Chapter 9
Suis-je donc plus fou que ces mille personnes réunies en un bal parisien, le soir de l'exécution du maréchal Ney? Un monsieur est là; il se nomme Maréchal _aîné;_ le domestique annonce: «Le maréchal Ney!» Alors, toute l'assemblée tressaille, et Daniel Tuke rapporte ces mots du Dr Wigan, l'un des invités: «_Malgré nous,_ la ressemblance de ce monsieur avec le Prince demeurait parfaite!»
Influence de l'imagination sur les sensations ou folie, quelle est la limite? Où est la vérité?
_Le 1er janvier 1891._
Je subis un trouble de l'accommodation, et la diplopie est à un très haut degré. Lorsque je place un verre rouge devant l'un de mes yeux, la diplopie semble varier en sa nature et son intensité.
A quoi attribuer ce phénomène? A-t-il pour cause mon état de faiblesse? Est-il une des résultantes forcées de l'abstinence morphinique?
J'éprouve une vive douleur dans tout le système amoureux; mais si j'en crois les pathologistes, c'est le signe précurseur du réveil!
_Le 3 janvier._
Mon estomac est frappé d'une paralysie intermittente. En arriverai-je à ne plus pouvoir digérer? Claude Bernard a vu la sécrétion de la glande sous-maxillaire s'arrêter chez un chien morphinisé.
_Le 4 janvier._
A propos de chiens, essayons des expériences _in anima vili_... des animaux. Jouons au petit Pasteur, au petit Levinstein.
_Le 21 janvier._
EXPÉRIENCES: 1° J'ai injecté trois fois par jour sous la peau d'un pigeon 5 centigrammes de morphine pendant dix jours--et le dixième jour, il est mort, quatorze minutes après la dernière injection.
2° J'ai fait pendant sept jours, à ma chienne Myrrha, une injection de 20 centigrammes de morphine par jour; le troisième jour, elle a frissonné, et le septième, elle est morte.
3° Je prends un gros lapin; je lui fais une injection de 45 centigrammes, et, juste en quarante-cinq minutes, il roule des yeux fous--et il expire...
_Le 22 janvier._
Dans mon _état passionné_, il m'arrive de me croire condamné à mort, et je souffre autant que Celui de la Grande-Roquette qui voit venir l'heure de la guillotine.
Ma souffrance n'est pas imaginaire, et je me compare à un métal ballotté entre le pôle «positif et véritable» de la douleur et le pôle «négatif et faux» de la cause.
_Le 23 janvier._
Toute la journée, j'ai rôdé près de l'hôtel Montreu... L'idée de Blanche est une torture. Je revois la marquise, telle qu'elle m'apparut, le soir du bal, chez le Dr Aubertot, dans le jardin d'hiver... Elle se baissait, relevait ses jupes brodées... Ah! le bas de soie gris-perle!... Ah! la jarretière aux boucles diamantées!...
_Le 24 janvier_.
La faim de morphine me tenaille... Il y a en moi quelque chose qui parfois me cloue sur place et me déchire, comme si de longues pointes rougies surgissaient de mon corps et tourbillonnaient, au-dessus de mes yeux, en gerbes d'éclairs.
_Le 25 janvier_.
Blanche m'a trompé, en affirmant qu'elle était enceinte, et je souffre de ce mensonge.
Pour m'étourdir, pour oublier, j'ai joué trois nuits entières à l'_Épatant_, aux _Deux-Mondes_, et même dans les tripots... J'ai pris de nombreuses culottes, un total de quatre cent mille... Je souhaite ma ruine...
_Le 26 janvier_.
Cette nuit, à un bal, j'errais seul et lamentable, avec un faux nez; et des pierrots, des arlequins, des almées, des colombines et des polichinelles passaient et disaient: «Le drôle de type!... Il a des yeux de voleur!...» On surveillait mes doigts...
_Le 27 janvier_.
Gueuse de morphine! J'admets que Blanche soit là vivante et amoureuse. Aurais-je la force de lui témoigner mon amour? Non, je suis vidé, nettoyé, f...u!... Demandez à Christine.
_Le 28 janvier_.
Une voiture aux stores baissés m'a promené deux heures sur la route de Versailles. J'avais une fille magnifique, experte... Pas de résultat!
