Morphine

Chapter 8

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--L'abstinence me rend folle: je mange du charbon, du verre pilé; je brûle! J'éreinterais vingt hommes, mais comme une mécanique, sans le moindre plaisir. Dès mon compte de Pravaz, je dors, je dormirais toujours. Un soir, aux Montagnes-Russes, je lève un monsieur. Nous arrivons dans ma chambre, et, les ablutions terminées, je me pique. Il demande: «Qu'est-ce que ça te fait, la morphine?» Je réponds: «Ça me fait dormir!» Il interroge: «Mais... avant le sommeil?» Je l'embrasse: «Oh! avant!... ça me fait... hum! Et ce que je marche!» Ce n'était pas vrai. Nous sacrifions à l'amour, ou plus exactement il sacrifie. Il me parle, me secoue: «Tu dors, Bruta?» Je le vois, je l'entends, et je ne puis préciser l'endroit où il est, ni ce qu'il veut. Il descend du lit, s'habille, rigole, et, le haut-de-forme sur la tête, il met la main sur ma montre, l'argent, tous mes bijoux... et il file! J'ai envie de crier: «Au voleur!» Je jurerais que je l'ai crié, mais d'une voix de mourante... Aussi, mes enfants, quand j'amène un étranger, un inconnu chez moi, je me prive, je jeûne... Oh! c'est très dur!

Le capitaine, que les confidences de ses prosélytes intéressait, les suivit au quartier de l'Europe.

Rue de Moscou, on s'installa dans l'appartement de la Molday.

En vain Luce et Thérèse s'ingénièrent à détruire et à ranimer Pontaillac; le morphinomane épuisé les quitta en leur jetant de l'or et des billets bleus:

--Mes pauvres belles, vous êtes absurdes, idiotes! Oubliez votre instructeur, oubliez la Pravaz!

Il songeait, éperdu:

--J'ai fait naître la douleur et la folie chez ces étrangères comme chez Blanche, mon adorée; mais j'irai trouver le marchand de poison, le Hornuch de la rue de Gomorrhe et c'est assez pour mourir!

XIV

Mme Gouilléras, de Saint-Martin-l'Église, la morphinomane désabusée et naguère si enthousiaste, écrivait des lettres affectueuses pour exhorter Blanche à vaincre sa passion: d'un autre côté, Mme de La Croze et M. de Montreu surveillaient le pauvre jouet de la Pravaz.

--Nous la sauverons! déclara Geneviève Saint-Phar.

Tout semblait concourir à la paix de la noble famille.

Le capitaine vivait loin de sa victime; la matrone de la rue Trois-Frères n'essayait point un chantage dangereux et banal, et la forte somme versée lui ayant permis d'étendre le cercle de ses manoeuvres, Mme Xavier travaillait aux délivrances et aux avortements.

Seule, une femme de chambre, la domestique même qui avait prêté des habits à Mme de Montreu, lors de l'opération abortive, seule, Angèle demeurait l'esclave docile et intéressée de sa maîtresse.

--Angèle, dit, un soir, la marquise, tu vas porter cette lettre à M. de Pontaillac; tu ne la remettras qu'à Monsieur, et tu attendras la réponse.

Et elle ajouta mentalement:

--Il trouve bien de la morphine, lui!

Angèle, une longue et blonde maigre, fit la commission et revint, porteuse de ce billet:

«Madame,

Il m'est douloureux de vous refuser--mais je meurs du poison, et après avoir été la cause de vos souffrances, je ne veux pas être le meurtrier de celle que j'adore.

Pardonnez-moi, Blanche, et si votre amour est à ce prix, j'aime mieux souffrir et pleurer.

RAYMOND.»

Mme de Montreu, furieuse, ordonna:

--Va chez la Xavier, rue des Trois-Frères, à Montmartre!

Une lueur naissait en ce cerveau, et accablée par le souvenir du crime, Blanche rougit et baissa les yeux.

