Morphine

Chapter 7

Chapter 73,683 wordsPublic domain

Et dès le jour de son arrivée--le 15 octobre--Mme de Montreu sortit de l'hôtel et se présenta à une pharmacie du boulevard Malesherbes. Le pharmacien ne voulut pas délivrer de la solution sans ordonnance, et ses collègues des rues voisines et des boulevards refusèrent également, malgré les offres et les colères de la riche cliente.

Plusieurs heures, la marquise erra, incertaine.

Au dîner, le marquis lui dit:

--Ce pauvre de Pontaillac a failli se tuer.

--Un accident? demanda-t-elle, très pâle.

--Non, une tentative de suicide.

Il conta les phénomènes de l'ombre au Cercle militaire.

Blanche l'écoutait d'une oreille distraite; il pensait la terrifier; elle se mit à rire.

--Vous croyez me faire peur avec vos histoires de morphine?

--Ma foi, c'est un exemple!

--Je suis guérie.

Cinq jours de suite, la jeune femme essaya d'attendrir ou de corrompre les pharmaciens. Elle rôdait à travers la ville, pleine d'angoisses, indifférente aux nouvelles de sa petite Jeanne. Elle dut s'aliter, et, un matin, le marquis vint à son chevet:

--Blanche, dit-il, votre amie Geneviève désire vous voir.

Épouvantée par le souvenir des pratiques abortives, Mme de Montreu se dressa:

--Je ne la recevrai pas! Je ne recevrai personne!

Les yeux hagards, elle tenait une feuille de papier blanc dans sa main et la portait alternativement sous la couverture et hors du lit. Elle avait des troubles de la parole, et n'ayant rien mangé depuis quarante-huit heures, exhalait une odeur douceâtre; elle délirait, parlait d'elle-même à la troisième personne, s'imaginait être morte et assister à son enterrement.

--Oh! le caveau est froid!... Il est noir!...

Geneviève s'avança, et les deux amies restèrent seules.

Entre des intervalles de démence et de raison, la marquise bégayait comme une femme ivre, et balbutiait:

--Tu sais, la fai... fai... fai... seuse d'anges, madame Xa... xa... xa... Xavier, à Montmartre, la pr... pr... pr... providence des épouses cou... cou... cou... coupables m'a dé... dé... délivrée...

--Malheureuse, tais-toi!

La doctoresse lui fit comprendre qu'elle garderait le secret, et Mme de Montreu réclama violemment de la morphine. Son coeur, gémissait-elle, était perforé; elle se plaignait d'avoir les cuisses gelées, le sexe brûlant; elle sentait une eau glaciale remplacer les draps ou une flamme incendier ses lèvres et toujours son trésor intime; elle voyait des images menaçantes, et un vampire, une chauve-souris dont l'envergure des ailes noires mesurait plus de deux mètres, se posait sur elle et lui suçait tout le sang.

--Par pitié, Geneviève, de la morphine! de la morphine! de la morphine!

Dans l'après-midi, Mlle Saint-Phar lui injecta une dose de quarante-cinq centigrammes, et Blanche consentit à prendre du bouillon et un verre de porto. Les spasmes musculaires s'aggravèrent, dégénérant en convulsions cloniques du tronc et des extrémités.

Alors, Geneviève envoya chercher les docteurs Aubertot et Pascal, se réservant de leur demander le secret professionnel, s'ils découvraient l'avortement et les troubles nés de la frauduleuse obstétrique.

On attendait les deux professeurs. Ils arrivèrent à la nuit, au moment où la malade, pâle et jaunâtre, s'agitait et en proie au _delirium tremens_ morphinique. Elle se levait toute droite, sur son lit, retombait, criait, essayait de se dégager des mains de ses gardiennes, blasphémait, et tout pour elle, même une grappe de raisin, même une orange, même l'air, avait l'odeur du musc.

--Blanche, soupirait Olivier, songe à notre enfant, à notre belle Jeanne?

Devant les docteurs, elle trembla, ne répondant pas aux questions et hurlant: «Je ne veux pas être examinée! Laissez-moi; je vais prier Dieu!» Elle parla de chats qui la griffaient, de son estomac divisé en mille morceaux, de serpents et de vautours qui lui mangeaient la tête et les entrailles; elle se figurait être assise dans le jardin des Tuileries; elle suivait le vol des moineaux; ensuite, des Lapons l'embrassaient; elle devenait Italienne, puis chanteuse à la Scala, puis reine d'Angleterre et impératrice des Indes.

