Part 15
Il la rattrapa, les dents serrées; puis, comme elle se débattait, il fut grossier, il lui rappela crûment qu'il venait coucher. Elle, toujours souriante, embarrassée pourtant, lui tenait les mains. Elle le tutoya, afin d'adoucir son refus.
-- Voyons, chéri, tiens-toi tranquille... Vrai, je ne peux pas... Steiner est là-haut.
Mais il était fou; jamais elle n'avait vu un homme dans un état pareil. La peur la prenait; elle lui mit les doigts sur la bouche, pour étouffer les cris qu'il laissait échapper; et, baissant la voix, elle le suppliait de se taire, de la lâcher. Steiner descendait. C'était stupide, à la fin! Quand Steiner entra, il entendit Nana, mollement allongée au fond de son fauteuil, qui disait:
-- Moi, j'adore la campagne...
Elle tourna la tête, s'interrompant.
-- Chéri, c'est monsieur le comte Muffat qui a vu de la lumière, en se promenant, et qui est entré nous souhaiter la bienvenue.
Les deux hommes se serrèrent la main. Muffat demeura un instant sans parler, la face dans l'ombre. Steiner paraissait maussade. On causa de Paris; les affaires ne marchaient pas, il y avait eu à la Bourse des abominations. Au bout d'un quart d'heure, Muffat prit congé. Et, comme la jeune femme l'accompagnait, il demanda, sans l'obtenir, un rendez-vous pour la nuit suivante. Steiner, presque aussitôt, monta se coucher, en grognant contre les éternels bobos des filles. Enfin, les deux vieux étaient emballés! Lorsqu'elle put le rejoindre, Nana trouva Georges toujours bien sage, derrière son rideau. La chambre était noire. Il l'avait fait tomber par terre, assise près de lui, et ils jouaient ensemble à se rouler, s'arrêtant, étouffant leurs rires sous des baisers, lorsqu'ils donnaient contre un meuble un coup de leurs pieds nus. Au loin, sur la route de Gumières, le comte Muffat s'en allait lentement, son chapeau à la main, baignant sa tête brûlante dans la fraîcheur et le silence de la nuit.
Alors, les jours suivants, la vie fut adorable. Nana, entre les bras du petit, retrouvait ses quinze ans. C'était, sous la caresse de cette enfance, une fleur d'amour refleurissant chez elle, dans l'habitude et le dégoût de l'homme. Il lui venait des rougeurs subites, un émoi qui la laissait frissonnante, un besoin de rire et de pleurer, toute une virginité inquiète, traversée de désirs, dont elle restait honteuse. Jamais elle n'avait éprouvé cela. La campagne la trempait de tendresse. Etant petite, longtemps elle avait souhaité vivre dans un pré, avec une chèvre, parce qu'un jour, sur le talus des fortifications, elle avait vu une chèvre qui bêlait, attachée à un pieu. Maintenant, cette propriété, toute cette terre à elle, la gonflait d'une émotion débordante, tant ses ambitions se trouvaient dépassées. Elle était ramenée aux sensations neuves d'une gamine; et le soir, lorsque, étourdie par sa journée vécue au grand air, grisée de l'odeur des feuilles, elle montait rejoindre son Zizi, caché derrière le rideau, ça lui semblait une escapade de pensionnaire en vacances, un amour avec un petit cousin qu'elle devait épouser, tremblante au moindre bruit, redoutant que ses parents ne l'entendissent, goûtant les tâtonnements délicieux et les voluptueuses épouvantes d'une première faute.
Nana eut, à ce moment, des fantaisies de fille sentimentale. Elle regardait la lune pendant des heures. Une nuit, elle voulut descendre au jardin avec Georges, quand toute la maison fut endormie; et ils se promenèrent sous les arbres, les bras à la taille, et ils allèrent se coucher dans l'herbe, où la rosée les trempa. Une autre fois, dans la chambre, après un silence, elle sanglota au cou du petit, en balbutiant qu'elle avait peur de mourir. Elle chantait souvent à demi-voix une romance de madame Lerat, pleine de fleurs et d'oiseaux, s'attendrissant aux larmes, s'interrompant pour prendre Georges dans une étreinte de passion, en exigeant de lui des serments d'amour éternel. Enfin, elle était bête, comme elle le reconnaissait elle-même, lorsque tous les deux, redevenus camarades, fumaient des cigarettes au bord du lit, les jambes nues, tapant le bois des talons.