--Non! non!

--Pourquoi, madame?

--Assez!

La servante disparut, en grommelant:

--Rue des Trois-Frères... La Xavier... Qu'est-ce que ça peut bien être?... Une procureuse?... Eh! oui... Là-bas, madame allait rigoler avec son capitaine! Mais, rue des Trois-Frères, mais à Montmartre?... Enfin, les grandes dames ont de si drôles de goûts, aujourd'hui!... Faudra voir!

Il y avait des inimitiés, des querelles entre Catherine, la vieille servante, et la femme de chambre: Madame tenait à Angèle, et on s'inclinait.

Dès le lendemain, la domestique ennemie se rendit à la maison de la rue des Trois-Frères, et devant l'enseigne, elle eut agréable surprise.

--Oh! c'était donc bien avancé!

Angèle monta, sonna, se donnant des airs effarouchés, et Mme Xavier, en robe neuve, étincelante de bijoux, la reçut en ces termes:

--Bonjour, mademoiselle... veuillez vous asseoir... De combien l'êtes-vous?

--Hein?

--De combien?

--Plaît-il?

--De combien de mois?

--Quoi?

Mme Xavier sourit et indiqua le ventre de la visiteuse:

-Ça?

--Voulez rire!

--Alors, que venez-vous foutre ici?

La bonne lui demanda brutalement, sous le nez:

--Vous connaissez la marquise de Montreu?

--Pas du tout.

--Bien vrai?

--Bien vrai.

--Moi, je suis sa femme de chambre.

--Ah!

--Et c'est moi qui ai prêté des vêtements à Madame, le jour où Madame est venue se faire...

--Chut! interrompit la matrone qui serrait le bras d'Angèle.

--Lâchez-moi!... Vous me faites mal!... Vous avez avor...

--Chut! continua Mme Xavier, dont la main robuste tenaillait les os de la blonde maigre.

--Lâchez-moi, ou je vous gifle!

Et, la servante dégagée, les deux créatures se toisèrent du regard, pendant que l'avorteuse grondait d'une voix basse:

--Ou tu es une moucharde, et j'aurai l'oeil sur toi, ou tu es une imbécile, et je t'ordonne...

--Je n'ai pas d'ordre à recevoir de vous!

--Mademoiselle!

--Madame!

--Serine!

--Vieille taupe!

--Outil!

Mme Xavier écumait; Angèle lui jeta:

--Mes félicitations!... Une jolie besogne!... Madame est très malade... On l'a brisée trop vite, sans doute...

--Qui es-tu?

--Je vous le répète: Je suis au service de Mme de Montreu.

--Connais pas.

--Vous mentez!

--Et toi, tu m'embêtes avec tes questions! Prends garde, ma petite: j'ai de la patience, mais lorsqu'on me rase, je vois rouge!

D'un geste elle indiqua la porte:

--File!

--C'est bon, je sors... J'irai à la Préfecture.

--Essaie!... Demain, tu seras éventrée dans ton lit de gueuse!

--Je n'ai pas peur! Ce soir, vous coucherez au Dépôt!

Toutes deux s'arrêtaient, animées d'un désir de réconciliation.

--Madame, on pourrait s'entendre.

--Je ne demande pas mieux, mademoiselle.

Gentiment, la matrone offrit un fauteuil à Angèle et s'installa sur une chaise.

--Parlez.

--Vous excuserez ma vivacité, chère dame. Si j'étais entrée là pour minauder, en bécasse: «Avez-vous délivré la marquise de Montreu?» vous m'eussiez flanquée dehors avec votre pied quelque part; mais on est du dernier bateau quoique servante, et j'ai employé le système intimidant. Vous vous êtes emballée, et ceux qui s'emballent, coupent toujours dans le pont.

--Diablesse, va!

--Que voulez-vous! J'ai besoin de faire ma pelote.

