Mousseline: roman

Part 10

Chapter 102,071 wordsPublic domain

--Photogénique?

--C’est ça, comme vous dites. Vous avez raison, Mademoiselle Jeanne, faudra voir.

--C’est drôle, Monsieur Trébuc, j’ai comme une idée que c’est elle.

--On verra.

La Choute entraînait mademoiselle Jeanne. Le père Trébuc n’eut pas le loisir de remercier longuement.

Au déjeuner, le père Trébuc ne rapporta pas à sa femme ce que lui avait appris mademoiselle Jeanne. Il ruminait un projet.

Le soir, après le dîner, il se leva de table sans ouvrir son _Journal_, et dit:

--Je sors, la Maman.

--Tu sors? fit la mère Trébuc intriguée. Et où vas-tu?

--Je te le dirai, répondit-il. Attends seulement un peu.

Et il se planta son képi bien droit sur la tête.

LIII

Ce fut une déception. Le Gaumont-Palace n’affichait plus les _Fleurs Fanées_ annoncées par la femme de chambre des Baguier; le nouveau film s’intitulait _le Voyage Maudit_. Le père Trébuc fit demi-tour, rentra, et ne dit pas à sa femme où il était allé.

Le père Trébuc était déçu. Avec quelle joie n’eût-il pas lancé à sa femme cette nouvelle merveilleuse:

--J’ai vu Mousseline.

Mais d’avoir fait cette première démarche à la rencontre de sa fille, lui donna l’idée d’en faire d’autres. Quoi de plus simple? Sa fille était ce qu’on appelle une femme à la mode; elle fréquentait probablement les endroits à la mode, et son ami, ou son protecteur, comme on voudra, devait être fier de la montrer dans ces endroits-là: car c’est ainsi qu’agissent les hommes qui dépensent de l’argent pour de jolies femmes. Le père Trébuc le savait, par certains romans que lisait Mousseline, et dont plusieurs l’avaient même intéressé au point qu’il les avait lus. Mais quels sont les endroits à la mode où fréquente une femme à la mode?

Le père Trébuc rassembla ses souvenirs de lectures. Lequel de ces romans pouvait le renseigner? Il chercha.

--_La Dame aux Camélias!_ se dit-il tout à coup.

Il avait eu un léger mouvement de recul. Il songeait que la fameuse Marguerite était une courtisane. Le mot, qu’il n’avait jamais évoqué, l’arrêta. Est-ce que Mousseline était une courtisane? Mais on n’entend personne parler de courtisanes. Pour ce genre de femmes, on dit...

--Y a maldonne! songea le père Trébuc.

Non, sa fille ne se vendait pas, ne se prêtait pas à des hommes, comme faisait cette Marguerite d’Alexandre Dumas. Mousseline avait un ami, un protecteur, à qui elle était fidèle, et plus fidèle, il n’en doutait pas, que certaines femmes mariées ne le sont à leur mari.

Oui, mais où pouvait se promener Mousseline, pour que son père eût chance de l’apercevoir? Au temps de la Dame aux Camélias, les élégantes se promenaient en calèche dans l’avenue des Champs-Élysées. Aujourd’hui, avec les automobiles, on va facilement plus loin. Le père Trébuc pensa qu’il rencontrerait sans doute sa fille dans cette avenue du Bois de Boulogne où il l’avait déjà logée en imagination.

Dès lors, son parti en fut pris. Chaque fois qu’il le put, il s’arrangea pour aller se poster tantôt à l’un, tantôt à l’autre bout de l’avenue du Bois. De la place de l’Étoile ou de la Porte Dauphine, il regardait les autos défiler devant lui, rapides, légères, avares. Quelques-unes passaient si vite qu’il ne discernait rien des promeneurs qu’elles emmenaient. Il restait là pendant des heures, sans se décourager. Quand il rentrait à la maison, las, rompu, transi, il n’était pourtant pas désespéré.

--La prochaine fois, peut-être, se disait-il.

Et, pour se ragaillardir, il buvait l’un après l’autre, lentement, deux grands verres de son pernod de contrebande.

Ses jours de repos, il les employait à monter la faction dans l’avenue du Bois. Ainsi s’obstina-t-il durant tout le mois de décembre.

--Tu te fatigues, lui disait la mère Trébuc.

Il répondait:

--Je la verrai.