_Onze heures, la nuit_.
Une autre voiture m'a conduit du Helder à une maison de prostitution--et là, rien encore!
_Le 2 février_.
Combien de temps faut-il s'abstenir pour ressusciter? Trois ou quatre mois, disent les auteurs... Je ne pourrai pas...
_Le 3 février_.
Si!
_Le 4 février_.
Je viens de remplir une Pravaz, j'hésite...
_Ce même jour, trois heures_.
Fayolle, Darcy et Arnould-Castellier me supplient de leur ouvrir ma porte; le major Lapouge se joint à eux. Je refuse. Le colonel du 15e, un chef intelligent et doux, m'a envoyé un mot des plus aimables. Je ne recevrai personne; je n'écrirai à personne!... Ah! que la vie est banale!
_Le 7 février_.
Je hais les physiologistes qui ramènent l'amour à un jeu d'étamines et de pistils, et la pensée à un simple mouvement de molécules... Je trouve ridicules les amours platoniques... Or donc, réveillons-nous!... Cantharides ou sulfure de carbone, lequel des deux?... Tous deux!
_Le 8 février_.
Bravo!... Une belle nuictée chez la danseuse Weg!... O Blanche! O ma chérie! O mon trésor!
_Le 9 février_.
«Raymond, où vas-tu?» m'a demandé Christine. Et j'ai répondu: «Vers elle!»
Boulevard Malesherbes, le concierge affirme que ses maîtres sont à Nice. Je partirai ce soir.
_Minuit_.
Mme de Montreu est à Paris, et c'est sur l'ordre du maître que le concierge ose me chasser, comme un larbin!
_Le 10 février_.
Olivier, je te tuerai!
_Le 11 février_.
Mais, à quoi bon souffrir toutes les horreurs de l'abstinence, puisque ma guérison ne sera pas bénie par les amours de l'adorée? Je m'injecte un gramme de morphine.
_Le 12 février_.
Un gramme et demi.
_Le 14 février_.
Deux grammes.
_Le 15 février_.
Deux grammes et demi... Je laisse l'aiguille fixée au mamelon droit...
_Le 16 février_.
Tout est rouge et jaune; tout est sang et or--les couleurs de l'Espagne... Depuis une heure, je n'ai pas cessé de rire...
_Le 17 février_.
Je vis dans une atmosphère de lumière et de feu... J'absorbe des cantharides et du sulfure de carbone... Oh! le singulier duel!... Qui sera vainqueur, des aphrodisiaques ou de l'empêcheuse d'aimer?
_Le 18 février_.
Fiasco avec Christine; fiasco avec Weg; fiasco avec douze horizontales... La morphine triomphe, et l'assassin Hornuch est le roi du monde!
_Le 19 février_.
Je voulais continuer les expériences sur mes chevaux. Je m'arrête. La mort du pigeon et la mort du lapin m'ont laissé insensible; l'agonie de ma chienne m'a été douloureuse; la mort de mes chevaux me serait bien dure.
J'explique mes idées diverses: J'aimais ma chienne et j'aime mes chevaux; je ne connaissais guère le lapin et le pigeon. Mais, pourquoi des hommes vivant en dehors des troubles morphiniques, pourquoi ces hommes s'indignent-ils de voir frapper un cheval ou immoler un taureau, alors qu'ils tuent un lièvre, un chevreuil, un sanglier, un loup, blessent une perdrix, égorgent des volailles et des moutons, assomment des boeufs? Tous les animaux, tous les insectes, tous les êtres organisés, ont des sensations de joie et de douleur. Pourquoi une mouche n'est-elle pas sacrée?... Pourquoi?
_Le 20 février_.
Au diable, la science! Au diable! la philosophie, et vive la haute noce!
_Le 21 février_.
Rentré vanné.--Au tableau, huit dames, et huit fiascos. C'est à en devenir chèvre!
_Le 22 février_.
Je rougis d'avoir tué ma chienne, le lapin et le pigeon. Ces expériences ne servent à rien, puisque je demeure incapable de pratiquer une autopsie et d'étudier une intoxication animale ou humaine.
_Le 23 février_.
L'autopsie? Tiens, une idée!