La tête penchée sur sa poitrine, la face cyanosée, une écume à ses lèvres, elle éprouvait la même sensation que si elle avait eu une corde enroulée autour du corps, à la hauteur de l'ombilic; elle suppliait qu'on enlevât la garde-robe du lit, et observant le docteur Aubertot, elle se tournait un peu vers Geneviève: «Quel est cet homme? Il est si grand que son front monte jusqu'aux étoiles!... Eh! bonjour, chère princesse, je me réjouis de votre auguste visite...»

Vers minuit, elle se souleva, regarda autour d'elle, étendit les mains pour se défendre, et cria d'une voix anxieuse: «Que voulez-vous?... Voici le revenant!»

Sur l'ordre des professeurs qui avaient éloigné M. de Montreu, Catissou, la vieille servante et les femmes de chambre transportèrent leur dame à la salle de bains.

Calmée par les affusions froides et vingt-cinq centigrammes de morphine, elle dormit trois heures. Au matin, elle eut des vomissements et d'abondantes selles diarrhéiques; une nouvelle dose de vingt-cinq centigrammes, des sinapismes, des injections d'éther sulfurique, des compresses glacées sur la tête, lui rendirent le libre arbitre, et le septième jour, elle mangea de bon appétit.

--«Il faut veiller!»

Telle était la seule ordonnance de Geneviève et des maîtres.

Le marquis Olivier montait la garde. Blanche l'embrassait, jurait encore d'être soumise, cherchait à étouffer les remords de l'adultère, honteuse de ses flancs doublement criminels.

Il la veillait, assis en un fauteuil, mais une nuit de novembre, le sommeil le terrassa, et quand ses yeux affolés contemplèrent le lit désert, le peignoir et même les mules roses de l'absente, il exhala des cris déchirants: «Ma femme! ma femme! ma femme!»

M. de Montreu longeait les couloirs, les chambres, et il implorait: «Blanche, es-tu là? Blanche, réponds-moi?» Il descendait, remontait, et il disait toujours, et toujours avec plus d'inquiétude et de douleur: «Ma femme! ma femme! ma femme!»

Au bruit de ses sanglots, toute la domesticité parut: maîtres et serviteurs allaient et venaient, les gens portant des flambeaux, et le spectacle des angoisses de Monsieur était si cruel que les plus mauvais des larbins n'osaient pas en rire.

--Cherchons!... Ah! elle est morte!... Ma femme! ma femme! ma femme!

Boulevard Malesherbes, la marquise de Montreu, en chemise, les pieds nus, courait sous le vent glacial, et blanc fantôme, rasait les trottoirs. Elle s'arrêta devant une pharmacie et tira à la briser la sonnette de nuit:

--Levez-vous! Levez-vous! Je meurs!

Ses beaux cheveux roux dénoués sur les épaules frissonnantes, ses petits pieds meurtris, tout son être agité, convulsé, la batiste fine à la dérive, superbe d'impudeur, elle murmurait, à genoux, les bras au ciel:

--Mon Dieu, ayez pitié de moi!

Deux gardiens de la paix, qui sortaient des ombres, se précipitèrent brutalement vers elle et l'empoignèrent.

L'un dit:

--Oh! la belle p...!

Et l'autre:

--Foutre, oui!

Et tous deux, comme la foule se massait:

--Au poste, cochonne!

Les agents arrêtèrent un fiacre pour y placer Mme de Montreu, évanouie, et tout un monde de voyous et de filles galopa, en beuglant, derrière la voiture.

On barrait l'entrée du poste de la rue d'Astorg; on insultait la mourante.

--C'est un pari!

--Elle a gagné!

--D'où vient-elle?

--D'une maison de prostitution.

--Mais non, la dame a été surprise chez son amant; elle se sauvait.

--Moi, je la connais. C'est Tulipa, une pensionnaire de la maison Clarisse, savez, la nouvelle maison... là-bas...

--Très chic!

--Très fin de siècle!

--Je vous affirme que c'est une horizontale, une débutante; elle n'arrivait pas; demain, elle sera célèbre et cotée à vingt louis.

--Que voulez-vous, le commerce de ces dames va si mal, depuis la fermeture de l'Exposition.

--Ohé, Tulipa! ohé!

