Morphine

Chapter 4

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M. de Montreu rentra dans sa chambre, et obligé par son amour même à un rôle de surveillant conjugal si en dehors de ses habitudes et de ses goûts, le mari défit l'envoi. Il s'y trouvait deux pelotons de laine bleue, et les pelotons enroulaient une lettre, une petite bouteille et une Pravaz.

C'était un devoir de lire, et Olivier brisa le cachet:

«Ma chère Blanche, à Limoges, au Sacré-Coeur, toi riche, tu partageais avec la pauvre cousine Mathilde les friandises du château des Tuilières.

Et, aujourd'hui, j'ai le bonheur de t'envoyer la moitié des richesses que je possède et dont tu m'as enseigné le mystérieux et souverain pouvoir.

Ménage la liqueur divine, car, hélas! la source va en tarir! Hier, en effet, mon neveu Victor m'a annoncé qu'il ne pourrait plus m'être agréable, son patron lui interdisant la vente et pour des raisons ignorées. Ces raisons, je les attribue à une visite de ton mari chez le pharmacien, visite que j'ai apprise de la bouche même de Mme Teissier.

O ma chérie, il faut veiller! Il faut cacher ce suprême trésor! Blanche, il n'est pas de tiroirs assez discrets, de cassettes assez fidèles, contre les yeux d'un mari semblable au tien, d'un gentilhomme qui t'adore et ne voit pas que la privation est mortelle!

Mon mari à moi--ce bon et simple campagnard--me laisse libre, et du reste, je domine le parvenu de toute la hauteur de ma pauvre noblesse.

Voici une Pravaz, moins élégante que celle que tu as perdue, mais aussi généreuse. La Pravaz et la solution, continue de les mettre sous la sauvegarde de ta mignonne Jeanne: Monsieur n'ira pas les dérober; un ange les protège!

Mille baisers de ta:

MATHILDE GOUILLÉRAS,

NÉE DE CHASTENET.

_P.-S._--Je rouvre ce billet. Il me vient une idée. Pourquoi n'écrirais-tu pas à notre amie Geneviève Saint-Phar? La doctoresse nous enverrait peut-être de la morphine. Si elle refuse, j'irai à Limoges et j'obtiendrai des ordonnances d'un docteur et peut-être des solutions, directement, de MM. les pharmaciens.»

* * *

M. de Montreu cherchait le mystère de ces mots: «La Pravaz et la solution, continue de les mettre sous la sauvegarde de ta mignonne Jeanne...»

Était-ce une idée symbolique ou la claire énonciation d'un fait?

Pendant que la servante habillait Jeanne, Olivier inspecta la couche de l'enfant et dénicha, au fond du sommier, un flacon de morphine à trois quart vidé. Il ne voulut point se donner le dégoût d'une hypocrisie nouvelle, et le soir, à l'heure du repos, il dit à Blanche:

--Malgré tes serments, tu recommences les mêmes folies, et tu t'empoisonnes avec l'horrible morphine.

--Ce n'est pas vrai!

--Blanche!

--Ce n'est pas vrai! Ce n'est pas vrai! Non, ce n'est pas vrai!

Il lui présenta les deux flacons et la Pravaz:

--A quoi bon mentir?

--Où avez-vous pris ça?

--J'ai dû fouiller le lit de Jeanne et inspecter l'envoi de Mathilde.

--Vous avez ouvert une lettre adressée à votre femme; vous avez brisé un cachet, vous?

--Oui, moi.

--Vous êtes un vilain!

--Mon amour...

--Taisez-vous, monsieur! Vous devriez rougir!... Allons, rendez-moi ces objets?

--Non.

--Je le veux!

--Non.

--Monsieur, rendez-moi ça?

--Jamais!

Nerveuse, elle l'enlaçait, essayant d'arracher la Pravaz et les petits flacons; il résistait; elle se cramponnait à lui, mêlant des sanglots à des promesses d'amour, à d'ardentes prières, et il lui fallait beaucoup de courage pour résister.

--Olivier, la Pravaz, c'est ma vie!

--Ce serait ta mort!

Désireux de mettre un terme à la lutte douloureuse, il jeta la Pravaz et les flacons par la fenêtre ouverte, dans l'étang des Falettes.

Ils entendirent le clapotis de l'eau qui se refermait, et Blanche cria:

--Tu m'as tuée!... Tu m'as tuée!

