Nach Paris! Roman

Part 11

Chapter 113,698 wordsPublic domain

Je me promenais au milieu de cette cohue turbulente qui remplissait l'unique rue du village, débordait des cours et des fenils, envahissait les cuisines, les celliers, les étables, se bousculait, s'invectivait et se molestait. Loin de refréner l'agitation, les sous-officiers l'accueillaient avec complaisance et semblaient même l'encourager. On eût dit que des provocateurs, circulant mystérieusement dans la foule, s'employaient à y semer de mauvais bruits et à énerver encore l'effervescence.

Tout à coup, en passant devant la maison du bourgmestre, je vis de mes propres yeux,--et cela j'en jurerais devant un tribunal,--je vis, à une fenêtre de l'étage, le capitaine Kaiserkopf qui déchargeait par deux fois son gros browning d'ordonnance. Presque aussitôt après, il apparaissait dramatiquement sur le perron de la porte d'entrée en criant d'une voix terrible:

--_Man hat geschossen!_[2]

Ce fut le signal d'une affreuse mêlée. Furibonds, et comme déclenchés par un choc électrique, les soldats se précipitaient sur les malheureux à leur portée ou dans l'intérieur des habitations, d'où retentirent bientôt des hurlements de gens qu'on abîmait ou qu'on égorgeait, au milieu d'un chaos étourdissant de jurons, de meubles brisés, de coups de feu et de malédictions. En quelques instants, plusieurs cadavres jonchaient le sol battu du village. Les femmes s'enfuyaient en poussant de stridentes clameurs. Les poings, les talons de bottes, les balles de revolvers, les tranchants de sabres, les lames de baïonnettes s'abattaient ou s'enfonçaient dans les sarraux, les grègues et les corsages. Le sang tombait à flaques. Des membres coupés rougeoyaient dans la poussière.

--_Man hat geschossen!... man hat geschossen!..._ hurlaient les nôtres. A mort!... Tous les Belges sont des assassins!...

On avait allumé deux maisons pour y voir plus clair. Les fusils furent décrochés, et on tira au visé les fuyards dans la campagne. On les dégringolait comme des lièvres. Une mitrailleuse joua.

--Eh bien, dis-je à Schimmel, c'est du propre!

--C'est du bon ouvrage, me répliqua-t-il froidement. Ces idiots de Belges n'ont que ce qu'ils méritent.

--Mais, fis-je interloqué...

--Mon petit, il faudra vous habituer à ça. Pas d'émotion. Nous en verrons bien d'autres!

Un troupeau de femmes en détresse s'étaient réfugiées contre l'église. Elles en battaient l'entrée avec désespoir. L'une d'elles, une paysanne de vingt ans, eut son nourrisson écrabouillé sur son sein. Je crois bien que c'est Wacht-am-Rhein qui fit ce coup-là.

Le prêtre parut, comme un spectre épouvanté, les bras au ciel.

--Malheureux! cria-t-il. Que faites-vous?... Dieu vous punira, monstres!... bourreaux de femmes et d'enfants!...

--A mort, le curé!... à mort!...

Les portes s'ouvrirent. L'église se creusa comme un trou d'ombre. Seul, au fond, l'autel brasillait sous un reflet de l'incendie.

--A mort, le curé!...

Vingt poignes vigoureuses le saisirent, l'enlevèrent, le traînèrent dans le temple, tandis qu'une torche s'enflammait en grésillant, projetant une fumée pourprée. On le renversa, on le roula à terre. Puis on lui passa un noeud de corde aux chevilles, qu'on ligota avec le bas de la soutane. On lança l'autre bout par le travers du lustre. Et on le hissa au ciel, pendu par les pieds, ses longs bras tendus vers les dalles. Des fusils s'épaulèrent dans le clair-obscur de la nef. Et pendant un quart d'heure on tira sur ce grand guignol noir, qui oscillait tragiquement la tête en bas, au milieu des clameurs de rage ou de joie, par-dessus le troupeau des femmes mortes ou évanouies.

Peu après cette scène qui m'avait, je dois le dire, assez fortement ému, je me trouvais chez le capitaine Kaiserkopf, dans le modeste salon au meuble empire du bourgmestre. Pour ce dernier, il ne lui était rien survenu de plus fâcheux jusqu'ici que d'avoir été arrêté et incarcéré dans la salle d'école, en compagnie d'une cinquantaine de ses administrés. Il y attendait la suite des événements, sous la garde d'un piquet de nos braves Magdebourgeois.