Déjà un homme avait couvert la marquise de son manteau, et la pauvre femme effondrée sur un banc, regardait autour d'elle.

--Qui êtes-vous? demanda le brigadier Il n'y eut pas de réponse.

--Elle est folle! observa le chef.

Quelqu'un frappait à la porte.

--Voici, dit un mouchard en bourgeois, voici le mari de madame.

--Son mari! son mari! grondèrent les voix du dehors.

--Il a une bonne tête!

--Une tête de cocu!

Olivier de Montreu se nomma; puis entrèrent le commissaire de police et un médecin,--et la vieille Catherine ayant apporté des vêtements, madame fut reconduite à l'hôtel, avec pour escorte l'ignoble tumulte des badauds.

* * * * *

Un état de calme apparent succéda chez Blanche à la crise terrible qu'elle venait de traverser; mais ses rages morphiniques s'exaspéraient.

Les docteurs Pascal et Aubertot durent inviter le gentilhomme à enfermer sa femme dans une maison de santé où la surveillance offrirait de sérieuses garanties. Ils regrettaient toutefois qu'il n'existât pas chez nous des établissements spéciaux, comme on en voit à Londres et en Amérique (_the morphinès accustamed_) et en Allemagne (_Heilanstaltflur morphiumsuchtige_).

Outre la discipline, ces établissements ont le double avantage de ne pas permettre que l'on confonde, à leur sortie, les malades avec les aliénés, et de rendre moins arbitraire la violation de la liberté individuelle.

Aujourd'hui, il n'est plus permis de traiter la morphinomanie de quantité négligeable. Il y a en France cinquante mille victimes, et ce nombre est infiniment supérieur en Angleterre, en Allemagne et dans les Amériques. Tout d'abord cantonnée parmi les gens de la profession--médecins, pharmaciens, étudiants, garçons de laboratoire et infirmiers--la maladie se répand à travers les diverses classes, depuis les mondaines jusqu'aux filles galantes, depuis les magistrats, les avocats et les artistes jusqu'aux religieux, aux prêtres, aux industriels, aux ouvriers et aux simples cultivateurs.

C'est le sommeil et l'ivresse des brutes succédant à toutes les hallucinations des fous du moyen âge! On ne veut plus travailler, ni souffrir, ni enfanter, ni vivre; on veut rêver; on veut s'engourdir, tomber et dormir à la manière des pourceaux--et «Madame Pravaz» est la Circé de notre Décadence.

Sans doute, la contagion n'est pas la même dans tous les milieux, et d'après les statistiques des docteurs Irka, à Washington; Levinstein, à Berlin, et G. Pichon, à Paris, on ne trouve que douze négociants contre soixante-quinze médecins et pharmaciens, trois rentiers contre trente-deux médecins et deux employés contre treize femmes du demi-monde.

Le docteur Pichon, qui s'adresse particulièrement à la clientèle bourgeoise, signale un seul officier de l'armée de terre et un seul marin dans les soixante-six cas observés chez les hommes; le docteur Levinstein note dix-huit gradés de l'armée allemande, sur quatre-vingt-deux types. Notre armée cependant n'est pas indemne, et les rapports des médecins militaires constatent une aggravation profonde du mal-Wood.

C'est donc un devoir de jeter le cri d'alarme et de réclamer énergiquement des «maisons pour les morphinomanes».

Aux conseils et aux ordres des médecins, M. de Montreu répondit:

--Je garde ma femme.

Et il appela Mme de La Croze auprès de Blanche. Mère et gendre veillaient sur l'infortunée, accablés l'un et l'autre du pitoyable désordre de leur chère malade; ils s'imposaient le courage d'interdire le poison, et Blanche les suivait, râlante et menaçante:

--Mère, j'ai besoin... Je souffre!... Tu n'as pas de coeur!

--Olivier, de la morphine, de la morphine, ou je te tue!

Geneviève Saint-Phar les aidait vaillamment, et dans l'espérance que la petite Jeanne serait d'un grand secours, on la fit venir des Tuilières, et on présenta son jeune front aux maternels baisers; mais l'empoisonnée repoussait sa créature, et rien--ni les tableaux des horribles dangers évoqués par la doctoresse, ni les larmes de la mère, ni les sourires du mari, ni les mignardises plaintives de Jeanne--rien ne faisait descendre une aurore en ce cerveau de damnée vivante.

