Chapter 3
--J'ai acheté la petite seringue et les solutions chez un pharmacien de la rue de Gomorrhe, un nommé Hornuch.
--Et le pharmacien vous livre à volonté de la morphine?
--Dame!--en payant.
--Depuis combien de jours avez-vous cessé les injections?
--Depuis trois jours.
--Et vous éprouvez?
--Un abattement et l'envie de me piquer encore. C'était délicieux, mais je crois que ça ne me réussit pas.
--J'en suis sûr, moi. Voulez-vous guérir?
--Oh! oui!
--Eh bien, plus de morphine. Car, chez vous, la suppression radicale n'offre aucun danger: vous n'êtes pas encore une morphinomane; vous êtes tout au plus une morphinisée, et il va dépendre de vous, de vous seule, de retrouver l'énergie et la santé.
--Merci, monsieur le docteur. Je vous dois?
--Vingt francs, madame.
Le soir, de nombreux équipages stationnaient devant la maison du docteur.
Par l'escalier de marbre blanc, les habits noirs et les robes de bal affluaient au premier étage, et tout un monde d'illustrations parisiennes, de savants, de clubmen, d'officiers, d'écrivains et d'artistes, s'en venaient saluer M. et Mme Aubertot, lui très aimable, elle très gracieuse dans sa robe lilas, avec son profil de médaille grecque et ses cheveux poudrés à la maréchale.
Trois salons en enfilade resplendissaient de lumières; un buffet était dressé dans la salle à manger, et là-bas, tout au fond, à gauche du cabinet du docteur, on apercevait un dôme de cristal protégeant le jardin d'hiver.
Dans le salon du milieu, contre la muraille, s'élevait une estrade où déjà Coquelin cadet disait le monologue du _Cheval_. Sur des rangées de chaises, les dames assises maniaient leurs éventails de dentelles ou de plumes; les feux du lustre avivaient leurs épaules nues, les pierreries de leurs colliers et de leurs bracelets, les étoffes des robes éclatantes, les diamants des oreilles et des chevelures, et derrière elles, la ligne sombre des habits noirs, çà et là égayée de quelques uniformes, se massait, pleine d'un houhou flatteur.
En un groupe, M. Arnould-Castellier, le major Lapouge, Jean de Fayolle et Léon Darcy, les camarades de Pontaillac; au premier rang des dames, la marquise Blanche de Montreu et son amie, la doctoresse Geneviève Saint-Phar, une maigre brune, point jolie, mais rayonnante d'intelligence; à droite et debout: le capitaine de Pontaillac, le marquis de Montreu; à gauche, César Houdrequin, du _Rabelais_, interviewant le professeur Émile Pascal sur la lymphe du docteur Koch.
On applaudit le monologue; on écouta diverses chansons d'artistes de l'Opéra-Comique et des Bouffes, une poésie d'Alfred de Musset par Sarah Bernhardt, un solo de violoncelle par Mlle Galitzin, et vers onze heures, on vit paraître la Stradowska, en robe de satin blanc, longuement gantée de noir, les épaules nues, et sans autre parure qu'un collier de saphirs.
Au piano, Loris Rajileff préluda, et la voix de Christine s'étendit, emplissant la salle de ses vibrations d'une grande tendresse ou d'une extrême puissance. Elle chantait un hymne russe, et dans la chaleur lyrique, à l'écho lointain de la Patrie, l'artiste avait des trémoussements, des voluptés radieuses qui semblaient l'enlever toute.
La Stradowska dominait la foule attentive, et apaisant pour un seul homme le feu de son regard d'aigle, elle implorait un sourire de l'être adoré. Mais Raymond avait vu s'éloigner Blanche de Montreu, et tandis que Christine vocalisait encore, il suivait la dame, malgré lui.
Jean de Fayolle, Léon Darcy, le major Lapouge et Arnould-Castellier l'arrêtèrent au passage:
--Un vrai succès!
--Admirable, la Stradowska!
--On se ferait hacher!
--Vous devez être fier, mon gaillard!
--Eh bien, répondit Pontaillac en se dégageant, prenez-la et laissez-moi tranquille!
Il passa, et les autres dirent:
--La morphine l'énerve!
--Elle l'empoisonne!
--Elle le rend fou!
--Elle le tue!
--Un si bon garçon!... Quel dommage!
