Montaigne et François Bacon

Chapter 2

Chapter 23,821 wordsPublic domain

[5] Miss Norton: _Early Writings of Montaigne_: New-York, 1904, page 205.

[6] Ed. Spedding, t. II, page 211.

[7] Article _Antony Bacon_.

[8] Au moment où j'ai écrit cette étude, en 1907, je devais la connaissance de cette lettre à M. Auguste Salles qui me l'avait très aimablement communiquée et auquel j'exprime ici ma sincère gratitude. Elle a depuis été publiée par M. Sidney Lee. En voici le texte tel que le donne M. Sidney Lee:

«Monsr.; Il me souvenoit tant de l'estat ou vous estiez quand vostre despart vous desroba de nous, qu'aussitost que je vy le sieur, qui me rendist la vostre lettre je luy demanday comment il vous alloit, sans que je prins le loisir de l'apprendre par vous-même. Ainsi s'enquiert-on, souvent de sçavoir et de voir, ce que le plus souvent nous trouverons contre nostre desirs comme contre mon desir et avec grande desplaisir je sçeus la continuation de vostre mauvais portement. Il me souvient bien, que je me deffiois qu'en une saison si facheuse, vous peussiez supporter le travail de la mer qui vous devoit porter. Mais vous estiez si affamé de vostre air natural, que ce desin vous faisoit mespriser tout danger. Vous aviez raison de vouloir s'éloigner le nostre pour la mauvaise qualité, qu'il a prins par les evaporations de nos troubles, qui l'ont tellement infecté, qu'il n'a nous laissé rien de sain, et nous enmaladé autant de l'esprit que du corps. Quant à moy, monsieur, je me suis retiré en ce lieu, ayant tout à faict quitté Bourdeaux, pour ce que Bourdeaux ne me pouvoit rendre ce que j'y ay perdu, et je continue en ma solitude de rendre ce que je dois à la mémoire de ma perte. J'ay icy dressé un estude aussi plaisant à mon desplaisir que nouveau en ses peintures et devises, qui ne sortent point de mon subject. Je les vous descriray, si j'avois autant de liberté d'esprit que de volonté. Mais je suis touché si au vif d'un nouvel ennuy par la nouvelle de la mort de Monsr. de Montaigne, que je ne suis point à moy. J'y ay perdu le meilleur de mes amis; la France le plus entier et le plus vif esprit qu'elle eut oncques, tout le monde le patron et mirroir de la pure philosophie, qu'il a tesmoignée aux coups de sa mort comme aux escrits de sa vie, et à ce que j'ay entendu ce grand effect dernier n'a peu en luy faire dementir ces hautes parolles. La dernière lettre missive, qu'il receut, fut la vostre, que je luy envoiay, à laquelle il n'a respondu, pource-qu'il avoit à respondre à la Mort, qui a emporté sur luy ce qui seulement estoit de son gibier: mais le reste et la meilleure part, qui est son nom et sa mémoire, ne mourra qu'avec la mort de ce tout, et demeurera ferme comme sera en moy la volonté de demeurer tousjours,

Monsr., Vostre très humble et affectionné serviteur. De Brach.

[9] Bacon _De augmentis_, livre VIII, ch. 2.

[10] Bacon, _Essays_, édition Spedding. t. VI, page 379.

[11] On en trouvera dans l'ouvrage de Miss Grace Norton, _the Spirit of Montaigne_.

CHAPITRE II

INFLUENCE DE MONTAIGNE SUR LES _Essais_ DE BACON[12]

Dans presque tous les ouvrages de Bacon, à des degrés différents et sous des formes diverses, on retrouve des soucis de moraliste: il est bien par là et de son pays et de son temps. Mais l'ouvrage où se montre le mieux en lui le moraliste, c'est assurément son recueil d'_Essais_. Aussi est-ce dans ce recueil que, comme il était naturel, les commentateurs ont recherché surtout l'influence de Montaigne. Je crois qu'ils ont eu le tort de ne pas s'occuper assez des dates et que leurs conclusions en ont été faussées.