Mais ce qui acheva de fondre le coeur de la jeune femme, ce fut l'arrivée de Louiset. Sa crise de maternité eut la violence d'un coup de folie. Elle emportait son fils au soleil pour le regarder gigoter; elle se roulait avec lui sur l'herbe, après l'avoir habillé comme un jeune prince. Tout de suite elle voulut qu'il dormît près d'elle, dans la chambre voisine, où madame Lerat, très impressionnée par la campagne, ronflait, dès qu'elle était sur le dos. Et Louiset ne faisait pas le moindre tort à Zizi, au contraire. Elle disait qu'elle avait deux enfants, elle les confondait dans le même caprice de tendresse. La nuit, à plus de dix reprises, elle lâchait Zizi pour voir si Louiset avait une bonne respiration; mais, quand elle revenait, elle reprenait son Zizi avec un restant de ses caresses maternelles, elle faisait la maman; tandis que lui, vicieux, aimant bien être petit aux bras de cette grande fille, se laissait bercer comme un bébé qu'on endort. C'était si bon, que, charmée de cette existence, elle lui proposa sérieusement de ne plus jamais quitter la campagne. Ils renverraient tout le monde, ils vivraient seuls, lui, elle et l'enfant. Et ils firent mille projets, jusqu'à l'aube, sans entendre madame Lerat, qui ronflait à poings fermés, lasse d'avoir cueilli des fleurs champêtres.
Cette belle vie dura près d'une semaine. Le comte Muffat venait tous les soirs, et s'en retournait, la face gonflée, les mains brûlantes. Un soir, il ne fut même pas reçu, Steiner ayant dû faire un voyage à Paris; on lui dit que madame était souffrante. Nana se révoltait davantage chaque jour, à l'idée de tromper Georges. Un petit si innocent, et qui croyait en elle! Elle se serait regardée comme la dernière des dernières. Puis, ça l'aurait dégoûtée. Zoé, qui assistait, muette et dédaigneuse, à cette aventure, pensait que madame devenait bête.
Le sixième jour, tout d'un coup, une bande de visiteurs tomba dans cette idylle. Nana avait invité un tas de monde, croyant qu'on ne viendrait pas. Aussi, une après-midi, demeura-t-elle stupéfaite et très contrariée, en voyant un omnibus complet s'arrêter devant la grille de la Mignotte.
-- C'est nous! cria Mignon qui, le premier, descendit de la voiture, d'où il tira ses fils, Henri et Charles.
Labordette parut ensuite, donnant la main à un défilé interminable de dames: Lucy Stewart, Caroline Héquet, Tatan Néné, Maria Blond. Nana espérait que c'était fini, lorsque la Faloise sauta du marchepied, pour recevoir dans ses bras tremblants Gaga et sa fille Amélie. Ça faisait onze personnes. L'installation fut laborieuse. Il y avait, à la Mignotte, cinq chambres d'amis, dont une était déjà occupée par madame Lerat et Louiset. On donna la plus grande au ménage Gaga et la Faloise, en décidant qu'Amélie coucherait sur un lit de sangle, à côté, dans le cabinet de toilette. Mignon et ses deux fils eurent la troisième chambre; Labordette, la quatrième. Restait une pièce qu'on transforma en dortoir, avec quatre lits pour Lucy, Caroline, Tatan et Maria. Quant à Steiner, il dormirait sur le divan du salon. Au bout d'une heure, lorsque tout son monde fut casé, Nana, d'abord furieuse, était enchantée de jouer à la châtelaine. Ces dames la complimentaient sur la Mignotte, une propriété renversante, ma chère! Puis, elles lui apportaient une bouffée de l'air de Paris, les potins de cette dernière semaine, parlant toutes à la fois, avec des rires, des exclamations, des tapes. A propos, et Bordenave! qu'avait-il dit de sa fugue? Mais pas grand-chose. Après avoir gueulé qu'il la ferait ramener par les gendarmes, il l'avait simplement doublée, le soir; même que la doublure, la petite Violaine, obtenait, dans la _Blonde Vénus_, un très joli succès. Cette nouvelle rendit Nana sérieuse.