J'avais été chargé depuis quelques jours déjà, par le capitaine Kaiserkopf, qui m'avait pris en une certaine estime, de rédiger pour lui le rapport quotidien de la compagnie. Le valeureux capitaine avait plus de vocabulaire que de style et ne tenait pas volontiers la plume. Mon travail se réduisait d'ailleurs, pour l'ordinaire, à peu de chose: quelques indications sur l'étape du jour, un état de la caisse, de brèves observations, s'il y avait lieu, sur le service du ravitaillement, un mot sur le moral de la troupe. Il fallait, en outre, relater succinctement les épisodes survenus en cours de route et justifier les répressions exercées en pays ennemi. C'est là que mes dons d'imagination étaient mis à contribution par le capitaine Kaiserkopf. Avait-on, par exemple, pillé ou brûlé une maison, j'inscrivais: «Détruit un repaire de francs-tireurs.» Avait-on estourbi ou révolvérisé quelques civils, je mettais: «Passé par les armes deux espions.» Il était bon de varier, autant que possible, les prétextes, et j'avais été assez heureux pour ciseler déjà diverses formules, dont le capitaine Kaiserkopf se montrait fort satisfait.

Ce jour-là, le rapport revêtait une certaine importance. Pour la première fois, la compagnie avait pris part à un combat, et il convenait d'en verbaliser minutieusement le détail. Ce papier serait porté au colonel, qui le transmettrait à l'état-major de la division, d'où il irait, plus haut peut-être, fondre sa petite note dans la vaste symphonie de l'histoire de la grande guerre. J'en concevais tout l'honneur et je me représentais vivement la dignité de ma mission.

J'écoutais donc de mon mieux les explications du capitaine Kaiserkopf, griffonnant mon brouillon, m'appliquant à traduire en phrases dignes de Tacite ou de César les amphigouris ponctués de _Donnerwetter!_ et de _zum Teufel!_ de mon chef.

Je croyais avoir assisté à une grande bataille. Je me rappelais ma peur et le bruit terrible des projectiles. Aussi fus-je étonné du léger chiffre de nos pertes. Tant en tués qu'en blessés, le régiment ne comptait qu'une centaine d'hommes hors de combat. Pas un officier n'avait reçu une égratignure. Notre compagnie, la moins éprouvée, avait eu trois tués et quatre blessés, tous sept de la section de Koenig. J'appris plus tard que nous n'avions fait que nous heurter à des troupes de couverture protégeant la retraite de l'armée belge sur le camp retranché d'Anvers.

Il fallait néanmoins glorifier le plus possible notre participation à la lutte. C'est à quoi je m'employais avec discernement. J'exposais en termes mesurés, mais frappants, la marche de l'opération, je montrais l'excellence du commandement, je vantais les dispositions prises par les officiers, je célébrais enfin la bravoure de la troupe, sa belle attitude devant le danger et sa fougue incomparable au moment de l'assaut. Parmi les actes héroïques, dont je fis la nomenclature, figuraient notamment ceux du sous-officier Bosch, dit Wacht-am-Rhein, que le capitaine Kaiserkopf n'hésitait pas à proposer pour la croix de fer.

Mais il fallait aussi, après avoir retracé les circonstances du combat, donner le compte-rendu de la prise de possession du village que nous occupions et de ce qui l'avait suivie. C'est là que mon embarras commençait.

--_Donnerwetter!_ C'est pourtant bien simple, mon petit... Nous avançons... nous avançons en colonne de route... nous recevons la députation des autorités... nous procédons à l'_Einquartierung_... à la mise en cantonnement... nous réquisitionnons, comme il est de droit... nous...

--Tout cela va très bien jusque-là, monsieur le capitaine... mais après?

--Après, _Donnerwetter!_... Eh bien, après nous surprenons des manifestations hostiles de la population à l'égard de nos troupes... nous constatons qu'on moleste nos soldats, qu'on les attaque... qu'on profère sur notre passage des outrages contre le seigneur Kaiser et le Deutschland... Des coups de feu sont tirés d'une fenêtre...