Brisée, anéantie, Mme de Montreu fuyait la lumière du jour, et elle voulait tantôt l'obscurité profonde et tantôt des bougies et des lampes. Elle se rappelait sa grossesse, mais elle oubliait le tragique moyen qu'elle employa pour la détruire; elle se croyait toujours enceinte, et la suppression du rouge flot mensuel (une des résultantes de l'abus morphinique) la fortifiait dans cette hallucination. Ensuite, elle ignora ses adultères avec M. de Pontaillac et attribua la paternité illusoire à son mari--une paternité de six mois--bien que le mari, depuis huit mois, n'eût point sacrifié à l'amour conjugal.

Ce soir-là, elle dit à Mme de La Croze:

--Je désire faire mes couches aux Tuilières.

La doctoresse intervint:

--Blanche, tu rêves; tu n'es pas enceinte!

Et plus bas, toute fraternelle:

--Silence, malheureuse!

--Pourquoi donc?

--Silence!

Mme de Montreu continua devant son mari:

--Est-elle drôle, Geneviève! Elle ne veut pas que j'aie un bébé... Vilaine jalouse!... Olivier, je sens le petit être qui s'agite en moi... Ce sera un garçon... Je le nourrirai... Comment le nommerons-nous?

Mlle Saint-Phar entraînait le marquis, en lui jurant que madame était la victime d'une obsession, et le gentilhomme répliqua:

--Parbleu! je le sais bien!

XIII

Raymond de Pontaillac, en congé de convalescence, vivait, tel un prisonnier, dans son hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, et seule, Christine se hasardait à troubler le délire du morphinomane.

Pauvre Christine! Elle subissait toutes les folies de l'homme, sans entrevoir une lueur; elle avait résilié son engagement à l'Opéra; elle refusait les hommages du monde, et sa verte jeunesse s'étiolait, ainsi qu'une fleur privée d'eau et de soleil.

Jamais un dégoût, jamais un murmure.

Et lui, autrefois si charmant, il la menait comme un bourgeois ne mène pas sa bonne, quand la femme vieillie en est réduite aux uniques ouvrages de la domesticité; il l'outrageait du souvenir immortel de ses amours avec Mme de Montreu et il établissait des contrastes et des parallèles insulteurs pour la grande artiste, pour la dévouée.

--Allons, Christine, que signifient ces manières?... Vous vous croyez toujours à l'Opéra, sur la scène... Vous manquez de goût... Votre toilette est ridicule!... Ah! si vous aviez vu Mme de Montreu au bal de l'ambassade anglaise!... Quelle élégance! Quelle distinction!...

Il s'habillait en clown, se couronnait de roses, forçait la diva à revêtir une robe de clownesse, essayait des galanteries, et désolé de son impuissance, terrifiait la jeune et vaillante artiste:

--Qui diable t'a enseigné l'amour? Mais, ma chère, tu glacerais un taureau!... Va chercher une horizontale, Roselmont ou Luce Molday!... En route, ou je te fends la tête avec mon sabre!

La Stradowska jurait de ne plus aller chez le possédé de la morphine, et elle y retournait, et Loris Rajileff s'étonnait de la voir descendre si bas, elle si hautaine.

A l'hôtel de la villa Saïd, elle pleurait en gémissant:

--Il me fait souffrir; et je l'aime, et je l'adore!... Je veux le sauver!

Un vendredi, en plein jour, les fenêtres closes, il exigea que Christine se mît toute nue devant lui tout nu.

--Je suis Adam, criait-il, et toi, tu es Eve! Commençons le monde, un monde nouveau!

Mégalomane, il s'imaginait créer une espèce: au lieu de bras, les hommes avaient des ailes, et les femmes, des cornes à la place des yeux; puis les sexes divers se confondaient, et d'un millier d'êtres jaillissait un seul type avec une poitrine de vierge, une queue de serpent, des pattes de chien et un oeil servant de bouche, d'oreilles humaines, de langue et de mains;--et, le monstre disparu, naquirent des variétés infinies de bêtes épouvantables, toutes les horreurs de l'Apocalypse, tous les rêves obscènes d'un vieillard érotique.

Des paradis artificiels, de ces idéales auberges où, selon le mot de Baudelaire, «on verse les mortels enivrements», Raymond dégringolait dans l'enfer des luxures; mais si la Pravaz--à deux et trois grammes par jour--ne lui rendit pas ses forces épuisées, elle l'illumina d'une cérébralité étrange, presque géniale.

