Nana

Part 29

Chapter 29 3,786 words Public domain Markdown

Le cercle grandissait. Maintenant, la Faloise versait, Philippe et Georges racolaient des amis. Une poussée lente amenait peu à peu la pelouse entière. Nana jetait à chacun un rire, un mot drôle. Les bandes de buveurs se rapprochaient, tout le champagne épars marchait vers elle, il n'y avait bientôt plus qu'une foule, qu'un vacarme, autour de son landau; et elle régnait parmi les verres qui se tendaient, avec ses cheveux jaunes envolés, son visage de neige, baigné de soleil. Alors, au sommet, pour faire crever les autres femmes qu'enrageait son triomphe, elle leva son verre plein, dans son ancienne pose de Vénus victorieuse.

Mais quelqu'un la touchait par-derrière, et elle fut surprise, en se retournant, d'apercevoir Mignon sur la banquette. Elle disparut un instant, elle s'assit à son côté, car il venait lui communiquer une chose grave. Mignon disait partout que sa femme était ridicule d'en vouloir à Nana; il trouvait ça bête et inutile.

-- Voici, ma chère, murmura-t-il. Méfie-toi, ne fais pas trop enrager Rose... Tu comprends, j'aime mieux te prévenir... Oui, elle a une arme, et comme elle ne t'a jamais pardonné l'affaire de la _Petite Duchesse_...

-- Une arme, dit Nana, qu'est-ce que ça me fiche!

-- Écoute donc, c'est une lettre qu'elle a dû trouver dans la poche de Fauchery, une lettre écrite à cette rosse de Fauchery par la comtesse Muffat. Et, dame! là-dedans, c'est clair, ça y est en plein... Alors, Rose veut envoyer la lettre au comte, pour se venger de lui et de toi.

-- Qu'est-ce que ça me fiche! répéta Nana. C'est drôle, ça... Ah! ça y est, avec Fauchery. Eh bien! tant mieux, elle m'agaçait. Nous allons rire.

-- Mais non, je ne veux pas, reprit vivement Mignon. Un joli scandale! Puis, nous n'avons rien à y gagner...

Il s'arrêta, craignant d'en trop dire. Elle s'écriait que, bien sûr, elle n'irait pas repêcher une femme honnête. Mais, comme il insistait, elle le regarda fixement. Sans doute il avait peur de voir Fauchery retomber dans son ménage, s'il rompait avec la comtesse; c'était ce que Rose voulait, tout en se vengeant, car elle gardait une tendresse pour le journaliste. Et Nana devint rêveuse, elle songeait à la visite de M. Venot, un plan poussait en elle, tandis que Mignon tâchait de la convaincre.

-- Mettons que Rose envoie la lettre, n'est-ce pas? Il y a un esclandre. Tu es mêlée là-dedans, on dit que tu es la cause de tout... D'abord, le comte se sépare de sa femme...

-- Pourquoi ça, dit-elle, au contraire...

A son tour, elle s'interrompit. Elle n'avait pas besoin de penser tout haut. Enfin, elle eut l'air d'entrer dans les vues de Mignon, pour se débarrasser de lui; et, comme il lui conseillait une soumission auprès de Rose, par exemple une petite visite sur le champ de courses, devant tous, elle répondit qu'elle verrait, qu'elle réfléchirait.

Un tumulte la fit se relever. Sur la piste, des chevaux arrivaient, dans un coup de vent. C'était le prix de la Ville de Paris, que gagnait Cornemuse. Maintenant, le Grand Prix allait être couru, la fièvre augmentait, une anxiété fouettait la foule, piétinant, ondulant, dans un besoin de hâter les minutes. Et, à cette heure dernière, une surprise effarait les parieurs, la hausse continue de la cote de Nana, l'outsider de l'écurie Vandeuvres. Des messieurs revenaient à chaque instant avec une cote nouvelle: Nana était à trente, Nana était à vingt-cinq, puis à vingt, puis à quinze. Personne ne comprenait. Une pouliche battue sur tous les hippodromes, une pouliche dont le matin pas un parieur ne voulait à cinquante! Que signifiait ce brusque affolement? Les uns se moquaient, en parlant d'un joli nettoyage pour les nigauds qui donnaient dans cette farce. D'autres, sérieux, inquiets, flairaient là-dessous quelque chose de louche. Il y avait un coup peut-être. On faisait allusion à des histoires, aux vols tolérés des champs de courses; mais cette fois le grand nom de Vandeuvres arrêtait les accusations, et les sceptiques l'emportaient, en somme, lorsqu'ils prédisaient que Nana arriverait belle dernière.

