Nach Paris! Roman

Part 14

Chapter 143,710 wordsPublic domain

--Nous participons, disait-il, à une vaste opération d'aile, ayant pour but la prise à revers de l'ennemi. Nous le débordons largement sur sa gauche, nous le gagnons de vitesse et nous allons lui jeter dans le flanc, peut-être jusque sur ses derrières, un nombre important de corps d'armée qui l'acculeront à un colossal Sedan. En quinze jours nous aurons cueilli ce qui reste des armées françaises dans un immense coup de filet.

--Et Paris? disions-nous.

--Paris restera au fond de la nasse.

Il était peu probable que Schimmel fût si peu que ce soit dans le secret du Grand Quartier; son grade le rendait peu qualifié pour cela, et il ne faisait partie d'aucun état-major, pas même de celui du régiment. Mais sa remarquable intelligence lui permettait de déduire de ce qu'il observait et des informations qui lui parvenaient le sens supérieur des événements en préparation.

C'est ainsi que, lorsque nous nous arrêtâmes, au soir, sur un flanc de côte bruyéreux, en vue d'une rivière canalisée que lui-même, dans l'obscurité qui croissait, hésitait à identifier, il dit:

--Le plan est génial. C'est une question de transports. Sommes-nous suivis ou précédés d'une quantité suffisante de canons et de munitions? tout est là.

Nous quittâmes nos voitures passablement courbatus, emmantelés de couches de poussière de diverses couleurs. Nous avions couvert cent cinquante kilomètres dans la journée.

L'endroit où l'on venait de nous déposer paraissait éloigné de toute localité importante. Il n'y avait non plus aucun village dans ses environs immédiats. Des charpentiers du génie étaient occupés à y monter des baraquements, dont l'un était déjà prêt à loger des troupes. Mais, ce qu'on y trouvait de plus particulier, c'était l'entrée d'un vaste souterrain, qui, se prolongeant je ne sais jusqu'où par des galeries maçonnées bien fournies de litières de paille et éclairées par une installation d'acétylène, semblait capable de donner abri à plusieurs régiments. A cette vue, l'oeil de Schimmel brilla brusquement et il s'écria:

--Je sais où nous sommes!

Mais rendu tout aussitôt discret et comme bâillonné par l'importance qu'il venait de se découvrir subitement, il ne voulut rien dire de plus.

C'est dans ce souterrain que nous passâmes la nuit ou plutôt les quelques heures de repos qui nous furent accordées. Avant le petit jour, nous reprenions la route, cette fois à pied.

Le soleil se leva sur un beau plateau agricole, froncé de fines ondulations et de lignes de bois. L'air était léger, le matin encore frais. Nous marchions avec plaisir dans ces agréables campagnes de France aux aspects doux et nuancés. De lieue en lieue nous traversions un village, dont la population nous accueillait avec les signes de la joie la plus vive. On nous prenait pour des Anglais. Nos coiffures recouvertes de toile et nos uniformes gris n'avaient évidemment plus qu'un lointain rapport avec la tunique bleue et le casque à pointe du Prussien légendaire de 1870. Nous acceptions les hommages de ces bonnes gens et surtout les présents qu'ils nous faisaient avec libéralité. Ils nous tendaient des pâtisseries, du chocolat, des pots de confitures, des bouteilles de cidre et de vin, du tabac, que nous n'avions même pas la peine de payer, bien que nous fussions abondamment pourvus de monnaie française par les soins de l'intendance. Comme nous ne faisions que passer, nous n'en demandions pas davantage, et cette comédie nous divertissait grandement.

Il se produisit même dans un de ces villages une scène des plus comiques. Comme nous y entrions à grand tralala de tambours et de fifres--car, pour corser la plaisanterie, nous faisions maintenant donner la clique à tout propos,--et comme les paysans accourus nous accablaient de leurs témoignages de contentement, un homme à blouse bleue et à mine réjouie se détacha de la foule villageoise et, avec de grands gestes d'effusion, se précipita sur Schimmel.

--Par exemple! s'exclamait-il, c'est-y Dieu possible! Mais oui, c'est bien vous, monsieur Coursier! Si je m'attendais!... C'est ce bon monsieur Coursier!... Ah! ça me fait plaisir de vous revoir!... Et comment ça va-t-il, mon cher monsieur Coursier?

