Chapter 3
II.--Dans la deuxième édition[29] qui fut publiée quinze ans plus tard, il n'est encore que médiocrement sensible. Les dix chapitres primitifs ont reçu quelques additions peu importantes, et vingt-huit nouveaux essais sont venus se joindre à eux. Le livre est devenu cinq fois plus volumineux, mais dans la plupart des chapitres le caractère n'en est guère changé.
C'est que Bacon, encouragé par le succès qui approuvait sa méthode, pour beaucoup de ces enrichissements recourut à ces petites collections de sentences qu'il avait constituées dans sa jeunesse et qui étaient destinées à étoffer des compositions oratoires. Il les avait publiées, au moins en partie, quelques années plus tôt, en 1605, dans son _Advancement of learning_. Cela ne l'empêcha pas de les reprendre parfois textuellement. Presque toutes portaient sur des sujets de morale ou de politique, fort peu sur des questions juridiques, si bien qu'elles étaient tout à fait aptes à remplir ce nouvel office. Sans doute ces maximes réunies en vue de soutenir à volonté le pour et le contre en toutes causes, ne peuvent pas toujours s'harmoniser parfaitement ensemble: n'importe, il suffira de rejeter celles qui ne s'adaptent pas avec l'idée directrice, ou de les présenter comme des opinions fausses à combattre.
Plusieurs des essais qui paraissent pour la première fois dans l'édition de 1612 sont bâtis presque uniquement avec ces sentences[30] prises à l'_Advancement of learning_; tels sont les essais _Of praise, Of delaie, Of fortune_; d'autres leur doivent beaucoup. On pourra discuter la valeur de ce procédé. Il risque de substituer au souci de l'observation vraie, celui de l'expression frappante. L'Essai _Des délais_ par exemple vaut bien plus par les trouvailles de style que par le fond. Cela n'est pas surprenant dans un traité qui sort d'un exercice de rhétorique. On sera toutefois, je crois, obligé de reconnaître que, le plus souvent, l'esprit très pratique, très positif de Bacon a su éviter les conséquences fâcheuses que sa méthode de composition semblait devoir entraîner.
Quoi qu'il en soit, et quelque jugement qu'on porte sur le procédé, le fait est là. Grâce à cette circonstance que les recueils de sentences oratoires étaient déjà publiés, nous le saisissons cette fois sur le vif. De cette constatation pour le sujet qui nous occupe, nous avons deux choses à retenir: d'abord que Bacon confirme l'hypothèse exprimée plus haut. Il reconnaît implicitement une parenté entre la composition des _Essais_ et la composition des recueils de lieux communs. Nous sommes portés à supposer que, comme ceux de 1612, les _Essais_ de 1597 provenaient de recueils semblables, que Bacon n'a pas publiés en 1605, avec les autres, précisément parce qu'il les avait exploités déjà. En second lieu, nous remarquons que la richesse de ses portefeuilles tient en échec l'influence de Montaigne.
Regardons-y de plus près cependant: je crois qu'elle commence à se faire jour. Très vraisemblablement cette fois quelques idées morales sont empruntées à Montaigne.
J'attire en passant l'attention sur les essais intitulés _Of religion_ et _Of young men and age_. Ils évoquent singulièrement le souvenir de Montaigne. Le second en particulier qui indique parallèlement les défauts de la jeunesse et ceux de la vieillesse dans l'action pourrait bien être une réplique aux perpétuelles critiques dont Montaigne accable les vieillards, et comme une mise au point de la question. Je n'insiste pas: aucun rapprochement ici ne serait probant.
