la tête; Valerio II suivait de près, les autres venaient en un peloton confus. Quand ils passèrent devant les tribunes, dans un ébranlement du sol, avec le brusque vent d'orage de leur course, le peloton s'allongeait déjà sur une quarantaine de longueurs. Frangipane était dernier, Nana se trouvait un peu en arrière de Lusignan et de Spirit.

-- Fichtre! murmura Labordette, comme l'Anglais se débarbouille là-dedans!

Tout le landau retrouvait des mots, des exclamations. On se grandissait, on suivait des yeux les taches éclatantes des jockeys qui filaient dans le soleil. A la montée, Valerio II prit la tête, Cosinus et Hasard perdaient du terrain, tandis que Lusignan et Spirit, nez contre nez, avaient toujours Nana derrière eux.

-- Pardieu! l'anglais a gagné, c'est visible, dit Bordenave. Lusignan se fatigue et Valerio II ne peut tenir.

-- Eh bien! c'est du propre, si l'Anglais gagne! s'écria Philippe, dans un élan de douleur patriotique.

C'était un sentiment d'angoisse qui commençait à étrangler tout ce monde entassé. Encore une défaite! et une ardeur de voeu extraordinaire, presque religieuse, montait pour Lusignan; pendant qu'on injuriait Spirit, avec son jockey d'une gaieté de croque-mort. Parmi la foule éparse dans l'herbe, un souffle enlevait des bandes, les semelles en l'air. Des cavaliers coupaient la pelouse d'un galop furieux. Et Nana, qui tournait lentement sur elle-même, voyait à ses pieds cette houle de bêtes et de gens, cette mer de têtes battue et comme emportée autour de la piste par le tourbillon de la course, rayant l'horizon du vif éclair des jockeys. Elle les avait suivis de dos, dans la fuite des croupes, dans la vitesse allongée des jambes, qui se perdaient et prenaient des finesses de cheveux. Maintenant, au fond, ils filaient de profil, tout petits, délicats, sur les lointains verdâtres du Bois. Puis, brusquement, ils disparurent, derrière un grand bouquet d'arbres, plantés au milieu de l'Hippodrome.

-- Laissez donc! cria Georges, toujours plein d'espoir. Ce n'est pas fini... L'Anglais est touché.

Mais la Faloise, repris de son dédain national, devenait scandaleux, en acclamant Spirit. Bravo! c'était bien fait! la France avait besoin de ça! Spirit premier, et Frangipane second! ça embêterait sa patrie! Labordette, qu'il exaspérait, le menaça sérieusement de le jeter en bas de la voiture.

-- Voyons combien ils mettront de minutes, dit paisiblement Bordenave, qui, tout en soutenant Louiset, avait tiré sa montre.

Un à un, derrière le bouquet d'arbres, les chevaux reparaissaient. Ce fut une stupeur, la foule eut un long murmure. Valerio II tenait encore la tête; mais Spirit le gagnait, et derrière lui Lusignan avait lâché, tandis qu'un autre cheval prenait la place. On ne comprit pas tout de suite, on confondait les casaques. Des exclamations partaient.

-- Mais c'est Nana!... Allons donc, Nana! je vous dis que Lusignan n'a pas bougé... Eh! oui, c'est Nana. On la reconnaît bien, à sa couleur d'or... La voyez-vous maintenant! Elle est en feu... Bravo, Nana! en voilà une mâtine!... Bah! ça ne signifie rien. Elle fait le jeu de Lusignan.

Pendant quelques secondes, ce fut l'opinion de tous. Mais, lentement, la pouliche gagnait toujours, dans un effort continu. Alors, une émotion immense se déclara. La queue des chevaux, en arrière, n'intéressait plus. Une lutte suprême s'engageait entre Spirit, Nana, Lusignan et Valerio II. On les nommait, on constatait leur progrès ou leur défaillance, dans des phrases sans suite, balbutiées. Et Nana, qui venait de monter sur le siège de son cocher, comme soulevée, restait toute blanche, prise d'un tremblement, si empoignée, qu'elle se taisait. Près d'elle, Labordette avait retrouvé son sourire.