C’est le temps qui s’écoulait entre ses jours de faction, qui lui semblait le plus pénible. L’hiver était dur, en effet, non pas à cause du froid, mais à cause du prix de toutes choses. En vain d’astucieux personnages, se préparant en vue des élections législatives encore lointaines, promettaient-ils un régime moins favorable aux mercantis. Dans la loge de la rue Legendre, on ne mangeait pas tous les jours de la viande, même frigorifiée. La mère Trébuc se plaignait, pour son Ernest.

--Laisse donc! répondait le père Trébuc. Ça ne durera pas toute la vie.

Il se consolait avec son pernod, qui le soulageait des idées noires.

--Tu verras, disait-il, tu verras!

Il s’apprêtait à le dire une fois de plus, dimanche soir qu’il revenait bredouille de l’avenue du Bois une fois de plus, le dimanche 23 décembre. Mais il n’eut pas à le dire. Il n’était pas entré que déjà sa femme lui sautait au cou. Elle riait, elle pleurait.

--Regarde! Regarde! Lis! Lis! C’est elle!

Il lut.

Mousseline, par pneumatique, écrivait:

«_Mes chers parents, l’épreuve est trop affreuse. Je n’en puis plus. J’ai besoin de vous revoir. Il faut que j’aie votre pardon. Dites-moi vite, par pneu, poste restante, bureau 14, quand vous consentez à recevoir votre toujours tendre_

_MOUSSELINE_.»

--Tu vois! fit victorieusement le père Trébuc.

LIV

Le père Trébuc avait répondu tout de suite par ces simples mots:

«_Viens quand tu voudras._»

Il en était content. Il estimait qu’il ne pouvait pas répondre mieux.

Un seul point le tracassait.

--Où que c’est, disait-il, le bureau 14? Et pourquoi qu’elle se fait écrire poste restante?

--Dame! répondit la mère Trébuc. Elle se méfie. Des fois qu’on aurait refusé, on ne saurait pas son adresse.

Le lendemain, 24 décembre, Mousseline envoya, dans la matinée, un nouveau pneumatique. Cette fois, elle écrivait:

«_Merci. Je viendrai ce soir, à 10 heures._»

--Tu vois, dit le père Trébuc, elle est toujours la même: elle ne veut pas se faire remarquer. Elle viendra quand personne pourra la voir.

--C’est bien elle, approuva la mère Trébuc. Penses-tu qu’elle vienne avec sa voiture?

--Dame! je ne sais pas. Il n’y a pas de raison.

--Dame!

--Dis, la Maman, tu n’attendais pas ça pour ton petit Noël, hein?

--Je croyais pas...

--Moi, j’ai toujours cru. Mousseline est une brave fille. Elle pouvait pas oublier ses parents comme ça.

La journée leur parut plus longue que tous les mois écoulés. La mère Trébuc comptait sur ses doigts.

--Je pensais que ça faisait plus! observa-t-elle.

Le soir, au dîner, ils mangèrent mal.

--C’est drôle, dit la mère Trébuc, j’ai pas faim.

--Moi non plus. C’est l’émotion.

Et le père Trébuc, pour se calmer, dit-il, se prépara un pernod, le troisième de la soirée.

--Tu te feras mal, Ernest, dit la mère Trébuc.

--C’est pas tous les jours fête, répondit-il.

A neuf heures, il n’alla pas fermer la porte de la rue.

--Inutile, n’est-ce pas? Dans une heure...

Près de la table, sous la lyre du gaz, la mère Trébuc raccommodait une chemise. Le père Trébuc, son _Journal_ étalé devant lui, lisait. Il ne se disaient plus rien.

Soudain, ils tressaillirent. On avait frappé à la porte.

--Entrez!

Ils se levèrent, regardèrent.

Mousseline entra.

Les parents demeurèrent fichés sur place.

Difficilement, Mousseline refermait la porte: elle avait dans les bras un petit enfant enveloppé d’une misérable couverture. Elle-même, maigrie, les traits tirés, les yeux battus, son chapeau du mois d’avril sur la tête, sentait la misère. Immobile, muette, elle attendit.

--D’où viens-tu? prononça enfin le père Trébuc, d’une voix sourde.

Mousseline montra son petit.

--Il a trois semaines, dit-elle en tremblant.

La mère Trébuc regardait. Elle eut peur: le père Trébuc semblait prêt à bondir.

--Qu’est-ce que tu fais? demanda-t-il, se contenant.