Voici deux idées encore pour lesquelles une influence est possible, sans être certaine. Pour n'être pas propres à Montaigne, elles ne sont pas si banales qu'on ne puisse songer avec quelque vraisemblance que Bacon les lui doit. Si l'on s'étudie trop à observer les convenances mondaines, nous dit en substance Bacon, on tombe dans une affectation choquante qui est contraire à la civilité[31]. C'est tout à fait la leçon que Montaigne dégageait à la fin de son essai _De l'entrevue des rois_: «J'ay veu souvent des hommes incivils par trop de civilité, et importuns de courtoisie»[32]. L'autre est dans l'essai _Sur le naturel considéré dans l'homme_. C'est dans la vie privée seulement, y dit Bacon, qu'on peut juger une âme avec équité. Là l'individu se montre sans affectation; il est lui-même[33]. Chacun reconnaît là un thème cher à Montaigne[34]. Il l'a développé surtout dans son essai _Du repentir_, et c'est pour lui comme un principe directeur qui préside au choix de ses exemples et qui lui dicte sa méthode d'investigation morale.
Mais c'est surtout dans trois essais que l'influence de Montaigne semble probable: je veux parler des essais _De la mort, Des parents et des enfants, De l'athéisme_.
Il est vrai qu'en ce qui concerne la mort, Montaigne doit à Sénèque beaucoup des réflexions qu'elle lui inspire. Bacon a pu puiser directement chez Sénèque, et certainement même il lui a emprunté quelques pensées sur ce sujet. Il y a risque ici de confondre l'influence de Montaigne avec celle de son maître. «Les gémissements, dit Bacon, les convulsions, la pâleur du visage, des amis désolés, une famille en pleurs, le lugubre appareil des obsèques, voilà ce qui rend la mort si terrible»[35]. Qui n'est pas tenté de reconnaître ici du Montaigne? N'a-t-il pas écrit à la fin d'un de ses plus célèbres essais: «Je croy, à la vérité, que ce sont ces mines et appareils effroyables dequoy nous l'entournons qui nous font plus de peur qu'elle: une toute nouvelle forme de vivre, les cris des mères, des femmes et des enfans, la visitation de personnes estonnées et transies, l'assistance d'une nombre de valets pasles et éplorés, une chambre sans jour, des cierges allumez, nostre chevet assiégé de médecins et de prescheurs, somme toute horreur et tout effroy autour de nous»[36]. Il est vrai que de part et d'autre l'idée est la même, mais elle se retrouve encore à la XXIVme épître de Sénèque, et Bacon dans ce passage cite textuellement une phrase de cette épître. Visiblement elle est présente à son esprit.
Il n'est pourtant pas téméraire peut-être de croire que le stoïcisme de Montaigne à envisager la mort, à «l'accointer», qui avait si fort frappé en France les Florimond de Raimond, les du Vair, a attiré l'attention de Bacon et l'a aidé à dégager ce qu'il a retenu de Sénèque. Qu'on lise les chapitres de Montaigne[37] après celui de Bacon[38], on sera tout disposé à le croire.
Voici en tout cas une pensée que personne n'avait exprimée plus fortement que Montaigne: «Les stoïciens se donnent trop de soin pour exciter les hommes à mépriser la mort, et tous leurs préparatifs ne font que la rendre plus terrible; j'aime mieux celui qui a dit que «la mort est la dernière fonction et le dernier acte ou le dénouement de la vie»[39]. On reconnaît l'idée qui emplit tout le chapitre _De la physionomie_, qui y est répétée sous toutes les formes[40].
De même Bacon a peut-être eu présent à l'esprit le chapitre de Montaigne intitulé _De l'affection des pères aux enfants_[41] en écrivant son essai _Of parents and children_[42]. Sans doute ce n'est pas dans Montaigne qu'il a trouvé ces analyses très pénétrantes, des joies et des peines que nous causent nos enfants, mais c'est Montaigne qui a dû suggérer la comparaison des enfants de la chair avec les enfants de la pensée (son chapitre s'achève par un long développement sur ce sujet) et ce sont probablement encore ses remarques et les exemples qu'il cite qui attirent l'attention de Bacon sur les dangers de l'avarice des pères[43].