Le directeur de la _Revue militaire_ conclut:
--Cet animal-là est un apologiste. Ne s'est-il pas avisé, un soir, de me piquer pour une rage de dents?... J'ai eu mal au coeur--et ça me dégoûte, la morphine!
Sous le brouhaha des applaudissements, Mme Aubertot et son mari obtinrent de la diva un chant français, et tout le monde fit silence. On ne remarqua pas la disparition de Mme de Montreu et du comte de Pontaillac.
Blanche s'était dirigée vers le «buen retiro» des dames; mais trouvant la porte close, elle arriva dans le petit jardin d'hiver où des feuillages grimpaient le long d'un treillis d'or. En ce lieu charmant, elle fut ravie de ne rencontrer personne. Tout près d'elle, une grotte que fleurissaient des mimosas et qu'entouraient des plantes géantes attira son attention. Justement, une torchère de cuivre à dix becs électriques laissait la grotte dans une ombre relative, et les bruits harmonieux du salon faisaient évanouir la crainte des dangers.
Alors, derrière les verdures, Blanche leva brusquement ses jupes, et au milieu des trésors de luxe intime, en rabattant son bas de soie gris-perle, découvrit un mollet de chair rose. Pour garnir la Pravaz, elle fit tourner le chaton de diamant d'un de ses bracelets, dévissa un minuscule flacon, y plongea l'aiguille--et sans hésiter, meurtrit une fois encore sa jambe de marquise.
Une ombre s'interposa entre elle et la lumière, et Mme de Montreu vit debout devant elle Raymond de Pontaillac qui la regardait.
Indignée, blessée dans sa pudeur de femme, elle se dressa pâle et si hautaine que l'officier en tressaillit.
--Monsieur, de quel droit m'avez-vous espionnée?... C'est le fait d'un...
Mais l'insulte expira sur ses lèvres.
--Madame, dit Raymond, je vous ai vu sortir; vous paraissiez souffrante...
--Eh! que vous importe, monsieur!
Il lui saisit les mains, l'effleura d'un baiser:
--Blanche, Blanche, je vous aime...
Eperdue, la marquise voulait fuir, et sous l'ardeur du poison, une force mystérieuse la retenait là, et de violents désirs lui montaient au cerveau. L'éclair de ses yeux se mêlait à la flambée du regard de l'homme, et il y avait en elle deux créatures: la chaste épouse, mère immaculée, et l'autre, la nouvelle, une morphinomane dont le corps frémissait d'amour.
--Monsieur... Monsieur...
--Blanche, je vous aime... Blanche, depuis votre mariage, depuis votre refus de m'épouser, je lutte contre ma passion... Où sommes-nous?... Je l'ignore... Je ne vois que tes yeux!
Raymond l'entraînait, et elle jetait autour d'elle ces regards douloureux du voyageur qu'enchante et terrifie l'abîme.
Enfin, reconquise, elle arrêta l'homme et sa disparition éveilla le morphinomane à la réalité.
Maintenant, on dansait partout, et le marquis Olivier interrogeait doucement sa femme:
--Tu es souffrante?
--J'ai un peu de migraine.
--Partons?
--Non... pas encore... Je veux danser...
Les valseurs tourbillonnaient, au son d'un orchestre roumain; la Stradowska acceptait le bras de Léon Darcy, en étudiant la marquise; Jean de Fayolle invita Blanche.
Mme de Montreu se leva, et dès les premières mesures, sentit le parquet flotter sous elle.
--Qu'avez-vous, madame?
--Rien, monsieur... Ne me serrez pas trop, je vous prie?
Des groupes valsaient, légers. Blanche, les yeux grands ouverts, trébucha, et Fayolle crut qu'elle allait défaillir.
--Vous me serrez trop, monsieur! reprit-elle, irritée.
--Marquise, je...
--Votre main est dure comme une main de fer...
Sur un ordre impérieux, le cavalier dut abandonner la main et la taille--et Blanche tomba à la renverse, entre les bras de son mari qui accourait.
Au milieu du tumulte des invités et des domestiques, le marquis Olivier, aidé de Mme Aubertot, de Jean de Fayolle et du major Lapouge, transporta sa femme dans le cabinet du docteur.
Pendant quarante minutes, Mme de Montreu resta sans notion exacte de ce qui se passait autour d'elle: des gens circulaient, blancs et noirs, autant de rouges fantômes. La malade, étendue sur un divan, ne pouvait dire un mot, ni faire un geste.
