Nana

Part 24

Chapter 24 3,466 words Public domain Markdown

Elle attendit. Cette phrase lui montait aux lèvres: «Fauchery n'a rien à te refuser»; mais elle sentit que ce serait un peu raide comme argument. Seulement, elle eut un sourire, et ce sourire, qui était drôle, disait la phrase. Muffat, ayant levé les yeux sur elle, les baissa de nouveau, gêné et pâle.

-- Ah! tu n'es pas complaisant, murmura-t-elle enfin.

-- Je ne peux pas! dit-il, plein d'angoisse. Tout ce que tu voudras, mais pas ça, mon amour, oh! je t'en prie!

Alors, elle ne s'attarda pas à discuter. De ses petites mains, elle lui renversa la tête, puis, se penchant, colla sa bouche sur sa bouche, dans un long baiser. Un frisson le secoua, il tressaillait sous elle, éperdu, les yeux clos. Et elle le mit debout.

-- Va, dit-elle, simplement.

Il marcha, il se dirigea vers la porte. Mais, comme il sortait, elle le reprit dans ses bras, en se faisant humble et câline, la face levée, frottant son menton de chatte sur son gilet.

-- Où est l'hôtel? demanda-t-elle très bas, de l'air confus et rieur d'une enfant qui revient à de bonnes choses dont elle n'a pas voulu.

-- Avenue de Villiers.

-- Et il y a des voitures?

-- Oui.

-- Des dentelles? des diamants?

-- Oui.

-- Oh! que tu es bon, mon chat! Tu sais, tout à l'heure, c'était par jalousie... Et cette fois, je te jure, ce ne sera pas comme la première, puisque maintenant tu comprends ce qu'il faut à une femme. Tu donnes tout, n'est-ce pas? alors je n'ai besoin de personne... Tiens! il n'y en a plus que pour toi! Ça, et ça, et encore ça!

Quand elle l'eut poussé dehors, après l'avoir chauffé d'une pluie de baisers sur les mains et sur la figure, elle souffla un moment. Mon Dieu! qu'il y avait donc une mauvaise odeur, dans la loge de cette sans soin de Mathilde! Il y faisait bon, une de ces tranquilles chaleurs des chambres de Provence, au soleil d'hiver; mais, vraiment, ça sentait trop l'eau de lavande gâtée, avec d'autres choses pas propres. Elle ouvrit la fenêtre, elle s'y accouda de nouveau, examinant les vitrages du passage pour tromper son attente.

Dans l'escalier, Muffat descendait en chancelant, la tête bourdonnante. Qu'allait-il dire? de quelle façon entamerait-il cette affaire qui ne le regardait pas? Il arrivait sur la scène, lorsqu'il entendit une querelle. On achevait le second acte, Prullière s'emportait, Fauchery ayant voulu couper une de ses répliques.

-- Coupez tout alors, criait-il, j'aime mieux ça!... Comment! je n'ai pas deux cents lignes, et on m'en coupe encore!... Non, j'en ai assez, je rends le rôle.

Il sortit de sa poche un petit cahier froissé, le tourna dans ses mains fiévreuses, en faisant mine de le jeter sur les genoux de Cossard. Sa vanité souffrante convulsait sa face blême, les lèvres amincies, les yeux enflammés, sans qu'il pût cacher cette révolution intérieure. Lui, Prullière, l'idole du public, jouer un rôle de deux cents lignes!

-- Pourquoi pas me faire apporter des lettres sur un plateau? reprit-il avec amertume.

-- Voyons, Prullière, soyez gentil, dit Bordenave qui le ménageait, à cause de son action sur les loges. Ne commencez pas vos histoires... On vous trouvera des effets. N'est-ce pas? Fauchery, vous ajouterez des effets... Au troisième acte, on pourrait même allonger une scène.

-- Alors, déclara le comédien, je veux le mot du baisser du rideau... On me doit bien ça.