La première édition des _Essais_ de Bacon a été publiée en 1597. Mais dans deux des éditions postérieures, données en 1612 et en 1625, Bacon les a considérablement modifiés et augmentés. En volume, les premiers _Essais_ représentent à peine la douzième partie des derniers. Vingt-huit années séparent la première oeuvre des dernières additions, et ce sont vingt-huit années d'une extraordinaire activité tant dans la vie politique que dans la contemplation scientifique. Il est trop clair qu'il serait artificiel de considérer d'ensemble, comme si elles formaient un bloc, ainsi qu'on l'a fait jusqu'à présent, des idées qui ont jailli à des époques si différentes, et qui ont été inspirées par des circonstances si variées. Nous nous priverions ainsi du moyen d'étude le plus précieux, celui qui peut nous donner les résultats les plus exacts. Il nous faut donc chercher, dans chacune des trois éditions successivement, si l'influence de Montaigne y est sensible.

I.--Prenons d'abord la première édition, celle de 1597: avant de l'ouvrir, nous sommes frappés par le titre _Les Essais de Francis Bacon_. Voilà qui nous enseigne que certainement il avait déjà lu les _Essais_ de Michel de Montaigne; cette lecture même l'a probablement frappé puisqu'il en accepte ainsi le patronage, et, _à priori_, nous sommes disposés à penser qu'il a beaucoup pris à l'ouvrage français.

L'hypothèse d'une rencontre fortuite entre Bacon et Montaigne, chacun d'eux ayant indépendamment imaginé ce même titre pour des ouvrages de même genre, est si invraisemblable qu'elle est à négliger. Celle d'un modèle commun, un modèle italien par exemple, qui aurait suggéré à tous les deux cette même appellation, serait assez probable à première vue étant donnée l'abondance des emprunts que, à cette époque, et la France et l'Angleterre font à l'Italie; mais malgré de longues recherches, je n'ai rien trouvé dans la littérature italienne du seizième siècle qui porte le nom de _Saggi_ ou qui puisse le suggérer. Reste l'hypothèse d'un emprunt à Montaigne, seule admissible. Sans doute aucune traduction anglaise des _Essais_ n'existait encore: la première, celle dont se servira Shakespeare, est celle de Florio, qui date de 1603; mais Bacon, qui était venu en France, savait le français. Il nomme dans ses ouvrages Du Bartas[13], Commynes[14] à plusieurs reprises, d'autres encore. Plusieurs fois aussi il cite des proverbes français, aussi bien dans son _Instauratio Magna_[15] que dans ses _Essais_[16]. Il écrivait même le français, et la littérature française était à sa disposition, non moins que l'italienne et l'espagnole. Or, s'il n'existe pas encore de Montaigne anglais, en revanche, en 1596, le Montaigne français est déjà singulièrement répandu: l'édition de 1595, la première complète, est probablement la huitième édition publiée, et dès avant cette date l'influence de Montaigne est déjà sensible chez plusieurs écrivains français, tels que Guillaume Bouchet, saint François de Salles, du Vair, Florimond de Raimond. On la sent même au-delà des frontières chez Juste Lipse. Rien de surprenant donc à ce que les _Essais_ aient déjà pénétré en Angleterre. Nous avons vu qu'Antony Bacon les avait peut-être rapportés de Bordeaux ou reçus de ses amis bordelais[17], et qu'il put les faire lire à son frère Francis, si celui-ci ne les connaissait pas déjà. Faudrait-il voir un acte de reconnaissance dans ce fait que Francis lui dédia la première édition de ses propres _Essais_ en 1597?