Il lui tendait sa large main calleuse.

Schimmel blêmit un peu, mais ne se décontenança pas.

--Qui êtes-vous? fit-il sèchement. Je ne vous connais pas.

--Vous ne me connaissez point?... Ah! elle est bien bonne!... Comment, vous ne reconnaissez pas maître Jean Renard, du village de Courtavesnes, chez qui vous veniez tous les ans, et pas plus tard que l'an dernier, prendre votre pension pour la saison de chasse? Voyons, c'est moi, monsieur Coursier, moi, Jean Renard!...

--Je ne sais ce que vous voulez dire. Vous devez vous tromper, mon brave homme.

--Allons, vous voulez rire, mon bon monsieur Coursier!... Moi, je vous reconnais bien... Je vous ai reconnu du premier coup, malgré votre bel uniforme... Ah! en avons-nous fait des parties de cartes, le soir, à l'auberge!... Vous vouliez savoir tout ce qui se passait dans le pays... Vous étiez à tu et à toi avec le juge de paix, l'huissier, le percepteur... Vous les interrogiez sur les lieux, les gens et les bêtes, sur tout... Le jour, vous étiez à courir par monts et par vaux... mais, au lieu de gibier, vous rapportiez plus souvent des dessins et des photos...

--Allez-vous vous taire, nom de Dieu!

--Voyons, mon bon monsieur Coursier, ne vous fâchez pas, je vous aimais bien... Vous couchiez avec ma femme, c'est vrai, mais je ne vous en veux point... Tenez, elle n'est pas loin d'ici, la bourgeoise. Je vas la quérir. Elle aussi sera bigrement contente de vous revoir.

--Vous allez me foutre la paix immédiatement, sinon...

--Tiens, vous ne m'aviez pas dit que vous étiez Anglais... Qui aurait pu se douter?... C'est que vous parlez rudement bien français pour un Angliche... Ah! j'y suis! oui, pardine, je comprends... Vous êtes avec ces messieurs les Anglais pour les guider...

Schimmel perdit patience. Il dégaina son revolver, et, avant que l'autre ait pu seulement comprendre ce qui lui arrivait, avec la même sûreté de main qui avait abattu le prêtre de Louvain, il lui brûla la cervelle.

Ce fut un beau concert. Les femmes criaient, les paysans se sauvaient, personne ne se rendait bien compte de ce qui s'était passé; on se demandait si c'était un accident, ou quoi. Les soldats menaçaient; Kaiserkopf, rouge et sacrant, parlait déjà, heureusement en allemand, de faire au village son affaire. Le maire et le garde champêtre survenaient en émoi et voulaient verbaliser. Je ne sais comment cela aurait tourné, si le major von Nippenburg, inquiet de l'arrêt de la colonne, n'était arrivé au trot de son cheval. Il vit le cadavre, le maire, le garde champêtre et, sans s'informer des circonstances de l'incident, il déclara tout de suite à ces représentants de l'autorité qu'on était en guerre, que l'affaire ne les regardait pas, mais concernait exclusivement l'autorité militaire, qui procéderait. Puis il donna l'ordre de repartir, ce qui fut fait, tandis qu'on voyait accourir, tout clopinant dans un lot de commères gesticulantes, le rebouteur du village qui venait s'enquérir si on n'avait pas besoin de ses soins.

* * * * *

Nous ne savions ce qu'étaient devenus, depuis Louvain, les autres bataillons du régiment, non plus que, depuis beaucoup plus longtemps, les autres régiments de la division. Aussi notre surprise fut-elle grande quand, au soir, nous trouvâmes, bivouaquant sous le couvert d'une forêt, l'effectif divisionnaire à peu près complet. Il n'y manquait que deux bataillons, qui rejoignirent une heure après nous. C'est là que nous pûmes admirer la science de nos états-majors qui parvenaient à diriger, comme sur un échiquier, la marche de leurs unités par des routes diverses et à les amener sans fourvoiement au lieu décidé d'avance, pour les rassembler, au moment prévu, sous la main de leur chef. Cette forêt toute bruissante et résonnante d'armes, au-dessus de laquelle les avions d'observation de l'ennemi, s'il s'en trouvait, ne pouvaient discerner que des cimes mouvantes d'arbres et des vols de ramiers, nous parut du meilleur augure. La nombreuse artillerie qu'on y voyait réunie, avec ses caissons bourrés d'obus, rendait en outre bien vaines les craintes de Schimmel. De grandes heures se préparaient pour nous.