Enfin dans l'essai _Of Atheism_ je relève cette idée qu'un peu de philosophie incline l'esprit à nier l'existence de Dieu, mais que beaucoup de philosophie ramène à lui. C'est une opinion chère à Montaigne que l'extrême sagesse se rencontre avec l'ignorance, et que chez les demi-savants pullulent les erreurs. «Des esprits simples moins curieux et moins instruits il s'en faict de bons chrestiens, qui par reverence et obeissance croient simplement et se maintiennent soubs les loix. En la moyenne vigueur des esprits et moyenne capacité, s'engendre l'erreur des opinions: ils suyvent l'apparence du premier sens, et ont quelque tiltre d'interpreter à niaiserie et bestise que nous soyons arrestez en l'ancien train, regardant à nous qui n'y sommes pas instruicts par estude. Les grands esprits, plus rassis et clairvoians, font un autre genre de bien croians; lesquels, par longue et religieuse investigation penetrent une plus profonde et abstruse lumiere ès Escriptures, et sentent le misterieux et divin secret de nostre police ecclesiastique»[44].
Sans doute les réminiscences que je relève ainsi sont des réminiscences de détail, mais parmi ces maximes très sèches de Bacon on ne peut attendre que cela[45]. A tout le moins quelques-unes de ces idées sont peu courantes dans la littérature morale du temps; elles sont assez propres à Montaigne; elles nous invitent donc à penser que Bacon est resté en relation avec ces _Essais_ dont la lecture l'avait tout d'abord frappé. Cette impression se fortifiera encore si nous remarquons que quelques apophtegmes, citations, images empruntés aux anciens se retrouvent à la fois chez Montaigne et chez Bacon. Bien évidemment rien ne prouve que Bacon les doive à Montaigne. Il vivait dans un commerce intime avec l'antiquité et a fort bien pu les puiser directement à leur source. Il est probable pourtant qu'il n'y a pas là pure coïncidence. A tout le moins Montaigne les a fait passer une fois de plus devant son esprit. Il les lui a présentés, commentés, illustrés par le contexte, mis en pleine valeur et, comme il disait, «en place marchande», et ainsi l'a invité à en faire usage à son tour. «Thales, disait-il par exemple dans une dissertation sur l'âge auquel il convient de se marier, y donna les plus vrayes bornes, qui, jeune, respondit à sa mère, le pressant de se marier, qu'il n'estoit pas temps, et, devenu sur l'age, qu'il n'estoit plus temps. Il faut refuser l'opportunité à toute action importune»[46]. Et Bacon reprend «Les anciens n'ont pas laissé de mettre au nombre des sages celui auquel on demandait à quel âge il fallait se marier, et qui fit cette réponse: quand on est jeune il n'est pas encore temps, et quand on est vieux il n'est plus temps»[47]. D'autres rapprochements[48], sans être plus décisifs que celui-là, inclinent nos esprits vers la même opinion.
Aussi y a-t-il quelque vraisemblance à attribuer à l'influence sourde de Montaigne une modification de forme, de méthode d'exposition, qui commence à se faire sentir légèrement dans cette seconde édition. La phrase s'allonge; les idées se lient entre elles; des transitions conduisent de l'une à l'autre; quelques-uns des nouveaux essais, ceux surtout qui ne sont pas sortis des maximes de jeunesse, présentent parfois de véritables petits développements; jusque dans ceux qui sont bâtis de maximes cousues ensemble, il y a moins de morcellement qu'en 1597; même parfois dans des essais de la première édition sont ajoutés certains détails, certains enrichissements de pensée, qui étoffent des remarques auparavant très sèches: voyez comme le début de l'essai _Of negociating_ tend à changer d'allure. Il est manifeste que la méthode d'exposition de Bacon est en voie de se transformer: la maxime toute nue, la formule sèche commencent à lui paraître insuffisantes pour l'expression des idées morales.
III.--Mais c'est en 1625 seulement que cette transformation sera complète. Alors l'exemple de Montaigne agit davantage sur lui. Son influence se marque d'abord par l'apparition de quelques souvenirs personnels, en petit nombre, il est vrai. Rien n'était plus objectif que les premiers _Essais_; jamais le Moi de Bacon n'apparaissait au milieu de ces pensées générales, toutes uniformément à la troisième personne. Maintenant il lui arrive de raconter un mot qu'il a entendu, une anecdote dont il a été le témoin. Jamais toutefois dans aucun chapitre il ne se prendra lui-même pour sujet, et ses allusions à des souvenirs personnels restent trop rares pour modifier sensiblement la couleur de l'oeuvre.