Et ayant abandonné les cantharides et le sulfure de carbone, et ayant retrouvé son énergie intellectuelle, grâce à la morphine,--Pontaillac termina son journal par une lettre, un pli scellé à ses armes.
«POUR ÊTRE OUVERT LE JOUR DE MA MORT.
_A Messieurs les professeurs Étienne Aubertot et Émile Pascal_,
Membres de l'Académie de médecine.
Messieurs,
La Faculté dont vous êtes deux illustres maîtres, est obligée par ses travaux de rechercher des cadavres humains--et l'on voit, à chaque exécution, ce spectacle bizarre d'un aumônier de la Grande-Roquette qui vous dispute, au nom du supplicié, le double lot d'une tête, d'un tronc et des membres.
Ainsi, l'aumônier prive la science et il diminue son apostolat.
Généralement, Messieurs, vous opérez sur des dépouilles d'hôpital, et quelquefois sur des noyés ou sur des victimes du revolver et des nombreux modes d'exil terrestre. Mais il est assez rare, je crois, qu'un vivant vous fasse hommage de son cadavre: veuillez accepter le mien en souvenir de notre amitié, de votre haute bienveillance.
Je désire que l'autopsie ait lieu dans le grand amphithéâtre, en présence de vos collègues, du major Lapouge et de tous les autres docteurs militaires ou civils, internes et étudiants, que vous jugerez utiles à ce labeur suprême.
Messieurs, puissent vos études éclairer les adeptes de la morphine! Puissent mon exemple et vos leçons détruire à jamais cette source d'horreurs--ce fléau pire que les batailles!
Votre admirateur et ami,
Comte Raymond DE PONTAILLAC, capitaine au 15° cuirassiers.
Fait à Paris, le 23 février 1891.»
XVI
Les pharmaciens ne voulaient plus livrer de morphine, sans ordonnance, à la matrone de la rue des Trois-Frères, et comme Mme Xavier et Angèle ignoraient la pharmacie Hornuch, Mme de Montreu--en privation de l'élément vital--traversa de nouvelles crises.
Elle hurlait, tempêtait, descendait de son lit, se roulait sur les tapis de la chambre, se soulevait, marchait, courait, faisait voler en éclats les verres, les bols, les assiettes, les vases, les pendules, les glaces--et trois servantes vigoureuses avaient du mal à l'empêcher de se briser la tête contre les murailles.
Des oppressions, des battements de coeur l'agitaient, la bouleversaient; des sensations de brûlure dans le pharynx lui arrachaient des sanglots et des larmes, et les douleurs du bas-ventre, devenues excessives, prenaient le caractère de douleurs utérines.
Blanche était bien pâle, mais jolie et désirable encore avec son visage irrité, ses mignonnes dents grinçantes, ses paupières bistrées, ses yeux étincelants et la voluptueuse flambée de ses cheveux roux. Quand elle se traînait, presque nue, mordant les dentelles de sa chemise ou les pompons des sièges, il s'exhalait d'elle, et malgré la fatigue, une luxure; quand elle s'arrêtait, accroupie, tirant un peu sa langue rose et avide, comme font les toutous, on eût dit que de ses bras nerveux elle enserrait un homme, l'abattait, le possédait, dans la toute-puissance d'une ardeur de bacchante.
A peine endormie, elle se réveillait avec de la dyspnée qui allait jusqu'à de l'étouffement; elle sentait ses membres se déchirer, la peau craquer, le sang ruisseler, son ventre s'élargir, et--phénomène produit par la morphine et non par les manoeuvres abortives--elle vivait une horrible hallucination: elle croyait enfanter toujours, toujours, toujours.
Insensible au martyr de sa dame, la femme de chambre roucoulait:
--On oublie sa petite Angèle?
Bientôt la servante ne se gêna plus, et un matin, elle dit:
--Il faut que madame la marquise _éclaire_! La Xavier me tracasse, et j'ai besoin d'argent; j'ai besoin de la grosse galette... Je me marie... Cinquante mille, madame, où je vous dénonce au procureur de la République?
--Je n'ai pas la somme, répondit la marquise: je la demanderai ce soir à ma mère ou à M. de Montreu, sous le prétexte d'une oeuvre charitable.
--Demandez-la tout de suite; vous êtes très exaltée, et vous pouvez...
--... Mourir?
--Ma foi!