Tandis que la troupe couchait sous les feuilles, une hôtellerie de touristes, bien fournie de salles, de chambres, de communs et de garages, servait de mess aux officiers. Elle était tenue par un Allemand naturalisé qui, tout fier et tout ruisselant de servilisme, se multipliait en l'honneur de ses hôtes prestigieux, devant les bottes poussiéreuses de chacun desquels, s'il en eût eu le loisir, il aurait voulu se jeter genou bas et langue pendante. Aussi y festoyait-on seigneurialement, poulets, gigots, lièvres, cuissots de chevreuils, perdrix, faisans, dindons, lapereaux sautaient dans les poêles, mijotaient dans les casseroles ou tournaient aux broches; les tables débordaient d'uniformes et le champagne moussait à flots.

Les généraux et les officiers de l'état-major divisionnaire dînaient dans une salle séparée, où, de quart d'heure en quart d'heure, confluaient des téléphonistes, des aviateurs ou des télégraphistes de la sans-fil. Jamais encore je ne m'étais senti si près du général von Zillisheim, commandant la division, et j'en avais tout un petit frisson. L'autre brigade, qui avait donné devant Mons, avait été, à ce que nous apprîmes alors, assez fortement éprouvée. Beaucoup de ses officiers manquaient; ceux qui étaient là, le verbe sonore et le monocle avantageux, faisaient des récits de la bataille. On avait sérieusement frotté le mufle aux Anglais, qui n'avaient pas attendu la fin de leur compte pour déguerpir si rapidement qu'on n'avait pu encore les rattraper. Ces stupides insulaires n'avaient mis que quatre divisions contre cinq de nos formidables corps. C'était bien la «méprisable petite armée» dont on avait parlé. Que venaient faire ces joueurs de cricket sous notre avalanche?