La multiplication des images et des comparaisons, des phrases incidentes, des explications et des justifications, des indications de lieu et de temps et de circonstances de tout genre, enfin de tout ce qui nuance et précise l'expression des idées psychologiques est d'une importance bien plus considérable. Tout cela, nous savons combien il le trouvait dans la pensée souple et ondoyante de Montaigne.
Mais ce qu'il trouvait surtout chez Montaigne c'était l'emploi constant des exemples; il en a senti toute la valeur. Dans ces _Essais_ de 1597 je n'en relève aucun; la seconde édition en présente un petit nombre; dans la dernière il en insère presque à tous les chapitres. Voyez le chapitre _De la grandeur des Etats_[49]: tous les exemples historiques que nous y lisons sur Rome, sur Athènes, sur l'Angleterre, l'Espagne, la Turquie, etc. ont été ajoutés après 1612: combien, grâce à eux, les idées abstraites exprimées là par Bacon ont pris de relief, combien l'intelligence en est plus vive, plus lumineuse! Dans l'essai _De la Mort_[50], au lieu d'allusions rapides aux morts de César-Auguste, de Tibère, de Vespasien, nous avons des détails nombreux, précis, exacts; leurs mots mêmes sont là, et avec eux seulement pénètre en nous ce sentiment du mépris de la mort que Bacon veut nous faire éprouver.
Ces trois éléments nouveaux, souvenirs personnels, exemples, procédés de style et tours de phrase capables de nuancer et de préciser les idées, révèlent une transformation radicale dans la manière de Bacon. Le système qui avait présidé à la construction des premiers _Essais_ est maintenant abandonné. Ce qui en eux nous avait paru, au moins pour nous lecteurs du vingtième siècle, particulièrement frappant, l'auteur y a renoncé. Il n'y a pas là seulement une question de composition, il y a une manière nouvelle de concevoir les idées morales: au lieu de les concevoir sous leur forme la plus générale, il les voit plus concrètes, plus riches; il pourra ainsi saisir des réalités psychologiques plus précises, et ces nouvelles conceptions, beaucoup moins sèches, sont bien plus intéressantes pour des esprits comme les nôtres. Bacon a passé lentement du genre des maximes au genre de la méditation. Bien qu'il ne soit pas fourni dans les _Essais_ de Montaigne d'exemples et d'images, ma conviction est que Montaigne est pour beaucoup dans cette transformation. Quiconque songera que, depuis la traduction de Florio, le livre de Montaigne était devenu très populaire en Angleterre, sera tout disposé à le croire. Par le titre qu'il avait adopté d'ailleurs, l'essayiste Anglais n'avait-il pas marqué son admiration? Ne s'était-il pas montré enclin à subir l'influence de son devancier?
Cela n'est pas à dire qu'à aucun moment Bacon s'est proposé comme modèle la forme des _Essais_ de Montaigne. En aucune façon. Il aurait eu trop de chemin à faire pour le rejoindre. Il n'a voulu que se rapprocher par degrés de sa manière tout en restant très différent de lui. Voyez avec quel soin, en bon disciple de ses maîtres, les orateurs latins, maintenant qu'il n'écrit plus des maximes mais des dissertations, il s'attache à marquer la composition, et, ce que Montaigne détestait tant, il annonce les parties de son plan. L'essai _Of Judicature_[51] était déjà très régulièrement composé en 1612; en 1625 il y insère quatre phrases, l'une pour annoncer son plan, en trois parties, les autres au début de chacune d'elles pour marquer les articulations du raisonnement.