Déjà, la plupart des invités venaient de se retirer, et demeuraient seulement près de son amie de pension, la doctoresse Geneviève Saint-Phar, le major Lapouge, les docteurs Aubertot et Pascal, l'un et l'autre professeurs à la Faculté de Paris.
Les quatre médecins examinèrent les différentes fonctions: le coeur très lent battait cinquante; les mouvements respiratoires descendaient bien au-dessous de la normale. Des soubresauts agitaient le corps.
M. Émile Pascal, un homme de haute taille, vert encore, aux moustaches épaisses et grisâtres, rajusta son lorgnon et dit à Olivier:
--Est-ce la première fois que Madame éprouve de ces troubles nerveux?
--Oui, docteur, la première fois.
--Habituellement, ces sortes de spasmes ne persistent pas.
Et s'adressant à son collègue Aubertot:
--N'êtes-vous pas frappé, comme moi, de la dilatation des pupilles?
--Sans doute.
Bien que médecin des Montreu, Aubertot voulut s'effacer devant son illustre confrère, et celui-ci demanda au gentilhomme:
--Qu'a-t-elle mangé ce soir?
--Aucun plat que je n'aie goûté moi-même.
--Voyons les bras, les jambes, continua Pascal, en priant Mme Aubertot d'emmener le marquis.
Il aperçut aux cuisses et aux mollets de nombreuses piqûres, et déclara:
--Nous sommes en présence d'une intoxication aiguë, d'un empoisonnement grave par la morphine.
--Je m'en doutais! affirma le major.
Et il gronda en lui-même:
--Il y a du Pontaillac là-dessous!
--Je dois avouer, dit Aubertot, qu'en décembre dernier, j'ai fait une piqûre à Mme de Montreu, mais une seule piqûre destinée à combattre des douleurs névralgiques. Tout récemment, la marquise, pour les mêmes causes, sollicita de moi de nouvelles piqûres; j'ai craint l'accoutumance, et j'ai refusé.
--D'autres médecins auront été moins scrupuleux, hasarda la doctoresse.
--Ce n'est pas le moment d'agiter cette question, reprit Pascal. Il faut déshabiller la malade.
On n'avait ni le temps, ni le loisir de placer le thermomètre dans l'aisselle; la femme nue demeurait en résolution complète; la sensibilité sensitivo-sensorielle était abolie; le réflexe patellaire, le réflexe plantaire n'existaient plus, et une épingle, enfoncée à travers la peau, ne provoqua aucune réaction.
Les docteurs se trouvaient devant un état caractérisé par le coma et le collapsus. Il y eut chez la malade des efforts de vomissements, et les mouvements respiratoires descendirent à dix par minute. D'autres particularités intéressantes se montrèrent du côté de la pupille et de la cornée, et il s'y joignit une abolition absolue du réflexe pupillaire; l'ouverture et l'occlusion alternative des paupières ne faisaient point mouvoir l'iris excité, et l'approche d'une bougie ne lui permit pas de réagir davantage.
Enfin, sous l'influence du tannin et surtout du café à haute dose, la respiration commença à devenir plus ample; les battements du coeur devinrent également peu à peu plus nets et plus accélérés, et avec des frictions et des massages, la température remonta.
Tout danger était conjuré.
Mme de Montreu, n'acceptant pas les offres gracieuses de Mme Aubertot, voulut s'en retourner chez elle. Des femmes l'aidèrent à se vêtir, pendant que les quatre médecins rejoignaient, au jardin d'hiver, le marquis Olivier.
Une discussion s'éleva entre le major, les professeurs et la doctoresse.
Fallait-il, en présence de ce cas d'intoxication chronique par la morphine, employer la suppression brusque?
Pascal, Aubertot et Mlle Saint-Phar tenaient pour la méthode des docteurs Ball, Zambacco, Lancereaux, etc., qui consiste dans la diminution progressive des injections; le chirurgien militaire, quoique bon Français, se déclarait partisan de la suppression immédiate et radicale, dont le docteur allemand Levinstein est l'apôtre.
--Mais, ma femme ne prend pas de morphine! clamait Olivier.
--Elle en prend, elle se cache de vous, répondit Pascal.
Mlle Saint-Phar ajouta:
--Tous les morphinomanes, les dames surtout, savent dissimuler.