-- Qui est-ce qui monte Nana? demanda la Faloise.

Justement, la vraie Nana reparaissait. Alors, ces messieurs donnèrent à la question un sens malpropre, en éclatant d'un rire exagéré. Nana saluait.

-- C'est Price, répondit-elle.

Et la discussion recommença. Price était une célébrité anglaise, inconnue en France. Pourquoi Vandeuvres avait-il fait venir ce jockey, lorsque Gresham montait Nana d'ordinaire? D'ailleurs, on s'étonnait de le voir confier Lusignan à ce Gresham, qui n'arrivait jamais, selon la Faloise. Mais toutes ces remarques se noyaient dans les plaisanteries, les démentis, le brouhaha d'un pêle-mêle d'opinions extraordinaire. On se remettait à vider des bouteilles de champagne pour tuer le temps. Puis, un chuchotement courut, les groupes s'écartèrent. C'était Vandeuvres. Nana affecta d'être fâchée.

-- Eh bien! vous êtes gentil, d'arriver à cette heure!... Moi qui brûle de voir l'enceinte du pesage.

-- Alors, venez, dit-il, il est temps encore. Vous ferez un tour. J'ai justement sur moi une entrée pour dame.

Et il l'emmena à son bras, heureuse des regards jaloux dont Lucy, Caroline et les autres la suivaient. Derrière elle, les fils Hugon et la Faloise, restés dans le landau, continuaient à faire les honneurs de son champagne. Elle leur criait qu'elle revenait tout de suite.

Mais Vandeuvres, ayant aperçu Labordette, l'appela; et quelques paroles brèves furent échangées.

-- Vous avez tout ramassé?

-- Oui.

-- Pour combien?

-- Quinze cents louis, un peu partout.

Comme Nana tendait curieusement l'oreille, ils se turent. Vandeuvres, très nerveux, avait ses yeux clairs, allumés de petites flammes, qui l'effrayaient la nuit, lorsqu'il parlait de se faire flamber avec ses chevaux. En traversant la piste, elle baissa la voix, elle le tutoya.

-- Dis donc, explique-moi... Pourquoi la cote de ta pouliche monte-t-elle? Ça fait un boucan!

Il tressaillit, il laissa échapper:

-- Ah! ils causent... Quelle race, ces parieurs! Quand j'ai un favori, ils se jettent tous dessus, et il n'y en a plus pour moi. Puis, quand un outsider est demandé, ils clabaudent, ils crient comme si on les écorchait.

-- C'est qu'il faudrait me prévenir, j'ai parié, reprit-elle. Est-ce qu'elle a des chances?

Une colère soudaine l'emporta, sans raison.

-- Hein? fiche-moi la paix... Tous les chevaux ont des chances. La cote monte, parbleu! parce qu'on en a pris. Qui? je ne sais pas... J'aime mieux te laisser, si tu dois m'assommer avec tes questions idiotes.

Ce ton n'était ni dans son tempérament ni dans ses habitudes. Elle fut plus étonnée que blessée. Lui, d'ailleurs, restait honteux; et, comme elle le priait sèchement d'être poli, il s'excusa. Depuis quelque temps, il avait ainsi de brusques changements d'humeur. Personne n'ignorait, dans le Paris galant et mondain, qu'il jouait ce jour-là son dernier coup de cartes. Si ses chevaux ne gagnaient pas, s'ils lui emportaient encore les sommes considérables pariées sur eux, c'était un désastre, un écroulement; l'échafaudage de son crédit, les hautes apparences que gardait son existence minée par-dessous, comme vidée par le désordre et la dette, s'abîmaient dans une ruine retentissante. Et Nana, personne non plus ne l'ignorait, était la mangeuse d'hommes qui avait achevé celui-là, venue la dernière dans cette fortune ébranlée, nettoyant la place. On racontait des caprices fous, de l'or semé au vent, une partie à Bade où elle ne lui avait pas laissé de quoi payer l'hôtel, une poignée de diamants jetée sur un brasier, un soir d'ivresse, pour voir si ça brûlait comme du charbon. Peu à peu, avec ses gros membres, ses rires canailles de faubourienne, elle s'était imposée à ce fils, si appauvri et si fin, d'une antique race. A cette heure, il risquait tout, si envahi par son goût du bête et du sale, qu'il avait perdu jusqu'à la force de son scepticisme. Huit jours auparavant, elle s'était fait promettre un château sur la côte normande, entre Le Havre et Trouville; et il mettait son dernier honneur à tenir parole. Seulement, elle l'agaçait, il l'aurait battue, tant il la sentait stupide.

