Chapter 5
L'idée sans doute n'est pas très originale, si je la note néanmoins c'est qu'elle était moins banale au XVIe siècle qu'aujourd'hui, c'est aussi qu'il y a dans les termes dont use Bacon un mot qui rappelle très précisément Montaigne: «Si vous ne la formez de bon heure, dit Montaigne, la langue ne se peut _plier_» au langage des nations voisines, et Bacon: «We see, in languages, the tongue is more _pliant_ to expressions and sounds... »
[65] Essai XXIV, éd. Spedding, t. IV, p. 433.
[66] A noter toutefois que dans une pensée comme celle-ci, Bacon considère la question tout à fait au même point de vue que Montaigne dans son essai _De la vanité_: «Il est vrai que ce qui est établi depuis longtemps et enraciné par l'habitude peut, sans être très bon en soi-même, être du moins plus convenable, et que les choses qui ont longtemps marché ensemble se sont ajustées et, pour ainsi dire, mariées les unes aux autres, au lieu que les institutions nouvelles ne s'ajustent pas si bien aux anciennes, et, quelque utiles qu'elle puissent être en elles-mêmes, elles sont toujours un peu nuisibles par ce défaut de convenance et de conformité.» (Essai XXIV, fin). Voir aussi _Novum organum_, livre I, aphorisme 90.
[67] Bacon, Essai I.
«Therefore Montaigne saith prettily, when he inquired the reason, why the word of the lie should be such a disgrace and such an odious charge? Saith he, If it be well weighed, to say that a man lieth, is as much to say, as that he is brave towards God and a coward towards men. (Essai I.)
[68] Bacon, Essai XVIII.
[69] «Travel, in the younger sort, is a part of education; in the elder, a part of experience.» (Essai XVIII.)
[70] Montaigne, Essais I, XXVI, t. II, p. 33.
[71] Montaigne, Essais III, IX, toute la première moitié du chapitre.
[72] Voici par exemple ce mot de Platon que peu d'athées sont assez fermes dans leur athéïsme pour qu'un danger pressant ne suffise à les ramener à la religion. Bacon, Essai XVI, Montaigne II, XII, t. III, p. 182.--Montaigne avait dit en français ce mot répété par Cicéron dans ses _Tusculanes_ et son _de Finibus_ que ceux mêmes qui écrivent du mépris de la gloire mettent leur nom en tête de leur ouvrage et sacrifient ainsi au désir de la réputation (Livre I, Essai XLI). Bacon cite en latin le passage de Cicéron. Essai LIV (Of vain glory).--Montaigne avait rappelé le mot d'Agésilas que «l'amour et la prudence ne peuvent ensemble». (_Essais_, III, V, t. VI, p. 32). Bacon semble bien y faire allusion lorsqu'il dit dans son essai de l'amour, p. 260, traduct. Riaux: «Aussi a-t-on raison de dire qu'il est impossible d'être en même temps amoureux et sage».--Le _Hoc age_ que l'on rencontre plusieurs fois chez Montaigne se retrouve au XXe essai de Bacon.--Voir aussi de part et d'autre une allusion à l'île fabuleuse dont Platon parle dans son _Timée_, sous le nom d'Atlantide: Montaigne I, XXXI, début; Bacon, Essai LVII.
[73] La première partie des _Essais_ de Cornwallis parut en 1600, la seconde partie en 1601. Tous étaient donc publiés antérieurement à la traduction des _Essais_ de Montaigne par Florio, qui date seulement de 1603. Mais de son aveu même Cornwallis avait lu en manuscrit cette traduction de Florio. Je reviendrai ailleurs sur les _Essais_ de Cornwallis et sur leurs emprunts à Montaigne.
CHAPITRE III
INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LE
_De dignitate et augmentis scientiarum_
L'oeuvre capitale de Bacon, celle qui lui assure une place considérable dans l'histoire de la pensée humaine, ce n'est pas son recueil d'essais, c'est son admirable _Instauratio magna_, ce plan gigantesque d'une domination complète de la nature par l'homme au moyen de la science expérimentale. Là aussi l'influence de Montaigne, quoique moins apparente, est, je crois, d'un intérêt beaucoup plus grand. On doutera certainement de cette influence, on s'étonnera que celui que plusieurs générations en France ont regardé comme un des maîtres du scepticisme, celui qui a si vivement rabaissé les prétentions de la raison humaine, ait pu préparer les voies au penseur qui, le premier dans les temps modernes, a deviné le pouvoir de la science et qui a fondé sur elle les plus ambitieuses espérances. Son action toutefois me semble très probable. Je vais essayer de montrer comment elle s'est exercée.
Il est bien entendu que je n'ai pas à parler des oeuvres proprement scientifiques de Bacon: Montaigne n'a rien à voir avec elles. Il ne s'agit que des oeuvres philosophiques où Bacon dégage l'idée de la science expérimentale. Dans cette partie de l'oeuvre de Bacon on peut distinguer trois étapes: avant tout il lui faut affirmer sa foi en l'efficacité de la science, et c'est pourquoi il débute par un panégyrique destiné à en montrer la dignité et l'excellence. C'est la matière qui remplit le premier livre de son _Advancement of learning_ paru en 1605.
Ensuite, dans un second livre du même ouvrage qui fut plus tard remanié et divisé en huit livres, il définit le but de la science, détermine les objets auxquels l'esprit humain devra s'attacher et les résultats qu'il doit espérer de ses efforts.
Enfin, quinze ans plus tard, il expose la méthode que la science doit suivre pour réaliser la grande mission dont il l'a investie.
Dans chacune de ces trois parties, apologie de la science, détermination de son objet et exposition de sa méthode, il nous faut rechercher si l'influence de Montaigne est sensible. Les deux premières constituent le _De Dignitate et Augmentis scientiarum_[74]. La dernière porte le titre de _Novum organum_.
I.--L'APOLOGIE DE LA SCIENCE ET LE _De dignitate scientiarum_
Jusque dans l'apologie de la science on a cru relever quelques réminiscences de Montaigne, et l'on a pu se demander si Bacon n'avait pas eu pour objet de donner la réplique à Montaigne, l'illustre contempteur des sciences. Je crois que cette hypothèse, quelque séduisante qu'elle puisse être, n'est pas plus fondée que celle qui voit dans _Hamlet_ une critique du scepticisme de Montaigne. Comme dans le cas des _Essais_, ici encore nous sommes trompés par notre ignorance de la littérature contemporaine. Elle nous porte toujours à multiplier les dépendances des grandes oeuvres entre elles. Ne voyant plus qu'elles, nous supposons toujours qu'elles se donnent la réplique les unes aux autres ou qu'elles sont composées à l'imitation les unes des autres, et nous négligeons l'influence des oeuvres secondaires et de courants littéraires que nous ne connaissons plus qu'au prix de laborieuses recherches.
Cette apologie de la science est certainement la moins intéressante et la moins originale des trois parties de l'oeuvre philosophique de Bacon. L'auteur avait donné une grande attention à l'étude de la rhétorique: ses ambitions politiques l'y invitaient; nous l'avons vu composer des recueils de lieux communs qui devaient être des manuels pour les orateurs, et en maints endroits de ses écrits le souci de la phrase ample, richement cadencée, fatigue le lecteur moderne. Toutefois, dans aucun endroit de ses écrits philosophiques plus que dans ce premier livre du _De Dignitate et Augmentis scientiarum_ il n'a tant accordé à l'éloquence. En plusieurs passages nous croyons entendre une véritable déclamation d'école.
Bacon défend d'abord les sciences et les lettres contre les théologiens qui voient en elles des ferments de libre pensée, contre les politiques qui les accusent d'énerver les courages, d'être inutiles pour l'action et de dévorer un temps précieux; enfin contre les savants et les lettrés eux-mêmes qui, par l'humilité de leur condition, par les écarts de leur conduite, dans leurs oeuvres par un souci excessif de la forme, par la frivolité des questions auxquelles ils s'arrêtent, par la légèreté de leurs affirmations, par mille autres défauts encore, exposent au mépris du vulgaire l'objet de leurs travaux.
C'est la meilleure partie du plaidoyer. Il passe ensuite au panégyrique. A vrai dire Bacon rejette le nom de panégyrique, il prétend s'abstenir de toute hyperbole, et dire seulement la valeur réelle de la science. Mais son argumentation, ordinairement si vigoureuse, se fait ici plus abondante et spécieuse que serrée et utile. C'est d'abord dans l'examen des choses divines qu'il voit la preuve de la dignité de la science: Dieu a créé la matière en un instant, il a mis six jours à lui donner sa forme; c'est déclarer qu'il place la sagesse au-dessus de la puissance, les oeuvres de l'intelligence au-dessus de celles de la force. D'après Denys l'Aréopagite les anges de sagesse et de lumière sont plus élevés dans la hiérarchie céleste que les anges de la puissance et de l'action. La mission d'Adam dans le paradis était toute contemplative, ç'a été sa déchéance d'être condamné à des besognes actives.
Dans les choses humaines Bacon aperçoit la même hiérarchie: les hommes n'ont-ils pas des inventeurs des arts, Bacchus, Cérès et tant d'autres, fait des dieux, tandis que les fondateurs de nations devenaient seulement des héros? Le mythe d'Orphée n'exprime-t-il pas tout le prestige que l'humanité spontanément accorde à la spéculation?
Enfin il indique les avantages innombrables que la culture des lettres traîne avec elle, il montre qu'elle contribue à faire les grands politiques et les grands guerriers, qu'elle fait fleurir toutes les vertus, qu'elle apporte les richesses et les plaisirs les plus exquis. Et il conclut en citant le mot de l'évangéliste: «La sagesse a été justifiée par ses enfants».
Telle est en substance cette apologie. Nous n'y retrouvons rien de la méthode précise de Montaigne. Cette fois encore Bacon continue une tradition dont nous ne connaissons plus aujourd'hui les principaux représentants, il obéit à une mode littéraire qui explique le caractère étrangement superficiel de son plaidoyer. Ce n'est pas Montaigne qui gonfle ainsi d'arguments et d'exemples d'apparat la phrase cicéronienne de Bacon. Des manies de fausse érudition pèsent ici lourdement sur sa pensée. Il clôt une contestation ouverte depuis bien longtemps, et, pour la clore, il subit la méthode de discussion dont ses devanciers ont usé.
Pendant tout le XVIe siècle la question de la valeur des sciences et des lettres a été à l'ordre du jour. Il n'est pas étonnant que la résurrection des doctrines anciennes et la découverte de l'imprimerie l'aient réveillée. La culture littéraire, jusqu'alors confinée dans le monde des clercs, prétendait conquérir la société laïque. Comment n'eût-on pas discuté de son utilité? De là des panégyriques enthousiastes destinés à emporter les suffrages. Ils se heurtèrent pourtant à un courant de réaction. Certains esprits, très attachés au christianisme, s'inquiétèrent du ferment de libre-pensée que les livres antiques semaient autour d'eux. On découvrait tout un monde qui s'était passé de la foi dans le Christ et de l'autorité de l'Eglise, qui, par la seule force de la raison, avait prétendu bâtir une morale et découvrir toutes sortes de vérités: n'était-il pas à craindre qu'on voulût imiter ces anciens tant admirés qu'on fortifiât sa raison à leur contact, et qu'on prétendît la libérer de toute entrave? Les deux principaux représentants de cette manière de voir sont François Pic de la Mirandole[75] et Corneille Agrippa. Agrippa surtout a joui d'une grande vogue. Dans son _De incertitudine et vanitate scientiarum_, examinant toutes les sciences l'une après l'autre, il montre la fragilité et l'inanité de chacune d'elles, surtout les dangers que le savoir présente pour notre présomptueuse nature, et il termine en conjurant ses contemporains de lire sans cesse les saintes Ecritures, et de se tenir convaincus que là sont ramassées toutes les connaissances que Dieu nous a permis d'acquérir. Le sérieux de sa thèse est étouffé sous un amas d'argumentations puériles, d'allégations pédantesques et d'affirmations fantaisistes.
Cet ouvrage, qui fut très répandu au XVIe siècle, représentait dans le grand public ce qu'on peut appeler l'opposition théologique à la science. Ce ne fut pas la seule. La noblesse, en Angleterre comme en France, résista longtemps avant de céder à l'idéal nouveau. Elle affectait volontiers de mépriser les savants. Elle opposait à la grandeur des lettres la dignité des armes qui, seule, lui semblait convenir à des hommes bien nés. Il y avait là un point de vue pour contester la valeur des sciences, et il semble avoir joui d'une grande faveur dans les cercles lettrés du temps. On discuta à perte de vue sur les mérites respectifs des lettres et des armes. _Cedant arma togæ_, avait écrit Cicéron. Il fournissait quelques arguments aux deux partis. _Le Courtisan_ de Baldassare Castiglione avait repris ce thème. On pourrait dresser une fort longue liste d'écrits où on le retrouve, et à la fin du siècle l'intérêt qu'on y prend ne semble pas encore épuisé.
On n'apportait pas plus de sérieux à ces débats qu'aux débats sur la «bonté et la mauvaisetié de la femme», sur le mariage, et autres questions similaires, qui n'étaient pas moins en faveur. A développer ces lieux communs, qu'on se transmettait de main en main, une sorte de tradition se formait. On leur demandait non de la nouveauté, mais de l'abondance, un style ampoulé, quelques exemples pris à l'antiquité. Les auteurs se répétaient l'un l'autre avec une servilité inconcevable. Certains arguments et certains exemples se retrouvent presque uniformément dans toutes les dissertations de ce genre. Il en est que Bacon a repris à son tour: l'anecdote du coffret précieux de Darius, qu'Alexandre réserve à Homère, le mot qu'on lui prête sur le tombeau d'Achille. Il rappelle après tant d'autres que César a été l'un des plus fameux écrivains de Rome, et qu'Alexandre a reçu les leçons d'Aristote, pour en inférer que la culture des lettres est précieuse à ceux mêmes qui s'adonnent aux armes. Il déclare quelque part qu'il négligera certaines considérations, comme, par exemple, que par la science nous nous élevons au-dessus des brutes et «autres tels argument rebattus», dit-il. C'est indiquer que les dissertations sur ce lieu commun lui sont familières; mais, en dépit de ses intentions, il a fait trop de place aux argumentations rebattues. Malgré des observations intéressantes et des analyses précises, la dissertation de Bacon rappelle toute cette tradition, elle s'y rattache étroitement. Elle a conservé beaucoup de sa frivolité.
Montaigne, sans doute, n'était pas resté étranger à ce débat. Il s'était rangé résolument parmi les adversaires de la science. Il n'a pas dédaigné de faire quelques emprunts, lui aussi, aux fatras d'arguments et d'exemples que lui offre Corneille Agrippa. Il est vrai que son scepticisme à l'égard de la science repose sur des raisons plus solides[76]. Rien pourtant ne donne à supposer que Bacon ait voulu lui répondre.
Les efforts qu'on a tentés pour établir des rapprochements entre ce premier livre de Bacon et les _Essais_ de Montaigne n'ont abouti qu'à des résultats bien peu convaincants. L'image que voici se retrouve sans doute chez Montaigne, mais elle y est à peine indiquée, et il est bien peu croyable qu'elle ait été suggérée par lui. «Aux yeux de qui contemple l'immensité des choses et la totalité de l'univers, dit Bacon, le globe terrestre, avec tous les hommes qui l'habitent, ne semblera rien de plus qu'un petit groupe de fourmis, dont les unes chargées de grain, les autres portant leurs oeufs, d'autres à vide rampent et trottent autour d'un petit tas de poussière[77].» Montaigne disait en parlant des troubles de la guerre qui nous émeuvent si fort: «Ce n'est que fourmilliere esmeue ete eschauffée[78].» Cette image était tout au long chez Lucien[79] et c'est chez Lucien sans doute que Bacon l'a prise, bien plutôt que chez Montaigne. Les autres rapprochements qu'on pourrait établir ne sont guère de même que des souvenirs de l'antiquité qui sont communs aux deux auteurs. Il en est dans le nombre qui présentent des divergences telles que Montaigne n'est évidemment pas la source de Bacon[80]. D'autres étaient trop vulgarisés pour qu'il y ait lieu d'en rien inférer[81].
A regarder les choses de plus haut et à comparer les idées qui sont développées par nos deux auteurs, Montaigne avait insisté sans doute sur les inconvénients de la culture des lettres, qui, à son avis, met en péril la foi religieuse, qui effémine les courages et que décrie le pédantisme de ses partisans. On retrouve donc bien chez lui tous les reproches dont Bacon prétend la laver. Mais ils sont partout ailleurs encore, et rien dans la forme que Bacon donne à l'expression de ses idées ne révèle qu'il ait eu le dessein de prendre Montaigne à partie plutôt que tout autre détracteur des sciences. L'opposition même de leurs pensées n'est pas aussi complète qu'on pourrait d'abord le supposer, et il n'y a pas que des contradictions à signaler entre elles. Si Montaigne avait fait la critique du pédantisme, Bacon ne l'entreprend pas avec moins d'acharnement afin de montrer aux pédants par quels défauts ils s'aliénent la considération publique, et afin de dégager la vraie science de la fausse opinion qu'ils en donnent[82]. Montaigne avait tourné en ridicule ceux chez qui le souci des mots étouffe celui des pensées[83], il avait dénoncé la vanité des questions agitées par les savants, qui ne servent de rien au bonheur ou à la sagesse des hommes[84], les gloses poursuivies jusqu'à l'infini, glosées par de nouvelles gloses qui sont ensevelissant le sens du texte[85] au lieu de l'éclaircir; il avait reproché aux savants leurs désaccords augmentés à plaisir et par vanité, désaccords dont le vulgaire prend prétexte pour conclure que tous se trompent également. Tous ces mêmes défauts sont signalés et invectivés par Bacon. Avant Bacon, mais sans en faire comme Bacon un reproche aux gens de lettres, il avait remarqué que l'étude les rend parfois incapables du maniement des affaires, en plaçant trop haut leur idéal[86]. Il s'était même chargé quelquefois de défendre les vrais savants contre des reproches injustes: en parlant de son cher Turnèbe, n'avait-il pas répondu à ceux qui font un crime aux hommes de cabinet de leur gaucherie et de «quelque façon externe qui peut n'être pas civilisée à la courtisane», que ce sont là choses de néant, et que ce n'est pas à la révérence, au maintien et aux bottes d'un homme qu'on regarde quel il est[87]. N'avait-il pas dit que la vraie science n'est pas contraire à la religion, idée chère à Bacon, puisque (nous l'avons vu) il doit la reprendre dans ses _Essais_? Si peu de science écarte de la religion, dit Bacon après Montaigne, beaucoup de science y ramène. «Bue à longs traits», la philosophie, qui avait d'abord conduit à l'athéisme, nous rend à la foi[88].
En tout cela Montaigne a-t-il aidé Bacon à dégager ses propres opinions? Il est possible. Nulle part cependant les expressions des deux auteurs ne sont assez voisines les unes des autres pour que nous ayons éprouvé le besoin de citer. Nulle part on ne rencontre ces similitudes verbales qui décèlent une influence directe. En somme, je ne trouve dans l'apologie de la science ni une opposition complète au point de vue de Montaigne, ni des réminiscences qui soient de nature à nous prouver qu'en écrivant Bacon avait le texte des _Essais_ présent à l'esprit.
