Chapter 6
Dès l'année suivante, les mêmes polémiques fulminèrent. «Comment, disait-on, à la Faculté, ne voyez-vous pas la contradiction de vos actes? Vous autorisez les femmes à s'inscrire, à suivre les cours, à passer des examens, et vous leur barrez les portes du triomphe!» A quoi, les professeurs répondaient: «Nous craignons des promiscuités fâcheuses dans les hôpitaux, entre étudiants et étudiantes.»--«Allons donc! tonnaient les avocats de la dame, celles qui travaillent savent se faire respecter!»
La Faculté admit Mlle Saint-Phar, et lauréat du concours, elle obtint rapidement le grade de docteur.
Elle s'installa rue de Miromesnil. Autrefois comme aujourd'hui, elle ne soignait que les dames, mais l'envie la guettait, et un jour, sur les boulevards, des camelots distribuèrent de petits papiers: «MADEMOISELLE SAINT-PHAR: MALADIES SECRÈTES DES DEUX SEXES.»
On l'outrageait, on la salissait; elle demeura hautaine, courageuse, et devant la renommée grandissante, les aboyeurs se turent, et une riche clientèle célébra la doctoresse.
L'amant? Y avait-il un amant? Peut-être. Geneviève était jeune; elle était femme; mais, si elle brûlait du désir de toutes les jeunes personnes, elle évitait le scandale, et en France, le péché non scandaleux n'est plus un péché.
Mlle Saint-Phar reçut cordialement Mme de Montreu.
--Bonjour, ma belle marquise. C'est une halte agréable dans ma consultation, n'est-ce pas? Tu viens voir l'amie et non la doctoresse?
--Les deux, ma bonne Geneviève.
--Tant pis!
Et indiquant un fauteuil à sa visiteuse, la doctoresse affirma:
--La coupable, c'est la morphine!
--Non...
--Si.
--Eh bien! oui, énervée par la liqueur, j'ai perdu le sens moral... j'ai... et je suis enceinte, et...
--Mes compliments! interrompit Geneviève. Monsieur de Montreu doit être enchanté.
--Il l'ignore.
--Tu vas t'empresser de lui dire l'heureuse nouvelle?
--Geneviève tu ne m'écoutes pas... Je suis enceinte d'un autre homme que de mon mari!
--Aïe!... Toi?
--Moi. Je viens réclamer de ton amitié un grand service... Il faut que tu me sauves! Il faut que tu me délivres!
--Je t'assisterai volontiers le jour de tes couches; mais nous avons le temps d'y penser.
--Je veux... tout de suite!
--Es-tu folle? A combien de semaines remonte ta grossesse?
--A deux mois.
--Et tu veux?
--Et je te supplie de m'aider à anéantir la preuve de mon adultère?
--Sais-tu, Blanche, quel crime tu me proposes là?
--Crime ou non, j'exige la délivrance.
Mlle Saint-Phar déclara d'une voix indignée:
--Je refuse.
--Même... pour vingt mille francs?
--Vous m'insultez chez moi, madame!
Mais, la voyant si pâle et si accablée, Geneviève la baisa au front, et Blanche reprit:
--L'être qui déshonore mon corps serait une source d'angoisses, et je ne lui donnerai pas le jour. Si, de par les lois, c'est un crime de le détruire, c'est, de par ma conscience, une haute justice.
--Tu as perdu la tête!
--Geneviève, au nom de notre amitié?
--Non! non!
--Geneviève?
--Non!
--Vous voulez donc que je meure
--Madame, vous vivrez... Blanche, tu vivras, et tu aimeras ton enfant!
Toutes les prières, toutes les menaces de la marquise furent impuissantes à déterminer Geneviève aux manoeuvres abortives, et Mme de Montreu descendit.
--Où allons-nous, madame? interrogea le cocher, très surpris de voir que sa cliente oubliait le renseignement d'usage.
Elle balbutia une adresse quelconque.
--C'est à Montmartre?
--C'est à Montmartre.
Place d'Anvers, la marquise abandonna sa voiture, et marchant au hasard, elle arriva rue des Trois-Frères où elle aperçut une plaque de tôle peinturlurée, avec ces mots: «_Madame Xavier, sage-femme_»--et au-dessous le gros chou traditionnel, fleuri d'un nouveau-né.
Elle allait entrer; elle hésita et se perdit dans les ombres du soir qui commençait.