Il a d'ailleurs son but, tout autre que celui de Montaigne: on l'aperçoit dans quelques essais, dans les plus achevés. Deux ans avant cette dernière édition des _Essais_, il avait publié son _De augmentis_, où plus nettement que dans _The advancement of learning_, il définissait sa conception de la science morale, et proposait pour la constituer de faire des monographies sur chaque passion, chaque vertu, chaque espèce de caractère, etc. Clairement, dans plusieurs des essais composés à cette époque, on devine l'intention de donner de petits modèles de ces monographies. De même ses histoires des vents, de la densité, de la vie et de la mort, sont des modèles des études d'histoire naturelle qu'il demande. Ses apophtegmes sont des modèles de ces recueils qu'il désire voir extraire des histoires. Ses essais _De l'Envie_, _De l'audace_, _de la dissimulation_, sont ainsi de véritables petits traités organisés, qui visent à pousser des enquêtes. Rien n'est plus contraire à la manière de Montaigne qu'une étude systématique de ce genre.
Bacon reste donc bien indépendant de Montaigne; il a sa conception à lui, il ne se propose pas d'imiter son devancier. Je crois seulement que la lecture de Montaigne a été l'une des causes qui ont brisé les anciens moules où il coulait ses observations morales, qui lui ont appris à se représenter autrement ses idées, à les vouloir plus concrètes. A lire Montaigne il a éprouvé le besoin d'user d'exemples lui aussi, de commenter, de serrer l'idée de plus près, d'en nuancer l'expression.
Si nous regardons maintenant non plus la forme de l'essai, mais son contenu, c'est encore la même remarque qu'il nous faudra faire: Bacon subit incontestablement l'influence de Montaigne, mais son originalité reste entière, sa personnalité se dresse vigoureusement en face de celle de Montaigne et s'oppose à elle. Nous venons de voir que le moule nouveau que Bacon construit vers la fin de sa vie pour y couler ses réflexions morales est bien à lui, très différent de tous les moules de Montaigne, et pourtant Montaigne l'a aidé à en former quelques pièces. De même Montaigne aide Bacon à dégager quelques idées de détail, mais dans l'ensemble sa pensée se développe très librement, et sa philosophie est toute différente. Comparer leurs deux oeuvres, c'est en marquer le contraste.
Au travers de ses dissertations impersonnelles c'est le Moi de Bacon que nous découvrons; ce sont ses préoccupations qui dictent le choix des sujets, ses habitudes qui leur donnent leur caractère. Il n'est pas exposé à tous les regards, comme celui de Montaigne, mais on le devine, on sent qu'il est l'âme du livre, qu'il établit comme une parenté entre les différents chapitres et leur confère une sorte d'unité. Mais Bacon ne s'est pas retiré dans son château pour y chercher la sagesse antique au milieu des livres, il a lutté longtemps pour arriver aux honneurs et réparer le tort que la fortune lui avait fait en le privant prématurément de son père, il a fait converger toute sa volonté et toute son intelligence vers les affaires publiques, et d'échelon en échelon il est arrivé à la première charge; il a eu à se pousser dans le monde, à se maintenir aux affaires dans des circonstances difficiles, il est tombé du pouvoir sous le coup des plus rudes attaques; à chacune de ces étapes, il a pu observer les hommes et les choses avec un sens pratique très pénétrant et une rare sagacité.