-- Hein? l'Anglais a du mal, dit joyeusement Philippe. Il ne va pas bien.

-- En tout cas, Lusignan est fini, cria la Faloise. C'est Valerio II qui vient... Tenez! voilà les quatre en peloton.

Un même mot sortait de toutes les bouches.

-- Quel train, mes enfants!... Un rude train, sacristi!

A présent, le peloton arrivait de face, dans un coup de foudre. On en sentait l'approche et comme l'haleine, un ronflement lointain, grandi de seconde en seconde. Toute la foule, impétueusement, s'était jetée aux barrières; et, précédant les chevaux, une clameur profonde s'échappait des poitrines, gagnait de proche en proche, avec un bruit de mer qui déferle. C'était la brutalité dernière d'une colossale partie, cent mille spectateurs tournés à l'idée fixe, brûlant du même besoin de hasard, derrière ces bêtes dont le galop emportait des millions. On se poussait, on s'écrasait, les poings fermés, la bouche ouverte, chacun pour soi, chacun fouettant son cheval de la voix et du geste. Et le cri de tout ce peuple, un cri de fauve reparu sous les redingotes, roulait de plus en plus distinct:

-- Les voilà! les voilà!... Les voilà!

Mais Nana gagnait encore du terrain; maintenant, Valerio II était distancé, elle tenait la tête avec Spirit, à deux ou trois encolures. Le roulement de tonnerre avait grandi. Ils arrivaient, une tempête de jurons les accueillait dans le landau.

-- Hue donc, Lusignan, grand lâche, sale rosse!... Très chic, l'Anglais! Encore, encore, mon vieux!... Et ce Valerio, c'est dégoûtant!... Ah! la charogne! Fichus mes dix louis!... Il n'y a que Nana! Bravo, Nana! Bravo, bougresse!

Et, sur le siège, Nana, sans le savoir, avait pris un balancement des cuisses et des reins, comme si elle-même eût couru. Elle donnait des coups de ventre, il lui semblait que ça aidait la pouliche. A chaque coup, elle lâchait un soupir de fatigue, elle disait d'une voix pénible et basse:

-- Va donc... va donc... va donc...

On vit alors une chose superbe. Price, debout sur les étriers, la cravache haute, fouaillait Nana d'un bras de fer. Ce vieil enfant desséché, cette longue figure, dure et morte, jetait des flammes. Et, dans un élan de furieuse audace, de volonté triomphante, il donnait de son coeur à la pouliche, il la soutenait, il la portait, trempée d'écume, les yeux sanglants. Tout le train passa avec son roulement de foudre, coupant les respirations, balayant l'air; tandis que le juge, très froid, l'oeil à la mire, attendait. Puis, une immense acclamation retentit. D'un effort suprême, Price venait de jeter Nana au poteau, battant Spirit d'une longueur de tête.

Ce fut comme la clameur montante d'une marée. Nana! Nana! Nana! Le cri roulait, grandissait, avec une violence de tempête, emplissant peu à peu l'horizon, des profondeurs du Bois au mont Valérien, des prairies de Longchamp à la plaine de Boulogne. Sur la pelouse, un enthousiasme fou s'était déclaré. Vive Nana! vive la France! à bas l'Angleterre! Les femmes brandissaient leurs ombrelles; des hommes sautaient, tournaient, en vociférant; d'autres, avec des rires nerveux, lançaient des chapeaux. Et, de l'autre côté de la piste, l'enceinte du pesage répondait, une agitation remuait les tribunes, sans qu'on vît distinctement autre chose qu'un tremblement de l'air, comme la flamme invisible d'un brasier, au-dessus de ce tas vivant de petites figures détraquées, les bras tordus, avec les points noirs des yeux et de la bouche ouverte. Cela ne cessait plus, s'enflait, recommençait au fond des allées lointaines, parmi le peuple campant sous les arbres, pour s'épandre et s'élargir dans l'émotion de la tribune impériale, où l'impératrice avait applaudi. Nana! Nana! Nana! Le cri montait dans la gloire du soleil, dont la pluie d'or battait le vertige de la foule.