Devant l'autorité des professeurs, Lapouge s'inclina, et les médecins adoptèrent la méthode Erlenmeyer, progressive décroissante, dont ils expliquaient la marche, en exhortant le mari à surveiller sa femme.
Blanche, prise de peur, écouta les conseils de Mlle Saint-Phar; elle lui fit l'aveu de sa passion morphinique; elle lui montra le bracelet renfermant la liqueur, jura de suivre les ordres des médecins et d'obéir à l'époux aimé.
* * * * *
A quelques jours de là, M. et Mme de Montreu partirent pour le château des Tuilières--et Raymond de Pontaillac endormit son chagrin d'amour.
V
C'était le printemps, et tout verdoyait dans la vallée de Saint-Martin-l'Église que domine le château des Tuilières.
M. et Mme de La Croze, le père et la mère de Blanche de Montreu, y vivent, bénis des pauvres, aimés et respectés de leurs domestiques, de leurs métayers et de leurs voisins.
Si le vieux castel des ancêtres a été remplacé par une habitation moderne, si l'herbe pousse au-dessus des anciens fossés et si là-bas, une tour démantelée évoque l'histoire, les descendants n'ont rien perdu de la valeur des aïeux, et ils ont même gagné en charité sociale.
La façade du château donne sur une cour d'honneur, au milieu de laquelle s'épanouit un marronnier célèbre; à droite, les écuries et les remises, puis, les jardins, le parc, et vers la gauche, un vaste étang qui baigne les murailles.
De la terrasse resplendissante de fleurs, on aperçoit les vingt domaines de la propriété, les maisons blanches, les prairies, les taillis ajourés, les masses profondes, le château des Ormes, la demeure seigneuriale de Pontaillac, et plus bas encore, le village de Saint-Martin-l'Église et son clocher pointu aux tuiles rouges.
Un ruisseau vagabonde, le long des prés, et en haut du chemin, çà et là, dans les landes immenses, des blocs grisâtres, des dolmen, des tumuli, intéressent les membres des sociétés savantes, comme l'ameublement du château aurait pu intéresser et passionner un antiquaire: tapisseries anciennes, vieux bahuts aux fantastiques sculptures, grands lits à baldaquins avec leurs rideaux d'indienne à personnages, faïences limousines, horloges, et le billard lui-même aux primitifs filets en guise de blouses, toutes ces choses avaient leur histoire et témoignaient du respect et des soins de la noble famille.
Oui, tout est joie par ce soleil; les oiseaux chantent l'éternité de la création; une brise chargée du parfum des thyms et des lavandes court sur la terre et s'en va rider les eaux de l'étang des Falettes, où dorment les fleurs nageuses; tout est joie! Mais, à la saison hivernale, lorsque, sous un ciel gris, les arbres dépouillés gémissent au vent et que les loups viennent hurler jusque dans le parc, il faut bénir sa terre natale ou rechercher les vives émotions, pour ne pas déserter. Et les beaux-parents du marquis ne désertent pas, et regimbent aux hivers mondains, tant vantés par leur gendre et leur fille.
Au château des Tuilières, pendant le séjour des Montreu, on reçoit les châtelains du voisinage, et notamment Pontaillac, lors des congés de l'officier; mais l'intimité habituelle des La Croze est restreinte à l'abbé Boussarie, curé de Saint-Martin-l'Église, et aux Gouilléras--M. Adolphe Gouilléras, riche propriétaire et grand marchand de bois, ayant épousé Mathilde de Chastenet, la cousine pauvre de Blanche.
* * * * *
Ce jour-là, après déjeuner, le marquis Olivier, sa femme et leur fille Jeanne, se promenaient dans les jardins avec les La Croze.
L'enfant marchait entre le parrain Pierre, un beau vieillard à la barbe de neige, et la marraine Amélie, une douce vieille en papillotes grises.
Pour juger les La Croze, ne suffisait-il pas de rappeler la guerre de 70, les batailles où le gentilhomme commandait une compagnie de mobiles, tandis que la dame des Tuilières distribuait du pain aux humbles femmes des paysans-soldats?
Conseiller général du canton, lieutenant de louveterie de l'arrondissement, M. de La Croze aurait voulu céder la première place à Olivier. Le gendre ne s'en souciait guère: il aimait mieux sa femme--et Paris.