Mais à ces tableaux de tueries je préférai la relation de l'entrée de l'armée allemande à Bruxelles, dont nous gratifia avec brio un officier de liaison du 66e. Il fallait l'entendre décrire l'allure magnifique de nos régiments, la stupéfaction des Bruxellois à leur aspect, les belles avenues, les hautes maisons, les palais, les superbes brasseries qui formaient autour de ce grandiose spectacle militaire un cadre triomphal. Les troupes avaient défilé pendant trois jours et trois nuits dans les vastes artères de cette capitale neutre, qui se croyait bien à l'abri de leur atteinte. L'avant-garde était entrée le 20, à deux heures après midi, sous les ordres du général Sixt von Arnim. Elle se composait de régiments de cavalerie légère et de cavalerie de ligne, des deux divisions du IVe corps, avec leurs brigades d'artillerie de campagne, leurs batteries d'obusiers, leurs colonnes de munitions, leurs compagnies de pionniers, leurs équipages de ponts, leurs ambulances et leurs cuisines, d'un bataillon de chasseurs, avec ses mitrailleurs et ses cyclistes, d'un régiment d'artillerie lourde, traînant des obusiers de 150 et des mortiers de 210, de compagnies téléphonistes et télégraphistes, de détachements d'aérostiers et de cent mitrailleuses automobiles. Tout y était gris, uniformément, mystérieusement et colossalement gris: gris les uhlans et leur forêt de lances d'acier flammées de noir et de blanc, gris les dragons, gris les hussards, tant hussards de la Mort, que hussards de Zieten, et gris leurs brandebourgs; vert-de gris les chasseurs, gris, profondément gris les rangs épais de l'infanterie de ligne et gris ses couvre-casque; grise toute l'artillerie, canons, affûts, boucliers et caissons, gris tous les fourgons du train, grises les automobiles, grises les motocyclettes, grises les ambulances. Fondus dans tout ce gris, les parements, les passepoils, les dragonnes et les chiffres des pattes d'épaules paraissaient gris également. Les drapeaux étaient à la croix blanche sur fond noir. Seules leurs cravates aux couleurs de l'Empire et les fanions triangulaires de commandement mouchetaient ça et là de petits flottillements rouges cet immense fleuve gris, cette incommensurable marée grise. De régiment en régiment les musiques aux instruments ternis effrayaient l'air de retentissantes marches guerrières. Les intervalles de leurs tonitruements étaient remplis par les choeurs non moins terribles des guerriers allemands qui, par deux mille voix à la fois, ébranlaient les murs des maisons et secouaient de résonnements les tympans. Mais, quel que fût le bruit de ces sonorités cuivrées ou buccales, il ne couvrait pas celui des bottes ferrées battant puissamment le pavé au rythme mécanique du pas de l'oie, ni le martellement des sabots de chevaux, non plus que le fracas des roues jantées d'acier, le carillon des chaînes de mitrailleuses, la stridence des essieux, le grincement des freins, l'ébrouement catapultueux des moteurs. Toute cette armée grise, cet énorme boa gris, rampait avec rapidité et dans un tintamarre infernal à travers la cité bruxelloise, comme un monstrueux dragon, rugissant effroyablement et tout écailleux de métal. La grande ville horrifiée le regardait s'avancer dans ses rues, écarquillant sur lui ses milliers de fenêtres vides. Vomi par la porte de Louvain, il avait descendu le boulevard du Jardin Botanique, étalé ses lourds replis devant la gare, tourné par le boulevard du Nord, englouti sous sa masse la place De Brouckère, puis s'était allongé dans le boulevard Anspach. Là, un de ses régiments avait annelé sur sa gauche pour venir couvrir la Grand'Place. Le vieux quadrilatère en avait frémi jusqu'aux derniers rinceaux de son architecture. Les pignons historiés et leurs armoiries marchandes n'avaient rien contemplé de pareil depuis les temps de l'Espagnol. Hérissée, la flèche de l'Hôtel de Ville dressait au plus haut du ciel son saint Michel impuissant. Les commandements gutturaux, la cadence brutale des crosses avaient souffleté les façades illustres des Corporations: la Maison du Roi, la Maison des Peintres, la Maison des Tailleurs, la Maison des Merciers, la Maison des Bateliers, la Maison des Archers, la Maison des Charpentiers, l'Hôtel des Brasseurs, la Maison du Cygne, la Maison de la Rose. Le général von Jarotzky avait franchi le porche gothique de la Maison Communale, éperons aux talons, sabre nu au poing. Et pendant qu'il signifiait au bourgmestre Max et à ses échevins que la ville lui appartenait et qu'il la frappait d'un tribut de deux cents millions, la marche de l'armée grise se poursuivait interminablement, le reptile encombrait le boulevard du Hainaut, écrasait le boulevard du Midi, et sa tête écumante, épouvantable, invincible venait s'engager sur la chaussée de Waterloo.

Nous entendîmes ce récit avec autant d'agrément que d'intérêt. Il nous donnait un avant-goût de l'entrée plus sensationnelle encore que nous ferions nous-mêmes, dans peu de jours sans doute, à Paris.

* * * * *

Le lendemain, les rapports de nos aviateurs et de nos reconnaissances étant satisfaisants, la division s'ébranla sans retard, par trois routes. Le temps était toujours magnifique: un vrai _Kaiserswetter!_ Comme l'affirmait notre devise guerrière, nous avions décidément «Dieu avec nous».

Mais si nous avions Dieu avec nous, nous avions aussi le général von Kluck. Il avait fait passer un ordre qui, au premier moment, avait paru rigoureux, mais dont nous reconnûmes le fondement et auquel il fallut obéir. Le général von Kluck ne voulait pas de traînards et les officiers avaient le devoir de les abattre sans pitié. Il n'y en avait pas eu le premier jour dans notre compagnie, mais il s'en trouva deux ce jour-là, dont un que je connaissais bien, un nommé Plump, qui avait été jardinier chez mon père et qui, moins apte à couper ses cors qu'à tailler ses rosiers, avait vu, étape par étape, ses pieds s'enflammer jusqu'à lui refuser tout service. Et il y en eut encore d'autres les jours suivants, qui tous reçurent dans l'oreille le coup de revolver du capitaine Kaiserkopf.