Il retrouvait la conscience du _moi_, la conscience absolue; il sentait sa raison grandir et sa mémoire se développer; il établissait de curieuses stratégies, abordait de difficiles problèmes sur les cartes d'état-major; il écrivait des livres de batailles, annotant, composant et déchirant son oeuvre, tour à tour plein d'éclairs et de ténèbres.

L'idée de Mme de Montreu le dominait encore; mais il était arrêté par l'aventure nocturne de Blanche, la course folle chez le pharmacien que les journaux annoncèrent sous les initiales de la marquise--des initiales transparentes comme des cartes. Vraiment, il n'osait plus reparaître à l'hôtel du boulevard Malesherbes; il craignait les légitimes reproches d'Olivier. Ne demeurait-il pas, aux yeux du mari et de la femme, aux yeux mêmes du docteur Aubertot, l'apologiste de la morphine, l'incitateur de la piqûre initiale? Olivier ne serait-il pas en droit de lui dire: «Tu as apporté le désordre et le malheur dans notre maison!» D'un autre côté, Pontaillac s'alarmait de ne rien savoir sur l'état de grossesse de son ancienne amante. Est-ce que Blanche avait menti, en se disant mère? Pourquoi l'aurait-elle trompé?

Une des servantes de l'officier questionna très habilement Angèle, la femme de chambre de la marquise, et celle-ci répondit: «Madame s'imagine être enceinte; elle ne l'est pas; elle ne l'a jamais été depuis la naissance de mademoiselle Jeanne».

Tout d'abord, indigné de la comédie, il eut un blasphème; ensuite, attribuant le mensonge au délire morphinique, il s'écria: «Tant mieux! c'est une honte de moins!» L'amour et le respect dont il entourait Blanche éloignèrent un soupçon criminel, et il pleura sur les angoisses de sa bien-aimée.

De temps à autre, Pontaillac envoyait son domestique prendre une grosse provision de morphine chez un pharmacien de la rue Boissy-d'Anglas.

Or, un jour, Clément rentra les mains vides.

--Mon capitaine, dit-il, le pharmacien ne veut plus donner de morphine sans ordonnance.

Pontaillac répondit:

--Le pharmacien est un imbécile! Va ailleurs!... Non. J'y vais, moi.

Le capitaine s'habilla, sortit, et bientôt exaspéré des refus de nombreux pharmaciens et droguistes, il demanda des explications au directeur d'une officine du boulevard Haussmann.

--Monsieur, lui répondit l'interpellé, aux termes de la loi du 19 juillet 1845, et d'après l'ordonnance royale du 29 octobre 1846, les pharmaciens sont tenus de transcrire les prescriptions médicales sur un registre et sans aucun blanc et de ne les rendre que revêtues de leur cachet et après avoir indiqué le jour auquel les substances ont été remises;--les pharmaciens, monsieur, ne doivent délivrer «les substances vénéneuses, qu'en vertu d'une prescription spéciale et particulière du médecin indiquant les quantités et la dose à fournir». Il leur est interdit d'apporter la moindre modification dans l'exécution de l'ordonnance et de renouveler une ordonnance de morphine.

Raymond sourit d'un sourire de millionnaire spirituel:

--Je vous ai écouté avec un grand intérêt, monsieur, mais il y a des accommodements, je l'espère. Je suis le comte de Pontaillac, capitaine au 15e cuirassiers, et vous me trouverez disposé à payer un prix de nabab.

--Inutile, monsieur, répondit le pharmacien. Vous m'offensez, en insistant!

--Que risquez-vous?

--L'amende, la prison peut-être, l'interdiction d'exploiter mon diplôme. Un pharmacien a été condamné, l'année dernière, et quand même je ne risquerais rien, je ne veux pas déshonorer ma profession, à l'avantage de ma caisse et au détriment de votre santé et de votre raison.

--Phraseur, va!

Alors, le capitaine prit la liste des médecins, et il enleva des ordonnances que les pharmaciens exécutèrent naturellement, les uns à l'insu des autres. Que pouvaient les docteurs contre ce client de passage? Au premier et au dernier, il affirmait ne recevoir d'ordonnance que d'un seul, et de celui-là même auquel il s'adressait, à l'heure présente. Des docteurs s'imaginaient traiter le morphinomane, selon la méthode progressive décroissante d'Erlenmeyer; quelques-uns refusaient; mais, il y a trois mille médecins à Paris, et Pontaillac possédait douze chevaux!