--En exerçant un chantage?

--Oui.

--Vous êtes franche, au moins, vous!

--Très franche.

--Ton petit nom?

--Angèle.

--Moi, Ravida... Ravida Xavier... Elle est bien riche, Mme de Montreu?

--Archimillionnaire.

--J'aurais pu exiger davantage.

--Certainement! Elle a versé?

--Une misère!

--Dix mille?

--Un peu plus, curieuse!

--Vingt?

--Elle me tire les poils du nez, cette mâtine!

Mais la Xavier éclata de rire:

--A fine mouche, fine mouche et demie! Ta maîtresse n'est pas malade?

--Si, elle est malade.

--L'opération a été superbe.

--Il ne s'agit pas de l'opération.

--Bravo! Je m'y entends, moi, et si tu te laisses pincer, Angèle, viens!... Je souffle dessus... une... deux... Ffff...ut! et le moutard a des ailes!

--Merci. Rien ne presse.

--Un verre de chartreuse?

--Volontiers.

La sage-femme plaça sur un guéridon une bouteille de liqueur médiocre et deux verres qu'elle emplit jusqu'aux bords.

--A la tienne, Angèle.

--A la tienne, Ravida.

Elles burent.

--Une cigarette, un cigare? dit l'amphitryonne.

--Je ne fume pas.

--Moi, je fume la pipe.

Une pipe Gambier au bec, Ravida se recueillait, exhalant des vapeurs noirâtres.

--Quel est le bobo de madame?

--Elle souffre de l'abstinence de morphine.

--Tiens, une morphinomane! J'aurais dû m'en douter... Qui la soigne?

--Les docteurs Aubertot et Pascal.

--Mazette!

--Et une doctoresse, une amie, Mlle Saint-Phar.

--Saint-Phar, place de la Madeleine?

--Oui.

--Et les médecins interdisent la morphine à madame?

--Parbleu! Elle en crève. Une nuit, elle s'est levée...

--...Toute nue, pour courir chez un pharmacien du boulevard Malesherbes...

--Comment le savez-vous?

--J'ai lu cette histoire dans les journaux, sous les initiales B. de M... Le B?

--Blanche.

--Blanche de Montreu... Pauvre dame!... Mais, pourquoi désirait-elle avorter?

--L'enfant n'était pas de monsieur.

--Très bien! très bien!... Et de qui?

--Mystère.

--Tu le sais, Angèle!

--Non. Du reste, brisons là. J'ai appris tout ce qu'il me fallait.

--Pas moi.

--Tant pis!... Voulez-vous me procurer de la morphine?

--Seuls, les pharmaciens et les droguistes...

--Impossible! J'ai couru Paris, la banlieue... De la morphine, Ravida, et je vous donnerai le poids en or!

--Afin de revendre au poids du diamant?... Tu me dis «vous»... Tutoyons-nous, ma chérie... Tu me bottes!... Je t'aurai de la morphine... Bénef à deux, hein?

--J'accepte.

--Et tu me tromperas?

--Non.

Quelqu'un sonnait.

--Je vais ouvrir, fit la Xavier.

Et comme Ravida bavardait sur le seuil de l'antichambre, Angèle tendit l'oreille aux voix d'une ouvrière et de la matrone.

--Je veux être débarrassée; j'ai déjà quatre mioches.

--C'est deux cents francs.

--Oh! madame!... L'an passé, vous vous êtes contentée de vingt francs d'une modiste.

--Les prix doux me gâtent la main. Cinq louis, ou nisco?

--Je me tuerai!

--Tuez-vous!

Puis l'avorteuse appela sa cliente qui descendait:

--Cinquante balles?

--Quarante, madame; je mettrai du linge et mon alliance, au Mont-de-Piété.

--Quarante, soit! Venez, ce soir, onze heures.

Au retour de Mme Xavier, la femme de chambre s'esbaudit:

--On se gâte la main... Deux louis, un ange!