J'insiste sur ces faits parce que, le livre ouvert, une surprise nous attend: nous n'y trouvons presque rien qui rappelle Montaigne. Trois ou quatre des dix titres de chapitres font penser, il est vrai, à quelques-uns des _Essais_ français qui sont parmi les plus connus: le second, _Of discourse_, qui dans la langue du temps signifie conversation; le septième, _Of health_, qui fait songer aux ironies de Montaigne contre les médecins, le huitième _Of honour and reputation_[18]. Mais il n'y a guère que les titres qui se ressemblent. Voyez le dernier de ces chapitres, par exemple, _Of Honour and Reputation_[19], et rapprochez-le du seizième essai du second livre de Montaigne, _De la gloire_: Montaigne a pour fin de nous faire sentir toute la vanité de la gloire et ajoute que si, néanmoins, on peut tirer quelque profit de cette duperie pour contenir les mauvais princes, il le faut faire sans hésiter; Bacon se place à un tout autre point de vue: sans examiner si l'amour des hommes pour la gloire est raisonnable ou non, il cherche et énumère les moyens les plus sûrs que nous ayons de l'acquérir, parce qu'il sait que pour faire son chemin parmi les hommes, elle est d'une singulière utilité. Est-ce une réplique au chapitre de Montaigne, la réplique d'un homme d'action très ambitieux au philosophe qui épluche des idées dans la solitude de sa «librairie»? Il est possible, mais rien n'invite sérieusement à le croire. En tous cas, ici, ce serait uniquement par contraste et par opposition d'idées que Montaigne aurait influé sur Bacon.

Pour ce qui est de la santé _Regiment of health_[20], Bacon, en homme de science qu'il est, croit aux médecins et à la médecine; il donne des indications pour bien choisir l'homme à qui l'on veut confier le soin de son corps, tandis que Montaigne prétend n'en écouter aucun. Montaigne raille les médicaments, Bacon croit tellement à leur efficacité qu'il en prend non seulement lorsqu'il est malade, mais même en santé, afin qu'en temps de maladie son corps soit disposé à les recevoir. Sans doute sur un point capital il y a accord entre eux: c'est qu'avant tout il faut s'observer, connaître son propre tempérament, profiter de ses expériences individuelles: peut-être la lecture de Montaigne a-t-elle aidé Bacon à dégager cette idée-là, mais cela non plus, rien n'invite à le croire, et en tous cas là se limiterait l'influence sur cette question qui était capitale pour ces deux malades.

Les autres traces d'influence que je relève sont aussi générales, moins précises encore. Faut-il entendre un écho de Montaigne dans des sentences comme celles-ci: «On rencontre assez d'hommes qui dans la conversation, sont plus jaloux de faire parade de la fécondité de leur esprit et de montrer qu'ils sont en état de défendre toute espèce d'opinion et de parler pertinemment sur toute sorte de sujets, que de faire preuve d'un jugement assez sain pour démêler promptement le vrai d'avec le faux: comme si le vrai talent en ce genre consistait plutôt à savoir tout ce que l'on peut dire que ce qu'on doit penser. Il en est d'autres qui ont un certain nombre de lieux communs et de textes familiers sur lesquels ils ne tarissent point, mais qui hors de là sont réduits au silence, genre de stérilité qui les fait paraître monotones et qui les rend d'abord ennuyeux puis fort ridicules dès qu'on découvre en eux ce défaut.»

Montaigne a fait souvent de charmants portraits de ces pédants qui ne citent qu'Aristote dans la conversation, dont la robe et le latin font toute l'autorité. Je ne cite pas, parce qu'il faudrait trop citer, et aussi parce que je sens que la sentence de Bacon se réfère plus au tour intellectuel de Montaigne qu'à telle phrase particulière[21].

Deux ou trois rapprochements de ce genre au plus, aussi imprécis que celui-là, seraient encore possibles, et voilà tout.

Pour le fond notre récolte est donc très maigre: visiblement très peu des idées morales exprimées par Bacon viennent de Montaigne. Si nous regardons maintenant la forme, c'est une opposition radicale que nous constatons. Il n'y a rien de vivant, d'animé, de personnel comme un essai de Montaigne, au moins dans les deux dernières formes, celles des éditions de 1588 et 1595. Sans cesse un exemple, une anecdote viennent animer la dissertation morale et attachent à des images concrètes l'attention du lecteur. C'est toujours sur des faits psychologiques soigneusement racontés dans le détail, tantôt pris aux histoires, tantôt puisés dans l'observation personnelle que Montaigne disserte. Les caprices de la composition chez lui ont toute la souplesse et toute la vie de la conversation. Les dix essais de Bacon, au contraire, apparaissent comme dix collections de petites recettes sèches, jetées presque pêle-mêle les unes sur les autres, sans un fait qui les éclaire, sans une anecdote qui repose. Il faut en donner un exemple afin qu'en sente le contraste complet entre les deux manières. Qu'on veuille bien songer, en lisant ce début du chapitre _Sur les dépenses_, à ce que Montaigne a dit du même sujet dans l'essai _De la vanité_ et surtout au ton sur lequel il en parle: il n'est besoin d'aucun commentaire.