--Des coups de feu, monsieur le capitaine?

--Vous ne les avez pas entendus?

--Si, si, monsieur le capitaine, excusez-moi, je les ai parfaitement entendus.

--Bien, fort bien. Il ne faut pas oublier non plus de signaler un fait capital: c'est que nous avons saisi tout un arsenal d'armes dans la maison communale, destinées à être distribuées aux habitants, qui se proposaient d'organiser pour cette nuit un massacre des fidèles soldats de Sa Majesté.

Nous en étions là, et j'attendais quelques éclaircissements sur ce complot dont on avait heureusement trouvé la trame, quand il se produisit un incident assez grave, fort grave même, un fait d'une gravité vraiment exceptionnelle et presque inimaginable dans l'armée allemande.

Outre le capitaine Kaiserkopf et moi-même, il y avait dans le salon du bourgmestre, répandus sur les tables ou califourchonnant des fauteuils, cinq ou six des gradés de la compagnie: le premier-lieutenant Poppe, le lieutenant Schimmel, le feldwebel Schlapps, le vice-feldwebel Biertümpel, l'aspirant Helmuth... On buvait, on fumait, on battait les cartes, on menait grand bruit, tandis que je m'escrimais sur le fameux rapport, ce qui n'était pas sans compliquer quelque peu ma tâche. Deux femmes destinées aux plaisirs du capitaine étaient enfermées dans une pièce voisine, et l'on entendait leurs sanglots et leurs supplications.

Le lieutenant Koenig entra. Il était extrêmement pâle et avait la figure défaite.

--Monsieur le capitaine, dit-il, ce qui se passe ici est abominable. On massacre, on pille, on brûle: il ne restera bientôt plus rien de ce village.

--Que voulez vous que j'y fasse? dit le capitaine. La guerre est la guerre, _Donnerwetter!_ Si ces brigands de Belges n'avaient pas commencé...

--Ils n'ont pas commencé, monsieur le capitaine, vous le savez mieux que moi.

--Que voulez-vous dire, lieutenant Koenig?

Un silence subit s'était établi dans la chambre. Tous les regards étaient fixés sur Koenig, dont on connaissait l'impressionnabilité et dont on appréhendait un esclandre.

--Ce que je veux dire, monsieur le capitaine, ce que je veux dire, fit-il d'une voix étranglée, c'est que je ne puis plus supporter ce que je vois depuis notre entrée en Belgique. Le crime et l'infamie suivent les pas de l'armée allemande. C'en est trop! Ce n'est pas pour cela que je suis au service de Sa Majesté l'empereur et roi et que j'ai le privilège de porter l'épée d'officier prussien.

--Ah çà, lieutenant Koenig, devenez-vous fou? s'écria Kaiserkopf, rouge de colère.

--Non, monsieur le capitaine, je ne suis malheureusement pas fou. Je ne suis qu'écoeuré, révolté, profondément blessé dans ma conscience d'homme et dans mon honneur de soldat.

--_Zum Teufel!_... Ah! on voit bien que vous êtes de la province du Rhin, vous!... _Potzdonnerwetter!_ Vous me dégoûtez. Vous n'êtes pas un véritable Prussien.

Koenig devait être, en effet, originaire de Bonn ou de Coblence.

Il devint plus blême encore et reprit tout tremblant:

--Monsieur le capitaine Kaiserkopf...

--Cela suffit! Ne continuez pas sur ce ton! Quittez cette chambre!... Si vous n'êtes pas fou, vous êtes singulièrement agité... Allez vous coucher!

--Monsieur le capitaine Kaiserkopf...

--Taisez-vous!

--Pardonnez-moi, monsieur le capitaine, je...

--Taisez-vous, nom de Dieu!...

Schimmel s'approcha de lui et, lui mettant la main sur l'épaule, entreprit d'intervenir d'un ton conciliant:

--Mon vieux, calmez-vous... Vous n'êtes pas dans votre bon sens... Pensez que si vous poussez plus loin les choses...

Koenig se dégagea d'un recul brusque et, avec une répulsion nerveuse dans la voix, cria:

--Vous, lâchez-moi, je ne vous permets pas de me toucher!... Vous en êtes aussi de ces corsaires et de ces scélérats, de ces impitoyables écumeurs de pays, qui, non contents d'avoir assailli contre tout droit un petit peuple innocent et paisible, tuent, violent, égorgent, exercent avec un raffinement de sauvagerie leur épouvantable flibuste!...