Il n'était que quatre heures. On parla de faire un tour.
-- Vous ne savez pas, dit Nana, je partais ramasser des pommes de terre, quand vous êtes arrivés.
Alors, tous voulurent aller ramasser des pommes de terre, sans même changer de vêtements. Ce fut une partie. Le jardinier et deux aides se trouvaient déjà dans le champ, au fond de la propriété. Ces dames se mirent à genoux, fouillant la terre avec leurs bagues, poussant des cris, lorsqu'elles découvraient une pomme de terre très grosse. Ça leur semblait si amusant! Mais Tatan Néné triomphait; elle en avait tellement ramassé dans sa jeunesse, qu'elle s'oubliait et donnait des conseils aux autres, en les traitant de bêtes. Les messieurs travaillaient plus mollement. Mignon, l'air brave homme, profitait de son séjour à la campagne pour compléter l'éducation de ses fils: il leur parlait de Parmentier.
Le soir, le dîner fut d'une gaieté folle. On dévorait. Nana, très lancée, s'empoigna avec son maître d'hôtel, un garçon qui avait servi à l'évêché d'Orléans. Au café, les dames fumèrent. Un bruit de noce à tout casser sortait par les fenêtres, se mourait au loin dans la sérénité du soir; tandis que les paysans, attardés entre les haies, tournant la tête, regardaient la maison flambante.
-- Ah! c'est embêtant que vous repartiez après-demain, dit Nana. Enfin, nous allons toujours organiser quelque chose.
Et l'on décida qu'on irait le lendemain, un dimanche, visiter les ruines de l'ancienne abbaye de Chamont, qui se trouvaient à sept kilomètres. Cinq voitures viendraient d'Orléans prendre la société après le déjeuner, et la ramèneraient dîner à la Mignotte, vers sept heures. Ce serait charmant.
Ce soir-là, comme d'habitude, le comte Muffat monta le coteau pour sonner à la grille. Mais le flamboiement des fenêtres, les grands rires, l'étonnèrent. Il comprit, en reconnaissant la voix de Mignon, et s'éloigna, enragé par ce nouvel obstacle, poussé à bout, résolu à quelque violence. Georges, qui passait par une petite porte dont il avait une clef, monta tranquillement dans la chambre de Nana, en filant le long des murs. Seulement, il dut l'attendre jusqu'à minuit passé. Elle parut enfin, très grise, plus maternelle encore que les autres nuits; quand elle buvait, ça la rendait si amoureuse, qu'elle en devenait collante. Ainsi, elle voulait absolument qu'il l'accompagnât à l'abbaye de Chamont. Lui résistait, ayant peur d'être vu; si on l'apercevait en voiture avec elle, ça ferait un scandale abominable. Mais elle fondit en larmes, prise d'un désespoir bruyant de femme sacrifiée, et il la consola, il lui promit formellement d'être de la partie.
-- Alors, tu m'aimes bien, bégayait-elle. Répète que tu m'aimes bien... Dis? mon loup chéri, si je mourais, est-ce que ça te ferait beaucoup de peine?