Alors, Nana, debout sur le siège de son landau, grandie, crut que c'était elle qu'on acclamait. Elle était restée un instant immobile, dans la stupeur de son triomphe, regardant la piste envahie par un flot si épais, qu'on ne voyait plus l'herbe, couverte d'une mer de chapeaux noirs. Puis, quand tout ce monde se fut rangé, ménageant une haie jusqu'à la sortie, saluant de nouveau Nana, qui s'en allait avec Price, cassé sur l'encolure, éteint et comme vide, elle se tapa les cuisses violemment, oubliant tout, triomphant en phrases crues:

-- Ah! nom de Dieu! c'est moi, pourtant... Ah! nom de Dieu! quelle veine!

Et, ne sachant comment traduire la joie qui la bouleversait, elle empoigna et baisa Louiset qu'elle venait de trouver en l'air, sur l'épaule de Bordenave.

-- Trois minutes et quatorze secondes, dit celui-ci, en remettant sa montre dans la poche.

Nana écoutait toujours son nom, dont la plaine entière lui renvoyait l'écho. C'était son peuple qui l'applaudissait, tandis que, droite dans le soleil, elle dominait, avec ses cheveux d'astre et sa robe blanche et bleue, couleur du ciel. Labordette, en s'échappant, venait de lui annoncer un gain de deux mille louis, car il avait placé ses cinquante louis sur Nana, à quarante. Mais cet argent la touchait moins que cette victoire inattendue, dont l'éclat la faisait reine de Paris. Ces dames perdaient toutes. Rose Mignon, dans un mouvement de rage, avait cassé son ombrelle; et Caroline Héquet, et Clarisse, et Simonne, et Lucy Stewart elle-même malgré son fils, juraient sourdement, exaspérées par la chance de cette grosse fille; pendant que la Tricon, qui s'était signée au départ et à l'arrivée des chevaux, redressait sa haute taille au-dessus d'elles, ravie de son flair, sacrant Nana, en matrone d'expérience.

Autour du landau, cependant, la poussée des hommes grandissait encore. La bande avait jeté des clameurs féroces. Georges, étranglé, continuait tout seul à crier, d'une voix qui se brisait. Comme le champagne manquait, Philippe, emmenant les valets de pied, venait de courir aux buvettes. Et la cour de Nana s'élargissait toujours, son triomphe décidait les retardataires; le mouvement qui avait fait de sa voiture le centre de la pelouse s'achevait en apothéose, la reine Vénus dans le coup de folie de ses sujets. Bordenave, derrière elle, mâchait des jurons, avec un attendrissement de père. Steiner lui-même, reconquis, avait lâché Simonne et se hissait sur l'un des marchepieds. Quand le champagne fut arrivé, quand elle leva son verre plein, ce furent de tels applaudissements, on reprenait si fort: Nana! Nana! Nana! que la foule étonnée cherchait la pouliche; et l'on ne savait plus si c'était la bête ou la femme qui emplissait les coeurs.

Cependant, Mignon accourait, malgré les regards terribles de Rose. Cette sacrée fille le mettait hors de lui, il voulait l'embrasser. Puis, après l'avoir baisée sur les deux joues, paternellement:

-- Ce qui m'embête, c'est que, pour sûr, à présent, Rose va envoyer la lettre... Elle rage trop.

-- Tant mieux! ça m'arrange! laissa échapper Nana.