Des idées de mort l'envahirent. Elle courait, s'arrêtait brusquement, et, rue de Maubeuge, des gens lui crièrent: «Attention! Vous êtes donc aveugle ou imbécile! Voici trois ou quatre voitures qui vous frôlent au passage!» Elle remerciait d'un triste sourire et continuait sa promenade, en étouffant des plaintes.
Le lendemain matin, une jeune servante en tarlatane à carreaux noirs et violets, tablier blanc et bonnet de linge, gravit l'escalier de la sage-femme.
A l'entresol, elle demanda humblement:
--Madame Xavier, s'il vous plaît?
--C'est moi, mademoiselle, répondit une grosse gaillarde à l'oeil rigolard et à la lèvre supérieure un peu moustachue. Qu'y a-t-il pour votre service?
--Je désirerais... vous parler.
--Très bien, ma fille, très bien!... Donnez-vous donc la peine...
Toutes deux se dirigèrent vers un petit salon tapissé d'andrinople et meublé d'acajou, et un sourire de la matrone vint engager la jeune personne aux confidences.
--Enceinte de deux mois! Fichtre, vous vous y prenez de bonne heure!... Vous avez raison, et si toutes les autres vous imitaient, on aurait à déplorer beaucoup moins d'accidents!
La visiteuse exposa les motifs de sa précipitation. Elle servait comme femme de chambre dans une honnête famille bourgeoise, et tout le monde ignorait son état intéressant, tout le monde, excepté le maître.
--Alors, c'est le bourgeois qui vous a fait ce petit cadeau?
--Oui, madame.
--Le cochon!... Et il vous lâche?
--Non, madame... Il me donne de l'argent.
--Très bien! très bien! Je vous recevrai ici, et puisque vous avez de la galette, nous trouverons une bonne nourrice pour le gosse.
--C'est que, madame...
--Quoi?
--Si ma maîtresse, la femme de monsieur, venait à s'apercevoir...
--Très bien! très bien! Je vais vous louer une chambre: nous vivrons ensemble; nous irons au théâtre; je vous ferai les cartes... Voulez-vous la chambre bleue... trois cents francs par mois?
--Madame... je... je... désire... cacher ma faute.
--Parfaitement. Dans quelques mois, vous vous bouclerez ici...
--J'avais pensé... J'espérais...
--Accouche donc, mâtine!
Et la devinant presque toute, Mme Xavier lui glissa à l'oreille:
--Très bien! très bien!... Ayez pas peur... mais, faut casquer ferme!
De ses doigts elle menait un jeu bizarre, comme si elle eût pénétré le ventre de la malheureuse, pour anéantir l'oeuvre de la nature.
--Avec le pouce et l'index... Pfff... ut!... Passez muscade! Ni vu, ni touché, je t'embrouille!... Pffffff...ut!
--Qu'exigez-vous, madame?
--Votre patron est riche?
--Oui.
--Trois mille francs?
--Je vous en donnerai cinq, dix, mais..., le secret, n'est-ce pas?
--Vous parlez rudement bien pour une femme de chambre?
--J'ai été en pension.
--Chez les soeurs?
--Oui... chez les soeurs.
--Votre nom, mademoiselle?
--Antoinette Mathieu.
--Ta! ta! ta! N'empêche que vous avez aux oreilles des dormeuses de vingt mille francs.
--Oh! non! c'est du strass.
Mme Xavier toucha l'épaule de son interlocutrice.
--Petite masque, on ne me le met pas, à moi! Si je vous délivre avant terme, je risque la cour d'assises, et je veux savoir avec qui j'opère... Faites-vous connaître--ou bien, fichez-moi la paix!
--Je suis la marquise de Montreu.
Obséquieusement, la matrone suivit jusqu'à la porte sa noble visiteuse:
--Vingt mille francs?
--Oui, madame, vingt mille... Demain?
--Demain... votre servante, madame la marquise.
--Chut!...
XI
--Mettez-vous là, madame la marquise; étendez-vous sur ce divan, et ne bougez pas.
--Tuez-moi, si vous voulez!
Pâle comme une morte, Blanche abandonna son être aux doigts profanateurs de la Xavier; mais elle fut prise d'un dégoût, et se leva:
--Gardez l'argent!
--Vous avez peur! Vous manquez d'estomac! dit la sage-femme qui venait de toucher cinq billets de mille et devait en recevoir quinze, l'oeuvre accomplie.