* * * * *

Olivier s'agenouille devant elle, implorant le pardon du sacrifice. Elle le repousse, veut être seule.

Si elle se précipitait? Il est là; il observe; ses bras tiennent les jupes.

Et, penchée, à la fenêtre, Blanche regarde le ciel d'un bleu lapis et les constellations. Elle voit les étoiles trembler sur les eaux, et parmi elles, deux plus brillantes, dont l'éclat illumine les profondeurs qui s'ouvrent. Ce sont les flacons de morphine: ils reposent en un lit de glaïeuls et de nénuphars, un écrin de gerbes vertes et de roses diamantées. Les flacons se brisent, la liqueur ruisselle, abondante, toujours plus abondante, infinie. Et voilà que Madame, au paroxysme du délire, a la vision d'une mer de morphine. Elle se souvient d'un joli spectacle de voyage--de son voyage de noces!--et pour elle la morphine circule dans la vase, comme le Rhône, à Genève, traverse le Léman, sans confondre ses eaux.

Tout le reste est bourbeux, et seule la liqueur triomphe et rayonne lumineuse, immaculée.

Blanche entend des voix célestes qui la convient au Paradis des amours immortelles.

Elle va tomber; elle va mourir; il est là, il la presse contre sa poitrine:

--Blanche, mon adorée?

--Je ne vous connais plus! Allez-vous-en! Allez-vous-en!... Vous me faites horreur!

VI

Le capitaine de Pontaillac se trouvait dans un état physique relativement satisfaisant, et il menait encore près de la Stradowska une étrange comédie amoureuse.

En cette rude musculature, le poison entrait, glissait, et de même que la foudre brûle l'épée d'acier, sans endommager le fourreau de velours, consume les os du corps, sans entamer la chair qui les couvre--ainsi, la morphine tuait l'esprit, la résistante flamme, sans presque toucher l'enveloppe organique.

Chose remarquable, il n'y avait pour Raymond aucun élément coexistant d'un état de dégénérescence mentale héréditaire, aucune appétence morbide, aucun entraînement maladif qui fût l'acte d'une nature déjà affaiblie et incapable de résister aux sollicitations.

Dès l'origine, le cerveau était indemne de tare: au point de vue médico-légal, l'hérédité n'exerçait pas son rôle habituel de facteur étiologique, et on ne pouvait davantage noter les phénomènes du morphinisme et de l'alcoolisme associés.

Blanche disparue, le jeune officier chercha l'oubli dans les labeurs militaires et les petites noces avec ses camarades, Jean de Fayolle, Léon Darcy et Arnould-Castellier; quant au major Lapouge, il fut dupe des repentirs du morphinomane.

Mais, depuis trois semaines, en dehors des heures où le service l'appelait au quartier, Pontaillac était invisible. On ne le rencontrait ni à l'_Épatant_, ni au café de la Paix, ni au foyer de l'Opéra, ni au Cirque, ni au Bois, et les lettres, les télégrammes bleus de Christine demeuraient sans réponse.

Une vie bizarre commença.

Quelquefois, chez lui, son revolver au poing, il s'arrêtait devant une glace, avec l'idée de se brûler la cervelle, et puis, régénéré par une piqûre, tout embrasé du désir de Blanche, il marchait vers un petit salon.

Il admirait un portrait en pied de Mme de Montreu, un chef-d'oeuvre dont il venait de surveiller l'exécution et de dicter les moindres détails, d'après une photographie et la religion du souvenir--ainsi que l'on fait pour les images des morts.

Çà et là, partout, des choses d'elle: un éventail brisé, un soulier de bal, un corset, des gants, des bouquets; tous ces objets sans valeur, il les avait achetés à Angèle, la femme de chambre de la marquise, et le corset fleuri de dentelles exhalait encore le délicieux parfum de la dame rousse.

Le regard suppliant, il tendait les mains vers le portrait, et Blanche semblait s'animer et descendre du cadre; il la couvrait de baisers, la dorlotait, l'emportait, la possédait toute. Et, l'hallucination finie, soudainement, il se retrouvait près d'une glace et maniant la gâchette d'un pistolet.

Or, un jour, comme tous les jours, Raymond évoquait sa bien-aimée. La porte s'ouvrit, et Christine qui entrait, s'arrêta, frappée de stupeur.