Mais, le voyant stupéfait, elle se hâta de reprendre:

-- Ah! non, qu'est-ce que je dis?... Vrai, je ne sais plus ce que je dis!... Je suis grise.

Et grise, en effet, grise de joie, grise de soleil, le verre toujours levé, elle s'acclama elle-même.

-- A Nana! à Nana! criait-elle, au milieu d'un redoublement de vacarme, de rires, de bravos, qui peu à peu avait gagné tout l'Hippodrome.

Les courses s'achevaient, on courait le prix Vaublanc. Des voitures partaient, une à une. Cependant, le nom de Vandeuvres revenait, au milieu de querelles. Maintenant, c'était clair: Vandeuvres, depuis deux ans, ménageait son coup, en chargeant Gresham de retenir Nana; et il n'avait produit Lusignan que pour faire le jeu de la pouliche. Les perdants se fâchaient, tandis que les gagnants haussaient les épaules. Après? n'était-ce pas permis? Un propriétaire conduisait son écurie comme il l'entendait. On en avait vu bien d'autres! Le plus grand nombre trouvait Vandeuvres très fort d'avoir fait ramasser par des amis tout ce qu'il avait pu prendre sur Nana, ce qui expliquait la hausse brusque de la cote; on parlait de deux mille louis, à trente en moyenne, douze cent mille francs de gain, un chiffre dont l'ampleur frappait de respect et excusait tout.

Mais d'autres bruits, très graves, qu'on chuchotait, arrivaient de l'enceinte du pesage. Les hommes qui en revenaient précisaient des détails; les voix montaient, on racontait tout haut un scandale affreux. Ce pauvre Vandeuvres était fini; il avait gâté son coup superbe par une plate bêtise, un vol idiot, en chargeant Maréchal, un bookmaker véreux, de donner pour son compte deux mille louis contre Lusignan, histoire de rattraper ses mille et quelques louis ouvertement pariés, une misère; et cela prouvait la fêlure, au milieu du dernier craquement de sa fortune. Le bookmaker, prévenu que le favori ne gagnerait pas, avait réalisé une soixantaine de mille francs sur ce cheval. Seulement, Labordette, faute d'instructions exactes et détaillées, était allé justement lui prendre deux cents louis sur Nana, que l'autre continuait à donner à cinquante, dans son ignorance du vrai coup. Nettoyé de cent mille francs sur la pouliche, en perte de quarante mille, Maréchal, qui sentait tout crouler sous ses pieds, avait brusquement compris, en voyant Labordette et le comte causer ensemble, après la course, devant la salle du pesage; et dans une fureur d'ancien cocher, dans une brutalité d'homme volé, il venait de faire publiquement une scène affreuse, racontant l'histoire avec des mots atroces, ameutant le monde. On ajoutait que le jury des courses allait s'assembler.

Nana, que Philippe et Georges mettaient tout bas au courant, lâchait des réflexions, sans cesser de rire et de boire. C'était possible, après tout; elle se rappelait des choses; puis, ce Maréchal avait une sale tête. Pourtant, elle doutait encore, lorsque Labordette parut. Il était très pâle.

-- Eh bien? lui demanda-t-elle à demi-voix.

-- Foutu! répondit-il simplement.

Et il haussait les épaules. Un enfant, ce Vandeuvres! Elle eut un geste d'ennui.