--Que Dieu t'entende!
--L'argent?... L'argent, s'il vous plaît?
--Je vendrai mes bijoux, et je te ferai une belle dot, mais à une condition...
--Voyons ça?
--Tu iras chez M. de Pontaillac.
--Vous m'ennuyez! Je puis me compromettre dans vos sales histoires!
--Je voudrais... Je veux de la morphine.
--Il n'y en a plus.
--M. de Pontaillac en a, j'en suis sûre!
Après avoir touché l'argent des bijoux, la servante remit au capitaine ce billet mouillé de larmes et imprégné d'un parfum luxurieux:
«Je vous aimais, je vous adorais: vous me laissez souffrir; vous me laissez mourir... O Raymond, aie pitié du triste état où l'on m'a réduite! Aie pitié de ta malheureuse, bien malheureuse!... Donne-lui la liqueur divine... Elle t'aimera, elle t'adorera, elle t'aime, elle t'adore!...
BLANCHE.»
Il n'y eut pas de réponse.
* * * * *
Un dimanche, Mme de La Croze, qui sortait de Saint-Augustin, où elle avait entendu la messe avec sa fille, demeura épouvantée de ne plus voir Blanche auprès d'elle. Vainement, elle interrogea le cocher et le valet de pied de l'hôtel, et, rentrant à l'église, explora le temple presque désert, les confessionnaux, la sacristie.
Des abbés, des religieuses aidèrent la pauvre dame en ses recherches bien inutiles, car déjà une voiture emportait Mme de Montreu vers l'hôtel de la rue Boissy-d'Anglas.
--Monsieur de Pontaillac? gémit la visiteuse.
--Monsieur est à table, répondit l'ordonnance Clément.
--Seul?
--Non, madame.
--Annoncez la marquise de Montreu.
La Stradowska déjeunait chez Raymond. Le capitaine se leva; elle le suivit au salon, et devant la rivale, elle ne se contint plus:
--Vous êtes une fille!
--Et toi, une insolente! hurla Pontaillac. Je te chasse!
Christine allait souffleter la marquise; mais en les voyant, lui si troublé, elle si affolée, l'un et l'autre si horriblement perdus, la jeune femme s'éloigna de la maison du malheur.
Blanche et Raymond échangèrent un baiser d'amour.
--De la morphine, ami? Je deviens folle!... De la morphine?
--Non.
--Par pitié?
--Non! non!
--Une piqûre?
--Jamais!... Regarde: le poison me dévore!...
Mme de Montreu ne l'écoutait pas: les cheveux en désordre, les yeux fous, elle se cramponnait à l'homme, entrait ses doigts dans la poche de la vareuse, du gilet, du pantalon. Insouciante de toute pudeur, elle se faufilait partout, énervant l'amoureux, l'émoustillant d'une luxure de courtisane:
--Ah! voici une Pravaz!
Il lui arracha l'aiguille d'or, l'écrasa, et bientôt vaincu par les larmes de la maîtresse, par les soupirs menteurs, il dut trouver une autre aiguille et préparer lui-même la solution.
Allongée sur un divan, dégrafée, comme offerte aux joies de la chair, Blanche murmurait:
--Pique-moi?... Pique-moi?... Pique-moi?...
Raymond obéit. Elle lui souriait voluptueusement:
--Je me réveille!... Oh! c'est bon!... Encore?... Encore?... Grise-moi... Encore?... Encore?... Je t'aime!... Je t'aime!... C'est le Paradis!... O mon sauveur, je t'aime!
* * * * *
Où fuir? Où se cacher?
Mme de Montreu n'aurait pu supporter les fatigues d'un grand voyage; mais le capitaine avait une villa, à Fontainebleau, et le soir même, les amants s'y rendirent.
Depuis trois jours, ils menaient une véritable existence de possédés, fuyant le soleil, tous deux hâves et flétris, tous deux vieux, lui à trente et un ans, elle à vingt-quatre!
En cette villa située sur les bords de la Seine, ils vivaient dans une chambre qu'éclairaient, la nuit et le jour, des bougies--une chambre de deuil, une chambre de mort,--et toutes les démarches de M. de Montreu, pour retrouver sa femme, étaient infructueuses.