Fauchery eut l'air de consentir par son silence, et Prullière remit le rôle dans sa poche, secoué encore, mécontent quand même. Bosc et Fontan, durant l'explication, avaient pris une mine de profonde indifférence: chacun pour soi, ça ne les regardait pas, ils se désintéressaient. Et tous les acteurs entourèrent Fauchery, le questionnant, quêtant des éloges, pendant que Mignon écoutait les dernières plaintes de Prullière, sans perdre de vue le comte Muffat, dont il avait guetté le retour.

Le comte, dans cette obscurité où il rentrait, s'était arrêté au fond de la scène, hésitant à tomber dans la querelle. Mais Bordenave l'aperçut et se précipita.

-- Hein? quel monde! murmura-t-il. Vous ne vous imaginez pas, monsieur le comte, le mal que j'ai avec ce monde-là. Tous plus vaniteux les uns que les autres; et carotteurs avec ça, mauvais comme la gale, toujours dans de sales histoires, ravis si je me cassais les reins... Pardon, je m'emporte.

Il se tut, un silence régna. Muffat cherchait une transition. Mais il ne trouva rien, il finit par dire carrément, pour en sortir plus vite:

-- Nana veut le rôle de la duchesse.

Bordenave eut un soubresaut, en criant:

-- Allons donc! c'est fou!

Puis, comme il regardait le comte, il le trouva si pâle, si bouleversé, qu'il se calma aussitôt.

-- Diable! dit-il simplement.

Et le silence recommença. Au fond, lui, s'en moquait. Ce serait peut-être drôle, cette grosse Nana dans le rôle de la duchesse. D'ailleurs, avec cette histoire, il tenait Muffat solidement. Aussi sa décision fut-elle bientôt prise. Il se tourna et appela:

-- Fauchery!

Le comte avait eu un geste pour l'arrêter. Fauchery n'entendait pas. Poussé contre le manteau d'arlequin par Fontan, il devait subir des explications sur la façon dont le comédien comprenait Tardiveau. Fontan voyait Tardiveau en Marseillais, avec de l'accent; et il imitait l'accent. Des répliques entières y passaient; était-ce bien ainsi? Il ne semblait que soumettre des idées, dont il doutait lui-même. Mais Fauchery se montrant froid et faisant des objections, il se vexa tout de suite. Très bien! Du moment où l'esprit du rôle lui échappait, il vaudrait mieux pour tout le monde qu'il ne le jouât pas.

-- Fauchery! cria de nouveau Bordenave.

Alors, le jeune homme se sauva, heureux d'échapper à l'acteur, qui demeura blessé d'une retraite si prompte.

-- Ne restons pas là, reprit Bordenave. Venez, messieurs.

Pour se garer des oreilles curieuses, il les mena dans le magasin des accessoires, derrière la scène. Mignon, surpris, les regarda disparaître. On descendait quelques marches. C'était une pièce carrée, dont les deux fenêtres donnaient sur la cour. Un jour de cave entrait par les vitres sales, blafard sous le plafond bas. Là, dans des casiers, qui encombraient la pièce, traînait un bric-à-brac d'objets de toutes sortes, le déballage d'un revendeur de la rue de Lappe qui liquide, un pêle-mêle sans nom d'assiettes, de coupes en carton doré, de vieux parapluies rouges, de cruches italiennes, de pendules de tous les styles, de plateaux et d'encriers, d'armes à feu et de seringues; le tout sous une couche de poussière d'un pouce, méconnaissable, ébréché, cassé, entassé. Et une insupportable odeur de ferraille, de chiffons, de cartonnages humides, montait de ces tas, où les débris des pièces jouées s'amoncelaient depuis cinquante ans.

-- Entrez, répétait Bordenave. Nous serons seuls au moins.

Le comte, très gêné, fit quelques pas pour laisser le directeur risquer seul la proposition. Fauchery s'étonnait.

-- Quoi donc? demanda-t-il.

-- Voilà, dit enfin Bordenave. Une idée nous est venue... Surtout, ne sautez pas. C'est très sérieux... Qu'est-ce que vous pensez de Nana dans le rôle de la duchesse?

