Part 9
--Oui! la chair! pensait-il, la chair fraîche, souveraine puissance du monde. Elle a raison, cette créature pervertie! Jacques aurait beau posséder toutes les noblesses, toutes les sciences, tous les talents, tous les courages, si son teint n'avait pas la pureté du teint des roses, nous ne le suivrions pas ainsi de nos yeux stupides!
--Jacques! répétait Raoule, cédant à une griserie de bacchante... Jacques, je t'épouserai, non parce que je redoute les menaces de ta soeur, mais parce que je te veux au grand jour, après t'avoir eu pendant nos mystérieuses nuits. Tu seras ma femme chérie comme tu as été ma maîtresse adorée!
--Et tu me reprocheras ensuite de m'être vendu, n'est-ce pas?
--Jamais!
--Tu sais que je ne suis pas guéri!... que je suis _laide_! A quoi puis-je te servir!... Jaja est abîmé!... Jaja est affreux!--reprenait-il d'un ton câlin, en la pressant plus fort.
--Je te jure de te faire tout oublier! Ce serait si doux d'être ton mari! de t'appeler en cachette Mme de Vénérande!... car ce sera mon nom que je te donnerai!...
--C'est vrai! je n'ai pas de nom, moi!
--Allons! ta soeur est notre providence! elle m'a fait faire une promesse que je ne rétracterai pas... mon ange! mon dieu! mon illusion préférée!
Quand ils s'arrêtèrent, ils se crurent dans l'atelier du boulevard Montparnasse et se sourirent en échangeant un dernier serment.
--Vous savez que le lion de la soirée c'est M. Jacques Silvert? déclara Sauvarès au centre d'un groupe de sportmen scandalisés.
--D'où sort cet Antinoüs? demandèrent les viveurs, curieux de recueillir quelque histoire ténébreuse sur le compte de ce nouveau favori.
--Du bon plaisir de Mlle de Vénérande, riposta le marquis, et le mot fit bientôt fortune.
Mais soudain l'arrivée de Jacques, les troublant par mégarde dans leurs réflexions dédaigneuses, les réduisit au silence. Ils allaient se replier en masse pour prouver leur mépris à cet obscur barbouilleur de myosotis lorsqu'ils ressentirent en même temps une commotion bizarre qui les cloua sur place. Jacques, la tête renversée, avait encore son sourire de fille amoureuse; ses lèvres relevées laissaient voir ses dents de nacre, ses yeux, agrandis d'un cercle bleuâtre, conservaient une humidité rayonnante, et, sous ses cheveux épais, sa petite oreille, épanouie comme une fleur de pourpre, leur donna, à tous, le même tressaut inexplicable. Jacques passa, ne les ayant pas remarqués; sa hanche, cambrée sous l'habit noir, les frôla une seconde... et d'un même mouvement, ils crispèrent leurs mains devenues moites.
Quand il fut loin, le marquis laissa choir cette phrase banale:
--Il fait bien chaud, messieurs. D'honneur, c'est intolérable!...
Tous reprirent en choeur:
--C'est intolérable!... D'honneur, il fait trop chaud!
CHAPITRE XII
VOYONS, mon petit! Voyons, cordieu! De la poigne... Vous êtes un homme et non pas une statue! A votre place je serais déjà furieux de sentir ce fer si près de ma peau. Imaginez-vous que je deviens un ennemi mortel, un monsieur digne des coups les plus violents. Je vous ai pris une femme adorée, je vous ai jeté dix cartes à la figure, je vous ai appelé: _lâche_ ou _voleur_, au choix. Tonnerre! Ripostez donc!
Et de Raittolbe, le maître, s'exaspérant pour Jacques Silvert, l'élève, se ruait dans des assauts terribles.
--Vous n'êtes pas patient, baron! murmurait Raoule, qui présidait à la leçon, vêtue d'un élégant costume de salle. Moi, je lui permets de se reposer; assez pour aujourd'hui!
Raoule prit une épée, tomba en garde devant de Raittolbe, et, comme pour venger Silvert, elle chargea l'ex-officier avec une impétuosité folle.
--Diable, cria celui-ci, touché trois fois coup sur coup, vous vous emballez trop vite, ma chère, je ne vous ai rien dit, ce me semble, de tout ce que je viens de raconter à ce pauvre Jacques!