Ce sont les réflexions de l'homme d'action que beaucoup de ses essais nous exposent, les résultats de son expérience qu'ils nous apportent. S'il recommande d'avoir grand souci des bonnes manières, c'est avant tout parce que par elles nous acquérons un bon renom qui sert à notre avancement. Il a proposé dans le _De augmentis_ de constituer un art de s'avancer dans le monde[52]: on pourrait presque dire que quelques chapitres en sont traités dans les _Essais_. Sous les titres que voici: _De la ruse et de la finesse_, _De l'expédition dans les affaires_, _Des négociations_, _Des solliciteurs et des postulants_ et beaucoup d'autres on trouvera des remarques d'une psychologie très pénétrante, très précise sur la manière de traiter les affaires. Il accumule là une collection de petites recettes dont il a pu éprouver la valeur, par exemple sur la manière d'apprendre une mauvaise nouvelle à son prince sans risquer de lui déplaire, sur les cas où il est plus prudent de négocier par lettre plutôt que par intermédiaire ou de vive voix. L'expérience qu'il a acquise dans les questions politiques lorsqu'il a mis la main au pouvoir se dépose dans une série de chapitres peut être plus nombreux encore et dont l'observation n'est pas moins précise; tels sont pour ne prendre que les plus significatifs: _De la noblesse_, _Des troubles et des séditions_, _De la souveraineté et de l'art de commander_, _Du conseil et des conseils d'Etat_, _De la véritable grandeur des Etats et des royaumes_, _Des colonies ou plantations de peuples_, _Des devoirs d'un juge_. Il apporte la même précision d'esprit aux questions d'économie privée: nous avons vu une partie de ses préceptes sur la manière de régler sa dépense; il a des remarques à offrir sur la manière de dessiner les jardins, sur les bâtiments, sur toutes les matières auxquelles son attention s'applique. Joignez à ce sens des réalités pratiques un sentiment moral très vigoureux sans cesse replongé aux sources bibliques car Bacon lit constamment la Bible, nous avons là les deux traits dominants de sa personnalité que ses _Essais_ laissent deviner.
Montaigne, qui se défend avant tout de l'ambition, qui cultive son moi dans des voyages ou dans des méditations solitaires que ses bon amis du temps passé viennent lui suggérer, qui se laisse surprendre, si nous l'en croyons, ignorant qu'on met du levain dans son pain[53], a une manière tout autre d'envisager les choses. Sa morale, ou plutôt ses morales, car il en a en plusieurs, restent le plus souvent individuelles, «ineptes à la société publique»[54], comme il se plaît à le répéter: il vise à passer sur cette terre aussi doucement et aussi agréablement que possible. Entendez-le parler de l'amour: il se rappelle avec une douce volupté et avec une pointe de vanité aussi, les passions et les succès de sa jeunesse; plus les années rapprochent du tombeau, plus ce souvenir lui est cher.
Ce sont d'exquises passions qui viennent ainsi chatouiller «sa vieille âme poisante» et lui rendre encore aimable son dernier reste de vie. Il nous met en garde contre leur excès, parce que, excessives, elles apportent plus de dangers que de plaisirs, mais il nous enseigne à les bien ménager, à en jouir longuement par la pensée, à étendre sagement toutes les voluptés. Pourvu que nous sachions y conserver la mesure et la prudence, il estime que c'est un doux commerce que le commerce des femmes, et qu'en somme les plus réels plaisirs de la vie corporelle sont là. Pour Bacon, l'amour est l'ennemi qui suce toute la volonté de l'homme et trouble les affaires, et quelque chose des foudres du christianisme semble passer dans les termes où il l'accuse de n'être qu'une ridicule hyperbole, bonne pour le théâtre, sans réalité, un enfant de la folie qui bouleverse le jugement[55], ruine les situations les mieux établies, et fait déraisonner jusqu'à la sagesse la plus pratique.
Comparez surtout la manière dont ils parlent l'un et l'autre de l'amitié[56] rien n'est plus caractéristique. Montaigne, dans la solitude de sa «librairie», jouit longuement du souvenir de La Boétie mort déjà depuis bien des années; il le remâche, il le retourne en lui-même, il l'idéalise au contact des beaux exemples d'amitié que l'antiquité nous a légués. Il écrit alors les pages immortelles que l'on sait, si sublimes que peut-être il y faut voir plutôt le regret déchirant de l'ami qui a laissé en s'arrachant à ses bras une plaie toujours ouverte, qu'une peinture réelle de ses rapports avec La Boétie. Les deux âmes, pour lui, sont «meslées et confondues d'une union si universelle qu'elles effacent la couture qui les a jointes»; la volonté de l'ami s'abîme si entièrement dans celle de son ami qu'elles s'identifient l'une à l'autre et sont mues par les mêmes ressorts.