L'auteur resta effaré. Puis il éclata.

-- Ah! non, n'est-ce pas? c'est une plaisanterie... On rirait trop.

-- Eh bien! ce n'est déjà pas si mauvais, quand on rit!... Réfléchissez, mon cher... L'idée plaît beaucoup à monsieur le comte.

Muffat, par contenance, venait de prendre sur une planche, dans la poussière, un objet qu'il ne semblait pas reconnaître. C'était un coquetier dont on avait refait le pied en plâtre. Il le garda, sans en avoir conscience, et s'avança pour murmurer:

-- Oui, oui, ce serait très bien.

Fauchery se tourna vers lui, avec un geste de brusque impatience. Le comte n'avait rien à voir dans sa pièce. Et il dit nettement:

-- Jamais!... Nana en cocotte, tant qu'on voudra, mais en femme du monde, non, par exemple!

-- Vous vous trompez, je vous assure, reprit Muffat qui s'enhardissait. Justement, elle vient de me faire la femme honnête...

-- Où donc? demanda Fauchery, dont la surprise augmentait.

-- Là-haut, dans une loge... Eh bien! c'était ça. Oh! une distinction! Elle a surtout un coup d'oeil... Vous savez, en passant, dans ce genre...

Et, son coquetier à la main, il voulut imiter Nana, s'oubliant dans un besoin passionné de convaincre ces messieurs. Fauchery le regardait, stupéfait. Il avait compris, il ne se fâchait plus. Le comte, qui sentit son regard, où il y avait de la moquerie et de la pitié, s'arrêta, pris d'une faible rougeur.

-- Mon Dieu! c'est possible, murmura l'auteur par complaisance. Elle serait peut-être très bien... Seulement, le rôle est donné. Nous ne pouvons le reprendre à Rose.

-- Oh! s'il n'y a que ça, dit Bordenave, je me charge d'arranger l'affaire.

Mais alors, les voyant tous les deux contre lui, comprenant que Bordenave avait un intérêt caché, le jeune homme, pour ne pas faiblir, se révolta avec un redoublement de violence, de façon à rompre l'entretien.

-- Eh! non, eh! non! Quand même le rôle serait libre, jamais je ne le lui donnerais... Là, est-ce clair? Laissez-moi tranquille... Je n'ai pas envie de tuer ma pièce.

Il se fit un silence embarrassé. Bordenave, jugeant qu'il était de trop, s'éloigna. Le comte restait la tête basse. Il la releva avec effort, il dit d'une voix qui s'altérait:

-- Mon cher, si je vous demandais cela comme un service?

-- Je ne puis pas, je ne puis pas, répétait Fauchery en se débattant.

La voix de Muffat devint plus dure.

-- Je vous en prie... Je le veux!

Et il le regardait fixement. Devant ce regard noir, où il lut une menace, le jeune homme céda tout d'un coup, balbutiant des paroles confuses:

-- Faites, après tout, je m'en moque... Ah! vous abusez. Vous verrez, vous verrez...

L'embarras fut alors plus grand. Fauchery s'était adossé à un casier, tapant nerveusement du pied. Muffat paraissait examiner avec attention le coquetier, qu'il tournait toujours.

-- C'est un coquetier, vint dire Bordenave obligeamment.

-- Tiens! oui, c'est un coquetier, répéta le comte.

-- Excusez, vous vous êtes empli de poussière, continua le directeur en replaçant l'objet sur une planche. Vous comprenez, s'il fallait épousseter tous les jours, on n'en finirait plus... Aussi n'est-ce guère propre. Hein? quel fouillis!... Eh bien! vous me croirez si vous voulez, il y en a encore pour de l'argent. Regardez, regardez tout ça.

Il promena Muffat devant les casiers, dans le jour verdâtre qui venait de la cour, lui nommant des ustensiles, voulant l'intéresser à son inventaire de chiffonnier, comme il disait en riant. Puis, d'un ton léger, quand ils furent revenus près de Fauchery:

-- Écoutez, puisque nous sommes tous d'accord, nous allons terminer cette affaire... Justement, voilà Mignon.