Des dépenses[22].

Les richesses ne sont de vrais biens qu'autant qu'on les dépense, et que cette dépense a pour but l'honneur ou de bonnes actions; mais les dépenses extraordinaires doivent être proportionnées à l'importance des occasions mêmes qui les nécessitent, car il est tel cas où il faut savoir se dépouiller de ses biens, non seulement pour mériter le ciel, mais aussi pour le service et l'utilité de sa patrie. Quant à la dépense journalière, chacun doit la proportionner à ses propres biens, et la régler uniquement sur ses revenus en les administrant de manière qu'ils ne soient pas gaspillés par la négligence ou la friponnerie des domestiques. Il est bon aussi de la régler dans son imagination sur un pied beaucoup plus haut que celui où l'on veut la mettre réellement, afin que le total paraisse toujours au-dessous de ce qu'on avait imaginé. Ce n'est rien moins qu'une bassesse à de grands seigneurs d'entrer dans le détail de leurs affaires; et si la plupart d'entre eux ont tant de répugnance pour les soins de cette espèce, c'est beaucoup moins par négligence que pour ne pas s'exposer au chagrin qu'ils ressentiraient s'ils les trouvaient fort dérangées. Ceux qui ne veulent pas gérer eux-mêmes leurs affaires et veulent s'épargner cet embarras, n'ont d'autres ressource que celle de bien choisir les personnes qu'ils chargent de leurs intérêts, avec la précaution de les changer de temps en temps, les nouveaux venus étant plus timides et moins rusés. Lorsqu'on a dessein de liquider son bien, on peut nuire à sa fortune en le faisant trop vite comme en le faisant trop lentement ou trop tard, car on ne perd pas moins en se hâtant trop de vendre qu'en empruntant de l'argent à gros intérêts. Celui qui a un vrai désir de rétablir ses affaires ne doit pas négliger les plus petits objets, il est moins honteux de retrancher les petites dépenses que de s'abaisser à de petits gains. A l'égard de la dépense journalière, il faut la régler de façon qu'on puisse toujours la soutenir sur le même pied qu'en commençant; cependant on peut dans les grandes occasions, qui sont assez rares, se permettre un peu plus de magnificence qu'à l'ordinaire.

La traduction un peu diffuse, ne nous laisse apercevoir que fort imparfaitement l'allure très ramassée, presque lapidaire du texte anglais, dans lequel la plupart de ces conseils affectent la forme de courtes maximes très denses. Ce qu'elle permet de voir à tout le moins c'est qu'un essai de Bacon, j'entends un essai de la première édition, n'est qu'une collection de sentences pratiques, toutes nues, décharnées, dépouillées de toutes les circonstances vivantes qui les ont suggérées à l'auteur, sans exemples, sans explications, sans justifications; çà et là on aperçoit la velléité de classer ces sentences sous divers chefs, de rapprocher l'une de l'autre celles qui par la similitude de leur objet semblent s'appeler, mais elle se dément vite: ce qui frappe dans l'ensemble, c'est l'absence totale d'ordre. Chez Montaigne il n'y a qu'une composition fragmentaire, mais les différentes pièces s'agrègent les unes aux autres par des associations aisées, qui suivent le mouvement naturel de la pensée; chez Bacon il y a simple juxtaposition de pensées vraiment très peu dépendantes les unes des autres, unies seulement par l'idée très générale qu'exprime le titre de l'essai.