--Raymond!

--Que me voulez-vous, madame? Que venez-vous faire ici? Sortez!

--Tu ne m'aimes donc plus?

--Je ne vous ai jamais aimée!

--Oh! gémit-elle, accablée de douleur.

--Celle que j'aime, que j'adore, s'écria-t-il, en désignant le portrait de Blanche, la voici! C'est pour cacher à tous les yeux un criminel amour que je t'ai prise! Regarde-la!... Mon Dieu, qu'elle est belle!... Laisse-nous seuls!...

De ses doigts trembleurs, il cherchait les formes merveilleuses, dans un espace géométrique indéfini, resserrait ses bras, et soupirait:

--Blanche! O Blanche!... O femme!... Tiens! sur tes lèvres!

Mais, tout à coup, il chancela, éveillé:

--Je suis fou, ma bonne Christine!

--Et moi, je viens te consoler; je viens te guérir--te parler d'elle.

Il y avait tant de simplicité et d'héroïsme en cette immolation de la femme outragée que Raymond s'agenouilla devant sa maîtresse.

Elle le releva, et le baisant au front:

--Veux-tu que désormais je sois ta soeur?

--Alors, dit-il, sans entrevoir la grandeur du sacrifice, alors, plus de jalousie?

--Non... plus de jalousie.

--Bien vrai?

--Bien vrai.

Et ils parlèrent de l'absente toute la journée, toute la nuit.

--Pourquoi ne demandes-tu pas un congé? Tu irais en Limousin; tu la verrais... là-bas.

--J'ai peur...

--Grand enfant!

Un soir, Christine conduisit Raymond à la gare d'Orléans, et la vaillante revint chez elle, pleine d'angoisses.

* * * * *

Aux Tuilières, la marquise Blanche entrait dans la période ultime de «l'état de besoin».

Le docteur Vaussanges, une barbe grise des plus honorables, essayait de tromper sa noble cliente:

--Madame, Je vous apporte de la morphine.

--Non, docteur, c'est de l'eau!

--De la morphine et de l'eau.

--Je n'en veux pas!

Dans l'impossibilité de se procurer des doses de stupéfiant, Mme de Montreu, qui ne recevait plus de lettres de Mme Gouilléras, s'adressa aux domestiques. Tous refusèrent obéissance à leur dame, sur l'ordre du marquis.

Rien à attendre de la doctoresse Geneviève Saint-Phar.

Affolée de haine, Blanche refusa au mari le conjugal amour; elle évita les moindres tendresses, les moindres baisers.

Lui, dominant ses scrupules de gentilhomme et voulant par-dessus tout la guérison de sa femme, avait fait fabriquer des clefs: il inspectait le secrétaire, le chiffonnier, les armoires de madame, les coffrets, les sachets, les boîtes à gants, les objets les plus délicats, les plus intimes, et si la marquise le surprenait en ses perquisitions barbares, elle lui jetait dédaigneusement:

--Ne vous gênez pas! Vérifiez mes chemises, mes bas!

Et elle frémissait d'une envie de lui cracher au visage.

Chez la marquise Blanche, le système nerveux tout entier, cérébro-spinal et ganglionnaire, était profondément ébranlé par la disparition de la morphine de l'organisme: la jeune femme incriminait moralement Olivier, son farouche gardien; le système nerveux se révoltait physiquement contre l'acte de violence qui lui dérobait l'indispensable, et chaque nerf manifestait son trouble, dans sa sphère propre.

En vertu de lois encore ignorées, la force du désir physiologique développait le champ intellectuel et permettait à Mme de Montreu d'analyser toutes ses sensations. Elle avait faim de morphine; elle avait non pas des impulsions de gourmandise, mais un véritable besoin de nourriture: il lui manquait un élément vital.

Assise ou couchée, elle éprouvait une vive agitation des jambes, et se voyait obligée d'exécuter avec elles des mouvements réguliers; cette agitation s'exagérait à un tel point qu'on eût dit d'un roulement de tambour. Les légers abcès des cuisses produits par les piqûres, se cicatrisaient; le visage gardait toute sa fraîcheur; la peau demeurait indemne de cette coloration pourprée habituelle aux morphinomanes sanguins; les yeux ne subissaient aucun trouble de l'accommodation, et seules, des douleurs de la région cardiaque, une toux nerveuse et une soif inextinguible constituaient les principaux phénomènes d'abstinence.