Depuis un instant, Mignon rôdait dans le couloir. Aux premiers mots de Bordenave, parlant de modifier leur traité, il s'emporta; c'était une infamie, on voulait briser l'avenir de sa femme, il plaiderait. Cependant, Bordenave, très calme, donnait des raisons: le rôle ne lui semblait pas digne de Rose, il préférait la garder pour une opérette qui passerait après la Petite Duchesse. Mais, comme le mari criait toujours, il offrit brusquement de résilier, parlant des offres faites à la chanteuse par les Folies-Dramatiques. Alors, Mignon, un moment démonté, sans nier ces offres, afficha un grand dédain de l'argent; on avait engagé sa femme pour jouer la duchesse Hélène, elle la jouerait, quand il devrait, lui, Mignon, y perdre sa fortune; c'était affaire de dignité, d'honneur. Engagée sur ce terrain, la discussion fut interminable. Le directeur en revenait toujours à ce raisonnement: puisque les Folies offraient trois cents francs par soirée à Rose pendant cent représentations, lorsqu'elle en touchait seulement cent cinquante chez lui, c'était quinze mille francs de gain pour elle, du moment où il la laissait partir. Le mari ne lâchait pas non plus le terrain de l'art: que dirait-on, si l'on voyait enlever le rôle à sa femme? qu'elle n'était pas suffisante, qu'on avait dû la remplacer; de là un tort considérable, une diminution pour l'artiste. Non, non, jamais! la gloire avant la richesse! Et, tout d'un coup, il indiqua une transaction: Rose, par son traité, avait à payer un dédit de dix mille francs, si elle se retirait; eh bien! qu'on lui donnât dix mille francs, et elle irait aux Folies-Dramatiques. Bordenave resta étourdi, pendant que Mignon, qui n'avait pas quitté le comte des yeux, attendait tranquillement.

-- Alors, tout s'arrange, murmura Muffat soulagé; on peut s'entendre.

-- Ah! non, par exemple! ce serait trop bête! cria Bordenave, emporté par ses instincts d'homme d'affaires. Dix mille francs pour lâcher Rose! on se ficherait de moi!

Mais le comte lui ordonnait d'accepter, en multipliant les signes de tête. Il hésita encore. Enfin, grognant, regrettant les dix mille francs, bien qu'ils ne dussent pas sortir de sa poche, il reprit avec brutalité:

-- Après tout, je veux bien. Au moins, je serai débarrassé de vous.

Depuis un quart d'heure, Fontan écoutait dans la cour. Très intrigué, il était descendu se poster à cette place. Quand il eut compris, il remonta et se donna le régal d'avertir Rose. Ah bien! on en faisait un potin sur son compte, elle était rasée. Rose courut au magasin des accessoires. Tous se turent. Elle regarda les quatre hommes. Muffat baissa la tête, Fauchery répondit par un haussement d'épaules désespéré au regard dont elle l'interrogea. Quant à Mignon, il discutait avec Bordenave les termes du traité.

-- Qu'y a-t-il? demanda-t-elle d'une voix brève.

-- Rien, dit son mari. C'est Bordenave qui donne dix mille francs pour ravoir ton rôle.

Elle tremblait, très pâle, ses petits poings serrés. Un moment, elle le dévisagea, dans une révolte de tout son être, elle qui d'habitude s'abandonnait docilement, pour les questions d'affaires, lui laissant la signature des traités avec ses directeurs et ses amants. Et elle ne trouva que ce cri, dont elle lui cingla la face comme d'un coup de fouet:

-- Ah! tiens! tu es trop lâche!