--C'est un scandale, un véritable scandale! glapit le premier-lieutenant Poppe.

--Sortez!... Je vous ordonne de sortir!... fulminait Kaiserkopf.

--Pas avant que je vous aie dit ce que je pense! clama Koenig, dépassant désormais toute mesure. J'ai appris, je me suis informé, je me suis exactement renseigné... et je ne sais pas tout... mais ce que je sais déjà me remplit de suffocation et d'horreur. Vous dites que c'est la guerre, cela? Ce n'est pas la guerre, c'est l'assassinat!... A Liége, à l'assaut des forts, vous avez aligné devant vous des rangs de civils, mains liées au dos. A la Chartreuse, vous en avez placé sur les ponts pour empêcher l'artillerie ennemie de les canonner. A Battice, vous avez réduit en cendres le village et tué trente-cinq personnes dont trois femmes. A Soumagne, vous avez incendié cent maisons et assassiné cent cinquante habitants. A Berneau, sur cent quinze maisons il en reste debout quarante. Le 6 août, à Warsage, la population a été parquée sur la place et, tandis que ravageurs et incendiaires se jetaient sur le bourg, on fusillait une partie de ces malheureux; les autres étaient faits prisonniers, roués de coups, torturés, exhibés devant les troupes; puis on montait une potence entre deux peupliers et l'on y pendait six des survivants. A Herve, on met le feu à l'hôtel de ville, on brûle trois cents maisons; tout a été préalablement pillé, vidé, chargé sur des autos et des camions qui ont pris la route d'Allemagne. A Louveigné, vous contraignez le curé à assister au spectacle de la destruction de son village. A Bligny, vous collez au mur de l'église le bourgmestre et le curé, après quoi vous embrasez l'édifice. A Hockay, à Haccourt, à Heure-le-Romain, le curé est fusillé. A Jodoigne, vos hommes, marchant à l'attaque, se font précéder du curé, bras en croix; pourtant, ce sont des catholiques, des Bavarois. Par contre, à Dolhain, on compte au nombre des victimes un pasteur écossais. Un officier allemand à cheval dirigeait les fusillades. A Hasselt, vous avez volé dans les caisses de la Banque deux millions de francs. Mercredi, à Aerschot, tout près d'ici, vous avez ouvert le feu sur les ambulanciers de la Croix-Rouge; vous avez mis sur trois rangs les bourgeois de la ville et vous les avez tirés au sort, à raison d'un sur trois, pour les massacrer, obligeant les autres à creuser les fosses; vous avez livré aux flammes l'église et quatre cents maisons; vous avez exécuté un jeune garçon de dix ans, fusillé une fillette de douze ans, une autre de neuf; vous avez lié un homme à un arbre et vous l'avez brûlé vif; deux autres, les nommés Gustave Lodts et Jean Marken, vous les avez enterrés vivants... Soyez fiers, soyez pleins d'orgueil, glorieux soldats de l'Empire: au milieu de torrents de sang et dans un déchaînement inouï de barbarie, vous avez déjà ruiné, mis à sac et partiellement ou totalement anéanti douze villes et cent quatre-vingts villages.

Il s'exaltait, s'enfiévrait, lançait dans un emportement croissant son flot d'horribles accusations, au sein du plus effroyable tumulte que j'aie entendu de ma vie. Chacune de ses phrases était hachée, apostrophée, couverte d'interjections indignées et d'invectives menaçantes; chacune soulevait une tempête de huées et d'imprécations. Le cou gonflé, les yeux hors de la tête, apoplectique et injecté de sang, Kaiserkopf tonnait, soufflait comme un volcan, expulsait de terrifiants jurons et vomissait ses blasphèmes. Satanique et vert, le premier-lieutenant Poppe hurlait et bondissait, tel, dans _Faust_, le démon criblé d'eau bénite. La figure contractée et grimaçante de toutes ses balafres, Schimmel dardait sur son ancien ami des regards empoisonnés, comme pour mieux l'imprégner des: «Parfaitement, nous avons bien fait!» dont il la cinglait. Le petit Helmuth, blafard, disparaissait de frayeur. Quant aux feldwebels, ils ne se tenaient plus de rage et ne demandaient qu'à cogner.