Nous avions fait trente-cinq kilomètres la veille; nous en couvrîmes quarante pour notre seconde journée de marche sur terre de France. On faisait une courte halte toutes les deux heures. Mais si notre manoeuvre, ainsi que l'avait prévu Schimmel, était extrêmement rapide et ne s'opérait pas sans fatigue, elle n'en était pas moins joyeuse. Le grand but nous galvanisait tous. Paris! Paris! Il semblait que ce mot magique nous poussât en avant et nous donnât des ailes.

La troupe chantait fréquemment pour électriser son allure. C'était tantôt une compagnie, tantôt l'autre qui donnait de la voix, et chacune avait son choeur de prédilection. Le nôtre était, bien entendu, celui de Wacht-am-Rhein lui-même, _la Garde au Rhin_ et le terrible sous-officier en accentuait les couplets avec un coup de gueule toujours plus enragé. Nous battions de loin comme sonorité tout ce qui sortait du reste du bataillon. Le capitaine Kaiserkopf en ressentait quelque fierté.

--Ce n'est plus la _Garde au Rhin, meine Kinder_, qu'il vous faudra chanter, bramait il avec un gros rire, mais bientôt la _Garde à la Seine_!

--Ou la _Garde à la Loire_! vaticinait plus âprement Schimmel.

Celui-ci ne dédaignait pas de se mêler à cette forte joie militaire, et, au milieu des ébaudissements de sous officiers ou de simples soldats qui égayaient la route d'airs du pays, de refrains provinciaux ou de ritournelles d'accordéon, il lui arrivait de produire quelque chanson plus originale, dont il chevrotait d'un fausset aigre la mélodie ou dont il déclamait pompeusement les paroles.

Je m'en rappelle une, qui devait être nouvelle, car personne ne la connaissait. La voici:

_Mein Vater hat mich ein Lied gelehrt, Als er 70 aus Frankreich heimgekehrt, Eine Zeile lang, ohne Strophe und Reim, Das brachte er mit aus dem Kriege heim: Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

_Nach Paris! Er tat seinen ersten Schlag, Ein Franzose æchzend am Boden lag, Nach Paris! Seine Flinte nahm sicheres Ziel, Ein feindlicher Schütze zu Boden fiel. Nach Paris! Die Losung war gut und recht Und warf zu Boden ein neidisch Geschlecht. Nach Paris! nach Paris! nach Paris!_

_Jetzt merke ich wohl meines Vaters Wut An den Erbfeind, sie lebt auch in meinem Blut, Wir marschierten nach Frankreich, die tausend Mann, Und ich stimmte das Lied meines Vaters an, Kein Lied war kürzer und geller als dies. Ganz Deutschland singt's: Nach Paris! nach Paris![5]_

_Nach Paris!_ Toute l'Allemagne le chantait, en effet, et nous le chantions avec elle. Et nous le chantions d'autant mieux que c'était nous qui y allions. _Nach Paris!_ oui, oui, _nach Paris!_ Qui n'aurait chanté? Je ne crois pas qu'à ce moment il y ait eu, dans toute l'Allemagne, une seule voix discordante, même aucune de celles qui, sur tant d'autres points, ne sont jamais d'accord.

Je n'étais pas sans me préoccuper parfois, je le dis sans fausse modestie, de l'état d'esprit de mes soldats. Je ne me contentais pas, comme tant de chefs de groupes, de maintenir la discipline et d'assurer le service, sans plus considérer les hommes que des machines, d'imparfaites machines qu'il fallait trop souvent rudoyer pour les faire marcher. Ma qualité d'intellectuel m'imposait des prétentions à la psychologie. Je m'intéressais à mes quatorze mousquetaires et me montrais curieux de leur mentalité. Que pensaient-ils au juste de la guerre? C'est ce que je me demandais et que, pour m'en instruire, je ne jugeais pas indigne de moi de leur demander à eux mêmes. «Pourquoi te bats-tu?» Cette question, je la leur posais. J'avais avec eux un contact trop familier pour les inquiéter, et ils se défiaient trop peu de moi pour ne pas me répondre avec simplicité et franchise. «Pourquoi te bats-tu?» La plupart répondaient: «Pour l'Empereur» ou: «Pour le _Vaterland_», et c'était vrai, ils ne se battaient pas pour autre chose; l'Empereur et le _Vaterland_ représentaient tout pour eux: l'Allemagne, leur coin de terre, leur famille, eux mêmes. C'étaient des protestants comme moi, des Prussiens comme moi, des gens de la Saxe prussienne comme moi, et, comme moi-même, ils se battaient bien réellement et pleins d'enthousiasme pour l'Empereur et pour le _Vaterland_ contre l'ennemi commun.

