Chapter 2
--Madame, nous vous apportons le soulagement.
Le docteur emplissait la Pravaz d'une solution de morphine au trentième, et Olivier se sentait trembler à l'idée que l'aiguille blesserait les chairs roses et douces.
Pontaillac, l'ami Pontaillac, le cuirassier-hercule, pouvait supporter une opération même terrible--mais elle, sa dame si fluette, sa Blanche si impressionnable, aurait-elle la force?
Et, dans son ignorance du remède, comme s'il devinait les choses à venir, Olivier arrêta brusquement le bras du docteur.
--Non... Je vous en prie?
--Pourquoi?
--J'ai peur... pour elle.
--Aucun mal, aucun danger, monsieur.
--Vous me le jurez?
--Marquis, je vous le jure.
Il y eut un silence.
--Moi, je n'ai pas peur, Olivier, fit la marquise, en présentant son bras.
La piqûre faite, Aubertot questionna la dame.
--Vous ai-je fait du mal?
--Pas du tout; mais je souffre toujours.
--Attendez.
Les deux hommes s'éloignèrent au fond de la chambre, et Blanche commença bientôt à subir la domination du stupéfiant.
Immobile, d'un oeil déjà voilé, elle regardait le christ d'argent cloué sur un sombre velours, le bénitier d'ivoire, le prie-Dieu, la glace de Venise, les bibelots, les portraits, le vitrail des hautes fenêtres, et ces objets s'animaient et vivaient.
Le docteur et le mari se rapprochèrent, observant la femme. A un moment, sa respiration très calme sembla s'arrêter tout à fait: le médecin secoua doucement madame de Montreu, et la respiration reprit aussitôt, franche, régulière.
Blanche ne dormait pas; elle ne souffrait plus; elle ne répondait pas aux paroles qu'Olivier lui adressait; mais elle les entendait pour ainsi dire inachevées, sans précision humaine, telles que ces voix qui, dans le rêve, bruissent à nos oreilles leurs harmonies confuses. Elle ne remuait pas; mais ses lèvres entr'ouvertes souriaient d'un sourire de béatitude--et toute la femme se transportait vers un au-delà où elle jouissait de secrètes et incomparables extases.
Au bout d'une heure de calme persistant, le médecin se retira.
--Vous veillerez, dit-il au mari, car il faut secouer madame la marquise, si la respiration s'arrête encore.
Il s'en tint là, ne voulant pas ajouter que souvent, après une piqûre, il se produit chez certaines personnes un état comateux dont les suites peuvent être graves.
* * * * *
Le soir était venu, et Olivier demeurait seul auprès de madame, lorsqu'un appel se fit entendre à la porte.
--Entre, ma bonne Catissou, autorisa le marquis.
Une femme s'avança très droite, malgré son grand âge, en robe de popeline noire, coiffée d'un fichu de soie rouge, à la manière des Bordelaises; elle marchait, recueillie et non pas servile: deux bandeaux de cheveux blancs ornaient son front sillonné de rides profondes, et sa bouche démeublée gardait un sourire de bonté infinie.
Cette vieille servante avait vu naître et grandir Olivier, là-bas, en Limousin, dans le manoir ancestral de Montreu; elle l'avait élevé, dorloté, à la mort des parents, et sous la tutelle d'un oncle aujourd'hui disparu. Et quand le gentilhomme, marié à l'unique héritière d'une noble maison, quitta la Haute-Vienne pour Paris, elle voulut le suivre, le servir encore, de tout son dévouement de chienne maternelle aimée et respectée.
En cet hôtel du boulevard Malesherbes, au milieu des larbins qu'elle commandait, de toute la valetaille fin-de-siècle, elle aimait à tricoter des bas, le soir, près des fourneaux de la cuisine, en gémissant des vastes cheminées seigneuriales et des flambées énormes.
Olivier voyait en elle une amie, presque une parente, et sur son ordre, elle le tutoyait comme autrefois du temps où elle déshabillait le petit gentilhomme, bordait le lit, s'enorgueillissait d'être l'humble maman de son «monsieur».
Elle dit, en patois limousin:
--Olivier, je viens de coucher la petite Jeanne. Comment se trouve notre dame?
--Beaucoup mieux, sourit le gentilhomme.