--Vous êtes tous des misérables! leur criait Koenig enflammé de passion. Grâce à vous, bandits, horde d'ignobles brutes, nous voici maintenant au ban de la civilisation et nous répandons partout la honte du nom allemand!

A ces derniers mots, une fureur indescriptible s'empara des galonnés. Les poings se levaient, les visages se crispaient ou se tuméfiaient, les mâchoires proéminaient, le hourvari, sous l'outrage, était devenu plus formidable encore. Il fallait en finir avec celui qui n était plus qu'un abominable énergumène. On vit surgir une crosse de revolver et je crus même distinguer que le répugnant Schlapps s'apprêtait à lui cracher au visage.

On allait se jeter sur lui ou l'étendre d'un coup de feu, quand la porte s'ouvrit, et l'on vit se profiler dans la pénombre une haute et forte silhouette, suivie d'une autre plus mince. C'était le colonel von Steinitz accompagné de l'adjudant du régiment, le premier lieutenant Derschlag.

Le vacarme fut coupé net. Tous se dressèrent, s'immobilisèrent, sonnèrent des talons et donnèrent le salut réglementaire.

--Messieurs, j'entends beaucoup de bruit. Voudriez-vous m'expliquer ce qui se passe? prononça d'une voix glaciale, entre ses favoris à l'autrichienne, le colonel von Steinitz.

--Je fais appel à votre haute conscience, monsieur le colonel, commença le capitaine Kaiserkopf, après un instant de stupeur, je fais appel à votre haute conscience pour juger de cette affaire et la régler selon qu'il appartiendra à votre sagesse. Monsieur le lieutenant Koenig, que voilà, n'est pas content du tout...

--Pas content? Et de quoi?

--Pas content de ce que nous faisons en Belgique.

--Comment, monsieur, dit le colonel von Steinitz en se tournant vers le délinquant, vous n'êtes pas satisfait de nos victoires, de l'avance merveilleuse de nos troupes et des avantages sans précédent que nous valent déjà nos armes?

--Non, monsieur le colonel, fit Kaiserkopf, monsieur le lieutenant Koenig n'en est pas satisfait, et il vient de nous le faire savoir en des termes qui... en des termes que, _Donnerwetter!_... en des termes intolérables dans une société d'officiers allemands. Il nous a traités d'assassins, de brigands...

--Voyons, messieurs, je ne comprends pas très bien. Veuillez m'exposer un peu plus clairement les circonstances de cet incident, car je crois m'apercevoir qu'il y a eu entre vous une sorte d'altercation.

Tant bien que mal le capitaine Kaiserkopf se lança alors dans le récit plutôt rocailleux de l'affaire, aidé par les précisions qu'y ajoutait la langue acérée du premier-lieutenant Poppe, ainsi que par les signes confirmatifs de Schimmel. Le colonel von Steinitz écoutait avec attention ce réquisitoire laborieux, paraissant soupeser, derrière ses lunettes d'or à mesure qu'il se développait, l'accroissement des charges et en évaluer la gravité.

Koenig ne faisait pas un geste et semblait absent.

--Qu'avez-vous à répondre pour votre défense? lui demanda le colonel, lorsque ce fut à peu près fini.

--Rien, monsieur le colonel.

--Vous reconnaissez l'exactitude des propos qui vous sont prêtés?

--Je la reconnais.

--Et vous ne les rétractez pas?

--Je ne les rétracte pas.

Il y eut un silence, puis le colonel laissa tomber avec un certain dédain:

--Je vois, vous êtes un humanitaire.

--Non, monsieur, je suis un soldat.

Chacun attendait. La minute était angoissante, et moi-même, bien que je me fusse gardé de prendre la moindre part dans ce qui venait de se passer, je me sentais absolument bouleversé.