Aux Fondettes, le voisinage de Nana bouleversait la maison. Chaque matin, pendant le déjeuner, la bonne madame Hugon revenait malgré elle sur cette femme, racontant ce que son jardinier lui rapportait, éprouvant cette sorte d'obsession qu'exercent les filles sur les bourgeoises les plus dignes. Elle, si tolérante, était révoltée, exaspérée, avec le vague pressentiment d'un malheur, qui l'effrayait, le soir, comme si elle eût connu la présence dans la contrée d'une bête échappée de quelque ménagerie. Aussi cherchait-elle querelle à ses invités, en les accusant tous de rôder autour de la Mignotte. On avait vu le comte de Vandeuvres rire sur une grande route avec une dame en cheveux; mais il se défendait, il reniait Nana, car c'était en effet Lucy qui l'accompagnait, pour lui conter comment elle venait de flanquer son troisième prince à la porte. Le marquis de Chouard sortait aussi tous les jours; seulement, il parlait d'une ordonnance de son docteur. Pour Daguenet et Fauchery, madame Hugon se montrait injuste. Le premier surtout ne quittait pas les Fondettes, renonçant au projet de renouer, montrant auprès d'Estelle un respectueux empressement. Fauchery restait de même avec les dames Muffat. Une seule fois, il avait rencontré dans un sentier Mignon, les bras pleins de fleurs, faisant un cours de botanique à ses fils. Les deux hommes s'étaient serré la main, en se donnant des nouvelles de Rose; elle se portait parfaitement, ils avaient chacun reçu le matin une lettre, où elle les priait de profiter quelque temps encore du bon air. De tous ses hôtes, la vieille dame n'épargnait donc que le comte Muffat et Georges; le comte, qui prétendait avoir de graves affaires à Orléans, ne pouvait courir la gueuse; et quant à Georges, le pauvre enfant finissait par l'inquiéter, car il était pris chaque soir de migraines épouvantables, qui le forçaient de se coucher au jour.
Cependant, Fauchery s'était fait le cavalier ordinaire de la comtesse Sabine, tandis que le comte s'absentait toutes les après-midi. Lorsqu'on allait au bout du parc, il portait son pliant et son ombrelle. D'ailleurs, il l'amusait par son esprit baroque de petit journaliste, il la poussait à une de ces intimités soudaines, que la campagne autorise. Elle avait paru se livrer tout de suite, éveillée à une nouvelle jeunesse, en compagnie de ce garçon dont la moquerie bruyante ne semblait pouvoir la compromettre. Et, parfois, lorsqu'ils se trouvaient seuls une seconde, derrière un buisson, leurs yeux se cherchaient; ils s'arrêtaient au milieu d'un rire, brusquement sérieux, avec un regard noir, comme s'ils s'étaient pénétrés et compris.
Le vendredi, au déjeuner, il avait fallu mettre un nouveau couvert. M. Théophile Venot, que madame Hugon se souvint d'avoir invité l'hiver dernier, chez les Muffat, venait d'arriver. Il arrondissait le dos, il affectait une bonhomie d'homme insignifiant, sans paraître s'apercevoir de la déférence inquiète qu'on lui témoignait. Quand il eut réussi à se faire oublier, tout en croquant de petits morceaux de sucre au dessert, il examina Daguenet qui passait des fraises à Estelle, il écouta Fauchery dont une anecdote égayait beaucoup la comtesse. Dès qu'on le regardait, il souriait de son air tranquille. Au sortir de table, il prit le bras du comte, il l'emmena dans le parc. On savait qu'il gardait sur celui-ci une grande influence, depuis la mort de sa mère. Des histoires singulières couraient au sujet de la domination exercée dans la maison par l'ancien avoué. Fauchery, que son arrivée gênait sans doute, expliquait à Georges et à Daguenet les sources de sa fortune, un gros procès dont les Jésuites l'avaient chargé, autrefois; et, selon lui, ce bonhomme, un terrible monsieur avec sa mine douce et grasse, trempait maintenant dans tous les tripotages de la prêtraille. Les deux jeunes gens s'étaient mis à plaisanter, car ils trouvaient un air idiot au petit vieillard. L'idée d'un Venot inconnu, d'un Venot gigantesque, instrumentant pour le clergé, leur semblait une imagination comique. Mais ils se turent, lorsque le comte Muffat reparut, toujours au bras du bonhomme, très pâle, les yeux rouges comme s'il avait pleuré.
-- Bien sûr, ils auront causé de l'enfer, murmura Fauchery goguenard.
La comtesse Sabine, qui avait entendu, tourna lentement la tête, et leurs yeux se rencontrèrent, avec un de ces longs regards dont ils se sondaient prudemment, avant de se risquer.