L'ancienne ajouta:
--Tu ne peux pas rester ici toute la nuit... Ta vieille est là... Voyons, il faut aller te coucher... Ne fais pas l'entêté...
M. de Montreu, assez hautain avec les autres serviteurs, riait des familiarités de Catherine, et loin de les combattre, il les encourageait par ses réponses patoises et l'évocation du lieu natal.
--Je veillerai tout seul.
--Non... Non...
Sans la brusquer, il poussa la femme vers la porte, courut embrasser dans la chambre voisine, Jeanne, sa fille, une blondinette de quatre ans; puis il s'installa dans un grand fauteuil.
Mais, avant l'aurore, Blanche l'invita des yeux à se glisser près d'elle, et ils s'aimèrent.
La jeune marquise oubliait sa maudite névralgie, et jamais elle ne fut plus amoureuse, ni plus désirable. Elle conservait le souvenir de la douleur, mais sous le charme de la morphine, dans l'apaisement de tout son être, cette douleur la désertait pour s'acharner contre une autre femme, et elle plaignait la remplaçante immatérielle de tant souffrir.
D'autres phénomènes, au réveil de l'esprit, se manifestèrent avec les couleurs exactes des tableaux: sa chambre de malade se transforma en un parc magnifique, et la marquise revit le château paternel, les Tuilières, à la belle saison des vacances. Jeune fille, elle y fêtait ses deux meilleures amies du Sacré-Coeur, de Limoges: une cousine pauvre, Mathilde de Chastenet, aujourd'hui Mme Gouilléras, la femme d'un riche marchand de bois, toujours exilée dans leur trou de province; Geneviève Saint-Phar, oh! celle-ci, une demoiselle du dernier train, du dernier bateau, de la dernière périssoire, une doctoresse parisienne que Blanche eût appelée à son lit de douleur, sans la crainte de blesser l'illustre maître Aubertot.
Puis, la dame charmée se reportait aux jours où M. de Montreu engagea sa campagne amoureuse. Tous deux s'adoraient; l'union des La Croze et des Montreu assortissait les avantages de la naissance et la fortune. Mais, il y avait un rival, un jeune homme également bien né et plus millionnaire qu'Olivier--un voisin, le seigneur du château des Ormes, le comte Raymond de Pontaillac, alors lieutenant de cuirassiers.
Mlle de La Croze n'hésita pas: le grand Raymond l'effrayait, et elle choisit Olivier, malgré peut-être les désirs de son père.
Les relations se firent très rares entre les Montreu-La Croze et Pontaillac. Cependant, après la naissance de Jeanne, l'officier en congé se présenta aux Tuilières. Désormais, tout nuage s'évanouit; Raymond traitait Blanche en camarade, parlait à Olivier de ses maîtresses.
A Paris, le feu s'était réveillé, embrasant le coeur et les sens du capitaine, et l'homme dut abriter sa passion irrésistible, sous les dehors d'un violent amour, d'un amour de parade pour la Stradowska.
III
Villa Saïd, dans une vaste pièce au plafond de cristal et aux murailles tapissées de satin rouge et piquées d'objets étranges, de trophées, de faïences, de poignards, de fusils, de lances, de haches, de fouets de chasse, de têtes d'animaux, de cornes, de flamberges, de spontons, de hallebardes, d'ombrelles chinoises, de masques, de chapeaux mexicains, de sabres russes, Christine, allongée sur une montagne de peaux de bêtes, caressait tendrement ses deux grands lévriers noirs, Bog et Tolgo.
Elle était drapée d'un peignoir cachemire chaudron ouvert à partir de la taille sur un panneau de satin soufre brodé de chrysanthèmes, le fond travaillé en petits plis à la lingère; elle se souleva, prit un miroir, et devant son visage d'une irrégulière et fraîche beauté, devant sa blonde et magnifique chevelure, ses yeux bleus, d'un bleu saphir, son nez gracieux, ses lèvres vermeilles et d'une chair neuve, ses jolies dents, elle sourit d'un sourire qui disait à la fois l'orgueil de se trouver belle et le chagrin d'être seule à aimer.