Le soir, à Mabille, Nana obtint un succès colossal. Lorsqu'elle parut, vers dix heures, le tapage était déjà formidable. Cette classique soirée de folie réunissait toute la jeunesse galante, un beau monde se ruant dans une brutalité et une imbécillité de laquais. On s'écrasait sous les guirlandes de gaz; des habits noirs, des toilettes excessives, des femmes venues décolletées, avec de vieilles robes bonnes à salir, tournaient, hurlaient, fouettés par une soûlerie énorme. A trente pas, on n'entendait plus les cuivres de l'orchestre. Personne ne dansait. Des mots bêtes, répétés on ne savait pourquoi, circulaient parmi les groupes. On se battait les flancs sans réussir à être drôle. Sept femmes, enfermées dans le vestiaire, pleuraient pour qu'on les délivrât. Une échalote trouvée et mise aux enchères était poussée jusqu'à deux louis. Justement, Nana arrivait, encore vêtue de sa toilette de course, bleue et blanche. On lui donna l'échalote, au milieu d'un tonnerre de bravos. On l'empoigna malgré elle, trois messieurs la portèrent en triomphe dans le jardin, à travers les pelouses saccagées, les massifs de verdure éventrés; et, comme l'orchestre faisait obstacle, on le prit d'assaut, on cassa les chaises et les pupitres. Une police paternelle organisait le désordre.

Ce fut seulement le mardi que Nana se remit des émotions de sa victoire. Elle causait le matin avec madame Lerat, venue pour lui donner des nouvelles de Louiset, que le grand air avait rendu malade. Toute une histoire qui occupait Paris, la passionnait. Vandeuvres exclu des champs de courses, exécuté le soir même au Cercle Impérial, s'était le lendemain fait flamber dans son écurie, avec ses chevaux.

-- Il me l'avait bien dit, répétait la jeune femme. Un vrai fou, cet homme-là!... C'est moi qui ai eu une venette, lorsqu'on m'a raconté ça, hier soir! Tu comprends, il aurait très bien pu m'assassiner, une nuit... Et puis, est-ce qu'il ne devait pas me prévenir pour son cheval? J'aurais fait ma fortune, au moins!... Il a dit à Labordette que, si je savais l'affaire, je renseignerais tout de suite mon coiffeur et un tas d'hommes. Comme c'est poli!... Ah! non, vrai, je ne peux pas le regretter beaucoup.

Après réflexion, elle était devenue furieuse. Justement, Labordette entra; il avait réglé ses paris, il lui apportait une quarantaine de mille francs. Cela ne fit qu'augmenter sa mauvaise humeur, car elle aurait dû gagner un million. Labordette, qui faisait l'innocent dans toute cette aventure, abandonnait carrément Vandeuvres. Ces anciennes familles étaient vidées, elles finissaient d'une façon bête.

-- Eh! non, dit Nana, ce n'est pas bête, de s'allumer comme ça, dans une écurie. Moi je trouve qu'il a fini crânement... Oh! tu sais, je ne défends pas son histoire avec Maréchal. C'est imbécile. Quand je pense que Blanche a eu le toupet de vouloir me mettre ça sur le dos! J'ai répondu: «Est-ce que je lui ai dit de voler!» N'est-ce pas? On peut demander de l'argent à un homme, sans le pousser au crime... S'il m'avait dit: «Je n'ai plus rien», je lui aurais dit: «C'est bon, quittons-nous.» Et ça ne serait pas allé plus loin.

-- Sans doute, dit la tante gravement. Lorsque les hommes s'obstinent, tant pis pour eux!

-- Mais quant à la petite fête de la fin, oh! très chic! reprit Nana. Il paraît que ç'a été terrible, à vous donner la chair de poule. Il avait écarté tout le monde, il s'était enfermé là-dedans, avec du pétrole... Et ça brûlait, fallait voir! Pensez donc, une grande machine presque toute en bois, pleine de paille et de foin!... Les flammes montaient comme des tours... Le plus beau, c'étaient les chevaux qui ne voulaient pas rôtir. On les entendait qui ruaient, qui se jetaient dans les portes, qui poussaient de vrais cris de personne... Oui, des gens en ont gardé la petite mort sur la peau.

Labordette laissa échapper un léger souffle d'incrédulité. Lui, ne croyait pas à la mort de Vandeuvres. Quelqu'un jurait l'avoir vu se sauver par une fenêtre. Il avait allumé son écurie, dans un détraquement de cervelle. Seulement, dès que ça s'était mis à chauffer trop fort, ça devait l'avoir dégrisé. Un homme si bête avec les femmes, si vidé, ne pouvait pas mourir avec cette crânerie.