D'habitude, après le déjeuner, on se rendait au bout du parterre, sur une terrasse qui dominait la plaine. Le dimanche, l'après-midi fut d'une douceur exquise. On avait craint de la pluie, vers dix heures; mais le ciel, sans se découvrir, s'était comme fondu en un brouillard laiteux, en une poussière lumineuse, toute blonde de soleil. Alors, madame Hugon proposa de descendre par la petite porte de la terrasse, et de faire une promenade à pied, du côté de Gumières, jusqu'à la Choue; elle aimait la marche, très alerte encore pour ses soixante ans. Tout le monde, d'ailleurs, jura qu'on n'avait pas besoin de voiture. On arriva ainsi, un peu débandé, au pont de bois jeté sur la rivière. Fauchery et Daguenet étaient en avant, avec les dames Muffat; le comte et le marquis venaient ensuite, aux côtés de madame Hugon; tandis que Vandeuvres, la mine correcte et ennuyée sur cette grande route, marchait à la queue, fumant un cigare. M. Venot, ralentissant ou pressant le pas, allait d'un groupe à un autre, avec un sourire, comme pour tout entendre.
-- Et ce pauvre Georges qui est à Orléans! répétait madame Hugon. Il a voulu consulter sur ses migraines le vieux docteur Tavernier, qui ne sort plus... Oui, vous n'étiez pas levé, il est parti avant sept heures. Ça le distraira toujours.
Mais elle s'interrompit pour dire:
-- Tiens! qu'ont-ils donc à s'arrêter sur le pont?
En effet, ces dames, Daguenet, Fauchery, se tenaient immobiles à la tête du pont, l'air hésitant, comme si un obstacle les eût inquiétés. Le chemin était libre pourtant.
-- Avancez! cria le comte.
Ils ne bougèrent pas, regardant quelque chose qui venait et que les autres ne pouvaient voir encore. La route tournait, bordée d'un épais rideau de peupliers. Cependant, une rumeur sourde grandissait, des bruits de roue mêlés à des rires, à des claquements de fouet. Et, tout d'un coup, cinq voitures parurent, à la file, pleines à rompre les essieux, égayées par un tapage de toilettes claires, bleues et roses.
-- Qu'est-ce que c'est que ça? dit madame Hugon surprise.
Puis, elle sentit, elle devina, révoltée d'un pareil envahissement de sa route.
-- Oh! cette femme! murmura-t-elle. Marchez, marchez donc. N'ayez pas l'air...
Mais il n'était plus temps. Les cinq voitures, qui conduisaient Nana et sa société aux ruines de Chamont, s'engageaient sur le petit pont de bois. Fauchery, Daguenet, les dames Muffat durent reculer, pendant que madame Hugon et les autres s'arrêtaient également, échelonnés le long du chemin. Ce fut un défilé superbe. Les rires avaient cessé dans les voitures; des figures se tournaient, curieusement. On se dévisagea, au milieu d'un silence que coupait seul le trot cadencé des chevaux. Dans la première voiture, Maria Blond et Tatan Néné, renversées comme des duchesses, les jupes bouffant par-dessus les roues, avaient des regards dédaigneux pour ces femmes honnêtes qui allaient à pied. Ensuite Gaga emplissait toute une banquette, noyant près d'elle la Faloise, dont on ne voyait que le nez inquiet. Puis, venaient Caroline Héquet avec Labordette, Lucy Stewart avec Mignon et ses fils, et tout au bout, occupant une victoria en compagnie de Steiner, Nana, qui avait devant elle, sur un strapontin, ce pauvre mignon de Zizi, fourrant ses genoux dans les siens.
-- C'est la dernière, n'est-ce pas? demanda tranquillement la comtesse à Fauchery, en affectant de ne point reconnaître Nana.
La roue de la victoria l'effleura presque, sans qu'elle fit un pas en arrière. Les deux femmes avaient échangé un regard profond, un de ces examens d'une seconde, complets et définitifs. Quant aux hommes, ils furent tout à fait bien. Fauchery et Daguenet, très froids, ne reconnurent personne. Le marquis, anxieux, craignant une farce de la part de ces dames, avait cassé un brin d'herbe qu'il roulait entre ses doigts. Seul, Vandeuvres, resté un peu à l'écart, salua des paupières Lucy, qui lui souriait au passage.