Puis, elle se sauva. Mignon, stupéfait, courut derrière elle. Quoi donc? elle devenait folle? Il lui expliquait à demi-voix que dix mille francs d'un côté et quinze mille francs de l'autre, ça faisait vingt-cinq mille. Une affaire superbe! De toutes les façons, Muffat la lâchait; c'était un joli tour de force, d'avoir tiré cette dernière plume de son aile. Mais Rose ne répondait pas, enragée. Alors, Mignon, dédaigneux, la laissa à son dépit de femme. Il dit à Bordenave, qui revenait sur la scène avec Fauchery et Muffat:

-- Nous signerons demain matin. Ayez l'argent.

Justement, Nana, prévenue par Labordette, descendait, triomphante. Elle faisait la femme honnête, avec des airs de distinction, pour épater son monde et prouver à ces idiots que, lorsqu'elle voulait, pas une n'avait son chic. Mais elle faillit se compromettre. Rose, en l'apercevant, s'était jetée sur elle, étranglée, balbutiant:

-- Toi, je te retrouverai... Il faut que ça finisse entre nous, entends-tu!

Nana, s'oubliant devant cette brusque attaque, allait se mettre les poings aux hanches et la traiter de salope. Elle se retint, elle exagéra le ton flûté de sa voix, avec un geste de marquise qui va marcher sur une pelure d'orange.

-- Hein? quoi? dit-elle. Vous êtes folle, ma chère!

Puis, elle continua ses grâces, pendant que Rose partait, suivie de Mignon, qui ne la reconnaissait plus. Clarisse, enchantée, venait d'obtenir de Bordenave le rôle de Géraldine. Fauchery, très sombre, piétinait, sans pouvoir se décider à quitter le théâtre; sa pièce était fichue, il cherchait comment la rattraper. Mais Nana vint le saisir par les poignets, l'approcha tout près d'elle, en demandant s'il la trouvait si atroce. Elle ne la lui mangerait pas, sa pièce; et elle le fit rire, elle laissa entendre qu'il serait bête de se fâcher avec elle, dans sa position chez les Muffat. Si elle manquait de mémoire, elle prendrait du souffleur; on ferait la salle; d'ailleurs, il se trompait sur son compte, il verrait comme elle brûlerait les planches. Alors, on convint que l'auteur remanierait un peu le rôle de la duchesse, pour donner davantage à Prullière. Celui-ci fut ravi. Dans cette joie que Nana apportait naturellement avec elle, Fontan seul restait froid. Planté au milieu du rayon jaune de la servante, il s'étalait, découpant l'arête vive de son profil de bouc, affectant une pose abandonnée. Et Nana, tranquillement, s'approcha, lui donna une poignée de main.

-- Tu vas bien?

-- Mais oui, pas mal. Et toi?

-- Très bien, merci.

Ce fut tout. Ils semblaient s'être quittés la veille, à la porte du théâtre. Cependant, les acteurs attendaient; mais Bordenave dit qu'on ne répéterait pas le troisième acte. Exact par hasard, le vieux Bosc s'en alla en grognant: on les retenait sans nécessité, on leur faisait perdre des après-midi entiers. Tout le monde partit. En bas, sur le trottoir, ils battaient des paupières, aveuglés par le plein jour, avec l'ahurissement de gens qui ont passé trois heures au fond d'une cave, à se quereller, dans une tension continuelle des nerfs. Le comte, les muscles brisés, la tête vide, monta en voiture avec Nana, tandis que Labordette emmenait Fauchery, qu'il réconfortait.

Un mois plus tard, la première représentation de la Petite Duchesse fut, pour Nana, un grand désastre. Elle s'y montra atrocement mauvaise, elle eut des prétentions à la haute comédie, qui mirent le public en gaieté. On ne siffla pas, tant on s'amusait. Dans une avant-scène, Rose Mignon accueillait d'un rire aigu chaque entrée de sa rivale, allumant ainsi la salle entière. C'était une première vengeance. Aussi, lorsque Nana, le soir, se retrouva seule avec Muffat, très chagrin, lui dit-elle furieusement:

-- Hein! quelle cabale! Tout ça, c'est de la jalousie... Ah! s'ils savaient comme je m'en fiche! Est-ce que j'ai besoin d'eux, maintenant!... Tiens! cent louis que tous ceux qui ont rigolé, je les amène là, à lécher la terre devant moi!... Oui, je vais lui en donner de la grande dame, à ton Paris!