--Non... Non... je n'ai pas peur!
--Soyez calme, alors.
--Oui... oui, madame.
--Ça me connaît, madame la marquise... J'ai débarrassé plus de deux cents femmes, et je n'ai assassiné personne... que les marmots.
--Vous êtes un monstre!
--Merci.
--Ah! ne me regardez pas!... Ne me parlez pas!... Vous me faites horreur!
Et, livrée sans défense au terrible examen, la marquise de Montreu gémissait toujours: «Tuez-moi! Mais tuez-moi donc!» Et ses pauvres yeux papillonnaient, s'égaraient, allant des manches retroussées de la bouchère humaine à la fenêtre close, et des rideaux jaunâtres à la table du sacrifice où l'on voyait de longues aiguilles étincelantes, des charpies et des éponges, des flacons de phénol et de chloroforme, tout l'appareil moderne et barbare d'une criminelle obstétrique.
--Ne bougez plus!
* * * * *
Mme de Montreu descendit de voiture dans la cour de son hôtel, et toute livide, elle dut s'appuyer au bras d'une femme de chambre pour se rendre à ses appartements.
--Vous informerez monsieur que je ne dînerai pas.
--Bien, madame.
Le marquis trouva sa femme en prières.
--Vous êtes souffrante, Blanche?
--Non, mon ami.
--Pourquoi refusez-vous de paraître au dîner?
--Je jeûne.
--Les médecins vous interdisent ces mortifications dangereuses.
--Les médecins ne sont pas les directeurs de mon âme.
--Vous m'inquiétez, Blanche?
--Olivier, je désire être seule.
Avec les doses de morphine qu'elle tenait de Raymond et qu'elle cachait en des boîtes à poudre, en des épingles creuses et en des bobines de soie, Blanche put narguer toutes les crises de son être déchiré. Ses journées, elle les passait sur une chaise-longue, au milieu des fleurs; elle lisait des romans, jouait de l'éventail, mais l'éventail et le livre tombaient des mains inertes, et le sommeil épandait les voiles de la béatitude; ses nuits, elle les vivait toujours seule, heureuse que l'isolement empêchât le mari de trahir le mystère des manoeuvres.
Dès qu'elle eut retrouvé un peu de sang et d'énergie, elle exhorta Olivier à un grand voyage. Elle voulait fuir Pontaillac, le père du mort; elle voulait fuir Mme Xavier, la tueuse; elle voulait fuir Mlle Saint-Phar, sa confidente; elle voulait fuir les visages amis ou ennemis, le témoin et les devinateurs possibles de son crime.
--Où irons-nous, Blanche?
--Loin... bien loin!
Catissou, la vieille servante, accompagna la petite Jeanne au château des Tuilières, et les Montreu se mirent en route pour la Suède et la Norvège.
A Stockholm, à Christiania, à Drontheim, le long des glaciers et des fjords, le marquis se réjouissait des belles couleurs de sa dame; mais Blanche gardait une forte provision de morphine, et elle se piqua hypocritement, sous le soleil de Minuit, comme Raymond se piquait, en toute liberté, sous le soleil parisien.
Éloignés l'un de l'autre, les deux morphinomanes marchèrent vers la ruine cérébrale et physique, avec les différences de sexe et de vigueur, dans l'action parallèle de leur anéantissement.
Le capitaine, dont le corps était plein d'abcès très douloureux, avait des défaillances de mémoire. Un nuage lui enveloppait le cerveau, et quelquefois il voyait des ronds et des triangles lumineux et flambants à la place des êtres et des choses. Il lui arriva d'ignorer le nom de son cercle, de sa rue, de ses amis, de ses domestiques et d'appeler sa maîtresse: «Louise, Thérèse ou Andrée», et non plus «Christine». Au quartier, il donnait des ordres étranges, punissait durement les hommes, ou les complimentait sans raison.
Soldat, artiste, lettré, il s'intéressait aux découvertes de la science militaire et aux manifestations de la littérature et des arts; mais un paysage lui révélait une bataille, les stratégies prenaient à ses yeux les formes de tableaux, et la carte d'état-major s'idéalisait en des poses de dames voluptueuses. Il admirait l'école des symbolistes, la musique et la couleur des mots traduisant l'_a_ en noir, l'_e_ en blanc, l'_i_ en bleu, l'_o_ en rouge et l'_u_ en jaune; il savait que le noir, c'est l'orgue; le blanc, la harpe; le bleu, le violon; le rouge, la trompette; le jaune, la flûte;--et loin de se contenter du langage établi, il cherchait une orchestration générale de la harpe qui est la sérénité, de l'orgue qui est le doute, du violon qui est la prière, de la flûte qui est le sourire, de la trompette--l'instrument divin--qui est la gloire.