--Olivier, je meurs!... Olivier, ayez pitié de moi?

M. de Montreu détournait le regard, craignant de succomber:

--Blanche, ma chère femme, encore un peu de courage... Tu vas guérir; tu ne songeras plus à l'horrible liqueur, et nous nous aimerons...

--Jamais, monsieur, jamais!

Afin de distraire la malade, Olivier se servait de Jeanne pour lui envoyer des cadeaux charmants.

--Mère, c'est de papa... Oh! le joli bracelet! Oh! le beau collier! Et ces fleurs, ces verveines, ces roses...

Blanche embrassait la tête blonde et l'éloignait--sans un sourire.

M. et Mme de La Croze encourageaient leur gendre à sauver la maman de Jeanne: on citait à Mme de Montreu les exemples de quelques morphinomanes repentis; on lui citait le cas de Mathilde Gouilléras, qui après avoir été très souffrante, lançait l'anathème sur la morphine, regrettait ses magnifiques élans épistolaires, et suppliait sa cousine de renoncer à la Pravaz.

VII

Ce jour-là, Raymond de Pontaillac, arrivé de la veille en son castel des Ormes, monta à cheval pour se rendre aux Tuilières.

Il mit d'abord sa bête au galop, puis au trot, puis au pas, sous les grands châtaigniers qui le couvraient de leurs ombres verdissantes: à son désir de revoir Blanche se mêlait une crainte, comme si vraiment il n'était pas bien sûr de rencontrer là-bas tout le bonheur qu'il allait y chercher.

Devant la grille du château, le capitaine fut sur le point de tourner bride, mais il avait été vu de M. de La Croze qui lui dit, en avançant:

--Té! la bonne surprise, mon gaillard!... Et depuis quand sommes-nous aux Ormes?

--Depuis hier, monsieur Pierre. Je me suis arrêté à Limoges pour saluer mon oncle.

--Tu pourrais dire: «Monseigneur»... Il va bien notre cher évêque?

--Pontificalement.

Un domestique mena le cheval du capitaine à l'écurie, et M. de La Croze et Pontaillac marchèrent bras dessus bras dessous vers la maison.

--Capitaine, tu as bien fait de nous revenir. On s'ennuie mortellement ici. Combien de mois de congé?

--Il n'y a pas de mois; il y a des jours... quinze.

--Diable, c'est peu!

Le vieux gentilhomme introduisit Raymond au grand salon, appela Mme de La Croze et envoya Catherine prévenir la marquise.

Olivier, lui, était dans le parc, en train de surveiller l'installation de conduites d'eau. On le héla; il accourut, et les deux amis s'embrassèrent, tandis que Madame faisait son entrée.

En évoquant la scène du jardin d'hiver, chez le docteur Aubertot, Raymond se disait: «A-t-elle pardonné?» Blanche, elle, frémissait à cette idée: «Il a de la morphine; il m'en donnera!»

Tous deux parlaient maintenant d'une façon indifférente des choses parisiennes et mondaines, des derniers bals, des derniers ragots, des derniers scandales, et rien, dans leur voix, ni dans leurs gestes ne trahissait leurs émotions profondes.

On reçut la visite de l'abbé Boussarie, le curé de Saint-Martin-l'Église, un aimable et paternel vieillard aux longs cheveux blancs, l'ancien précepteur de M. de Pontaillac. Il rappela que Blanche, Olivier et Raymond avaient été tous trois baptisés par lui et que tous trois avaient fait leur première communion à Saint-Martin. Seul, le capitaine restait à marier. Y songeait-il? Allons, allons, le neveu de Monseigneur Aymar de Pontaillac, l'héritier d'une race illustre, prêcherait bientôt d'exemple.

Et, de sa canne à pomme d'argent, le vieux prêtre menaçait tendrement Raymond.

Une espérance animait toujours Mme de Montreu. C'était à Pontaillac qu'elle devait la première piqûre, et dans sa détresse horrible d'affamée, le grand initiateur lui viendrait encore en aide. Comment adresser la demande, et en quel endroit, et avec quelles ruses? Ici, rien à tenter, sous l'oeil du mari. Écrire au capitaine, envoyer la lettre par un domestique? Personne, au château, n'accepterait la commission. D'un autre côté, Blanche n'oubliait pas la déclaration d'amour du jeune officier, et elle se sentait tenue à la plus grande réserve. Et cependant, il lui fallait de la morphine, il lui fallait une Pravaz--et seul, Raymond pouvait l'empêcher de mourir!

