Chapter 7
[93] Faits allégués de part et d'autre pour prouver que les animaux nous ont enseigné divers arts: Bacon V, 1; Montaigne, II, XII, t. III, p. 211; exemples de raison raisonnante chez les animaux: Bacon, _ibid._; Montaigne, II, XII, t. III, p. 218 pour les corbeaux de Barbarie, p. 231 pour les fourmis qui rongent les extrémités du grain de blé afin de l'empêcher de germer; opinion de Platon qui met la raison au cerveau, l'ire au coeur, la cupidité au foie: Bacon, IV, 1, à la fin; Montaigne, II, XII, t. IV, p. 62; allusion au rémora: Bacon, III, 4; Montaigne, II, XII, t. III, p. 223. Ajouter encore le mot de César qui préfère être le premier dans un village à être le second dans Rome: Bacon, VIII, 2; Montaigne n'y fait qu'une allusion, III, VII, t. VI, p. 74. La citation du _Trinummus_ de Plaute (II. 84), que Bacon reproduit en la modifiant «Nam pol' sapiens fingit fortunam sibi» peut avoir été suggérée par Montaigne, I, XLII, t. II, p. 208, ou encore par Juste Lipse, _Politiques_, I, VII.
[94] VII, 1, fin, trad. Riaux, p. 335.
[95] I, XXVI, t. II, p. 57.
[96] III, XIII, t. VII, p. 78.
[97] _Ibid._
[98] III, XIII, t. VII, p. 81.
[99] VII, 1, trad. Riaux, p. 330.
[100] _Epîtres à Lucilius_, LIII.
[101] II, XII, t. III, p. 261.
[102] VII, 2, trad. Riaux, p. 339.
[103] III, XII, t. VI. p. 292.
[104] VIII, 2, trad. Riaux, p. 393.
[105] III, II.
[106] Bacon, VI. 4, à la fin; Montaigne, I, XXVI, à la fin.
[107] III, 6.
[108] III, VIII, t. VI, p. 112.
[109] _Essais_, II, XXIX.
[110] IV, 1.
[111] VII, 1, à la fin.
[112] I, IX, t. I. p. 41.
[113] VIII, 2. trad. Riaux, p. 398.
[114] _Essais_, III, 1, auquel Spedding renvoie dans une note de son édition.
[115] Notons toutefois que ces développements sont de 1605, tandis que la phrase sur Montaigne a été ajoutée en 1623.
[116] II, X et I, 26, t. II. p. 21.
[117] II, X, t. III, p. 135.
[118] VII, 3, trad. Riaux, p. 350.
[119] VIII, 2, trad. Riaux, p. 385.
[120] VIII, 2, trad. Riaux, p. 385.
CHAPITRE IV
LA MÉTHODE DE LA SCIENCE. MONTAIGNE ET LE _Novum organum_
Jusqu'à présent nous ne sommes arrivés à démêler qu'une influence de peu d'importance. Montaigne a pu aider Bacon à dégager quelques idées de détail, développer en lui l'habitude de l'analyse psychologique. Il ne lui a ni donné un genre littéraire, comme le titre d'_Essais_ pouvait le faire supposer, ni suggéré son apologie de la science, ni fourni sa conception de la morale. Nous avons seulement constaté, et cela partout où nous avons porté notre investigation, des présomptions très sérieuses pour admettre que son livre a été fort étudié par Bacon. Tant de similitudes ne peuvent guère s'expliquer autrement. C'est dans la composition du _Novum organum_, si je ne me trompe, que les fruits de cette étude vont se faire voir. Il me faut avouer toutefois que c'est là seulement une hypothèse. Même ici nous ne touchons pas une influence certaine; elle n'est que vraisemblable, aucune mention de Montaigne, aucune communauté d'expression chez les deux écrivains ne permettent d'être affirmatif. Je ne puis qu'indiquer les raisons qui me rendent cette opinion très probable.
Et d'abord comment une pareille influence est-elle possible? Comment se peut-il que Montaigne qui, nous venons de le voir, ne construit pas une science, qui, au lieu d'encourager l'esprit humain à la fonder, critique sans cesse ses prétentions et lui étale ses faiblesses, ait pu préparer la création d'une méthode? Bacon se charge de nous l'expliquer lui-même. Il a déclaré que sa méthode avait les mêmes commencements que l'acatalepsie, qu'on lui reprocherait d'énerver l'esprit, de lui ôter toute confiance en soi-même. Dans la suite seulement il doit sortir du doute et fournir des éléments de connaissance positive. Son but est de placer l'esprit en face des faits, de lui apprendre à les examiner sans les déformer, à en tirer toute la leçon qu'ils comportent. Pour cela il lui faut en arracher les mauvaises habitudes qui l'empêchent de voir les choses dans leur intégrité, il lui faut dénoncer les vices natifs qui l'ont poussé à contracter ces mauvaises habitudes afin qu'il les évite à l'avenir. Toute cette préparation de la méthode remplit le premier livre du _Novum organum_. A première vue on aperçoit combien elle est conforme à ce qu'on est convenu d'appeler le scepticisme de Montaigne.
L'idée maîtresse de tout le livre, c'est cette constatation faite par Bacon que l'esprit humain a besoin d'être assujetti à une méthode. Livré à lui-même, il ne sait pas examiner les faits ni s'y asservir. Il est trop hâtif, trop souple, il court aux conclusions aveuglément; il a trop de confiance en lui, il se fie à ses forces; il est le jouet de ses préjugés et de ses habitudes. La source de tous les abus, nous dit Bacon, c'est l'admiration pour l'esprit humain[121]; c'est elle qui nous empêche de penser aux vrais secours dont nous aurions besoin. Et ailleurs: c'est du plomb qu'il nous faut attacher à l'esprit, non des ailes[122]; il n'est que trop actif par lui-même. Cette idée-là est exprimée sous bien des formes dans le premier livre du _Novum organum_; elle y est sous-entendue plus souvent encore, elle est le principe de presque toutes les remarques particulières. Or, à tout prendre, c'est bien aussi l'idée capitale de la critique de Montaigne. Il est vrai qu'il hésite sur la manière de «brider cette raison» si fuyante; pour les questions qui n'intéressent que la spéculation, c'est au fait que, lui aussi, veut l'assujettir. Pour les questions pratiques, comme il ne conçoit pas l'idée qu'on pourrait déduire des faits une politique et une morale, c'est à l'autorité qu'il a recours; autorité de l'Eglise pour la religion, autorité de la coutume pour la politique et la morale. Mais quoi qu'il puisse penser des remèdes, en tous cas, à chaque instant, il signale le mal. «La raison est un instrument de plomb et de cire, allongeable, ployable et accommodable à tous biais»[123], dit-il quelque part; «l'esprit est un outil déréglé, dangereux et téméraire». «La raison va toujours, torte, boiteuse et déhanchée»[124]. Nous n'examinons pas le fond des choses; nous décrétons juste ce qui est conforme à notre coutume, injuste ce qui lui est contraire. Nous voyons le doigt de Dieu dans la victoire de la Rochelabeille; et que dirons-nous après la défaite de Mont-Contour[125]? Il serait aisé d'accumuler un grand nombre de passages où Montaigne se plaît à montrer le déréglement de la raison, où il oppose un fait à un jugement hâtif. C'est là dans les _Essais_ son attitude habituelle. Or l'hypothèse que je présente se réduit à ceci: la plupart des critiques que Bacon va adresser à l'esprit humain avaient été dégagées par Montaigne. Puisque nous savons que les _Essais_ de Montaigne jouissaient d'une très grande faveur au temps de Bacon, puisque nous avons constaté que Bacon lui-même s'en inspirait fréquemment, il est bien probable que la critique de Montaigne a préparé celle de Bacon et l'a facilitée. La lecture des _Essais_ a fortifié le point de vue de l'auteur du _Novum organum._
Mais s'il en est ainsi, comment s'expliquer un fait à tout le moins paradoxal? Les rapprochements de texte, qui jusqu'à présent se sont offerts à nous en abondance, vont maintenant nous faire défaut. Dans le _Novum organum_ les commentateurs ne nous en proposent plus. Ne serait-ce pas que la méthode qui consiste à mesurer l'influence d'un écrivain au nombre de rapprochements qu'on peut établir entre ses oeuvres et les oeuvres de ses successeurs est une méthode défectueuse? Certes, relever des similitudes de ce genre est nécessaire, car souvent elles fournissent la seule base solide de semblables études. Mais, par la force des choses, elles signalent à l'attention des ressemblances de mots et de faits plus que des ressemblances d'idées. Elles se trouvent par là souvent très incomplètes, et toujours elles demandent à être maniées avec une extrême prudence. L'interprétation des résultats qu'apporte une semblable méthode nécessite une extrême circonspection. Plusieurs raisons nous expliquent que dans le _Novum organum_ on n'ait pas signalé de réminiscences de Montaigne.
Pour faire la critique de l'esprit humain, les deux philosophes ne se placent pas au même point de vue. Bacon catalogue et classe les défauts inhérents à la raison humaine; sans esprit de système et sans plan, Montaigne qui, à l'occasion de ses lectures, veut montrer son jugement, chaque fois qu'il se heurte à quelque préjugé le signale et en découvre la racine. On conçoit par suite que la fréquentation de Montaigne ait pu aider Bacon dans son enquête, et d'autre part que la diversité de leurs buts nous cache un peu son influence.
De plus Bacon, tout préoccupé qu'il est, autour de 1620, de commencer sa bâtisse par la plus fructueuse des sciences, à son avis, la science des choses naturelles, qui doit servir de base à une philosophie de la nature, signale de préférence les illusions que causent les fantômes dans l'examen des choses physiques. Montaigne s'attache surtout à la morale: c'est dans l'interprétation des faits de la vie quotidienne, rencontrés soit dans son expérience personnelle, soit dans les histoires, qu'il cherche à voir broncher les jugements humains. Aussi c'est seulement sous leur forme la plus générale et dans leur application aux phénomènes moraux qu'il dénonce les vices de l'esprit. Lorsque Montaigne, par exemple, déclare que nos habitudes entravent notre jugement, ce qui le frappe particulièrement, c'est que notre idée de justice n'est pas fondée en raison; elle n'a rien d'absolu et d'universel, elle est relative aux coutumes de chaque pays. Le juste, c'est ce que nous sommes habitués à considérer comme tel[126]. Bacon fait la même observation sur la fâcheuse influence de l'habitude, mais ce qui l'intéresse, lui, ce sera par exemple que dans les études les plus variées le spécialiste apporte ses habitudes d'esprit au lieu de s'adapter à son sujet. Aristote reste logicien en physique[127]. Ce sera encore que, lorsque nous prenons l'habitude de l'analyse, nous devenons incapables de synthèse, et inversement la synthèse nous fait négliger l'analyse. Démocrite ne voit que les éléments, et les autres philosophes ne considèrent que les ensembles.
Enfin, ici peut-être plus que jamais, Bacon repense à sa manière les idées qui lui sont suggérées par ses devanciers. En traversant son cerveau, elles subissent une sorte de refonte, au point qu'elles ne conservent plus aucune trace des éléments qui les ont formées. Bacon les enferme afin de les rendre plus frappantes et plus faciles à retenir, dans une série d'aphorismes d'allure très lapidaire qui marquent avec une grande netteté les arêtes de la pensée, mais qui la dépouillent aussi des nuances d'expression qu'elle revêtait parfois chez l'auteur qui a pu la suggérer. N'oublions pas surtout les magnifiques métaphores dont il les pare. Bacon a comparé les défauts naturels à l'esprit humain à autant de fantômes qui le hantent et qui lui cachent la réalité. Les uns troublent la tribu humaine tout entière, d'autres s'attachent à chacun de nous et ne fréquentent que notre antre particulière, d'autres se tiennent sur la place publique. Derrière ces créations poétiques qui sont bien à lui, il faut reconnaître des erreurs de tous les temps qui, en tous les temps, ont été plus ou moins distinctement aperçues.
Une systématisation méthodique, une application constante de ses idées à l'activité scientifique, une terminologie très neuve et expressive qui recouvre sa pensée d'un riche manteau poétique, voilà en somme ce qui appartient en propre à Bacon dans sa critique de l'esprit. Cela n'empêche pas que les idées dominantes de cette critique n'aient été auparavant très vigoureusement mises en évidence par Montaigne, et que Bacon, qui lisait familièrement Montaigne, n'ait dû être aidé par lui à donner corps à sa doctrine.
Selon Bacon, quatre sortes de fantômes hantent les cerveaux des hommes: les fantômes de race, les fantômes de l'antre, les fantômes de la place publique et les fantômes du théâtre. Sans les cataloguer ni les nommer ainsi, Montaigne s'est attaqué à tous les quatre. Les fantômes de race l'ont occupé plus que les autres.
«Les fantômes de race, dit Bacon, ont leur source dans la nature même de l'homme; c'est un mal inhérent à la race humaine, un vrai mal de famille, car rien n'est plus dénué de fondement que ce principe: «Le sens humain est la mesure de toutes les choses. Il faut dire au contraire que toutes les perceptions, soit des sens, soit de l'esprit, ne sont que des relations à l'homme, et non des relations à l'univers. L'entendement humain, semblable à un miroir faux, fléchissant les rayons qui jaillissent des objets, et mêlant sa propre nature à celle des choses gâte tout, pour ainsi dire, et défigure toutes les images qu'il réfléchit[128]». On reconnaît là dès l'abord une idée chère à Montaigne. C'est une des idées directrices de l'_Apologie de Raimond Sebonde_, peut-être la principale. Là Montaigne a, lui aussi, commenté le mot de Protagoras qui fait l'homme mesure des choses. Toute la dernière partie du chapitre, qui traite des perceptions des sens, tend à faire voir combien elles nous faussent la réalité, combien, au lieu de nous transmettre la nature dans son intégrité, elles nous projettent dans cette nature, nous mêlent à elles, et ne nous réfléchissent qu'une image très altérée du monde. Voilà pour les perceptions des sens. Quant aux inductions de l'esprit, relisez les pages qu'il consacre à l'idée que l'homme se fait de la divinité. Ce qu'il lui reproche, c'est, au lieu de la loger en son cerveau telle qu'elle est, de la construire d'éléments purement humains: nous lions la puissance de Dieu avec nos lois physiques et intellectuelles, nous l'honorons de ce qui nous honore, nous lui donnons une part de nos plaisirs, nous l'asservissons à nos caprices. Et ce même anthropomorphisme qui nous donne de Dieu une idée si fantastique, vicie dans leur principe toutes nos idées des choses: «Il nous faut noter qu'à chaque chose il n'est rien plus cher et plus estimable que son estre et que chacun raporte les qualitez de toutes autres choses à ses propres qualitez, lesquelles nous pouvons bien estendre et racourcir, mais c'est tout, car hors de ce raport et de ce principe nostre imagination ne peut aller, ne peut rien diviner autre, et est impossible qu'elle sorte de là et passe au delà.[129]»
Donc, pour Montaigne comme pour Bacon, nos perceptions, tant celles de l'esprit que celles des sens, sont des relations à l'homme beaucoup plus que des relations à l'univers; tous les éléments de notre connaissance sont tellement imprégnés de nous qu'ils nous renseignent fort difficilement sur les choses.
Il ne s'est pas contenté d'exprimer sous cette forme générale ce vice capital de l'esprit humain. Avant Bacon il avait, très nettement, dévoilé quelques-uns de ces fantômes de la première espèce contre lesquels le philosophe de la science met en garde les futurs savants. Je ne dis pas qu'il les ait tous dévoilés: il en est un ou deux que nous trouvons chez Bacon, et que Montaigne n'a pas clairement dégagés: celui-ci par exemple que l'esprit fausse la réalité en y introduisant de l'ordre et de la symétrie[130]. Pour la plupart ils sont là néanmoins, parfois avec plus de relief que chez Bacon.
Bacon insiste beaucoup sur ce défaut commun de tout ramener à nos idées[131]. C'est par là, dit-il, que s'explique le crédit extraordinaire des prophéties et des songes, le monde n'en retient que ce qui se réalise, ce qui flatte ses idées. Tout ce qui est contraire à notre manière de voir, nous n'en tenons aucun compte. «L'entendement, une fois familiarisé avec certaines idées qui lui plaisent, soit comme généralement reçues, soit comme agréables en elles-mêmes, s'y attache obstinément; il ramène tout à ces idées de prédilection, il veut que tout s'accorde avec elles; il les fait juges de tout; et les faits qui contredisent ces opinions favorites ont beau se présenter en foule, ils ne peuvent les ébranler dans son esprit; ou il n'aperçoit point ces faits, ou il les dédaigne, ou il s'en débarrasse à l'aide de quelque frivole distinction, ne souffrant jamais qu'on manque de respect à ces premières maximes qu'il s'est faites. Elles sont pour lui comme sacrées et inviolables.»
Cette critique était déjà très vive chez Montaigne. Je crois même que pour la question des prophéties et des songes, Bacon a dû avoir présent à l'esprit le onzième essai du premier livre[132]: vous y trouverez la même explication dans des termes analogues; un même exemple l'illustre chez l'un et chez l'autre, celui de Diagoras qui, comme on prétend le convaincre de l'existence des dieux par le grand nombre des ex-voto placés dans le temple par des voyageurs échappés au naufrage, répond judicieusement que rien ne témoigne le nombre de ceux qui, en dépit de leurs prières et de leurs voeux, ont été engloutis par les tempêtes.[133]
En tous cas Montaigne a dit combien nos idées sont tenaces, qu'elles habitent une région de notre esprit où le libre examen ne pénètre pas, et il a reproché à l'homme de les prendre comme pierre de touche au lieu de l'expérience. «On reçoit comme un jargon ce qui en est communement tenu; on reçoit cette verité avec tout son bastiment et son attelage d'argumens et de preuves comme un corps ferme et solide qu'on n'esbranle plus, qu'on ne juge plus. Au contraire, chacun à qui mieux mieux va plastrant et confortant cette creance reçeue de tout ce que peut sa raison qui est un util souple, contournable et accommodable à toute figure. Ainsi se remplit le monde et se confit en fadesse et en mensonge. Ce qui fait qu'on ne doute de guères de choses, c'est que les communes opinions on ne les essaye jamais.[134]»
Et ailleurs il montre que jamais, quoi qu'elle fasse, l'expérience n'est capable de nous ôter notre confiance native en nos idées: «Que la fortune nous remue cinq cens fois de place, qu'elle ne face que vuyder et remplir sans cesse, comme dans un vaisseau, dans nostre croyance autres et autres opinions, toujours la presente et la derniere c'est la certaine et infayllible; pour cette cy il faut abandonner les biens, l'honneur, la vie, et le salut, et tout.[135]»
Plusieurs de ses essais n'ont d'autre objet que de nous enseigner à nous préserver de ce vice commun. Il veut que nous sachions voir et comprendre les événements qui contredisent nos idées aussi bien que ceux qui semblent les confirmer. Prenons pour exemple le chapitre intitulé: _Qu'il faut sobrement se mesler de puger des ordonnances divines_[136]. C'est une brillante victoire, nous dit Montaigne, que la chrestienté vient de remporter à Lépante sur les Turcs; nous y voyons le doigt de Dieu: Dieu ne peut que protéger les chrétiens, il manifeste sa prédilection pour notre sainte religion, disons-nous. Mais prenez garde, si une autre fois les infidèles, comme il leur est arrivé déjà si souvent, triomphent de nous, que dirons-nous? Arrius et Léon, deux grands hérétiques, sont morts ignominieusement dans des latrines: Dieu a voulu les confondre en face du monde, dites-vous. Peut-être, répond Montaigne, mais n'oubliez pas qu'Irénée est mort de même. Gardez-vous des idées _a priori_, et surtout quand vous voulez les prouver par des faits, voyez bien si d'autres faits ne les infirment pas. Et c'est ainsi qu'à plusieurs reprises Montaigne met en pratique ses préceptes de critique. C'était offrir à Bacon des exemples, plus puissants que des règles, pour l'aider à prendre conscience de sa méthode.
Un autre fantôme de race, nous dit Bacon, c'est cette manie qu'a l'esprit humain de rechercher toujours des causes. Même si les éléments de cette enquête lui font défaut, il va de l'avant, il ne peut s'arrêter. C'est ainsi qu'il engendre ces vierges stériles qu'on nomme les causes finales[137]. Montaigne ne s'est pas particulièrement attaqué aux causes finales, bien qu'il semble les critiquer quelquefois; en revanche il a bien nettement signalé le vice initial qui nous conduit à elles. Dans deux endroits surtout, au chapitre _Des coches_[138] et au chapitre _Des boîteux_[139], il s'est amusé à montrer la légèreté avec laquelle les philosophes les plus autorisés se piquent de trouver les causes de toutes choses. Les problèmes d'Aristote surtout lui ont prêté à rire sur ce point. Inventez-nous un fait de toutes pièces, nous dit-il, fût-il invraisemblable, avant même de songer à le contester, nous lui aurons trouvé trois ou quatre explications. «Nostre discours est capable d'estoffer cent autres mondes et d'en trouver les principes et la contexture. Il ne lui faut ny matière ny baze: laissez-le courre; il bastit aussi bien sur le vuide que sur le plain, et de l'inanité que de la matiere.»
«_Dare corpus idonea fumo_... »[140]
Et il revient volontiers sur cette «flexibilité de nostre invention à forger des raisons à toute sorte de songes», la souplesse de cet esprit que rien ne contient, son impatience à faire jouer ses rouages, fût-ce à vide.
Nos passions donnent naissance à un troisième fantôme, qui est encore signalé par nos deux philosophes. «Les passions, dit Bacon, pénètrent et teignent toute la substance de l'entendement[141].» Montaigne insiste sur cette idée en moraliste. Les faits qui se présentent à son esprit, ce sont ses expériences amoureuses: il se rappelle combien différemment il jugeait les mêmes choses lorsqu'une image chère le possédait et lorsque la crise était passée. Bacon en parle en savant: notre besoin de croire ce que nous souhaitons, notre paresse à entreprendre une enquête difficile, à creuser jusqu'au fond les questions, notre timidité en face de tout résultat paradoxal, notre mépris pour le travail expérimental, notre vaniteuse fierté à tout tirer de notre raison, voilà les exemples qu'il en allègue. Montaigne se tient tout particulièrement en garde contre ce fantôme. Sa coquetterie est d'avoir le jugement libre. Là est à ses yeux la principale qualité de son esprit[142]. Il est sans cesse occupé à découvrir les impressions fugitives qui pourraient surprendre sa bonne foi[143]. «Plus l'homme souhaite qu'une opinion soit vraie, disait Bacon, plus il la croit aisément.» Et Montaigne: «Aux pronostiques ou evenements sinistres des affaires, ils veulent que chacun en son party soit aveugle ou hébeté; que nostre persuasion et jugement serve non à la verité, mais au project de nostre desir. Je faudrois plustost vers l'autre extremité, tant je crains que mon desir me suborne. Joinct que je me deffie un peu tendrement des choses que je souhaite»[144]. La figure de Montaigne, partout présente dans son oeuvre, était une invitation perpétuelle pour Bacon à se défier de ce fantôme.
Il en signale même expressément une des formes que nous venons de retrouver chez Bacon. «L'oeil de l'entendement... disait Bacon, rejette... la lumière de l'expérience par mépris, par orgueil, et de peur de paraître occuper son esprit de choses basses et périssables.» Il est vrai que dans un court passage Montaigne semble tomber, lui aussi, dans ce préjugé et mettre la déduction bien au-dessus de l'expérience en dignité[145]. Ce n'est qu'une boutade. En pratique, c'est à l'expérience, bien que «plus vile» qu'il a sans cesse recours, et il prétend faire admettre à ses contemporains que d'observer par soi-même et de collectionner de petits faits n'est aucunement une occupation méprisable.