Et toutes ces musiques l'emplissaient d'une harmonie bizarre et funeste. Il chantait un article de journal, habillant les consonnes de couleurs nouvelles et leur imposant des tons pleins ou moyens. Il créait ça, et il en était ravi: «la lettre _H_ est violette; c'est un dièze; le _M_ est gris; c'est un bémol.» Ainsi, pour les mouvements: la tête en arrière incarnait un _O_; le bras droit plié un _K_, et suivaient des calculs, des chiffres: le _W_ un _8"_; le _L_, un _3'_, etc.
Mais bientôt il dédaignait ces exercices dignes d'un pensionnaire de Bicêtre. Afin d'oublier Mme de Montreu et la confidence de maternité--pour lui si incertaine--il voltigea de Christine à d'autres étoiles, eut une récolte de dames variées, et l'affaiblissement de son état sexuel le désespéra jusqu'à l'heure où de nouveaux horizons le grisèrent.
Pontaillac cherchait «l'euphorie» du début: il augmentait les doses de liqueur--et par la ligature des membres--par le massage--par l'injection pratiquée dans la veine médiane, il se refit une virginité morphinique.
--Ma bonne amie, disait-il à sa maîtresse... Je vois tout en _rose_! Je vois des merveilles!
Fixant une fleur placée sur la cheminée, il voyait cette fleur se changer en un petit bouquet; ce bouquet se développait, atteignait des proportions colossales; ensuite, apparaissaient des jardins immenses. Et la sensation ne se bornait pas à un seul objet, et, en d'autres points, le même phénomène se présentait avec les mêmes caractères. Un papillon artificiel piqué en haut d'une glace, lui parut animé de mouvements réels; ce papillon non seulement passait par des couleurs diverses, mais tournoyait sans cesse d'un meuble à l'autre, avant de regagner son point de départ où l'homme désabusé le considérait enfin tel qu'il était en réalité, c'est-à-dire fait de papier et d'une armature de fer.
Aux illusions vinrent se joindre de véritables hallucinations de la vue: des personnages imaginaires entouraient le lit de Pontaillac, et l'un d'eux, qu'il reconnaissait, s'approcha de lui à plusieurs reprises. Il s'avança vers Raymond lentement, lui prit les mains et s'éloigna, dans une onde lumineuse. Pour obtenir les mêmes apparitions, les mêmes attitudes, il suffisait au morphinomane de _désirer fortement_ et, en terme de science occulte, d'_évoquer_.
Raymond était violent, jaloux; il devint apathique. Une torpeur invincible le terrassait, dès qu'il n'était plus sous le charme immédiat de la Pravaz;--et, à son lever, il bégayait: «J'ai la tête en plomb et les bras en caoutchouc.»
Volontairement consigné dans son hôtel et ne s'échappant que pour se rendre au quartier de l'École-Militaire, il fermait sa porte à tout le monde. Quand par hasard ou plutôt par surprise, Jean de Fayolle, Léon Darcy et Arnould-Castellier franchissaient le seuil de l'appartement, ils restaient ébahis de la quantité de flacons disposés autour d'une balance: le capitaine aimait peser sa morphine, et faire lui-même ses solutions.
Désireux de guérir ou peut-être d'éprouver de nouvelles ivresses, il compliqua le morphinisme du cocaïnisme; mais il abusait toujours et surtout de la morphine, et l'affection hybride ouvrit un champ illimité aux troubles psycho-sensoriels et aux hallucinations terrifiantes.
Certain soir, le major Lapouge et les autres amis emmenèrent dîner le malade au Cercle militaire.
Sur la demande de l'invité, et malgré la grimace de M. Arnould-Castellier qui aimait les petits coins, on s'assit à une des grandes tables. Raymond se trouva placé entre Jean de Fayolle et le major: en face d'eux, Léon Darcy et le directeur de la _Revue militaire_ occupaient la droite et la gauche d'un capitaine d'infanterie de marine en tenue et portant la croix de la Légion d'honneur. Les douze convives avaient des habits bourgeois, à l'exception du capitaine décoré et d'un jeune lieutenant de spahis.