Au-dessus d'elle, un dais de soie vieux rose brochée de blanches marguerites, avec des hampes d'étendards que terminaient des gueules de dragons en bronze, lui faisait une lumière douce, dans la fantasmagorie des étoffes, l'éclat des ors, des plumes et des fleurs. Çà et là, des palmiers, des dracoenas, des gynériums, des corbeilles de lilas blanc, des éventails de plumes d'autruche, des paons et des aigles empaillés, des mimosas, des jasmins d'Espagne, des camélias, des primevères, des rhododendrons, une orgie de roses, une sardanapale de verdure, et tout le long du temple, des peaux de bêtes jetées, gardant des apparences vivantes de lions, de tigres, de jaguars, de buffles, de castors, de renards, de loups, d'ours, d'hyènes et de crocodiles.
Les dressoirs d'ébène supportaient un nombre infini d'artistiques richesses, des curiosités de tous les âges et de tous les peuples: émaux, saxes, ivoires, laques, bibelots de marbre, de serpentine, de bronze, d'argent et d'or.
En face de la monumentale cheminée de granit, une immense volière aux barreaux dorés et aux cascades versicolores, comme les fontaines lumineuses de l'Exposition, donnait asile à un monde d'oiseaux, et sous le ruissellement des gerbes liquides et des plumages, une cassolette odorante exaltait un millier de chanteurs.
Si les panoplies variées remontaient au fanon de pourpre des rois francs pour se terminer au javelot des Howas, les tableaux, les marbres et les bronzes, tous les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens et modernes, offraient un pittoresque assemblage: les Rubens, les Benvenuto Cellini, touchaient les Carpeaux, les Falguière et les Meissonier; une tête de Ribot avait à sa droite un paysage de Guillemet; une étude de Puvis de Chavannes avait à sa gauche une aquarelle de Forain, et là-bas, sur son estrade de velours blanc, trônait un piano à queue, le dernier cri d'Erard. Enfin une châsse étincelait de joyaux, lyres, colliers, bracelets, vases, rivières, ciboires, hanaps, miniatures, camées, palmes d'argent, fleurs de rubis, couronnes d'or,--des souvenirs de princes, de rois, d'empereurs, autant d'hommages, autant de lyriques victoires.
Maintenant, la Stradowska allait et venait, fiévreuse, en relisant une lettre de Pontaillac, une lettre de banales excuses où Raymond cherchait à justifier son absence.
--Il ment! grondait-elle... Il ment!... Il ment!...
Sa taille imposante se dressait dans un vent de colère, et ses petits doigts claquaient, rageurs. Elle s'arrêta près d'un guéridon encombré de livres, de journaux, de partitions, de feuilles illustrées. On voyait là des dédicaces de musiciens et d'auteurs illustres, des articles élogieux, des portraits du dernier rôle, des lettres de Gounod, de Massenet, de Saint-Saëns, les félicitations enthousiastes des grands compositeurs russes, Cui, Rimsky-Korsakoff, Glazounow, Liadow, Lavroff, Beleff, une véritable moisson de gloire--et Christine, désolée, envoya d'un coup d'escarpin, toute la moisson au diable-vauvert.
Fille d'un officier russe, orpheline élevée à Moscou, dans l'Institut-Catherine qui est pour les grandes demoiselles de là-bas ce que sont nos maisons de la Légion d'honneur pour les filles des légionnaires, Christine avait une âme d'artiste. Elle charmait directrices et compagnes de sa voix chaude et vibrante, et au sortir de l'Institut, elle courut l'Europe. Les succès de Pétersbourg, de Milan, de Vienne et de Londres l'appelaient en France, et ce fut après un mémorable triomphe à l'Opéra, que le brillant capitaine lui dit les premiers mots d'amour.
Elle aimait Raymond: elle l'aimait de toute sa jeunesse, de tout son sang; elle s'était livrée tout entière, et elle le voulait tout entier. Ses autres amants--les amours de passage--elle les oubliait, rajeunie d'une foi nouvelle.
Pourquoi l'abandonnait-il? D'abord, elle attribua la cause des nervosités du jeune officier à la sinistre liqueur dont elle cherchait vainement à interdire l'usage, mais, l'autre soir, en voyant Raymond dans la loge de Mme de Montreu, la Stradowska eut la pensée d'une rivale. Tandis que sur la scène, elle jouait pour lui, indifférente aux bravos et au feu des jumelles, Pontaillac se tenait à la droite de la marquise Blanche, et il ne regardait Christine que lorsque le marquis Olivier regardait Madame. Lui, si élégant, il prenait là-haut des allures de collégien, et la diva le vit trembler et rougir, quand le marquis aida sa femme à mettre une sortie de bal.
La trahison était-elle accomplie ou seulement en voie d'espérance? Christine l'ignorait encore. Que pouvait-il reprocher à sa fidèle maîtresse? Est-ce qu'elle lui coûtait trop d'argent? Non, car outre que l'engagement à l'Opéra et les honoraires des soirées mondaines assuraient le train de l'hôtel, la diva possédait quelques rentes. Pontaillac la comblait de fleurs et de bijoux, et si elle faisait mine de refuser, il se fâchait. Elle l'aimait, l'adorait, millionnaire, comme elle l'aimerait, l'adorerait demain, si les millions venaient à s'évanouir.
Et ce qui prouvait le désintéressement absolu de Christine, c'est qu'elle ne songeait point à épouser Raymond: femme, elle le préférait à un rang social; artiste, elle le préférait à son art.
--Monsieur Rajileff est là, madame, vint annoncer une des servantes.
--Qu'il entre!
De nouveau, couchée sur l'amas de fourrures, Christine éloigna ses lévriers et tendit la main au visiteur.
--Je m'ennuie, Loris.
Très respectueusement, l'homme, un grand et maigre vieillard à favoris grisâtres, parla de la répétition quotidienne.
--Non, je ne chanterai pas aujourd'hui, et je ne chanterai peut-être plus jamais, déclara Christine qui allumait une cigarette.
--Par les Saintes-Images! C'est impossible! fit l'accompagnateur habituel de la diva.
--Loris?
--Madame?
--Est-ce que je suis aussi jolie que les Parisiennes?
--Bien plus belle! Et le Tout-Paris est unanime à célébrer votre talent et votre beauté!... Vous avez lu les journaux?
--Je m'en moque!
--Les illustrés donnent votre portrait, et je vous signale un article du _Rabelais_.
--Ça m'est égal!
--Il faut vous distraire, madame; il faut travailler. Allons, donnez-moi la joie de vous entendre.
--Pas encore, mon bon Rajileff.
Ils évoquèrent leur pays, les steppes immenses, les fleuves, les merveilles du Kremlin, et comme au souvenir des choses lointaines et bénies, le calme renaissait sur le visage de la jeune Russe, on entendit vibrer le timbre de l'antichambre.
Christine écouta et ne put réprimer l'effet d'une désillusion.
--Madame, dit la camériste en entrant, il y a là un monsieur qui insiste pour voir Madame. Voici sa carte.
La Stradowska lut sur le bristol: «César Houdrequin, rédacteur au _Rabelais_.»
--Je ne connais pas ce monsieur; je ne reçois pas. Sais-tu ce qu'il veut?
--Il a parlé d'une interview.
--Les interviews, j'en ai assez!
Mais la diva réfléchit, et animée de cette idée qu'à force d'éclat, elle arriverait à reconquérir son amant, elle pria Loris Rajileff de passer dans un salon voisin et reçut le journaliste.
César Houdrequin, jeune gommeux à monocle, tête brune et frisée, avec un nez en lame de sabre et une barbiche de chasseur à pied, s'inclinait en homme du monde.
--Madame, je vous apporte d'abord les compliments du _Rabelais_.
--Votre journal, monsieur, répondit la diva, est toujours aimable, et j'en suis bien reconnaissante... Veuillez vous asseoir.
Et pleine de bienveillance, elle offrit une cigarette orientale à l'interviewer, qui commença, entre deux bouffées:
--Chère madame, on a déjà beaucoup écrit sur vous, sur votre talent, sur vos charmes, sur votre génie d'artiste; on sait les propositions qui vous sont faites chaque jour par les plus grands impressarii de l'Amérique; on n'ignore pas votre refus hautain d'aller chanter en Allemagne: vous Russe, vous vous êtes montrée plus Française que bien des Français. Mais, ce n'est pas là le motif de notre interview. Aujourd'hui, le public a des exigences considérables, et je dirais que le _Rabelais_ peut les satisfaire, si ma modestie n'y était intéressée. Un journal bien informé doit à ses lecteurs... presque des indiscrétions. Pardonnez-moi donc, madame, et daignez me répondre. Est-il vrai qu'un des grands-ducs de Russie a déjeuné chez vous, ce matin, et que...
La Stradowska l'interrompit vivement:
--Je n'ai reçu la visite d'aucun duc, monsieur, et je ne comprends pas votre interrogation tout au moins bizarre. Je vis ici comme il me plaît, et mon existence privée ne regarde personne.
--Ah! madame, ne vous fâchez pas! Je vous le répète, et vous le savez, le _Rabelais_ est obligé par ses lecteurs...
--Tant pis pour vos lecteurs!
--Mais la visite d'un grand-duc n'a rien de blessant, au contraire, et votre célébrité va y gagner.
--Assez, monsieur.
Houdrequin murmura des paroles courtoises. Oh! il n'entendait pas abuser! Il soumettrait à Christine son interview, avant de la livrer au journal. Vraiment, il n'y serait point glissé de choses galantes, et le public verrait là un simple hommage rendu par une impériale altesse à une illustre compatriote.
--Vous m'ennuyez, monsieur! Je n'ai jamais eu de relations avec les grands-ducs.
--Même... platoniques?
--Même platoniques.
--Et le prince de Galles?
--Eh bien, quoi, le prince de Galles?
--Est-ce que vous n'avez pas soupé vendredi avec Son Altesse au Pavillon Chinois?
--Jamais de la vie!
--Alors, le directeur du _Rabelais_ va me flanquer à la porte.
--Et pourquoi ça?
--Parce que, sur le ragot d'un confrère, je lui ai promis des révélations russes et anglaises.
--Votre confrère s'est amusé de vous!
--Et il me le payera! Au revoir, madame.
--Adieu, monsieur.
Demeurée seule, Christine appela Rajileff et furieuse de la visite du reporter, se détendit les nerfs, aux accords du piano, avec des roulades.
* * * * *
Vers les quatre heures, un landau, attelé d'une magnifique paire d'orloffs, s'arrêta devant l'hôtel de la villa Saïd, et le capitaine de Pontaillac en descendit.
--Ah! te voilà enfin! gémit la Stradowska, toute éplorée entre les bras de Raymond.
Ils restèrent un moment serrés l'un contre l'autre. L'officier inventait des excuses, mais Christine lui ferma la bouche d'un baiser.
--Ne mens pas?... Tu ne m'aimes plus... Tu aimes une autre femme?...
--Je te jure...
--Ne mens pas!
Le souvenir de la marquise de Montreu lui brûlait le coeur et les lèvres, mais elle se sentit le courage de se dominer, prête à tous les pardons, à toutes les grandeurs.
--Aime-moi un peu?
--Je t'adore!
Cette fin de journée, ils la passèrent au Bois, dans la voiture du comte, et le soir, après un souper en tête-à-tête, Raymond voulut bien faire à Christine l'aumône d'un semblant d'amour.
Qu'ils la connaissaient mal ceux qui la soupçonnaient de trahir son amant, son idole!
--Veux-tu, chéri, que je quitte le théâtre?
--A quoi bon!
--Je n'aime que toi...
--Et la gloire, ô Christine?
--La gloire, le bonheur, c'est toi, toi, rien que toi!
Elle l'entourait de ses beaux bras, le chauffait de toute l'ardente chaleur de sa jeunesse, et lui, l'esprit en déroute, rêvait de la grande dame.
--Laisse-moi...
--Raymond?
--Tu m'agaces!
--Mon bien-aimé?
--Tu m'embêtes! J'ai besoin de ma piqûre.
--La morphine te tue!
--Elle me fait vivre.
--Demain, Raymond...
--Non... Vite, ma Pravaz!
* * * * *
Au matin, de retour chez lui, le capitaine trouva un billet aimable du marquis de Montreu et un petit paquet renfermant une de ses Pravaz si gracieusement offerte au docteur Aubertot pour l'usage de la marquise Blanche.
Le billet disait:
«Mon vieux Pontaillac,
Grâce à la morphine, ma chère femme a vu disparaître sa névralgie rebelle. Nous te proclamons le premier médecin de France, et te fêterons, si tu veux bien, lundi soir, sept heures.
Il y aura des perdreaux, des bécassines et un lièvre du Limousin, une chasse superbe de bon papa La Croze.
Ton ami,
OLIVIER.»
Raymond vint dîner à l'hôtel du boulevard Malesherbes, et il n'osa point encore affirmer la passion qui le dévorait.
Les jours, les semaines s'égrenaient, pareils.