Si, grâce aux pièces de monnaie distribuées aux valets de chambre, il ne languissait pas dans les salons d'attente, les questions pareilles, l'ennui de gravir les escaliers, l'obligation des mensonges, tout cela l'énervait,--et il cherchait le pharmacien à tout faire.

* * * * *

Quelle ne fut pas sa surprise, une nuit, à l'Américain, de voir, en Thérèse de Roselmont et en Luce Molday, deux prosélytes ardentes! Il ne les avait pas rencontrées depuis la scène du café de la Paix; elles lui parurent assez laides, les visages plâtrés, vermillonnés, les yeux louches, et il aurait passé outre, sans les aveux immédiats des horizontales.

--Tu sais, dit Luce, je me repique.

--Et moi aussi, je me _pravazine_, murmura Thérèse. Et il y en a bien d'autres!

--Vous allez me conter ça.

Ils s'assirent à une table isolée, très loin des groupes jaseurs et du marché des amours.

On servit un souper--des huîtres, un perdreau froid, des écrevisses, un rocher de glace, des fruits,--mais Raymond et les dames grignotèrent seulement des mandarines et des oranges, en buvant du thé.

Les horizontales demandèrent des nouvelles de leurs anciens amoureux, Darcy et Fayolle, dont elles gardaient un bon souvenir.

--Je n'ai pas de nouvelles; je suis en congé; je ne vais plus au quartier; je vis comme un ours.

--Et ta belle marquise? interrogea Roselmont.

--Et la Stradowska? fit Molday.

--Plus... rien!

--Tu es à nous, cette nuit?

--Peut-être.

--Nous t'emmenons! Nous serons bien gentilles!

--Gentilles?... Mais... le pourrez-vous?... La morphine me vide, moi.

Thérèse affirma voluptueusement:

--Et elle nous excite!

--Toujours?

--Non, pas toujours, déclara Luce. Écoute: A la suite d'un malaise général, j'ai consulté le grand Aubertot. J'en ai eu pour un louis et cent sous au larbin. Le docteur me dit: «Supprimez la morphine!» C'était très simple. Donc, je me privais une semaine, et je recommençais. Mon amant, un gros monsieur de la Bourse--ne te désole pas, chéri; il est en voyage--mon amant souffrait d'un rhumatisme articulaire: je le piquais; il se pique et il ne souffre plus. Thérèse avait des migraines atroces; elle s'injecte quatre-vingts centigrammes par jour, et les migraines ont filé aussi vite que le rhumatisme de monsieur. Est-ce vrai, Thérèse?

--C'est vrai.

--Félix, notre coiffeur, absorbe un gramme.

--Et toi? reprit le capitaine.

--Moi, deux.

--Quel est votre pharmacien?

--Un sale type, un nommé Hornuch, 11, rue de Gomorrhe, tout près de chez nous, au quartier de l'Europe. Ah! il faut le payer tout de suite, et il en gagne de la galette avec la morphine!

Raymond écrivit l'adresse.

--Ma petite Luce, tu parlais de vos fringales d'amour... je n'en crois pas un mot!

--Voici: Thérèse et moi avons besoin d'aimer, pendant l'abstinence.

--Vous vous abstenez?

--Quelquefois... Jamais plus de vingt-quatre heures...

--Et qu'éprouvez-vous?

Elles révélèrent que toutes deux elles éprouvaient, au sortir de l'ivrognerie morphinique et durant l'abstinence, un irrésistible désir de l'homme. Mais il fallait se hâter, car bientôt la soif du poison les tenaillait.

--Pour moi, dit Luce Molday, la rage d'amour calmée ou non, je sens un vide de l'estomac; j'ai des frissons, des chaleurs, des sueurs. Étendue sur ma chaise longue, je touche l'étoffe qui est de velours grenat, et le velours me semble être du bronze ou du cuivre. Il me vient des fourmillements à la plante des pieds et dans les doigts. Je danse, je saute mieux qu'une femme-torpille. Si ça t'amuse, bébé, je ne prendrai pas de morphine, ce soir, et tu verras, demain matin!

A son tour, Thérèse fit sa confession, en allumant une cigarette: