Montaigne et François Bacon

Chapter 6

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Les applications qu'il fait de cette notion aux diverses spécialités s'expliquent surtout par la vigueur d'une pensée qui, d'une idée, sait déduire jusqu'au bout toutes les conséquences qu'elle comporte, qui sait embrasser un principe dans toute sa richesse et toute sa complexité. Il y a été aidé toutefois par certains spécialistes qui avaient su recueillir avant lui l'héritage de l'antiquité et dans des adaptations et des travaux originaux donner un certain corps à leurs sciences respectives. Ceux-là lui ont singulièrement préparé les voies. En politique, par exemple, Machiavel a eu une influence considérable. Dans son _Prince_, et plus encore dans ses _Discours sur la première décade de Tite-Live_, il unit ses expériences personnelles à celles que lui avaient léguées les anciens dans leurs histoires. C'est bien des faits, d'une psychologie très réelle des passions humaines, qu'il est parti; c'est aussi à des formules générales destinées aux applications pratiques qu'il prétend aboutir. Bacon trouvait en lui l'esprit scientifique tel qu'il le concevait. Certainement la lecture de Machiavel l'a beaucoup aidé à étendre sa notion de la science au domaine des faits politiques[90].

Si aucune lecture était capable de décourager Bacon de sa gigantesque entreprise, de lui couper les ailes, c'était bien, semble-t-il, la lecture des _Essais de Montaigne_: à propos de la logique, de la rhétorique, de la médecine, il avait à se prémunir contre sa pensée dissolvante. Plus encore il avait à se garder de la contagion de cet esprit critique qui se défie de toute idée ambitieuse, qui examine tout à la loupe. Une pensée aussi souple que celle de Montaigne, sans doute, pénètre partout, présente des ébauches de toutes les idées. On pourrait citer tel passage où il peint avec son bonheur habituel d'expression le progrès continu des sciences qui ne «se jettent pas en moule, mais se forment et se figurent peu à peu en les maniant et polissant comme l'ours lèche ses petits». Ce n'est qu'une échappée: dans un instant, il se retournera contre la science, et montrera que son prétendu progrès n'est qu'un passage d'une hypothèse à une autre hypothèse aussi peu solide.

Mais Montaigne est un spécialiste, lui aussi; c'est dans le domaine de sa spécialité seul, et pour constituer l'idée de la science morale, qu'il a pu seconder Bacon. Nul au XVIe siècle n'a poussé si loin que lui l'enquête morale. Nul n'y a apporté un esprit aussi précis. Son oeuvre est parallèle à celle de Machiavel: il contrôle son expérience personnelle par celle des grands écrivains de l'antiquité, et cherche à dégager ainsi des règles morales comme Machiavel pose des règles politiques. On pourrait être tenté de croire que l'action de Montaigne a été semblable à celle de Machiavel. Je pense qu'elle a été analogue, mais moins efficace.

Nous n'avons que peu d'enseignement à tirer d'une dizaine de souvenirs antiques qu'on s'est plu à retrouver à la fois dans les _Essais_ de Montaigne et dans le _De augmentis_. Pour quatre de ces rencontres, la version de Bacon diffère de celle de Montaigne[91]. Dans deux autres cas, Bacon nous renvoie directement à la source ancienne[92]. Il est vrai que, tout en indiquant une référence à la source première, il peut faire usage d'un intermédiaire, et il est vrai encore que les déformations lui sont fort habituelles; il serait bien téméraire néanmoins de prétendre que Montaigne a suggéré ces allégations. Restent quatre ou cinq cas où Bacon n'indique pas de source[93], et où son allégation est conforme à celle de Montaigne. Ajoutons que dans son recueil d'apophtegmes, qui a été composé pour réaliser un des points du programme tracé dans le _De augmentis_, une douzaine de mots fameux de l'antiquité sont repris sur lesquels Montaigne avait insisté déjà. Ces faits inclinent nos esprits à admettre une relation entre les deux oeuvres. Il serait hasardeux toutefois d'en tirer une conclusion autre que celle-ci: que Bacon s'intéresse aux mêmes exemples que Montaigne, que sa curiosité est attirée par les mêmes objets.

Quelques similitudes d'idées entre nos deux écrivains sont à signaler. Bien entendu, nous les chercherons surtout dans les livres VII et VIII de Bacon, où il est traité de la morale et de la science civile. N'oublions pas, au reste, que Bacon n'expose pas ses idées morales. Il l'a fait dans les _Essais_ et n'y revient qu'accessoirement ici. Son objet est de frayer la voie à une science des moeurs. Nous ne sommes donc pas en droit d'attendre un grand nombre de similitudes.

L'idéal de la santé du corps, pour Bacon[94], est la santé qui met «en état de supporter toutes sortes de changements et de soutenir toutes espèces de choses.» C'est exactement l'idéal que Montaigne proposait à son disciple quand il lui donnait comme modèle la «merveilleuse nature d'Alcibiades» qui savait se «transformer si aisement à façons si diverses, sans interest de sa santé surpassant tantost la somptuosité et pompe persienne, tantost l'austerité et frugalité lacedemonienne, autant reformé en Sparte comme voluptueux en Ionie[95].» Montaigne revient fréquemment sur cette idée. Dans les derniers jugements qu'il a portés sur Alexandre[96], sur César[97], sur Socrate[98], on constate que c'est avant tout cette flexibilité de leur âme, cette souplesse à s'adapter à toutes les circonstances de la vie qui l'ont séduit.

Bacon raille la chimère de la sagesse stoïque et les prétentions des philosophes: «Voyez sur quel ton tout à fait tragique Sénèque nous dit: «Quoi de plus grand que de voir un être aussi fragile que l'homme atteindre à la sécurité d'un Dieu![99]» Montaigne a choisi chez Sénèque un autre passage, d'ailleurs détaché de la même épître[100], pour le tourner en dérision[101], mais l'esprit qui l'anime est le même et, comme Bacon, les rodomontades stoïciennes le divertissent bien souvent.

Bacon reproche en particulier aux sectateurs de Zénon de troubler les esprits et de les terroriser avec leurs remèdes contre la peur de la mort. Certes la plupart des doctrines des philosophes nous paraissent être trop timides et prendre, en faveur des hommes, plus de précautions que la nature ne le veut, par exemple, lorsque, voulant remédier à la crainte de la mort, ils ne font que l'augmenter. Comme ils ne font de la vie humaine qu'une sorte de préparation à sa fin, d'apprentissage de la mort, il est forcé qu'un ennemi contre lequel on fait tant de préparatifs paraisse bien terrible et bien redoutable[102]. Montaigne avait d'abord pensé que la mort devait être notre préoccupation constante, mais il avait si bien changé d'opinion qu'à la fin de sa vie il avait protesté aussi énergiquement que Bacon contre cette méthode contre nature. Son essai _De la physionomie_ est plein de cette pensée. Il y critique le mot de Cicéron «tota philosophorum vita commentatio mortis est», et réplique que la mort n'est point le «but» mais seulement le «bout de la vie»[103]. Par de nombreux exemples, il montre que toute cette vaine préparation nous effraie au lieu de nous tranquilliser, et nous rend insupportable la mort que l'homme de la nature souffre sans émotion. Après Montaigne, Bacon est si pénétré de cette idée que (nous l'avons constaté) il la reprendra dans ses _Essais_ quelques années plus tard.

D'autres idées communes aux deux auteurs, qui doivent reparaître dans les _Essais_ de 1612, trouvent dans l'_Advancement of learning_ leur première expression. Sans y revenir, je me contente d'indiquer le fait. A titre d'exemple on pourra voir, au chap. III du livre VI, ce que Bacon dit de la mort et de l'esprit d'innovation.

Bacon[104] et Montaigne[105] s'accordent à déclarer que, pour bien connaître les moeurs d'un homme, c'est à ses domestiques et à ceux qui vivent familièrement avec lui qu'il convient de s'adresser. Tous deux voient dans les représentations théâtrales un excellent exercice pour la jeunesse, et ils les recommandent aux éducateurs[106]. Quand on entend Bacon proclamer «Epitomes are the moths and corruptions of learning»[107], le mot de Montaigne revient à la mémoire: «Tout abrégé sur un bon livre est un sot abrégé[108].» Ces derniers rapprochements toutefois sont peu significatifs. Il est plus intéressant peut-être de constater que, de même que Montaigne[109], Bacon donne l'assassin de Guillaume d'Orange comme un modèle de fermeté dans la douleur[110]. Une image aussi leur est commune qui pourrait bien trahir une réminiscence. Bacon: «So as Diogenes' opinion is to be accepted, who commended not them which abstained, but them which sustained and could refrain their mind in praecipitio, and could give unto the mind (as is used in horsemanship) the shortest stop or turn[111].» Montaigne: «C'est chose difficile de fermer un propos et de le coupper despuis qu'on est arrouté, et n'est rien où la force d'un cheval se cognoist plus qu'à faire un arrest rond et net[112].»

Pour la plupart, ces textes de Bacon figurent déjà dans l'édition anglaise de 1605. Il convient de rappeler encore qu'en 1623, au moment où Bacon complète son oeuvre et la traduit en latin, le personnage de Montaigne est présent à son esprit, non pas seulement l'auteur, mais l'homme qui s'est décrit dans ses _Essais_: «Ceux qui, nous dit-il, ont naturellement le défaut d'être trop à la chose, trop occupés de l'affaire qu'ils ont actuellement dans les mains, et qui ne pensent pas même à tout ce qui survient (ce qui, de l'aveu de Montaigne, était son défaut), ces gens-là peuvent être de bons ministres, de bons administrateurs de républiques, mais s'il s'agit d'aller à leur propre fortune, ils ne feront que boiter[113].» L'idée ici exprimée ne répond que bien imparfaitement à celle que Montaigne donne de lui-même dans le chapitre intitulé «_De l'utile et de l'honneste_»[114]. Ma conviction est qu'il n'y a pas lieu de chercher un texte précis, que Bacon n'en avait aucun dans la pensée. Il y a là sans doute un effet de sa négligence habituelle. Mais est-il paradoxal de voir dans l'imprécision de cette allégation sinon une preuve, du moins une invitation à croire que Montaigne était familièrement connu de Bacon? On fait une allusion précise à un texte qu'on vient de lire, ne l'eût-on parcouru qu'une seule fois. S'agit-il, au contraire, d'un ouvrage auquel on revient de temps à autre, on en parle d'après les souvenirs et les impressions qu'il a laissés. On apprécie le caractère de l'auteur qui s'y peint d'après l'idée globale qui se dégage de son livre. On s'y trompe d'ailleurs quelquefois. J'ajoute que dans le même passage, Bacon développe des recommandations qui sont particulièrement chères à Montaigne[115], celle-ci, par exemple, qu'il faut éviter de se mêler inconsidérément de trop de choses; cette autre surtout que le premier des préceptes, pour bien agir, est de se connaître soi-même. «L'oracle qui nous dit: «Connais-toi toi-même», n'est pas seulement une règle générale de prudence, mais un précepte qui tient le premier rang en politique.» On sait quelle large place lui a été faite dans les _Essais_.

Si l'on rapproche ces indications des constatations que nous avons faites en étudiant les _Essais_ de Bacon, on sera porté à croire que Montaigne est l'un des moralistes dans la familiarité desquels Bacon a fortifié et stimulé sa propre réflexion morale. Voici qui est plus précis: avant Bacon, Montaigne avait indiqué les sources de la science morale; il avait dit que les ouvrages des poètes et des historiens étaient ses livres préférés, ceux dont il nourrissait sa pensée[116]. Au chapitre _De l'institution des enfans_, il a montré quel profit pour la vie pratique on pouvait tirer des histoires, et particulièrement des biographies de Plutarque. «Les historiens, dit-il encore, sont ma droitte bale: car ils sont plaisans et aysez; et quant l'homme en général, de qui je cherche la congnoissance, y paroist plus vif et plus entier qu'en nul autre lieu; la variété et vérité de ses conditions internes, en gros et en détail, la diversité des moyens de son assemblage et des accidents qui le menacent. Or ceux qui escrivent les vies, d'autant qu'ils s'amusent plus aux conseils qu'aux événemens, plus à ce qui part du dedans qu'à ce qui arrive au dehors, ceux-là me sont plus propres: voylà pourquoy en toutes sortes, c'est mon homme que Plutarque[117].» Bacon n'avait qu'à recueillir des indications aussi nettes. «S'il faut dire ce que nous pensons sur ce point, écrit-il au sujet de la connaissance des passions humaines, les véritables maîtres en cette science, ce sont les historiens et les poètes; eux seuls, en nous donnant une sorte de peinture vive et d'anatomie, nous enseignent comment on peut d'abord exciter et allumer les passions, puis les modérer et les assoupir; comment aussi on peut les contenir, les réprimer, empêcher qu'elles ne se produisent au dehors par des actes; comment encore, malgré les efforts qu'on fait pour les comprimer et les tenir cachées, elles se décèlent et se trahissent; quels actes elles enfantent..., et une infinité d'autres choses de cette espèce[118].» Bacon revient à diverses reprises sur cette idée, et il ne méconnaît pas non plus la valeur du genre biographique. Ce sont les biographies qui serviront surtout à construire la science des affaires. «Comme c'est l'histoire des temps qui fournit les meilleurs matériaux pour les dissertations sur la politique, ce sont aussi les vies particulières qui fournissent les meilleurs documents pour les affaires, parce qu'elles embrassent toute la variété et tout le détail des affaires et des occasions tant grandes que légères[119].»

Là toutefois s'arrête la ressemblance. L'usage que Montaigne a fait de ces sources est très différent de celui que Bacon en voulait faire. Ce que Bacon demande, c'est une enquête méthodique qui aboutisse à une véritable thérapeutique de l'âme. Il veut qu'au moyen des lettres, des papiers des négociateurs, au traits essentiels les principaux types de caractères afin de les cataloguer. Cela fait, avec la même précision, on entreprendra l'étude des affections, des passions, on en déterminera les causes, on en mesurera les effets, on en dressera un inventaire raisonné et pratique. Enfin, et c'est une troisième enquête à faire chez les historiens et les poètes, il faudra examiner toutes les forces par lesquelles on peut agir sur les âmes; la coutume, l'éducation, la louange, la fréquentation, l'amitié; il faudra préciser les conditions dans lesquelles elles agissent, l'intensité et la durée de leur action. Ainsi, quand la science morale sera constituée, si nous nous trouvons en face d'un homme, nous n'aurons qu'à reconnaître à quel type appartient son tempérament, quelles sont les passions qui l'agitent, et nous connaîtrons les remèdes qui nous permettront de le guérir de ses défauts, les ressorts qui le feront agir à notre volonté. Peut-être j'exagère, en le précisant, le déterminisme de Bacon; peut-être il n'a pas l'illusion que sa médecine morale puisse être jamais si rigoureuse; néanmoins dans l'ensemble telle est bien sa pensée.

On sent quel abîme sépare un pareil état d'esprit de celui de Montaigne. Montaigne a analysé avec pénétration certaines de ces forces morales dont Bacon demande l'étude: la coutume, par exemple, l'amitié, la gloire, et de toutes ces analyses un disciple de Bacon pourrait tirer grand profit; il a dit des choses fort justes sur la plupart des passions humaines, mais jamais il ne l'a fait avec la méthode que réclame Bacon, je veux dire avec l'intention d'éclairer toutes les faces de la question qu'il traite, de subordonner son étude à une fin déterminée. Il a bien employé quelque part avant Bacon le mot de «science morale», mais dans sa bouche ce mot avait un sens différent, le sens habituel du seizième siècle, et n'entraînait aucune autre idée que celle de connaissance. De caractères, il a déclaré hautement qu'il étudiait le sien et rien que le sien, qu'il ne jetait un regard sur les autres que pour éclairer par le contraste sa propre peinture. Surtout il n'a jamais eu la prétention de fixer des formules universelles. Il ne donne pas de recettes infaillibles pour agir sur les esprits. Il aide seulement ses lecteurs à se mieux connaître et à mieux connaître les autres.

Je ne dirai pas, certes, que Machiavel a conçu, lui non plus, les sciences morales avec le même déterminisme que Bacon; je crois cependant qu'il s'en est approché. Il définit, par exemple, les cinq précautions qu'un prince doit prendre lorsqu'il ajoute un Etat nouveau à ses Etats héréditaires; il détermine les conditions dans lesquelles telle ou telle de ces précautions peut devenir superflue; il exprime ses conclusions en termes impératifs, sous forme de lois. Rien que le style de Machiavel devait avoir une action sur Bacon. Aussi, quand Bacon prescrit la méthode dont il convient d'user pour extraire des histoires, la science des affaires et la science morale, c'est chez Machiavel, non chez Montaigne, qu'il en trouve le modèle. «La manière d'écrire qui convient le mieux à un sujet aussi diversifié et aussi étendu que l'est un traité des affaires et sur les occasions éparses, la plus convenable, dis-je, serait celle qu'a choisie Machiavel pour traiter la politique, je veux dire celle qui procède par observations, et, pour me servir d'une expression commune, par dissertations sur l'histoire et sur les exemples, car la science qui se tire des faits particuliers tout récents et qui se sont pour ainsi dire passés sous nos yeux est celle qui montre le mieux le chemin et qui apprend le plus aisément à repasser par les faits. Or, c'est suivre une méthode beaucoup plus utile, dans la pratique, de faire militer la dissertation sous l'exemple que de faire marcher d'abord la dissertation et d'y joindre ensuite l'exemple. Et il ne s'agit pas ici simplement de l'ordre, mais du fond même du sujet, car lorsqu'on expose d'abord l'exemple comme base de la dissertation, on le présente ordinairement avec tout l'appareil de ses circonstances, lesquelles peuvent quelquefois rectifier la dissertation, et quelquefois aussi la suppléer[120]... »

Autant que Machiavel, je crois, Montaigne se montre docile au fait. Il subordonne la dissertation à l'exemple. Mais il le fait d'instinct, par besoin de vérité, non par système et d'une manière ostensible comme Machiavel dans ses _Discours_ sur Tite-Live. Il semble bien qu'à l'origine, dans ses premiers _Essais_, il avait adopté le même cadre. Mais trop souple, trop défiant de lui-même et des forces de la raison humaine, il désespéra vite d'enfermer la réalité dans des formules. Si les autres se reconnaissent en lui, s'ils peuvent profiter de ses remarques, c'est que tout homme porte en soi la forme de l'humaine nature; ce n'est pas qu'il ait la prétention de décrire les différents types humains, de les classer, de fournir de sûres recettes pour agir sur chacun d'eux et modifier à volonté les passions et les activités.

Il a donc présenté à Bacon une collection de faits moraux, telle qu'aucun moderne ne pouvait lui en offrir. Je ne dirai pas que Bacon lui doit des idées morales qu'il n'aurait pas eues sans lui: ces questions d'origine sont trop délicates pour que nous puissions nous prononcer à leur sujet. Du moins personne ne pouvait mieux que Montaigne donner l'habitude de l'analyse psychologique, enseigner à voir les faits moraux sans les déformer, à les noter scrupuleusement. La lecture d'une oeuvre où tant de sujets moraux étaient abordés, où l'étude du tempérament individuel et des passions était entreprise avec un esprit si positif, était un stimulant pour Bacon. C'était quelque chose, pour susciter un constructeur, que d'entasser tant de matériaux de la science morale. Mais aux yeux de Bacon, Montaigne a su à peine commencer la construction. Il a très bien exploré les sources où l'on devait puiser; mais l'essentiel de la doctrine baconienne, l'objet de la science future, sa méthode, ses partitions, toute cette conception d'une science rigide que le philosophe anglais, pénétré qu'il est des méthodes des sciences physiques, prétend imposer aux études morales, tout cela est absolument étranger à Montaigne.

[74] Il serait sans intérêt de distinguer ici, comme nous l'avons fait pour les _Essais_, les deux rédactions successives de cet ouvrage, la rédaction anglaise de 1605 (_Advancement of learning_) et la rédaction latine de 1623 (_De Augmentis scientiarum_). Je renverrai uniformément à cette dernière.

[75] Dans son _Examen vanitatis doctrinæ gentium et veritatis disciplinæ christianæ._

[76] Voir mon ouvrage sur les _Sources et l'Evolution des Essais de Montaigne_, t. II, p. 212.

[77] Certainly, if a man meditate much upon the universal frame of nature, the earth with men upon it... will not seem much other than an ant-hill, whereas some ants carry corn, and some carry their young, and some go empty, and all to and from a little heap of dust (_Advancement of learning_, I, VIII, 1).

[78] II, XII, t. III, p. 234.

[79] _Dialogues_ XLVI, 19.

[80] Par exemple, le mot d'un ancien sur le nombre de serviteurs que «nourrit» Homère, mot qui est différemment rapporté chez Bacon, I, VIII, 4, et chez Montaigne, II, XXXVI.

[81] Telle est cette idée à diverses reprises exprimée par Cicéron que Socrate a ramené la philosophie du ciel sur la terre: Bacon I, V, II; Montaigne III, XII, t. VI, p. 171. Voici encore deux traits pris à Plutarque: le mot d'un musicien à Philippe: Bacon I, VII, 6; Montaigne I, XL; le mot de Solon sur les lois qu'il a données aux Athéniens: Bacon I, III, 5; Montaigne III, IX, t. VI, p. 138. Peut-être y a-t-il plus de compte à faire de ce dernier rapprochement qui porte sur un trait moins vulgarisé, semble-t-il, et aussi de cette idée, pourtant inspirée par Cicéron et par Platon, que l'étonnement est le germe du savoir: Bacon I, III, 3; Montaigne III, XI, t. VI. p. 259. Le nombre de ces rapprochements est peut-être aussi à prendre en considération. Pourtant ces indications restent vagues.

[82] Voir en particulier, dans I, V, de longs développements sur ce sujet.

[83] Voir surtout l'essai _Du pédantisme_.

[84] I, XXXIX, p. 182: «Cettuy-cy, tout pituiteux, chassieux et crasseux... »

[85] III, XIII au début.

[86] Début de I, 25 et III, 1.

[87] I, XXIV, t. II, p. 12.

[88] «A farther proceeding therein (in philosophy) doth bring the mind back again to religion.» (_Of the advancement of learning_, liv. I; éd. Spedding, p. 267.) (Voir ci-dessus p. 35.)

[89] Cf. _Novum organum_, livre II, aphorisme 5.

[90] Pour la science du gouvernement dont il indique seulement la matière dans son _De augmentis_, qu'on lise dans les _Essais_ les chapitres qu'il lui a consacrés; on verra combien d'idées sont inspirées de Machiavel; et ici même qu'on parcoure les deux parties qu'il distingue dans la «science des affaires», à la fois ce qui concerne «l'art des occasions éparses», et «l'art de se pousser dans le monde», on sentira nettement que son maître n'est ni l'idéaliste Thomas Morus, ni l'auteur des _Six livres de la République_, Jean Bodin, mais le politique réaliste de Florence.

[91] L'aventure de Thalès qui, regardant les étoiles, tombe dans un puits: Bacon, II, 2; Montaigne, II, XII, t. IV, p. 47; le mot de Pythagore sur les jeux Olympiques: Bacon, VII, 1; Montaigne, I, XXVI, t. II, p. 42; le mot de Bias sur l'amitié, que Montaigne, d'après Aulu-Gelle attribue à Chilon: Bacon, VIII, 2; Montaigne, I, XXVIII, t. II, p. 94; le mot de Statilius à l'occasion du meurtre de César: Bacon VII, 2; Montaigne, I. L, t. II, p. 271.

[92] L'image empruntée à Sénèque sur les joueurs de passe-passe: Bacon, V, 2; Montaigne, III, VIII, t. VI, p. 90; un mot sur l'éloquence pris à la LII épître de Senèque: Bacon, VII, 1; Montaigne, I, XL, t. II, p. 198.