Mais le cas de tous mes fusiliers n'était pas aussi net. J'avais dans mon groupe deux catholiques et trois socialistes, et ceux-ci m'intriguaient davantage. L'un des deux catholiques était le soldat Schnupf, que je connaissais du temps que j'étais volontaire et que j'aimais bien. Quand je lui eus demandé: «Pourquoi te bats-tu, Schnupf?» et qu'il m'eut répondu: «Pour l'Empereur», je lui objectai:

--L'Empereur est protestant, comment peux-tu te battre pour lui?

Schnupf réfléchit un moment, paraissant faire un gros effort pour pénétrer en lui-même et définir la raison réelle pour laquelle il se battait. Il dit:

--Je me bats contre la France anti-chrétienne et persécutrice de l'Église. Elle doit périr. Dieu le veut. Notre Empereur est protestant, c'est vrai, mais il respecte la religion catholique et la protège. D'ailleurs le pape est avec nous.

--C'est juste, dis-je. Mais tu es entré en Belgique, Schnupf, un pays catholique; tu y as brûlé des églises et massacré des curés. Comment arranges-tu ça?

--Je vais vous le dire, _Herr Fæhnrich_. La Belgique a commis un grand crime en s'opposant à notre passage et en tirant sur nos soldats. Si elle ne s'est pas mise de notre côté, et si elle a préféré l'Angleterre hérétique, c'est qu'elle n'est pas bonne catholique; ses églises sont de faux temples et ses curés de mauvais prêtres. La Belgique n'a que ce qu'elle mérite.

Il n'y avait rien à répliquer. La conviction de Schnupf était entière: Schnupf savait pourquoi il se battait.

Avec Vogelfænger, ce fut un peu plus compliqué. Vogelfænger était un mineur du Harz, socialiste des plus rouges. Quand je me risquai à l'interroger, non sans lui avoir préalablement offert une tournée à l'auberge d'un village, il me regarda fixement, comme pour s'assurer de ma discrétion, puis il dit d'une voix basse et farouche:

--Je ne me bats pas pour l'Empereur, puisque je suis républicain.

--Bien entendu, accordai-je.

--Je ne me bats pas non plus pour la patrie, puisque le suis internationaliste.

--Evidemment. Mais alors, diable, Vogelfænger, pourquoi te bats-tu? Est ce que tu ferais la guerre à contre coeur?

--Je fais la guerre de bon coeur.

--Explique-moi donc ce mystère.

--Il n y a pas là de mystère, _Herr Fæhnrich_; vous allez comprendre. Nos chefs nous ont dit: Voulez-vous le triomphe du socialisme? Alors vous devez vous battre pour le triomphe de l'Allemagne. L'Allemagne, nous ont-ils dit, est le seul pays du monde où le socialisme soit vraiment puissant et vraiment organisé. Qu'est-ce que c'est que les socialistes des autres pays? Rien, de petits partis misérables, incapables d'une action quelconque et qui se mangent entre eux. Seule l'Allemagne socialiste est grande et peut assurer l'avenir du socialisme. Mais il faut pour cela que l'Allemagne soit la plus forte; l'Allemagne vaincue, c'est le socialisme vaincu. Aucun socialiste ne peut vouloir cela. Après la victoire, nous établirons le régime socialiste en Allemagne et nous l'imposerons au monde. Les capitalistes et les hobereaux qui ont décidé cette guerre ont en même temps signé l'avènement du socialisme. Nous haïssons le Kaiser et ses ministres, et nous voudrions tous les voir pendus. Mais, en attendant, ils font notre affaire. Voilà ce que nous ont dit nos chefs. Vous, les junkers...

--Je ne suis pas un junker.