Nana l'écoutait, désillusionnée. Et elle ne trouva que cette phrase:

-- Oh! le malheureux! c'était si beau!

XII

Vers une heure du matin, dans le grand lit drapé de point de Venise, Nana et le comte ne dormaient pas encore. Il était revenu le soir, après une bouderie de trois jours. La chambre, faiblement éclairée par une lampe, sommeillait, chaude et toute moite d'une odeur d'amour, avec les pâleurs vagues de ses meubles de laque blanche, incrustée d'argent. Un rideau rabattu noyait le lit d'un flot d'ombre. Il y eut un soupir, puis un baiser coupa le silence, et Nana, glissant des couvertures, resta un instant assise au bord des draps, les jambes nues. Le comte, la tête retombée sur l'oreiller, demeurait dans le noir.

-- Chéri, tu crois au bon Dieu? demanda-t-elle après un moment de réflexion, la face grave, envahie d'une épouvante religieuse, au sortir des bras de son amant.

Depuis le matin, elle se plaignait d'un malaise, et toutes ses idées bêtes, comme elle disait, des idées de mort et d'enfer, la travaillaient sourdement. C'était parfois, chez elle, des nuits où des peurs d'enfant, des imaginations atroces la secouaient de cauchemars, les yeux ouverts. Elle reprit:

-- Hein? penses-tu que j'irai au ciel?

Et elle avait un frisson, tandis que le comte, surpris de ces questions singulières en un pareil moment, sentait s'éveiller ses remords de catholique. Mais, la chemise glissée des épaules, les cheveux dénoués, elle se rabattit sur sa poitrine, en sanglotant, en se cramponnant.

-- J'ai peur de mourir... J'ai peur de mourir...

Il eut toutes les peines du monde à se dégager. Lui-même craignait de céder au coup de folie de cette femme, collée contre son corps, dans l'effroi contagieux de l'invisible; et il la raisonnait, elle se portait parfaitement, elle devait simplement se bien conduire pour mériter un jour le pardon. Mais elle hochait la tête; sans doute elle ne faisait de mal à personne; même elle portait toujours une médaille de la Vierge, qu'elle lui montra, pendue à un fil rouge, entre les seins; seulement, c'était réglé d'avance, toutes les femmes qui n'étaient pas mariées et qui voyaient des hommes allaient en enfer. Des lambeaux de son catéchisme lui revenaient. Ah! si l'on avait su au juste; mais voilà, on ne savait rien, personne ne rapportait des nouvelles; et, vrai! ce serait stupide de se gêner, si les prêtres disaient des bêtises. Pourtant, elle baisait dévotement la médaille, toute tiède de sa peau, comme une conjuration contre la mort, dont l'idée l'emplissait d'une horreur froide.

Il fallut que Muffat l'accompagnât dans le cabinet de toilette; elle tremblait d'y rester une minute seule, même en laissant la porte ouverte. Quand il se fut recouché, elle rôda encore par la chambre, visitant les coins, tressaillant au plus léger bruit. Une glace l'arrêta, elle s'oublia comme autrefois, dans le spectacle de sa nudité. Mais la vue de sa gorge, de ses hanches et de ses cuisses, redoublait sa peur. Elle finit par se tâter les os de la face, longuement, avec les deux mains.

-- On est laid, quand on est mort, dit-elle d'une voix lente.

Et elle se serrait les joues, elle s'agrandissait les yeux, s'enfonçait la mâchoire pour voir comment elle serait. Puis, se tournant vers le comte, ainsi défigurée:

-- Regarde donc, j'aurai la tête toute petite, moi.

Alors, il se fâcha.

-- Tu es folle, viens te coucher.