X

Alors, Nana devint une femme chic, rentière de la bêtise et de l'ordure des mâles, marquise des hauts trottoirs. Ce fut un lançage brusque et définitif, une montée dans la célébrité de la galanterie, dans le plein jour des folies de l'argent et des audaces gâcheuses de la beauté. Elle régna tout de suite parmi les plus chères. Ses photographies s'étalaient aux vitrines, on la citait dans les journaux. Quand elle passait en voiture sur les boulevards, la foule se retournait et la nommait, avec l'émotion d'un peuple saluant sa souveraine; tandis que, familière, allongée dans ses toilettes flottantes, elle souriait d'un air gai, sous la pluie de petites frisures blondes, qui noyaient le bleu cerné de ses yeux et le rouge peint de ses lèvres. Et le prodige fut que cette grosse fille, si gauche à la scène, si drôle dès qu'elle voulait faire la femme honnête, jouait à la ville les rôles de charmeuse, sans un effort. C'étaient des souplesses de couleuvre, un déshabillé savant, comme involontaire, exquis d'élégance, une distinction nerveuse de chatte de race, une aristocratie du vice, superbe, révoltée, mettant le pied sur Paris, en maîtresse toute-puissante. Elle donnait le ton, de grandes dames l'imitaient.

L'hôtel de Nana se trouvait avenue de Villiers, à l'encoignure de la rue Cardinet, dans ce quartier de luxe, en train de pousser au milieu des terrains vagues de l'ancienne plaine Monceau. Bâti par un jeune peintre, grisé d'un premier succès et qui avait dû le revendre, à peine les plâtres essuyés, il était de style Renaissance, avec un air de palais, une fantaisie de distribution intérieure, des commodités modernes dans un cadre d'une originalité un peu voulue. Le comte Muffat avait acheté l'hôtel tout meublé, empli d'un monde de bibelots, de fort belles tentures d'Orient, de vieilles crédences, de grands fauteuils Louis XIII; et Nana était ainsi tombée sur un fonds de mobilier artistique, d'un choix très fin, dans le tohu-bohu des époques. Mais, comme l'atelier, qui occupait le centre de la maison, ne pouvait lui servir, elle avait bouleversé les étages, laissant au rez-de-chaussée une serre, un grand salon et la salle à manger, établissant au premier un petit salon, près de sa chambre et de son cabinet de toilette. Elle étonnait l'architecte par les idées qu'elle lui donnait, née d'un coup aux raffinements du luxe, en fille du pavé de Paris ayant d'instinct toutes les élégances. Enfin, elle ne gâta pas trop l'hôtel, elle ajouta même aux richesses du mobilier, sauf quelques traces de bêtise tendre et de splendeur criarde, où l'on retrouvait l'ancienne fleuriste qui avait rêvé devant les vitrines des passages.

Dans la cour, sous la grande marquise, un tapis montait le perron; et c'était, dès le vestibule, une odeur de violette, un air tiède enfermé dans d'épaisses tentures. Un vitrail aux verres jaunes et roses, d'une pâleur blonde de chair, éclairait le large escalier. En bas, un nègre de bois sculpté tendait un plateau d'argent, plein de cartes de visite; quatre femmes de marbre blanc, les seins nus, haussaient des lampadaires; tandis que des bronzes et des cloisonnés chinois emplis de fleurs, des divans recouverts d'anciens tapis persans, des fauteuils aux vieilles tapisseries meublaient le vestibule, garnissaient les paliers, faisaient au premier étage comme une antichambre, où traînaient toujours des pardessus et des chapeaux d'homme. Les étoffes étouffaient les bruits, un recueillement tombait, on aurait cru entrer dans une chapelle traversée d'un frisson dévot, et dont le silence, derrière les portes closes, gardait un mystère.