A cet instant même, on annonça le déjeuner: le cousin René et plusieurs intimes entrèrent; on félicita les champions pendant qu'un domestique, s'avançant discrètement vers Jacques, lui glissait un mot à l'oreille. Raoule, encore très échauffée, ne vit pas le jeune homme pâlir et passer rapidement dans un fumoir attenant à la salle d'escrime.
Jacques avait enfin obtenu de la chanoinesse Élisabeth les grandes entrées de la maison; il était fiancé officiellement à Raoule, depuis un mois. Après le bal des courses, pendant lequel tous les amateurs de scandale avaient été scandalisés par l'introduction de ce petit Silvert, Raoule, folle comme les possédées du moyen âge qui avaient le démon en elles et n'agissaient plus de leur propre autorité, s'était déclarée brusquement, un matin, au chevet de la malheureuse dévote. Ce matin se trouvait très froid, très sombre, très terne. La chanoinesse, sous ses couvertures à écussons, rêvait de cilice et de pavé glacé; elle fut réveillée par la voix sonore de _son neveu_, commandant un feu d'enfer à sa femme de chambre.
--Pourquoi du feu? c'est mon jour de mortification, ma chère enfant, dit la tante, ouvrant ses paupières transparentes et livides comme des hosties.
--Parce que, chère tante, je viens causer avec vous de choses graves, et ces choses graves seront une mortification si naturelle qu'elles vous suffiront amplement!
Tout en riant d'un rire mauvais, la jeune femme s'asseyait dans un fauteuil, ramenant sur ses pieds frileux le pan de sa robe de chambre doublée d'hermine.
--A cette heure? juste ciel! Tu as eu le réveil bien prompt, ma chérie! Voyons, je t'écoute.
Et la chanoinesse se dressa sur son traversin, les yeux dilatés par l'épouvante.
--Je veux me marier, tante Élisabeth!
--Te marier! Oh! tu es inspirée par saint Philippe de Gonzague, que je prie à cette intention chaque vigile. Te marier! Raoule! Mais je pourrai donc réaliser mon voeu le plus cher, quitter ce monde de vanités et me retirer aux Visitandines, où j'ai mon voile tout prêt. Béni soit le Seigneur! Sans doute, ajouta-t-elle, c'est le baron de Raittolbe qui est l'élu?
Et elle sourit d'un air un peu malicieux.
--Non, ce n'est pas de Raittolbe, ma tante! Je vous préviens que je ne tiens pas à m'ennoblir davantage. Les affreux noms me plaisent beaucoup plus que tous les titres de nos inutiles parchemins. Je désire épouser le peintre Jacques Silvert!
La chanoinesse fit un bond dans son lit, leva ses bras de vierge au-dessus de sa tête pudique et s'écria:
--Le peintre Jacques Silvert? Ai-je bien entendu? Ce bellâtre sans sou ni maille à qui tu as fait l'aumône?...
Un moment, la stupeur paralysa sa langue; elle reprit, en s'affaissant sur elle-même:
--Tu me feras mourir de honte, Raoule!
--Ma tante, dit alors l'indomptable fille des Vénérande, la honte serait peut-être de ne pas l'épouser!
--Explique-toi! gémit Mme Élisabeth, désespérée.
--Par respect pour vous, ma tante, ne m'y forcez pas, vous avez aimé trop saintement pour...
--Je représente ta mère, Raoule..... interrompit dignement la chanoinesse, j'ai le devoir de tout entendre.
--Eh bien, je suis sa maîtresse! répondit Raoule avec un calme effrayant.
Sa tante devint pâle comme les draps immaculés qui l'enveloppaient. Elle eut, au fond de ses prunelles indécises, le seul éclair qui devait y briller durant sa pieuse existence, et dit d'un ton sourd:
--Que la volonté de Dieu soit faite... Mésalliez-vous, ma nièce. Il me reste encore assez de larmes pour effacer votre crime... J'entrerai au couvent le lendemain de votre mariage!...