S'il s'était proposé de répondre à Montaigne, je ne doute pas que son apologie y eût gagné. Lorsqu'en la lisant, en effet, il nous arrive de penser à Montaigne, ce n'est que dans les passages les plus solides, dans ceux où l'analyse se fait le plus pénétrante. La pensée d'un pareil adversaire, le plus sérieux assurément des adversaires avec lesquels sur un pareil terrain il pouvait se mesurer, eût pu l'inviter à donner un peu de poids à son plaidoyer. En réalité, Montaigne ne lui a pas du tout masqué la tradition du XVIe siècle. Le goût des amplifications faciles, des arguments spécieux, sans consistance, des exemples usés, est venu jusqu'à lui et l'on retrouve encore chez lui tout un bric-à-brac de déclamations vides, qui peut-être ne lassaient pas encore. Malgré des pages précises, dont il ne faut pas méconnaître la valeur, cette introduction de Bacon reste un morceau d'apparat autant qu'une profession de foi sincère.
II.--L'OBJET DE LA SCIENCE ET LE _De augmentis scientiarum_
Bacon a défendu la science contre ses adversaires. Il a nié une partie des défauts qu'on lui impute, reconnu les autres, mais en démontrant qu'ils tiennent à des circonstances passagères, qu'ils ne sont pas inhérents à son essence. Quelle se ressaisisse et s'organise, elle fera voir qu'elle est capable de réaliser des prodiges. Elle n'a besoin que de deux choses, que Bacon va lui donner: un objet bien défini, et une méthode rationnelle. J'essayerai de montrer tout à l'heure que Montaigne a peut-être une part importante dans la conception de la méthode de la science chez Bacon, mais nous allons constater d'abord qu'il est pour peu de chose dans la détermination de son objet.
Une fois de plus nous nous trouverons en présence de rapprochements assez nombreux, mais, à les peser, nous verrons qu'ils prouvent peu, et qu'ils ne constituent pas au passif de Bacon une dette bien importante envers son devancier.
C'est assister à l'une des plus rares merveilles que nous offre l'histoire des lettres humaines que de voir Bacon, au milieu de l'anarchie intellectuelle du temps, appliquer avec une prodigieuse puissance son concept de science à tous les objets de la nature et de la pensée, organiser rationnellement aussi bien l'étude de l'histoire que celle de la médecine, de la philosophie, de la logique, de la morale, de la politique, constituer enfin ce «globe intellectuel», «globe de cristal», où tous les éléments du globe réel sont reflétés. Partout autour de lui la raison tâtonne, elle n'a encore aucune méthode ferme; et du premier coup Bacon prévoit et organise toutes les conquêtes qu'elle tentera dans l'avenir. A diverses reprises, Bacon répète qu'on sera étonné qu'un homme ait pu penser tant de choses si nouvelles: on peut trouver déplaisant de le lui entendre dire; l'éloge est justifié néanmoins. A le lire, nous avons parfois l'impression d'entendre une prophétie, un oracle qui lève le voile de l'avenir. Il sait qu'il faudra des siècles pour réaliser l'oeuvre qu'il projette. Il est penché tout entier sur cet avenir de conquêtes scientifiques.
Certes, ce n'est pas Montaigne, le timide Montaigne toujours occupé à railler les prétentions de la raison, qui lui inspire de si vastes espérances. Si l'on cherche à lever le mystère d'une si puissante conception, on reconnaîtra, je crois que, comme les _Essais_ de Bacon et son apologie de la science, l'idée qu'il se fait du but de la science s'explique en partie par les souvenirs d'un passé qu'on ne songe guère à évoquer quand on parle d'une oeuvre aussi moderne d'allure. Bacon doit beaucoup aux alchimistes et aux pseudo-savants qu'il attaque et dont son oeuvre prépare la ruine. Lisez les premiers aphorismes, un peu arides peut-être mais très clairs, du second livre du _Novum organum_[89], vous y verrez nettement que la prétention de Bacon, c'est de dominer la nature à tel point qu'une substance quelconque étant donnée, nous puissions la transformer à notre gré en une autre substance. Voilà les applications qu'il attend des sciences physiques et naturelles bien constituées. N'était-ce pas là la rêverie des alchimistes qui se faisaient forts de fabriquer de l'or dans leurs creusets? Avec moins de naïveté et une rigueur rationnelle dans l'exposition, Bacon aspire au même pouvoir sur la nature; il espère, lui aussi, fabriquer de l'or.