Tout de suite, l'idée naquit en M. de Montreu que sa femme aurait recours à Pontaillac, et comme il cherchait un moyen d'affirmer son rôle de surveillant, ce fut Raymond lui-même qui le tira d'embarras.

--Tu sais, Olivier, j'ai enfin renoncé à ma stupide passion pour la morphine.

--Plus d'espoir; je me tuerai! gronda la marquise.

Mais elle leva les yeux et crut lire un mensonge et une promesse dans le regard de l'homme.

--Vraiment, interrogea le marquis, tu es brouillé avec l'odieuse Pravaz?

--Brouillé, et définitivement.

Un nouveau regard démentit l'affirmation nouvelle, et cette fois Madame eut un sourire pour le beau comédien. Est-ce que, du reste, on pouvait oublier l'ensorceleuse? Si Pontaillac venait de trahir la vérité, c'est qu'il comprenait les douleurs de l'abstinence et qu'il se garait de l'époux, afin de mieux secourir la malheureuse femme!

Après le départ du curé et de Raymond, la marquise monta dans ses appartements et redescendit à l'heure du dîner. Elle avait changé de toilette, et en robe printanière, ses beaux cheveux roux ornés d'une grappe de lilas, elle paraissait tranquille, presque joyeuse.

Le mari allait accuser la morphine de cette agréable métamorphose, mais Blanche devina sa pensée, et avec un grand talent de dissimulation:

--Olivier, tu me soupçonnes de m'être fait une piqûre. Eh bien, tu as tort. M. de Pontaillac s'est guéri; pourquoi ne guérirais-je pas?

Elle créait «l'état d'espérance» qui aide à supporter «l'état de besoin».

* * * * *

Le lendemain, Raymond sortit des Ormes pour une matinale promenade. Il marchait, la joie au coeur, et grâce à de spécieux raisonnements que les bienfaisantes solutions lui inspiraient, il arrivait à se convaincre qu'il était urgent de procurer de la morphine à la grande dame et excusable de faire sa maîtresse de la femme d'un ami, de son meilleur ami.

Pontaillac longeait un chemin ombreux, et au travers des ramures, le soleil lui baisait le visage, l'illuminait de ses ors; une brise tiède et douce l'imprégnait des vivifiantes senteurs des bois.

Il s'arrêta devant le parc des Tuilières, près d'une brèche récente et faite par les ouvriers employés aux conduites d'eau. La grille de la chapelle était ouverte, et dans la femme agenouillée, l'homme reconnut Mme de Montreu.

La marquise sortait de la chapelle, et les deux victimes de la Pravaz se regardèrent.

--Madame, commença Raymond, le hasard m'a mené vers vous, et je bénis le hasard... Comme vous êtes pâle et tremblante!... Vous avez pleuré...

--J'ai pleuré, parce que je souffre, parce que je meurs!

Résolument, elle dit ses douleurs, le supplice que lui imposait M. de Montreu, en la privant de la liqueur vitale; elle dit la scène nocturne où le gentilhomme jeta dans l'étang des Falettes les solutions et la Pravaz. Tout le monde l'abandonnait, oui, tout le monde, même Mathilde, son ancienne prosélyte!

--Je le savais, répliqua l'officier avec aplomb; je le savais, et je suis venu. Hier, j'ai dû abriter sous le mensonge mon désir de vous être utile, car, madame, mieux que personne, je connais votre mal. J'en ai souffert, j'en ai pleuré. Il n'y a pas de tortures comparables à celles du besoin de morphine! Des médecins prétendent que la liqueur nous tue. Les imbéciles! Mais, la mort hideuse, terrifiante, c'est la privation!

Il tira de sa poche un nécessaire de voyage en soie bleue contenant à la fois de la solution et une aristocratique Pravaz:

--Tenez, madame... Ne pleurez plus... Essuyez vos beaux yeux... L'enfer va disparaître--pour vous.

--Merci, oh! merci, monsieur de Pontaillac! Vous me sauvez!

Le capitaine salua Mme de Montreu et reprit le chemin des Ormes.