Nous autres lecteurs du vingtième siècle, à peine avons-nous lu deux de ces amas de maximes que la lassitude nous gagne, et nous nous étonnons qu'on ait demandé une seconde édition d'un pareil ouvrage. Je parle (qu'on ne l'oublie pas) des premiers essais, et de ceux-là seulement. Nous n'y voyons pas un livre à lire mais tout au plus un recueil de réflexions, je dirais presque de comprimés de raison pratique, où l'on peut puiser de temps à autre un sujet de méditation. Si j'avais cité au lieu du chapitre _Des dépenses_, celui _Des études_ ou celui _De la conversation_, cette impression se dégagerait plus fortement encore. Les idées morales ont tant de fois passé et repassé dans nos esprits que toutes sèches elles n'éveillent plus notre curiosité; elles ne valent que dans la mesure où l'auteur, par des faits, des démonstrations, des explications, sait les mettre en valeur et comme les ressusciter. Le lecteur collabore toujours avec l'auteur, mais lui laisser toute cette tâche d'illustration c'est trop lui demander: en somme, c'est dans la mesure où nous saurons par notre expérience, par notre imagination, enrichir et vivifier les maximes de Bacon que chacun de nous y trouvera de l'intérêt.

Sur ce point comme sur bien d'autres il nous est malaisé de nous replacer dans l'état d'esprit des hommes du seizième siècle. Le seizième siècle, aussi bien en Angleterre, où l'on accueille si largement les littératures italienne et française, qu'en France et en Italie, s'est plu à manier les idées morales, à les présenter sous toutes les formes. Quelques années après ses _Essais_, Bacon, imitant en cela les Italiens, écrira son _De Sapientia veterum_, où il recherche avec une ingéniosité souvent plaisante un sens allégorique dans les mythes antiques; le plus souvent c'est un sens moral qu'il découvrira sous leurs voiles. Le même goût amène partout un renouveau de jeunesse pour les fables d'Esope et de ses continuateurs. Et les sentences toutes sèches n'ont pas moins de succès que les apologues et les mythes moralisés, témoin tant de florilegia d'auteurs anciens qui s'impriment partout, et des oeuvres originales fort bien accueillies telles que, en France, les _Proverbes_ de Baïf[23] et les quatrains stoïciens de M. de Pibrac[24]. En Italie les conseils et avis de Guichardin[25], de Lottini[26], de Sansovino[27]. Ceux-là sont les véritables modèles de Bacon, ce n'est pas Montaigne. Bacon est bien là en accord avec le goût de son temps.

Ces faits rappelés, on comprendra très aisément, je crois, le succès de ces premiers _Essais_. Par le caractère très pratique, très positif de ses conseils, qu'on a certainement noté dans le chapitre _Des dépenses_, il a renouvelé pour ses contemporains un genre fort en vogue. Les sentences morales s'inspiraient surtout de la philosophie ancienne et des Pères; elles avaient une tendance marquée à prêcher surtout la vertu, à parler de la douleur, de la mort, de la science; Bacon parle au public de la manière de gouverner sa fortune, il lui dit comment on s'assure la réputation, comment il faut répondre aux solliciteurs. Il s'adresse aux intérêts les plus immédiatement sensibles. Montaigne avait renouvelé la leçon morale du seizième siècle; Bacon le fait aussi, mais à sa manière, et sa manière est tout autre que celle de Montaigne et, plus que Montaigne, il se contente des cadres traditionnels du genre.

En résumé, une forme tout autre, qui semble ignorer l'oeuvre de Montaigne et se rattache à un mouvement différent; pour le fonds, trois titres sur dix et trois ou quatre pensées qui rappellent de très loin Montaigne, de si loin même qu'il n'y a aucunement lieu d'y voir des réminiscences, voilà tout ce que nous trouvons si nous comparons ces deux ouvrages qui portent le même titre. Ajoutons que deux courts traités complètent le petit volume de Bacon, les _Méditations sacrées_, et les _Couleurs du bien et du mal_: or, ni dans l'inspiration biblique de l'un, ni dans le souci de rhéteur qui a fait écrire le second, ni dans les matières contenues dans l'un et dans l'autre[28], je ne trouve l'influence de Montaigne. En somme, en 1597, Bacon adopte le titre d'Essais, ce qui semble indiquer qu'il va s'inspirer de Montaigne, et néanmoins il reste tout à fait indépendant de lui. A une époque où l'imitation est si courante, et souvent si servile, n'y-t-il pas là quelque chose de très surprenant?