Le colonel fit quelques pas en long et en large de la chambre, frisant entre deux doigts perplexes la pointe d'un de ses favoris. Puis, revenant sur Koenig et le regardant dans les yeux, il reprit:

--Monsieur, puisque vous vous dites un soldat, un soldat allemand, il me semble que vous connaissez bien mal votre profession. Ce n'est pas avec des doctrines telles que les vôtres que l'on fait la guerre. Où en serions-nous? Où en serait l'Allemagne? Nous avons des auteurs militaires, monsieur, de grands maîtres, qui sont les miens et qui devraient être les vôtres. Ils ont approfondi, mieux que vous ne le sauriez faire, les lois et les secrets de la guerre. Les avez-vous lus? Vous vous élevez contre les procédés rigoureux que les armées en campagne sont tenues d'exercer, tant pour leur propre sécurité que pour la préparation méthodique de la victoire. Ce sont de pénibles nécessités, mais des nécessités inéluctables. Clausewitz a dit: «La guerre est un acte de violence destiné à contraindre l'adversaire à exécuter notre volonté. Dans l'emploi de cette violence il n'y a pas de limites. La guerre ne connaît que ce moyen: la force. Il n'en est pas d'autre; c'est la destruction, le carnage, la mort, la dévastation des provinces, et cet emploi de la force brutale est de règle absolue.» Le général von Hartmann a écrit: «Ce serait de gaieté de coeur s'adonner à une chimère que de méconnaître que la guerre du temps présent devra être conduite avec une rigueur plus dénuée de scrupules, avec plus de violence et une violence plus générale que jamais dans le passé. Quand la guerre nationale éclate, le terrorisme devient un principe militairement nécessaire.» Et notre grand Bismarck: «La véritable stratégie, disait-il, consiste à pousser votre ennemi et à le frapper durement. Avant tout, vous devez infliger aux habitants des villes envahies le maximum de souffrances, de façon à les dégoûter de la lutte et à vous assurer leur concours dans la pression à faire sur leur gouvernement pour l'amener à se rendre. Vous ne devez laisser aux populations que vous traversez que leurs yeux pour pleurer.»

--On ne les leur laisse même pas, murmura Koenig.

--Connaissez-vous, monsieur, le manuel de notre Grand État-Major (et, ce disant, le colonel porta les doigts à sa visière) sur les _Lois de la Guerre continentale_?... Vous y auriez vu, avec toute la pondération et la prudence de termes que comporte une publication officielle de ce genre, qu'«une guerre énergiquement conduite ne peut pas être uniquement dirigée contre l'ennemi combattant et ses dispositifs de défense, mais qu'elle devra tendre également à la destruction de ses ressources matérielles et morales».

Il dégansa deux boutons de sa tunique, fouilla dans sa poche intérieure, en retira un petit livre, qu'il feuilleta d'un index rapide. Il lut:

--«C'est en creusant l'histoire des guerres que l'officier se défendra contre les idées humanitaire exagérées, qu'il se rendra compte que la guerre comporte forcément une juste rigueur et, bien plus, que la seule véritable humanité réside souvent dans l'emploi dépourvu de ménagement de ces sévérités.»

Puis il ajouta:

--Voilà, monsieur, ce que vous auriez dû savoir, avant de vous permettre des critiques inadmissibles dans votre bouche et qui, par-dessus la tête de ces messieurs, vont atteindre (il salua de nouveau) notre Haut Commandement.

Tous se raidirent à son exemple dans le geste du salut.

--Et sans qu'il vous suffise de cette grave incorrection, poursuivit le colonel von Steinitz en haussant le ton, sans qu'il vous suffise d'avoir osé vous prononcer effrontément contre l'enseignement formel de nos autorités militaires, prenant ainsi position de rebelle à l'égard de nos chefs à tous et de notre souverain lui-même, vous avez encore doublé votre faute par la façon intolérablement grossière, insultante et provocatrice dont vous avez voulu marquer votre insubordination. Je suis très mécontent. Vous allez prendre les arrêts de rigueur, en attendant les suites que comporte cette affaire. Je vais informer de cet incident monsieur le major von Nippenburg, après quoi j'adresserai un rapport au général.

Blanc comme un mort, Koenig serrait les dents, et pas un muscle de son visage décomposé ne tressaillit.

--_Ich habe die Ehre_... termina le colonel. Capitaine, je n'ai pas un reproche à vous faire. Vous avez été parfait. Bonsoir, messieurs.

Puis, revenant à Kaiserkopf et désignant l'appartement proche où pleuraient toujours les prisonnières:

--Seulement, croyez-m'en, capitaine, les femmes sont peut-être de trop.

* * * * *