-- Prenez garde! avait murmuré M. Venot, debout derrière le comte Muffat.
Celui-ci, bouleversé, suivait des yeux cette vision de Nana, courant devant lui. Sa femme, lentement, s'était tournée et l'examinait. Alors, il regarda la terre, comme pour échapper au galop des chevaux qui lui emportaient la chair et le coeur. Il aurait crié de souffrance, il venait de comprendre, en apercevant Georges perdu dans les jupes de Nana. Un enfant! cela le brisait qu'elle lui eût préféré un enfant! Steiner lui était égal, mais cet enfant!
Cependant, madame Hugon n'avait pas reconnu Georges d'abord. Lui, en traversant le pont, aurait sauté dans la rivière, si les genoux de Nana ne l'avaient retenu. Alors, glacé, blanc comme un linge, il se tint très raide. Il ne regardait personne. Peut-être qu'on ne le verrait pas.
-- Ah! mon Dieu! dit tout à coup la vieille dame, c'est Georges qui est avec elle!
Les voitures avaient passé au milieu de ce malaise de gens qui se connaissaient et qui ne se saluaient pas. Cette rencontre délicate, si rapide, semblait s'être éternisée. Et, maintenant, les roues emportaient plus gaiement dans la campagne blonde ces charretées de filles fouettées de grand air; des bouts de toilettes vives flottaient, des rires recommençaient, avec des plaisanteries et des regards jetés en arrière, sur ces gens comme il faut, restés au bord de la route, l'air vexé. Nana, en se retournant, put voir les promeneurs hésiter, puis revenir sur leurs pas, sans traverser le pont. Madame Hugon s'appuyait au bras du comte Muffat, muette, et si triste, que personne n'osait la consoler.
-- Dites donc, cria Nana à Lucy qui se penchait dans la voiture voisine, avez-vous vu Fauchery, ma chère? A-t-il fait une sale tête! Il me paiera ça... Et Paul, un garçon pour lequel j'ai été si bonne! Pas seulement un signe... Vrai, ils sont polis!
Et elle fit une scène affreuse à Steiner, qui trouvait très correcte l'attitude de ces messieurs. Alors, elles ne méritaient pas même un coup de chapeau? le premier goujat venu pouvait les insulter? Merci, il était propre, lui aussi; c'était complet. On devait toujours saluer une femme.
-- Qui est-ce, la grande? demanda Lucy, à toute volée, dans le bruit des roues.
-- C'est la comtesse Muffat, répondit Steiner.
-- Tiens! je m'en doutais, dit Nana. Eh bien! mon cher, elle a beau être comtesse, c'est une pas grand'chose... Oui, oui, une pas grand'chose... Vous savez, j'ai l'oeil, moi. Maintenant, je la connais comme si je l'avais faite, votre comtesse... Voulez-vous parier qu'elle couche avec cette vipère de Fauchery?... Je vous dis qu'elle y couche! On sent bien ça, entre femmes.
Steiner haussa les épaules. Depuis la veille, sa mauvaise humeur grandissait; il avait reçu des lettres qui l'obligeaient à partir le lendemain matin; puis, ce n'était pas drôle, de venir à la campagne pour dormir sur le divan du salon.
-- Et ce pauvre bébé! reprit Nana subitement attendrie, en s'apercevant de la pâleur de Georges, qui était resté raide, la respiration coupée.
-- Croyez-vous que maman m'ait reconnu? bégaya-t-il enfin.
-- Oh! ça, pour sûr. Elle a crié... Aussi, c'est ma faute. Il ne voulait pas en être. Je l'ai forcé... Écoute, Zizi, veux-tu que j'écrive à ta maman? Elle a l'air bien respectable. Je lui dirai que je ne t'avais jamais vu, que c'est Steiner qui t'a amené aujourd'hui pour la première fois.
-- Non, non, n'écris pas, dit Georges très inquiet. J'arrangerai ça moi-même... Et puis, si on m'ennuie, je ne rentre plus.