La raison de cette constatation inattendue pourrait bien être que son ouvrage était déjà écrit lorsque Bacon a lu Montaigne. Si seulement nous avions pu prouver que c'est l'édition complète, celle de 1595, qu'il a connue, par le rapprochement des dates l'hypothèse serait rendue assez vraisemblable, car la préface de Bacon est du mois de janvier 1597. Elle reste possible, mais indémontrable. En tout cas ce qui me paraît très probable, c'est que Bacon avait sa méthode arrêtée avant de connaître celle de son devancier.

N'oublions pas qu'il n'est plus un adolescent: il a 36 ans; s'il n'a rien publié il a beaucoup travaillé. Au sixième livre de son _De Augmentis_, celui où il traite de la rhétorique, il a inséré un recueil de lieux communs sur bon nombre de sujets moraux et politiques qui reviennent fréquemment dans les discours. Le but est de mettre à la disposition de l'orateur sur tout sujet qui se présente un trésor d'arguments pour et contre et, pour ce motif, sur chaque matière il donne une série d'idées pour et une série d'idées contre; par exemple, sur le sujet de la richesse, il indiquera trois ou quatre lieux communs pour la défendre contre ses contempteurs, autant pour attaquer ceux qui la recherchent avec une excessive avidité.

Ce qu'il m'importe de noter pour l'instant, c'est qu'il déclare à plusieurs reprises et avec insistance que c'est au temps de sa jeunesse qu'il a réuni ces collections; c'est qu'en second lieu chacun de ces lieux communs est présenté sous forme de sentence, exactement comme sont les conseils de ses _Essais_. Il en explique lui-même la raison: il faut que ces idées soient faciles à retenir et faciles à manier, et pour cela qu'elles se présentent comme de petites pelotes de pensées que, le cas échéant, on n'aura plus qu'à dévider avec éloquence. Voilà pour la forme l'origine des _Essais_ de Bacon: il faut que ces conseils, pour être fructueux, se retiennent aisément eux aussi. On les mettra donc en maximes. Et quant au procédé de composition, il sera le même: à mesure que, soit une expérience, soit une lecture lui suggérera quelque réflexion, il la placera dans sa classe, avec les autres de même genre. Voici une sentence qui visiblement est inspirée par Sénèque, cette autre (et il en est beaucoup de cette sorte dans l'essai _Des dépenses_) a été suggérée par un accident de la vie quotidienne. La seule différence est qu'il n'est plus question ici d'étoffer des discours d'apparat mais de diriger la vie. Il y faut des pensées plus solides, et qui proviennent plus de l'expérience, moins des livres.

Je pense donc que l'ouvrage de Bacon était déjà déterminé dans sa pensée, peut-être même écrit, lorsqu'il a connu celui de Montaigne. C'est sous d'autres influences qu'il l'a conçu. La lecture de Montaigne ne l'en a pas moins frappé; peut-être lui a-t-elle suggéré quelques maximes comme d'autres lectures l'avaient fait; elle a pu même incliner ses préoccupations vers certains sujets, bien que cela soit fort incertain; les moralistes, quelque illimité que soit leur domaine, aborderont toujours les mêmes questions, et il n'y a rien à conclure de ce que deux d'entre eux ont traité les mêmes problèmes. Certainement il a apprécié hautement l'enquête morale de Montaigne. Il a aperçu que, comme lui, Montaigne donnait au public les fruits de son expérience, de ses méditations, de ses lectures. Il a pu penser aussi que la modestie du titre imaginé par Montaigne conviendrait singulièrement aux dix maigres chapitres qui composent cette première édition, et c'est pour ces motifs qu'il a adopté l'appellation d'_Essais_. Plus tard l'influence de Montaigne ne se bornera pas à si peu de chose. Nous allons en suivre le progrès d'édition en édition.