--Tu m'espionnes, vilaine!

--Je t'admire.

--Bah! tu es ma complice _in partibus_.

--Vraiment?

--Faut-il, oui ou non, empoisonner Mme de Montreu?

--L'empoisonner?

--A la longue, ma chère; car la morphine, tu ne l'ignores pas, est un poison.

Angèle hésita. Le secret des manoeuvres abortives lui livrait les deux coupables, mais un chantage brusque et une dénonciation valaient-ils l'amitié de sa maîtresse? Elle entrevoyait une moisson d'or, une récolte quotidienne--la dame charmée par la morphine et terrorisée par la crainte des lois.

--C'est faux, madame! Je ne deviens pas ta complice: j'ai l'ordre d'acheter un médicament; je l'achète. Où est le mal? Ravida, je te tiens, et tu ne me tiens pas encore!

--Ah! si tu me dénonces, je...

--Aucun danger. Tu fais tes affaires: je fais les miennes. On est sérieuse!

* * * * *

Ce même jour, grâce à la Xavier, Angèle rapportait une Pravaz et une solution de morphine, et tandis que la mère de Blanche, M. de Montreu et la petite Jeanne dînaient, elle entra dans la chambre de madame.

Après la piqûre, Blanche fut illuminée d'une joie si vive qu'elle attira la jeune servante entre ses bras et la couvrit de baisers.

Mme de Montreu murmura avec des soupirs de jouissance:

--Merci! merci! Tu me sauves!

--C'est une des bonnes amies de madame qui est allée chez le pharmacien... La Xavier... rue des Trois-Frères...

La marquise pâlissait, d'une pâleur de morte:

--Tu connais cette femme?

--Beaucoup, madame la marquise.

--Et...

--Voyons, ne vous désolez pas... Je suis un tombeau... Vous ai-je trahie pour le capitaine?

--Le capitaine?

--Oui, monsieur le comte de Pontaillac.

--Explique-toi!

--Mon Dieu que vous avez souffert le jour de l'avortement!

--Silence, et ta fortune, j'en réponds!

--On ne sait ni qui vit, ni qui meurt.

Madame se traîna vers un chiffonnier et y prit une liasse de billets bleus:

--Tiens!

--Que ça?

Blanche restait sans force, devant le tiroir:

--Prends toi-même!

De nouvelles ivresses et de nouvelles tortures vinrent élargir le cercle des évolutions.

Angèle--la servante de l'Enfer et du Paradis des Artifices--allait et venait, et sous mille prétextes, glissait à madame la seringue de mort. Quelquefois, elle pratiquait elle-même les piqûres, se baissait, fouillait les voiles intimes de ses doigts criminels, exaltait les charmes mystérieux et se relevait, joyeuse:

--Vrai, c'est un plaisir!

--Encore? Encore? soupirait la dame ravie.

--Tant que vous voudrez, madame, mais il serait bien de pas oublier votre petite Angèle?

Mme de Montreu la comblait d'argent, de bijoux, et elle tendait les mains au marquis:

--Pour mes pauvres!

Lui, il était heureux des demandes charitables, et la bonne, jamais satisfaite, infiltrait avec le poison des allusions perfides: «Est-ce que Monsieur de Pontaillac savait la grossesse de Madame?... Est-ce que le capitaine a aidé Madame, lors de la délivrance?...»

--Tais-toi, Angèle, tais-toi!

--Il faut que je graisse la mère Xavier... Madame n'est pas généreuse!

La maîtresse donnait, donnait, et, à l'heure des voluptés artificielles, l'autre la secouait de sa léthargie, en minaudant des phrases de vendue: «On a condamné une avortée... Deux ans, madame!... Vous avez un fil à la patte!... Soyez gentille ou nous vous enverrons à Saint-Lazare!...»