Le gardien les avait laissés entrer dans l'enceinte du pesage, n'osant arrêter cette femme au bras du comte. Nana, toute gonflée de poser enfin le pied sur cette terre défendue, s'étudiait, marchait avec lenteur, devant les dames assises au pied des tribunes. C'était, sur dix rangées de chaises, une masse profonde de toilettes, mêlant leurs couleurs vives dans la gaieté du plein air; des chaises s'écartaient, des cercles familiers se formaient au hasard des rencontres, comme sous un quinconce de jardin public, avec des enfants lâchés, courant d'un groupe à un autre; et, plus haut, les tribunes étageaient leurs gradins chargés de foule, où les étoffes claires se fondaient dans l'ombre fine des charpentes. Nana dévisageait ces dames. Elle affecta de regarder fixement la comtesse Sabine. Puis, comme elle passait devant la tribune impériale, la vue de Muffat, debout près de l'impératrice, dans sa raideur officielle, l'égaya.

-- Oh! qu'il a l'air bête! dit-elle très haut à Vandeuvres.

Elle voulait tout visiter. Ce bout de parc, avec ses pelouses, ses massifs d'arbres, ne lui semblait pas si drôle. Un glacier avait installé un grand buffet près des grilles. Sous un champignon rustique, couvert de chaume, des gens en tas gesticulaient et criaient; c'était le ring. A côté, se trouvaient des boxes vides; et, désappointée, elle y découvrit seulement le cheval d'un gendarme. Puis, il y avait le paddock, une piste de cent mètres de tour, où un garçon d'écurie promenait Valerio II, encapuchonné. Et voilà! beaucoup d'hommes sur le gravier des allées, avec la tache orange de leur carte à la boutonnière, une promenade continue de gens dans les galeries ouvertes des tribunes, ce qui l'intéressa une minute; mais, vrai! ça ne valait pas la peine de se faire de la bile, parce qu'on vous empêchait d'entrer là-dedans.

Daguenet et Fauchery, qui passaient, la saluèrent. Elle leur fit un signe, ils durent s'approcher. Et elle bêcha l'enceinte du pesage. Puis, s'interrompant:

-- Tiens! le marquis de Chouard, comme il vieillit! S'abîme-t-il, ce vieux-là! Il est donc toujours enragé?

Alors, Daguenet raconta le dernier coup du vieux, une histoire de l'avant-veille que personne ne savait encore. Après avoir tourné des mois, il venait d'acheter à Gaga sa fille Amélie, trente mille francs, disait-on.

-- Eh bien! c'est du propre! cria Nana, révoltée. Ayez donc des filles!... Mais j'y songe! ça doit être Lili qui est là-bas, sur la pelouse, dans un coupé, avec une dame. Aussi, je reconnaissais cette figure... Le vieux l'aura sortie.

Vandeuvres n'écoutait pas, impatient, désireux de se débarrasser d'elle. Mais Fauchery ayant dit, en s'en allant, que, si elle n'avait pas vu les bookmakers, elle n'avait rien vu, le comte dut la conduire, malgré une répugnance visible. Et, du coup, elle fut contente; ça, en effet, c'était curieux.

Une rotonde s'ouvrait, entre des pelouses bordées de jeunes marronniers; et là, formant un vaste cercle, abrités sous les feuilles d'un vert tendre, une ligne serrée de bookmakers attendaient les parieurs, comme dans une foire. Pour dominer la foule, ils se haussaient sur des bancs de bois; ils affichaient leurs cotes près d'eux, contre les arbres; tandis que, l'oeil au guet, ils inscrivaient des paris, sur un geste, sur un clignement de paupières, si rapidement, que des curieux, béants, les regardaient sans comprendre. C'était une confusion, des chiffres criés, des tumultes accueillant les changements de cote inattendus. Et, par moments, redoublant le tapage, des avertisseurs débouchaient en courant, s'arrêtaient à l'entrée de la rotonde, jetaient violemment un cri, un départ, une arrivée, qui soulevait de longues rumeurs, dans cette fièvre du jeu battant au soleil.