--Je suis seule.

--Et l’autre?

--Je ne sais pas.

Mousseline grelottait. Impitoyable, le père poursuivit:

--Depuis quand?

--Le mois de mai. Quand il a vu...

--Où que tu travailles?

--Je sors de l’hôpital.

--Et où que tu habites?

Mousseline fondit en larmes.

--Ernest! supplia la mère Trébuc.

Mais le père Trébuc se contint encore. Les dents serrées, les yeux féroces, il murmurait:

--Carne! Carne! Carne!

Sa voix s’enflait.

--Ernest!

Mousseline lui tendit son enfant.

--Papa! Papa! Je t’en supplie!

Allait-elle tomber là?

--Fous-moi le camp! cria le père Trébuc. Fous-moi le camp!

--Ernest!

--Fous-moi le camp!

Furieux, il se jetait sur elle. La mère Trébuc, s’interposant, reçut le coup de poing sans gémir.

Mousseline était repartie.

La mère Trébuc pleurait. Lui, debout près de la table, les yeux égarés, les bras pendants, regardait vers la porte.

--Carne! Carne! murmurait-il.

La mère Trébuc gagna le fond de la loge.

--Carne! dit-il encore.

Puis il se dirigea vers le portemanteau, prit son képi.

--Où vas-tu? demanda la mère Trébuc, angoissée.

--Merde! répondit-il.

Et il fit claquer en même temps la porte de la loge derrière lui.

LV

Le long de la grille du chemin de fer, le père Trébuc faisait les cent pas. Il marchait lentement, les mains derrière le dos, la tête basse, les yeux humides.

Il n’était rentré qu’au petit jour, exténué. Sa femme ne lui avait posé aucune question. Il n’avait rien dit non plus. Il était resté prostré sur une chaise jusqu’à l’heure de son service, refusant le bol de café au lait que sa femme lui présentait, laissant plié sur la table son _Journal_. Et il était parti pour le square sans avoir desserré les dents.

--Triste journée, père Trébuc!

--Triste journée, dame, oui.

Monsieur Forderaire, matineux, s’arrêta et assujettit son binocle.

--Vous êtes souffrant? demanda-t-il.

--Non, non, répondit mollement le père Trébuc. C’est ce temps-là.

Et, d’un geste large, il accusait le ciel lourd de nuages.

--Dites donc, père Trébuc, fit monsieur Forderaire, changeant de ton, vous avez vu le journal, ce matin?

Le père Trébuc frémit.

--Ma foi, non.

--Alors vous ne savez pas. D’ailleurs, vous ne lisez peut-être pas le courrier musical.

--C’est vrai. Le courrier musical...

--Eh bien! mon ami, ce matin, il parle de quelqu’un que vous connaissez.

--Moi?

--Que du moins vous avez connu. Hier soir, au Trocadéro, on a porté en triomphe un jeune virtuose qui donnait une audition de violon: un nommé Rodolfo Joletti.

--Je ne connais pas.

--Mais si! Rodolphe Jaulet.

--Il a changé de nom?

--C’est un malin. Il sait qu’à Paris on n’applaudit que les artistes étrangers. Alors il s’est fait passer pour italien. D’où succès, triomphe, tonnerre d’applaudissements. Ce gaillard-là ira loin.

--Dame!

Le père Trébuc était confondu.

--Père Trébuc, dit monsieur Forderaire, vous avez l’air gelé.

--Je n’ai pas trop chaud.

--Il faut vous secouer.

--Oui, oui.

--Je vous laisse. Faites le tour de votre square au pas gymnastique. Ça vous remettra.

--Oh! à mon âge!

--Allons, au revoir.

--Au revoir, Monsieur Forderaire.

Monsieur Forderaire assujettit son binocle, et s’éloigna.

--Joli Noël! songea le père Trébuc amèrement.

Il avait froid. Il essaya de se réchauffer en marchant plus vite que d’habitude. Pour la première fois depuis qu’il était gardien du square des Batignolles, on put voir le père Trébuc ne pas marcher lentement, les mains dernière le dos, dans son square. Mais il ne parvint pas à se réchauffer.

--Il me faudrait un bon pernod, se disait-il.

Et il ne pensait plus à autre chose!

FIN

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 8 DÉCEMBRE 1924 PAR F. PAILLART A ABBEVILLE (SOMME).

* * * * *

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