Dès l'arrivée aux Tuilières, M. de Montreu avait imposé--il le croyait, du moins--la diminution morphinique progressive. Les premiers jours, Blanche se révolta, dévoilant les artifices d'eau intercalaire, d'éther sulfurique, de chloroforme ou d'alcool. Il lui fallait de la morphine, et rien que de la morphine! Elle pleurait, se lamentait, injuriait, menaçait, puis elle se calma, parut renoncer au stupéfiant et à toutes les substitutions graduées, bien avant l'heure fixée par les médecins.
Madame se prétendait sevrée, absolument guérie; elle parlait avec dégoût de son ancienne et ridicule passion; elle jouait du piano, pinçait de la harpe, chantait, riait, montait à cheval--et le marquis écrivait des lettres enthousiastes au docteur Aubertot. Celui-ci répondait: «Très bien! Mais, prenez garde! Veillez toujours!»
Et il lui signalait des cas étranges de dissimulation chez les morphinomanes.
Dans l'allée de tilleuls, M. de La Croze et le marquis allumaient leurs cigares; Blanche, maman jalouse, enleva la petite Jeanne des bras de grand'mère, et la couvrit de fous baisers.
--Tu lui fais du mal, cria Mme Amélie. Regarde: elle pleure!
Jeanne dit, en versant des larmes:
--Méchante petite mère!
La marquise éclata en sanglots, et se mit à marcher très vite. Olivier demanda, inquiet:
--Blanche, où vas-tu?
--Je rentre dans ma chambre; j'ai besoin de pleurer.
Elle courait si fort que les La Croze et le marquis eurent peur et s'élancèrent.
--Mais, laissez-moi donc! Vous m'ennuyez!
Sur son chemin, elle rencontra la vieille Catherine qui voulut l'arrêter:
--Madame?...
--Laisse-moi!... Laisse-moi!...
Devant ce spectacle, M. de Montreu fut saisi d'une angoisse... Est-ce que la terrible passion renaîtrait?
Et bravant la consigne, il frappa à la porte de madame.
Blanche vint ouvrir:
--Je vais mieux.
Il parla timidement de la morphine, et sa femme lui sauta au cou, toute joyeuse:
--De la morphine?... oh! non, Olivier!... Tu crois donc que je veux mourir?... J'ai trop souffert, va... N'avons-nous pas brisé toutes les sinistres Pravaz?
La jeune femme, entièrement calmée, avait repris sa gaieté.
* * * * *
Chaque jour, la marquise allait faire ses dévotions dans une petite chapelle située à l'extrémité des jardins, au milieu d'un fouillis de verdure.
Par la porte grillée, on voyait sur l'autel une vierge de marbre blanc, des chandeliers d'or et des vases aux fleurs nouvelles; quatre prie-Dieu de velours s'alignaient, entre les deux fenêtres ogivales, dont le sombre et artistique vitrail flambait, à la lueur d'une lampe d'église.
Un matin, le marquis et la petite Jeanne accompagnèrent madame jusqu'à la chapelle. La maman et la fillette s'étaient agenouillées, et Olivier, debout, remarqua les yeux de Blanche qui, depuis quelques minutes, exploraient le tapis, en une recherche infructueuse.
Mme de Montreu s'absorbait dans la prière. Olivier emmena l'enfant, heureux de la voir sauter et rire. A un moment, Jeanne se baissa pour cueillir des violettes.
--Oh! papa, vois donc le joli bijou!
Ses doigts faisaient miroiter au soleil une Pravaz d'or.
Le marquis saisit l'objet, vivement:
--Jeanne, il ne faut pas dire à ta mère que tu as trouvé cela!
--Pourquoi?
--Parce que tu me ferais beaucoup, beaucoup de peine.
--Mais, je ne veux pas que tu aies du chagrin, petit père... Chut!... Voici maman!...
Blanche venait à eux, le regard fouillant les herbes, les ronces, et tout son visage disait une inquiétude profonde.
Olivier crut généreux et prudent de ne risquer aucune allusion.
Dans la journée, le mari et la femme se rendirent à Saint-Martin-l'Église, chez leurs parents, les Gouilléras, et M. de Montreu laissant Madame auprès de la cousine Mathilde, se dirigea vers la pharmacie.
Près de la porte, M. Teissier, le pharmacien, un noiraud réjoui, grillait une cigarette.
--Monsieur, fit Olivier, je vous serais obligé de m'accorder quelques minutes.
--Volontiers, monsieur le marquis.
Ils s'assirent en un petit salon, derrière l'officine.