--Regarde, dit Pontaillac à l'oreille de Fayolle, en désignant un jeune homme aux moustaches blondes, regarde: ce malheureux n'a qu'un bras.
--C'est un sous-lieutenant du IIIe qui a été abîmé au Tonkin.
--Le pauvre bougre!
Et Raymond fit un salut doux et triste au blessé.
Par les portes grandes ouvertes sur le salon central, on distinguait dans les autres pièces deux ou trois cents dîneurs installés à de petites tables.
Des soldats en habit noir et cravate blanche menaient le service; un monsieur à barbe grise, le gérant, les commandait, et sous l'incendie bleuâtre des lumières électriques, Pontaillac admirait, vantait toutes choses:
--Voilà un séjour d'honneur! On ne joue pas, on ne vole pas: cela repose des tripots!
Lui, officier millionnaire, il ne fréquentait jamais le cercle; il ne dînait jamais à trois francs, et il était seulement apparu dans les vastes salons, une nuit de gala. Mais, loin de blâmer, comme quelques-uns de ses collègues, la réunion des officiers de réserve et de la territoriale aux gradés de l'armée active, il la jugeait excellente et toute fraternelle, avec l'idée de venir s'y retremper.
Le capitaine d'infanterie de marine se leva de table et aida un autre jeune homme à se mettre sur ses béquilles; Raymond tressaillit. Encore un blessé, encore un mutilé: l'autre avait un bras amputé, et celui-ci une jambe de bois!
--La guerre est infâme! déclara-t-il tout haut.
On le regarda; il continuait:
--Oui, la guerre est infâme; et pourtant, je me ferais volontiers casser la gueule!
Il s'emballait contre l'Allemagne et les malheurs de l'Alsace-Lorraine. Jean de Fayolle l'accompagna à la bibliothèque; puis ils visitèrent les chambres du cercle, et Pontaillac, émerveillé, dit à la dame chargée de la location:
--Je descendrai ici un jour.
Raymond s'arrêta et se fit une piqûre.
Ensuite, les officiers ayant exploré la magnifique salle d'armes, rejoignirent leurs amis au café du premier étage.
Pontaillac parlait, riait, faisait des mots.
Les uns et les autres s'égayèrent de voir le malade en si belle humeur, mais le comte demanda du champagne.
--Non... pas ce soir? intervint doucement le major Lapouge.
--J'ai soif!... Nous allons sabler quelques bouteilles!
Il but effroyablement, obligea Darcy, Castellier et Fayolle à lui tenir tête, et comme Lapouge l'exhortait à la sobriété, il lui répondit:
--J'ai vu à Cologne et à Berlin les officiers allemands siffler notre champagne, et je voudrais qu'il n'en restât plus une goutte!...
Debout, il cria: «Du champagne! du champagne!»--et il invita à boire tous ses collègues de l'active et un groupe d'officiers du 129e régiment territorial d'infanterie.
Sous les fumées du vin, et dans l'ivresse du poison, le morphino-cocaïnomane examinait des armes pendues aux murailles et surtout une gigantesque panoplie faite de sabres et de divisions de fusils. Ce rond de métal l'intéressa, en lui rappelant certaines théories; mais déjà le cerveau de l'homme s'endeuillait de brouillards, et l'intelligence n'était plus que la caricature d'elle-même.
A ses phrases incohérentes, à ses gestes bizarres, personne ne riait. Il se laissa conduire en un petit salon désert, attenant à la grande salle, et s'effondra sur un canapé.
--Tâchez de dormir, mon ami, lui dit Lapouge. Nous reviendrons vous prendre.
Et le major sortit, après avoir tourné la clef des globes électriques.
Pontaillac ne dormait pas, et tout d'un coup, au milieu du silence et de l'obscurité, il eut une horrible vision.
--Où suis-je?... J'entends les clairons de la défaite!... Mon cheval, mon sabre!... Ah! nom de Dieu! me voilà prisonnier!...
Toutes ses paroles se voilaient, affaiblies; il croyait hurler; il balbutiait moins fort qu'un enfant prêt à s'éteindre. Machinalement, il trouva et remonta le système de la lumière, et sous la nappe éblouissante, il vit son ombre qui, projetée en pleine muraille, se tenait immobile et noire.