-- Sont-ils drôles! murmura Nana, très amusée. Ils ont des figures à l'envers... Tiens, ce grand-là, je ne voudrais pas le rencontrer toute seule, au fond d'un bois.

Mais Vandeuvres lui montra un bookmaker, un commis de nouveautés, qui avait gagné trois millions en deux ans. La taille grêle, délicat et blond, il était entouré d'un respect; on lui parlait en souriant, des gens stationnaient pour le voir.

Enfin, ils quittaient la rotonde, lorsque Vandeuvres adressa un léger signe de tête à un autre bookmaker, qui se permit alors de l'appeler. C'était un de ses anciens cochers, énorme, les épaules d'un boeuf, la face haute en couleur. Maintenant qu'il tentait la fortune aux courses, avec des fonds d'origine louche, le comte tâchait de le pousser, le chargeant de ses paris secrets, le traitant toujours en domestique dont on ne se cache pas. Malgré cette protection, cet homme avait perdu coup sur coup des sommes très lourdes, et lui aussi jouait ce jour-là sa carte suprême, les yeux pleins de sang, crevant d'apoplexie.

-- Eh bien! Maréchal, demanda tout bas Vandeuvres, pour combien en avez-vous donné?

-- Pour cinq mille louis, monsieur le comte, répondit le bookmaker en baissant également la voix. Hein? c'est joli... Je vous avouerai que j'ai baissé la cote, je l'ai mise à trois.

Vandeuvres eut l'air très contrarié.

-- Non, non, je ne veux pas, remettez-la à deux tout de suite... Je ne vous dirai plus rien, Maréchal.

-- Oh! maintenant, qu'est-ce que ça peut faire à monsieur le comte? reprit l'autre avec un sourire humble de complice. Il me fallait bien attirer le monde pour donner vos deux mille louis.

Alors, Vandeuvres le fit taire. Mais, comme il s'éloignait, Maréchal, pris d'un souvenir, regretta de ne pas l'avoir questionné sur la hausse de sa pouliche. Il était propre, si la pouliche avait des chances, lui qui venait de la donner pour deux cents louis à cinquante.

Nana, qui ne comprenait rien aux paroles chuchotées par le comte, n'osa pourtant demander de nouvelles explications. Il paraissait plus nerveux, il la confia brusquement à Labordette, qu'ils trouvèrent devant la salle du pesage.

-- Vous la ramènerez, dit-il. Moi, j'ai à faire... Au revoir.

Et il entra dans la salle, une pièce étroite, basse de plafond, encombrée d'une grande balance. C'était comme une salle des bagages, dans une station de banlieue. Nana eut encore là une grosse déception, elle qui se figurait quelque chose de très vaste, une machine monumentale pour peser les chevaux. Comment! on ne pesait que les jockeys! Alors, ça ne valait pas la peine de faire tant d'embarras, avec leur pesage! Dans la balance, un jockey, l'air idiot, ses harnais sur les genoux, attendait qu'un gros homme en redingote eût vérifié son poids; tandis qu'un garçon d'écurie, à la porte, tenait le cheval, Cosinus, autour duquel la foule s'attroupait, silencieuse, absorbée.

On allait fermer la piste. Labordette pressait Nana; mais il revint sur ses pas pour lui montrer un petit homme, causant avec Vandeuvres, à l'écart.

-- Tiens, voilà Price, dit-il.

-- Ah! oui, celui qui me monte, murmura-t-elle en riant.

Et elle le trouva joliment laid. Tous les jockeys lui avaient l'air crétin; sans doute, disait-elle, parce qu'on les empêchait de grandir. Celui-là, un homme de quarante ans, paraissait un vieil enfant desséché, avec une longue figure maigre, creusée de plis, dure et morte. Le corps était si noueux, si réduit, que la casaque bleue, aux manches blanches, semblait jetée sur du bois.

-- Non, tu sais, reprit-elle en s'en allant, il ne ferait pas mon bonheur.