Le gentilhomme exposa:
--Le Dr Vaussanges est en courses; j'attends son retour pour l'interroger, si cela est utile, ce que je ne crois pas. Lui-même m'a affirmé depuis longtemps que Mme de Montreu n'avait plus besoin de morphine; d'un autre côté, je suis sûr que ma femme n'a reçu aucun envoi de Paris. C'est donc vous, monsieur, qui, sans ordonnance, délivrez de la morphine à Mme de Montreu.
--Accusation injuste, monsieur le marquis! Je n'ai jamais délivré de morphine que sur ordonnance.
--Votre parole d'honneur?
--Ma parole d'honneur! Et je veux me justifier.
--Inutile!
--Si; j'y tiens.
Il courut à l'officine et revint, portant un livre et un flacon.
--Monsieur le marquis, on consomme très peu de morphine, dans notre «localité». J'en ai reçu de Paris cinquante grammes, et, lors du traitement suivi par Mme la marquise, sur diverses ordonnances du Dr Vaussanges, il en a été enlevé cinq grammes, puis deux grammes, ordonnance d'un autre médecin, M. Thavet, de Labrousse. Il doit m'en rester quarante-trois grammes. Nous allons voir!
Teissier plaça le flacon sur une balance, fit un calcul mental, et s'écria:
--Quatorze grammes seulement!... Nom de Dieu! on m'a volé!
Aussitôt il appela: «Victor! Victor!»
Un tout jeune homme aux cheveux rouges qui, dans le laboratoire, pilait du quinquina, entra et recula, effrayé, devant les témoins de son incorrection.
--C'est toi qui as pris de la morphine, ici? gronda le pharmacien. Ne mens pas, ou je t'étrangle!
--Oui, monsieur, c'est moi. J'ai l'argent.
--Je me moque de l'argent!... A qui l'as-tu vendue?
--A ma tante.
--Madame Gouilléras?
--Oui, patron. J'ai vendu en plusieurs fois, et je vais chercher l'argent là-haut.
--Gredin! Canaille!... F...-moi le camp!
Mais, sur la prière de M. de Montreu, le pharmacien se résigna à entendre les raisons de Victor.
Lui, fils de M. Abel, le frère ruiné de M. Adolphe Gouilléras, que serait-il devenu, sans l'assistance de l'oncle riche? Cette assistance, il la devait surtout à la tante Mathilde, car l'oncle Adolphe ne l'aimait guère. Quoi de plus naturel que d'exprimer sa gratitude à Mme Mathilde, en lui fournissant des grammes de morphine qu'elle payait?
--Mon seul tort, ajouta-t-il, c'est de ne pas avoir mis l'argent dans la caisse, mais on se serait aperçu de la vente, et Mme Mathilde tenait à garder le secret.
--Triple idiot! Triple brute! reprit le pharmacien, tu as peut-être empoisonné ta bienfaitrice!
--Non, car la morphine ne lui était pas destinée, répliqua le gentilhomme. Est-ce vrai, Victor?
--Je n'en sais rien, monsieur le marquis.
Dès qu'il eut obtenu de M. Teissier la grâce de Victor et recommandé le silence au patron et à l'élève, M. de Montreu retourna chez les cousins, chez les Gouilléras. Il ne voulait pas une explication immédiate avec Blanche, en présence de Mathilde; il craignait de se heurter aux mensonges des deux femmes.
Au moment de partir, Blanche dit à sa cousine:
--N'oublie pas?
--Sois sans crainte. Je remettrai au facteur.
Dans la calèche, le long du chemin, Mme de Montreu souriait à l'époux. Elle demanda:
--N'est-ce pas, Olivier, que Mathilde embellit, tous les jours?
--Ce n'est pas mon opinion. Elle est trop blonde, trop pâle, trop maigre, trop grande.
--Peut-être, mais elle est très distinguée.
--L'important, c'est qu'elle soit heureuse, et si M. Gouilléras n'est pas la distinction même, il a toutes les qualités d'un brave homme.
La nuit fut calme. Au matin, sur la route, Olivier guetta le passage du facteur.
--Avez-vous quelque chose pour moi?
--Oui, monsieur le marquis, répondit le facteur. J'ai des lettres et les journaux.
--Rien de plus?
--Un paquet pour Mme la marquise, de la part de Mme Gouilléras.
--Donnez-moi le paquet.