En février, en mars, en avril, la marquise de Montreu souffrit de ses crises névralgiques. On rappela le professeur Aubertot, mais celui-ci, malgré les prières de sa cliente, s'opposa à de nouvelles piqûres de morphine. Il signalait le danger, et à l'insu du docteur et du mari, Blanche acheta une Pravaz et se fit délivrer des ordonnances par un autre médecin.
Secrètement, elle recourait aux injections hypodermiques; elle en arriva à faire fabriquer des seringues d'argent, de vermeil et d'or, gravées de son chiffre et incrustées de pierres précieuses.
IV
--Monsieur le docteur Aubertot?
--Veuillez entrer là, madame, répondit à la visiteuse un domestique en habit noir et cravate blanche, droit et rigide, solennel.
Et il ouvrit à l'horizontale Luce Molday la porte d'un grand salon où quelques personnes étaient assises, les unes près de la table et feuilletant des livres et des albums, les autres, isolées en de vastes fauteuils, sous les ombres crépusculaires.
La consultation allait bientôt finir, mais le timbre du vestibule retentit encore, et parut un jeune homme, un habitué.
--Il est bien tard, monsieur Lagneau, observa le valet de chambre.
--Je tiens à passer, Baptiste.
Déjà, le monsieur avait glissé une pièce de deux francs au larbin; celui-ci le fit pénétrer dans un petit salon, et comme le docteur reconduisait une dame, le tour de Lagneau arriva tout de suite, malgré les longues heures d'attente des autres clients.
--Je vous salue, monsieur le professeur.
--Asseyez-vous, monsieur Lagneau.
Aux clartés des lampes, Aubertot examina son malade, lui tâta le pouls, recommanda la continuation de la précédente ordonnance: bromure de potassium, bains électriques, et termina en ces termes:
--Pas de fatigue, pas d'émotion--et revenez dans huit jours.
Lagneau posa deux louis sur la table et sortit.
Des dames, des messieurs, tous affligés de maladies nerveuses, entrèrent et disparurent avec la même rapidité, lestés d'ordonnances presque pareilles.
Luce Molday, en robe de drap gris rat, manches de peluche, avec un gilet rayé de lacet blanc et or, toque en passementerie dorée, torsade de voile blanc et panache aigrette gris rat, les menottes gantées et chaudes dans un manchon à la dernière mode, un oiseau ailes déployées--Luce baissait les yeux. Elle se recueillait, domptée par le luxe sévère de la grande salle dont les huit fenêtres donnaient sur l'avenue de l'Opéra; elle imitait les attitudes graves des autres personnes et n'imaginait guère que Baptiste, en ce lieu de science, échangeait des faveurs contre des pièces de quarante sous.
On remuait des chaises à travers les salons voisins, et quelqu'un dit:
--Ce soir, il y a bal chez le docteur.
Restaient au salon Luce, deux messieurs et trois dames.
Baptiste les informa que la consultation était terminée et leur remit des numéros d'ordre pour la prochaine du grand médecin des névroses.
--C'est assommant! Je suis très malade, murmura l'horizontale qui sortait la dernière.
Elle tira de sa bourse en filigrane d'or une pièce de cinq francs.
--Est-ce qu'on pourrait passer avec ça?
--Venez vite, madame, fit le valet, en empochant le métal.
Comme tous ses illustres confrères, le docteur Aubertot ignorait les bonnes aubaines du domestique, ou bien il fermait les yeux.
--Vous ne recevrez plus personne aujourd'hui, ordonna le médecin à Baptiste.
Et indiquant un siège à sa nouvelle et agréable cliente:
--Je vous écoute, madame.
--Figurez-vous, monsieur le docteur, que depuis un mois je prends de la morphine en injections.
--Et pourquoi prenez-vous de la morphine?
--D'abord, je me suis piquée, histoire de m'amuser, et ensuite...
--Parce que vous aviez besoin des piqûres?
--Oui, monsieur.
Étienne Aubertot, en redingote noire ornée de la rosette de la Légion d'honneur, appuya sur son poing sa belle tête pensive:
--C'est un médecin qui vous a conseillé des injections de morphine?
--Non, monsieur le docteur, c'est un capitaine.
--De quoi se mêle-t-il celui-là?
--Un capitaine de cuirassiers, un de mes bons amis, le comte de Pontaillac.
--Le malheureux!