Au souvenir des adultères et du crime de l'obstétrique, dont les images flamboyaient, vivantes, Blanche sentait tout son sang tourner--son pauvre sang vicié, décoloré. Elle avait besoin de se refaire un peu de coeur; mais le bourreau ne lui laissait pas une trêve dans les angoisses, dans les larmes, dans la nuit toujours plus noire, toujours plus horrible.

XV

Rue de Gomorrhe, au quartier de l'Europe, M. Sosthène Hornuch, pharmacien de seconde classe, attirait une clientèle nombreuse.

Long et maigre, les yeux bleus, les lèvres rasées, des favoris jaunâtres en éventail, un ruban violet à la boutonnière, il offrait toutes les apparences d'un grand imbécile--et il était un grand misérable. Il se disait membre de plusieurs sociétés philanthropiques et même fondateur d'une oeuvre: cela lui coûtait quelques louis, chaque année, et lui valait, outre l'estime du voisinage, une réclame générale et productive.

A la devanture d'Hornuch, rien de spécial. On voyait là, comme chez tous les pharmaciens, d'énormes bocaux rouges et verts, des peaux de chat contre les douleurs, des colliers, des bagues et des médailles contre la migraine, et puis des boîtes, des flacons; mais Hornuch possédait deux laboratoires, l'un destiné à l'exécution des ordonnances, l'autre réservé aux mystères de l'établissement.

Parisien de Paris, à cinquante ans, M. Hornuch demeurait veuf, chargé de trois filles, Annette, Irma et Zélie, trois blondes grasses en état de se marier. D'abord, il avait inventé des sirops et des pastilles-rhume, des onguents-hygiène, mais soit que le nerf des publicités lui manquât ou que ses découvertes ne fussent pas bien sérieuses, il entendait gronder la faillite.

--O papa, nous coifferons sainte Catherine! s'écriaient les jeunesses.

--Peut-être que non, mesdemoiselles!

Et Sosthène lança au ciel son «eureka» de potard: il venait de trouver non pas la lumière, ni la gravitation universelle, ni la poudre sans fumée; il venait de trouver le moyen d'amener de l'or, en jetant par terre ses scrupules d'honnête homme.

--Mes enfants, dit-il, je vais renvoyer mes commis, et on travaillera en famille!

Le pharmacien et ses trois créatures se mirent à fabriquer de la morphine, selon les procédés de Robertson, de Robiquet et Grégory.

Dans le laboratoire, la nuit, les demoiselles Hornuch gagnaient leur dot, sous le gaz, et à la clarté sinistre des fourneaux: Annette installait les alambics et les cornues, faisait macérer l'opium en un vase d'eau à 38º, de manière à en extraire tous les principes solubles; Irma évaporait la solution au bain-marie, après y avoir ajouté du carbonate de calcium en poudre pour neutraliser les acides libres; Zélie, le liquide étant concentré, y mêlait du chlorure de calcium--et le papa terminait les autres précipités, les autres concentrations, les diverses métamorphoses du plus important des alcaloïdes de l'opium.

Ces chimistes blondes, suèrent et peinèrent, étranges en leur immense tablier noir;--mais quelle richesse! quelle joie!

Presque tous les collègues, épouvantés des suicides, des assassinats commis par les adeptes de la morphine, dédaignaient les bénéfices du poison, et une clientèle afflua rue de Gomorrhe. Sans la moindre ordonnance, on délivrait des doses considérables aux malades: on ne s'inquiétait ni de la personnalité du visiteur, ni de sa situation, ni des causes qui l'entraînaient à l'emploi excessif de la terrible substance; on vendait des Pravaz; on distribuait mystérieusement des brochures élogieuses sur le Nirvâna. Zélie en mourut; son père et ses soeurs continuèrent d'en vivre.