Une cohue emplissait encore la piste, dont l'herbe, mouillée et piétinée, était devenue noire. Devant les deux tableaux indicateurs, très hauts sur leur colonne de fonte, la foule se pressait, levant la tête, accueillant d'un brouhaha chaque numéro de cheval, qu'un fil électrique, relié à la salle du pesage, faisait apparaître. Des messieurs pointaient sur des programmes; Pichenette, retirée par son propriétaire, causait une rumeur. D'ailleurs, Nana ne fit que traverser, au bras de Labordette. La cloche, pendue au mât de l'oriflamme, sonnait avec persistance, pour qu'on évacuât la piste.

-- Ah! mes enfants, dit-elle en remontant dans son landau, une blague, leur enceinte du pesage!

On l'acclamait, on battait des mains autour d'elle: «Bravo! Nana!... Nana nous est rendue!...» Qu'ils étaient bêtes! Est-ce qu'ils la prenaient pour une lâcheuse? Elle revenait au bon moment. Attention! ça commençait. Et le champagne en était oublié, on cessa de boire.

Mais Nana restait surprise de trouver Gaga dans sa voiture, avec Bijou et Louiset sur les genoux; Gaga s'était décidée, pour se rapprocher de la Faloise, tout en racontant qu'elle avait voulu embrasser bébé. Elle adorait les enfants.

-- A propos, et Lili? demanda Nana. C'est bien elle qui est là-bas, dans le coupé de ce vieux?... On vient de m'apprendre quelque chose de propre.

Gaga avait pris une figure éplorée.

-- Ma chère, j'en suis malade, dit-elle avec douleur. Hier, j'ai dû garder le lit, tant j'avais pleuré, et aujourd'hui je ne croyais pas pouvoir venir... Hein? tu sais quelle était mon opinion? Je ne voulais pas, je l'avais fait élever dans un couvent, pour un bon mariage. Et des conseils sévères, et une surveillance continuelle... Eh bien! ma chère, c'est elle qui a voulu. Oh! une scène, des larmes, des mots désagréables, au point même que je lui ai allongé une calotte. Elle s'ennuyait trop, elle voulait y passer... Alors, quand elle s'est mise à dire: «C'est pas toi, après tout, qui as le droit de m'en empêcher», je lui ai dit: «Tu es une misérable, tu nous déshonores, va-t'en!» Et ça s'est fait, j'ai consenti à arranger ça... Mais voilà mon dernier espoir fichu, moi qui avais rêvé, ah! des choses si bien!

Le bruit d'une querelle les fit se lever. C'était Georges qui défendait Vandeuvres contre des rumeurs vagues courant dans les groupes.

-- Pourquoi dire qu'il lâche son cheval? criait le jeune homme. Hier, au salon des courses, il a pris Lusignan pour mille louis.

-- Oui, j'étais là, affirma Philippe. Et il n'a pas mis un seul louis sur Nana... Si Nana est à dix, il n'y est pour rien. C'est ridicule de prêter aux gens tant de calculs. Où serait son intérêt?

Labordette écoutait d'un air tranquille; et, haussant les épaules:

-- Laissez donc, il faut bien qu'on parle... Le comte vient encore de parier cinq cents louis au moins sur Lusignan, et s'il a demandé une centaine de louis de Nana, c'est parce qu'un propriétaire doit toujours avoir l'air de croire à ses chevaux.

-- Et zut! qu'est-ce que ça nous fiche! clama la Faloise en agitant les bras. C'est Spirit qui va gagner... Enfoncée la France! bravo l'Angleterre!

Un long frémissement secouait la foule, pendant qu'une nouvelle volée de la cloche annonçait l'arrivée des chevaux dans la piste. Alors, Nana, pour bien voir, monta debout sur une banquette de son landau, foulant aux pieds les bouquets, les myosotis et les roses. D'un regard circulaire, elle embrassait l'horizon immense. A cette heure dernière de fièvre, c'était d'abord la piste vide, fermée de ses barrières grises, où s'alignaient des sergents de ville, de deux en deux poteaux; et la bande d'herbe, boueuse devant elle, s'en allait reverdie, tournait au loin en un tapis de velours tendre. Puis, au centre, en baissant les yeux, elle voyait la pelouse, toute grouillante d'une foule haussée sur les pieds, accrochée aux voitures, soulevée et heurtée dans un coup de passion, avec les chevaux qui hennissaient, les toiles des tentes qui claquaient, les cavaliers qui lançaient leurs bêtes, parmi les piétons courant s'accouder aux barrières; tandis que, de l'autre côté, quand elle se tournait vers les tribunes, les figures se rapetissaient, les masses profondes de têtes n'étaient plus qu'un bariolage emplissant les allées, les gradins, les terrasses, où un entassement de profils noirs se détachait dans le ciel. Et, au-delà encore, autour de l'Hippodrome, elle dominait la plaine. Derrière le moulin couvert de lierre, à droite, il y avait un enfoncement de prairies, coupées de grands ombrages; en face, jusqu'à la Seine, coulant au bas du coteau, se croisaient des avenues de parc, où attendaient des files immobiles d'équipages; puis, vers Boulogne, à gauche, le pays, élargi de nouveau, ouvrait une trouée sur les lointains bleuâtres de Meudon, que barrait une allée de pawlonias, dont les têtes roses, sans une feuille, faisaient une nappe de laque vive. Du monde arrivait toujours, une traînée de fourmilière venait de là-bas, par le mince ruban d'un chemin, à travers les terres; pendant que, très loin, du côté de Paris, le public qui ne payait pas, un troupeau campant dans les futaies, mettait une ligne mouvante de points sombres, au ras du Bois, sous les arbres.