Le revolver au poing, il marcha vers elle, et l'ombre grandit démesurément, au fur et à mesure qu'il avançait. Étrange délire! Il jugeait normale la reproduction de son image, mais il estimait surnaturel et dangereux que la silhouette changeât de forme et répétât ses gestes. Et puisque--à l'encontre de l'homme de Goethe--il n'avait pas vendu son ombre au diable, il voulait châtier l'invisible amuseur. Il menaçait--l'ombre menaça; il ajustait--l'ombre ajusta, et le pauvre capitaine se mit à crier: «Tiens, misérable!» en déchargeant trois fois son revolver.
Mais avant que les amis et les officiers du 129e territorial eussent le temps d'accourir, il se suggestionnait une véritable idée de fou:
--L'ombre, c'est moi-même, et pour la voir disparaître, c'est sur moi qu'il faut tirer!
Dix bras le saisirent au moment où il portait l'arme contre sa poitrine; et quelques minutes plus tard Lapouge, Darcy, Fayolle et Arnould-Castellier le ramenèrent en voiture rue Boissy-d'Anglas.
On prévint Christine, qui, toute éplorée, trouva le docteur Aubertot et le major au chevet de Raymond.
Il avait la face vultueuse, des vertiges, de l'hébétude, les pupilles excessivement rétrécies et de fortes pulsations dans les carotides, un pouls à 92, une respiration à 24. Aubertot lui fit une injection de un milligramme et demi d'atropine et renouvela cette dose deux fois à de courts intervalles. Les pupilles commençaient à se dilater, mais il y eut une augmentation d'hébétude et de somnolence; la parole était lente, difficile, hésitante, le visage excessivement rouge, et les yeux brillaient d'un vif éclat.
Les docteurs placèrent sur la tête du malade une vessie remplie de glace, une sangsue à l'apophyse mastoïde et une sur la muqueuse nasale, mais sans résultat notable. Il fallait à tout prix rompre la somnolence. On plongea Raymond dans un bain avec des affusions froides, et on lui imposa de se promener, en le faisant soutenir par ses amis Darcy et Fayolle.
Alors, les respirations étant tombées à 4 par minute, Aubertot pratiqua, suivant la méthode de Levinstein, la faradisation du phrénique. Le malade ne semblait percevoir ni les appels, ni les excitations, et ses camarades le remirent dans son lit, où il demeura en un profond sommeil. Au bout d'une demi-heure, la respiration descendit à 3 par minute, et Aubertot pratiqua de nouveau la faradisation. Sous l'effet de l'électricité, Raymond s'éveilla en souriant, avec un visage plus pâle, des pupilles plus dilatées, et il se rendormit aussitôt. Des vomissements arrivèrent, dès le second et rapide éveil, et après un délire gai, l'homme reprit son entière connaissance.
Pendant quinze jours, le capitaine conserva de la faiblesse, des vertiges, de la paresse intellectuelle et de la difficulté pour marcher; ensuite, il se livra de nouveau et plus furieusement que jamais à sa terrible et hybride passion.
--Laisse-moi, laisse-moi, ma belle, ordonnait-il à la Stradowska, je ne suis plus un homme, je ne suis plus un officier, je ne suis qu'un esclave!
XII
Certes, il avait fallu beaucoup d'énergie à Mme de Montreu pour courir les risques d'un long voyage, alors que, brisée par la matrone de la rue des Trois-Frères, elle dissimulait ses affreuses douleurs sous une hypocrite gaieté de rédemption.
Grâce à un arsenal de mensonges, Olivier était toujours la dupe de madame.
--Je vais me remettre, et nous nous aimerons!
--Je t'adore!
--Sois sage.
Naturellement, c'est la morphine que le gentilhomme accusait d'avoir produit cette grande froideur, la morphine sacrilège, la morphine, éteignoir des amours. Il ignorait, comme la plupart des gens, que le poison a des effets contraires sur le système de l'homme et de la femme, et que chez le beau sexe--dans l'état d'abstinence--les voluptés augmentent au lieu de s'amoindrir.
Si la voyageuse ne connut pas les affres de la privation en Suède et Norvège, elle se vit, en Danemark, dans l'impossibilité de renouveler sa nourriture, et hâta le retour à Paris.
Le désir la harcelait au point de lui faire oublier son crime d'avortement.