Aujourd'hui, Annette et Irma étaient très bien mariées, et Hornuch fabriquait et vendait le poison, à l'aide de quelques élèves. Certes, il n'ignorait pas que l'an passé, le tribunal de la Seine avait condamné un marchand de morphine à deux mille francs d'amende. Deux mille francs! La belle affaire pour un homme qui gagne trois, quatre, cinq cents francs par jour!

Une franc-maçonnerie s'établit entre Luce Molday, Thérèse de Roselmont et d'autres morphinomanes galantes. Celles-ci payaient en nature l'empoisonneur; celles-là bazardaient bijoux, mobilier, volaient les hommes pour satisfaire l'irrésistible besoin. Et la contagion gagna les couturières et les modistes de ces dames, les amies, vieilles et laides, comme les plus jeunes et les plus aimables.

Hornuch venait d'inaugurer dans son arrière-boutique un véritable institut de piqûres, avec un salon pour les hommes et un autre pour les femmes. On entrait là, les yeux sombres, la face livide; on en sortait les yeux brillants, les lèvres empourprées--et tous ces êtres charriaient le poison, menaçaient de vicier le sang généreux de la France.

Thérèse et Luce obtinrent une vogue parmi les gommeux et les rastas: on les suivait au Bois, au Cirque, au théâtre, à l'Elysée, au Moulin-Rouge, et des amateurs les distinguaient, espérant des sensations inédites.

--Voici les Pravaz!

Réclames vivantes d'Hornuch, elle s'enorgueillissaient de montrer la petite seringue; elles se piquaient, exagéraient les ivresses du mal Wood; mais un soir elles disparurent, et le capitaine lut dans le _Rabelais_ l'histoire de leur internement à Sainte-Anne.

Effrayé des tableaux, il voulait s'arrêter; il ne le pouvait plus, et il devint le superbe client de l'alchimiste.

C'est alors que, tantôt sous la domination absolue du stupéfiant et tantôt sous le délire de l'abstinence, au milieu des rages de sa défaite morale et physique, le comte de Pontaillac écrivit un journal intime:

_Paris, le 4 décembre 1890_.

Hier, je me suis présenté à l'hôtel du boulevard Malesherbes. Angèle, la femme de chambre, allait m'introduire chez sa maîtresse, quand Olivier est entré au salon: «Ma femme est malade, a-t-il dit, les yeux rouges. Excuse-nous, Raymond; nous sommes bien malheureux...» J'avais envie de l'égorger!...

_Le 5 décembre_.

Christine est pleine de grandes intentions voluptueuses; mais, le pot-au-feu de la Villa Saïd ne m'exalte plus. Il faut que j'abandonne la Pravaz, car j'aurais trop de honte, à la renaissance des amours de ma bien-aimée... Blanche va guérir, s'embellir, et je la posséderai de nouveau, de par le diable!

_Le 16 décembre_.

Onze jours de jeûne... Il me monte des sueurs froides, et mes dents se serrent convulsivement... Impossible d'écri...

_Le 17 décembre_.

Je lutte... Je lutte... Oh! quel supplice!... Tanner, Merlatti, tous les jeûneurs s'amusaient!...

_Le soir du même jour_.

Une idée de suicide m'envahit... Sortons!...

_La nuit, quatre heures_.

Je rentre d'un cercle où j'ai taillé une banque rasoir... Le portefeuille est bourré; l'or fait craquer mes poches!... Ah! l'ignoble bataille!... J'envoie tout cet argent à l'Assistance publique...

_Le 18 décembre._

Non! Non! Plus de poison!... Je vivrai, j'aimerai!

_Le 19 décembre._

Il ment, Hornuch; il ment, lorsqu'il déclare que des êtres supérieurs prennent de la morphine comme nervin, afin de se tirer d'un état d'équilibre instable... Il ment, je le jure! La morphinomanie est une ivrognerie--et pas autre chose.

_Le 20 décembre._

Au cercle, j'ai perdu tout ce que j'avais gagné, tout ce que j'ai donné aux pauvres--et mille louis de plus. Tant mieux!