Mais une gaieté, tout d'un coup, chauffa les cent mille âmes qui couvraient ce bout de champ d'un remuement d'insectes, affolés sous le vaste ciel. Le soleil, caché depuis un quart d'heure, reparut, s'épandit en un lac de lumière. Et tout flamba de nouveau, les ombrelles des femmes étaient comme des boucliers d'or, innombrables, au-dessus de la foule. On applaudit le soleil, des rires le saluaient, des bras se tendaient pour écarter les nuages.

Cependant, un officier de paix s'en allait seul, au milieu de la piste déserte. Plus haut, vers la gauche, un homme parut, un drapeau rouge à la main.

-- C'est le starter, le baron de Mauriac, répondit Labordette à une question de Nana.

Autour de la jeune femme, parmi les hommes qui se pressaient jusque sur les marchepieds de sa voiture, des exclamations s'élevaient, une conversation continuait, sans suite, par mots jetés sous le coup immédiat des impressions. Philippe et Georges, Bordenave, la Faloise ne pouvaient se taire.

-- Ne poussez donc pas!... Laissez-moi voir... Ah! le juge entre dans sa guérite... Vous dites que c'est monsieur de Souvigny?... Hein? il faut de bons yeux pour pincer une longueur de nez, dans une pareille mécanique!... Taisez-vous donc, on lève l'oriflamme... Les voilà, attention!... C'est Cosinus qui est le premier.

Une oriflamme jaune et rouge battait dans l'air, au bout du mât. Les chevaux arrivaient un à un, conduits par des garçons d'écurie, avec les jockeys en selle, les bras abandonnés, faisant au soleil des taches claires. Après Cosinus, Hasard et Boum parurent. Puis, un murmure accueillit Spirit, un grand bai brun superbe, dont les couleurs dures, citron et noir, avaient une tristesse britannique. Valerio II obtint un succès d'entrée, petit, très vif, en vert tendre, liséré de rose. Les deux Vandeuvres se faisaient attendre. Enfin, derrière Frangipane, les couleurs bleues et blanches se montrèrent. Mais, Lusignan, un bai très foncé, d'une forme irréprochable, fut presque oublié dans la surprise que causa Nana. On ne l'avait pas vue ainsi, le coup de soleil dorait la pouliche alezane d'une blondeur de fille rousse. Elle luisait à la lumière comme un louis neuf, la poitrine profonde, la tête et l'encolure légères, dans l'élancement nerveux et fin de sa longue échine.

-- Tiens! elle a mes cheveux! cria Nana ravie. Dites donc, vous savez que j'en suis fière!

On escaladait le landau, Bordenave faillit mettre le pied sur Louiset, que sa mère oubliait. Il le prit avec des grognements paternels, il le haussa sur son épaule, en murmurant:

-- Ce pauvre mioche, faut qu'il en soit... Attends, je vais te faire voir maman... Hein? là-bas, regarde le dada.

Et, comme Bijou lui grattait les jambes, il s'en chargea également; tandis que Nana, heureuse de cette bête qui portait son nom, jetait un regard aux autres femmes, pour voir leur tête. Toutes enrageaient. A ce moment, sur son fiacre, la Tricon, immobile jusque-là, agitait les mains, donnait des ordres à un bookmaker, par-dessus la foule Son flair venait de parler, elle prenait Nana.