Grâce à Hornuch, le pharmacien de la rue de Gomorrhe, ils s'infiltraient le poison à hautes doses, bien décidés à mourir ensemble. Leur corps--les bras, la poitrine, le ventre, les jambes--toute la peau disparaissait sous des arabesques étranges, rouges comme des rubis, jaunes comme des topazes--et, nus, ils s'admiraient, illuminés de surnaturelles visions, et ils s'aimaient, se glorifiant de ne pas être semblables aux humains.
L'ordonnance qui les servait, Clément, seul domestique là-bas, n'osait plus les regarder, tant leurs yeux s'animaient de flammes bizarres, tant leurs lèvres balbutiaient de folies et de menaces.
Un matin, le capitaine donna l'ordre à son serviteur de ramener de Paris un de ses chevaux et de lui apporter une de ses grandes tenues d'officier. Le soir, il dit au valet:
--Tu me réveilleras à cinq heures, pour la revue.
--Quelle revue, mon capitaine?
--La revue de demain, imbécile!
* * * * *
La nuit.--Trois heures.
Dans le salon, les amants s'embrassaient, lorsque Pontaillac, désolé de son impuissance absolue, vociféra:
--Si je suis mort pour l'amour, je ne suis pas mort pour la Patrie!
Alors, sur la prière de l'homme, Blanche se mit au piano, et le capitaine entonna l'hymne des batailles:
_Voyez là-bas comme un éclair d'acier, Ces régiments passer dans la fumée! Ils vont mourir--et pour sauver l'armée, Donner le sang du dernier cuirassier_!
Ivre de morphine, l'oeil en feu, il sabrait des mains à droite et à gauche, et prise de peur, la dame s'éloignait.
--Qui vive? gronda-t-il en la saisissant à la chevelure. Qui vive?... Nom de Dieu qui vive?
--Raymond... J'ai tué notre... petit... Pardonne-moi? suppliait Blanche.
--Qui vive?
Il la secouait effroyablement:
--Qui vive? Qui vive? Qui vive?
Tout à coup il s'arrêta pour recevoir entre ses bras sa maîtresse expirante et la coucher sur le tapis.
--Je l'ai tuée... Oh!... oh!...
Raymond voulut crier, les mots s'étranglèrent dans sa gorge; il voulut sonner; ses doigts rigides ne purent se mouvoir.
A genoux, il invoquait la morte.--Il chancela et dormit.
Éveillé, il pleura d'horreur, et s'élançant vers la chambre voisine, il se dit: «Je rêve!»
Devant la porte du salon qu'il refermait, l'image de Blanche et toutes les funèbres réalités s'évanouirent. Et de même qu'au milieu des songes, nous déchirons certains voiles, à la lueur plus éclatante d'autres mystères--ainsi le morphinomane subissait de nouvelles hallucinations.
* * * * *
Cinq heures.
L'ordonnance entra:
--Mon capitaine, la bête est sellée.
--Bien... Je vais m'habiller... Aide-moi.
* * * * *
Six heures.
M. de Pontaillac, en grande tenue, monta à cheval. Il galopait sur la route. Une poussière se souleva; des clairons retentirent, et l'officier, en saluant du sabre un régiment de chasseurs, eut le tableau de la guerre, des canons, de la mitraille, des étendards éployés au vent de la victoire. A la tête des troupes, il cria:
--En avant, et vive la France!
Au commandement de: «Halte!» officiers, sous-officiers et cavaliers, immobiles, regardèrent un cheval furieux emporter une ombre d'homme: la tête amincie valsait sous le casque blanc et or à la noire crinière; la poitrine flottait sous la cuirasse de blanc métal; les jambes pendaient, bottées et extraordinairement maigres et molles, et Pontaillac, avec son visage anguleux, son long nez, ses yeux caves, ses moustaches effilées, son armure cliquetante,--lui si brave, autrefois si robuste, si beau, si intelligent--Pontaillac avait l'air d'un Don Quichotte sinistre et moderne.
On accourait. Il tomba, dans la rougeur de l'aube printanière; il tomba épuisé et non pas vaincu; il tomba mort, le sabre au poing, en râlant un appel à la charge glorieuse:
--Là-bas... comme un éclair d'acier!
End of Project Gutenberg's Morphine, by Jean-Louis Dubut de Laforest