_Le 21 décembre._

Quelle est donc la nature de mes rêves, dans ma folie passionnelle? Quel est pour moi l'idéal du bonheur? Je m'interroge, et démêlant le sens caché, l'idée mère de ma poésie, le mystère qui obsède ma pensée, je veux, si je me décide à me tuer, que Blanche succombe avec moi, de telle sorte que de nos corps amoureux se dégagent en même temps les flammes de nos esprits et que ces lueurs jumelles vivent ensemble, dans les Limbes sans fin de l'éternité. C'est la vie unitive! C'est le beau rêve de Platon, le dogme immuable des déshérités de l'amour, ici-bas!

_Le 22 décembre._

Je voudrais l'avoir tuée--et mourir...

_Le 23 décembre._

Est-ce que ce n'est pas ainsi que l'on devient fou? Il me semble que ma tête se rétrécit et que mon cerveau se dilate...

_Le 24 décembre._

Mes yeux se cavent, ma figure est livide... Je regarde avec effroi ce qui m'entoure... Je crains la mort; je pense à la mort, et je ne puis comprendre ces idées qui me suivent partout, au milieu de mes camarades, et près de Christine, et dans la solitude de la nuit. Je sais que cela est folie, et je ne saurais éloigner cette folie, tout en la jugeant telle.

_Le 25 décembre._

J'entends siffler des balles--et j'ai peur, moi, un soldat!

_Le 26 décembre._

Les accès de frayeur sont moins intenses; j'arrive à en rire... Qu'on me mène sur un champ de bataille, et l'on verra si M. de Pontaillac est un lâche!

_Le 27 décembre._

Mon ordonnance m'a relevé... J'étais tout mouillé...

_La nuit._

Je pleure de honte...

_Le 28 décembre._

J'ai visité les catacombes; j'ai touché des têtes de mort, et depuis je n'ai plus rêvé que fosses et cimetières...

_Le 29 décembre._

Sous une impulsion irrésistible dont je me rendais compte, sans pouvoir la vaincre, je suis allé me jeter dans une fosse nouvellement ouverte du cimetière de Saint-Ouen. Au fond du trou, je m'écriai: «Mon Dieu, prenez pitié de moi!»... Interpellé sur ma position, j'ai dit que j'étais tombé par accident, et un gardien a observé: «Ce monsieur doit être un Anglais, un fantaisiste...»

_Le 30 décembre._

Des voix m'ordonnent de tuer Blanche et de me tuer ensuite, et comme je résiste, les voix répètent dans un ouragan épouvantable: «Tue! tue!... Il nous faut des coeurs; nous avons absolument besoin de coeurs: procure-nous-en!» A table, ces voix sortent de mon assiette; au lit, de mon oreiller: «Tue! tue!... Il nous faut des coeurs!...»

_Le 31 décembre._

Elle m'intéresse, la psychologie de ma folie. Je prends pour des réalités, soit des produits de mon imagination, soit des souvenirs revêtus d'une forme matérielle, et j'accorde à certaines réalités des apparences absolument différentes de ce qu'elles sont.

D'après le philosophe Despine, je vérifie l'exactitude remarquable de cette synthèse du Dr Lasègue: «L'illusion est à l'hallucination ce que la médisance est à la calomnie. L'illusion s'appuie sur la réalité; l'hallucination invente de toutes pièces: elle ne dit pas un mot de vrai.»

J'ai des illusions «extérieures»: le bruit du vent est la voix de Christine; les nuages sont des fantômes; les arbres, des spectres; mon chien, un montagnard, se transforme en boeuf, en lion, en éléphant; puis, le chien disparu, l'hallucination me montre là-bas un hibou aux ailes larges de quinze mètres. Je n'ignore point que jamais hibou n'atteignit cette envergure, et cependant, je regarde l'animal et je l'entends hurler...