* * * * *

Sous l'énergie de la piqûre, Blanche éprouva un malaise bizarre: la solution de Pontaillac était dosée à un degré que la jeune dame n'avait pas encore atteint.

Il se fit un trouble effroyable dans les organes, en même temps qu'une surexcitation du cerveau. Tout le sang reflua au coeur, et des images--pour les yeux et pour la pensée--remplacèrent à la fois les idées exactes et les tableaux de la réalité: ainsi, la chambre de madame se transformait en un vaste étang, l'étang des Falettes; une barque se balançait sur les eaux; M. de Montreu incarnait M. de Pontaillac, et Blanche adorait l'incarnation nouvelle. Dans une lutte de la lumière et des ténèbres, l'esprit établissait un contraste fâcheux entre les gentilshommes, entre l'époux sévère, tel un geôlier, et l'amoureux superbe, tel un prince charmant. Blanche exagérait la petite taille du mari, son air efféminé, alors qu'Olivier conduisait son panier attelé de deux landais; elle diminuait Olivier, lui enlevait de sa beauté, de sa distinction pour en parer le grand Raymond qu'elle voyait courir à cheval, tout resplendissant de casque et de cuirasse, en un flamboiement d'astre.

A son réveil, l'honnête femme chassa la mauvaise idée et elle fut prise d'une terreur comme si vraiment elle avait été responsable des velléités de luxure suggérées par l'âme du poison.

Les jours suivants, elle se montra froide envers M. de Pontaillac, affectant devant lui pour Olivier, une grande tendresse conjugale; mais, certain soir, le capitaine dîna aux Tuilières avec l'abbé Boussarie, les Gouilléras, et pendant que le mari de Mathilde, un bon et gros limousin à la barbe rougeâtre, ennuyait l'invité de ses interrogations sur la poudre sans fumée et la Triple Alliance, Blanche, en passant, frôla Raymond, d'un frôlement voluptueux.

M. de Pontaillac tressaillit d'allégresse; Mme de Montreu balbutia, avant de se réfugier près de l'ange gardien, sa fille.

Ces ardeurs inconscientes de la chaste épouse justifiaient l'un des plus curieux phénomènes de l'intoxication morphinique et de ses résultats absolument contraires pour les deux sexes. En effet, tandis que l'homme subissait quelquefois un état de dépression de la vie génésique, le système arrivait chez la femme à un haut degré de nymphomanie. La force morale de Blanche, quoique très affaiblie par l'abus de la morphine, la préservait encore de l'adultère, mais elle ne l'empêchait pas de se livrer à des mouvements désordonnés et d'origine purement mécanique où s'éteignait son regard lascif, où se calmait sa surexcitation excessive.

Mme de Montreu gémissait de ce triste état; elle ne voulait plus de rapports avec son mari; mais elle se révoltait contre les tendances bestiales, et se sentait profondément malheureuse.

* * * * *

Une après-midi, le marquis Olivier, M. de La Croze et le curé Boussarie faisaient une partie de billard, et en haut, dans sa chambre, la jeune dame s'injectait une nouvelle solution,--un cadeau de Pontaillac.

Le soleil de juin jetait sur la glèbe une poussière d'or et de feu. On entendait le cri-cri des faux qu'on aiguise, le roulement des chariots, les appels à la guillade et parfois le beuglement des boeufs. Un peuple de travailleurs, hommes et femmes, coupait ou amoncelait des herbes, les mâles noirâtres et velus, le torse maigre, des vieilles encore plus noires; et çà et là, un râteau à la main, quelques jolies filles en jupe sombre et chemisette claire, s'étiraient, avec des poses amoureuses, sous l'incendie du ciel.

Par un phénomène de double conscience et de double vue, la marquise restait Mme de Montreu, et en elle vivait une autre femme dominant la première et s'imaginant attendre Raymond, lui avoir donné rendez-vous dans sa chambre même. Elle l'apercevait, là-bas, aux Ormes; il montait à cheval; elle le suivait, sur la route poudreuse, le long des peupliers d'Italie. Déjà, il s'arrêtait devant la grille du château. Il n'y avait personne pour le recevoir, et la voyante distinguait nettement les domestiques occupés à divers ouvrages: ceux-ci aidaient les faucheurs; d'autres frottaient le parquet du grand salon; un des palefreniers dormait en un coin de la grange; Catissou saignait des volailles.