Et, à partir de ce matin froid durant lequel un feu d'enfer avait brûlé dans la cheminée de la chanoinesse, mortifiée pourtant jusqu'aux moelles, Raoule avait agi à sa guise. On avait présenté le fiancé à la famille et aux intimes; puis, sans qu'une objection s'élevât contre ce fantastique caprice, chacun s'était incliné cérémonieusement devant Jacques. Le marquis de Sauvarès l'avait déclaré «pas mal». René, le cousin «amusant, excessivement amusant»! La duchesse d'Armonville avait lancé un petit rire énigmatique et, somme toute, puisque par le fait d'un oncle éloigné, mort à propos, le barbouilleur superbe possédait une fortune de trois cent mille francs, il devenait un peu moins ridicule.
Cette fortune, Raoule l'avait donnée, de la main à la main, à l'homme de son choix.
Les gens de l'hôtel, eux, disaient, aux offices: c'est un enfant trouvé.
Un enfant trouvé qui allait barrer de deuil le blason vermeil des Vénérande!
Souvent par ces tristes nuits d'automne, on entendait du côté de la chambre close de Mme Élisabeth de longs sanglots; on pouvait croire que c'était le vent sifflant à travers le rond-point dépouillé de la cour d'honneur...
Raoule ferraillait toujours, de Raittolbe fut obligé de rompre. Puis, soudain, une interjection parvint jusqu'à eux, aiguë, discordante. Ils s'arrêtèrent simultanément. Ils avaient reconnu la voix de Marie Silvert.
Mlle de Vénérande prétexta un peu de fatigue et, sans s'occuper du baron et de ses admirateurs, elle gagna la porte du fumoir. De Raittolbe en fit autant.
--Témoins, décida Raoule, allez au déjeuner de réconciliation! Nous réparons nos toilettes et sommes à vous dans quelques minutes.
Ces messieurs sortirent en discutant les coups échangés.
--Qu'est-ce que tu viens faire? disait Jacques, derrière la porte du boudoir, une scène?
--Pas si bête, on me mettrait dehors!
--Eh bien! alors, faisait Jacques impatienté, tiens-toi tranquille.
--Me tenir tranquille? C'est ça... tu auras le droit de te blanchir en te baignant dans les blasons de la haute, et moi, ta soeur, je resterai putain comme devant?
--Où veux-tu en venir?
--Où je veux en venir? Je veux que tu dises à ta Raoule que ses conditions ne sont pas les miennes. Je me fiche du chiffon de papier qu'elle m'a envoyé comme de ma première chemise. Il paraît que je vous gêne, mes tourtereaux? On rougit de Marie Silvert; il faut m'éloigner, m'envoyer à la campagne, dans un coin; eh bien, j'veux pas, moi! Nous avons mangé le pain dur ensemble, tu vas t'payer du poulet rôti, j'en veux ma bonne part ou j'mets les pieds dans vos plats. Ah! monsieur s'pavane du matin au soir, on l'attiffe comme une grue, y en a pas assez pour lui, quoi! et faudrait que sa soeur s'habille d'une loque, s'coiffe d'un chiffon, se nourrisse d'une croûte. As-tu fini! Vous avez cru me coudre la bouche avec votre pension de six cents francs, plus souvent que je me laisserai faire; Marie Silvert ne veut pas de vos rentes, ça la salirait!
--Qu'à cela ne tienne, fit à ce moment Mlle de Vénérande, en entrant suivie de de Raittolbe, ne vous tourmentez pas, vous n'aurez rien!
Raoule avait dit cela froidement, laissant une à une tomber ses paroles, qui, pour quelques secondes, semblèrent produire sur la fille l'effet d'autant de gouttes d'eau froide.
--Bien, fit-elle, pinçant la lèvre et regrettant de ne pouvoir revenir aux six cents francs par le chemin de la douceur, bien; puis, les doigts crispés au dossier d'une chaise: Au fait, j'aime mieux ça, vous m'dégoûtez,--pas vous, monsieur, fit-elle, essayant de sourire à de Raittolbe retranché derrière Raoule qu'il regrettait d'avoir suivie; c'est pourtant vous qui êtes cause de tout.
--Hein! fit de Raittolbe, s'avançant, qu'est-ce que vous me dites-là?
--C'est clair: vous savez bien que mademoiselle et monsieur ne m'ont jamais pardonné d'avoir été votre maîtresse. Ça les chiffonnait!
--Assez, interrompit brusquement le baron; ne prenez pas prétexte de notre liaison pour continuer vos injures. Vous avez fait votre métier, je vous ai payée: nous sommes quittes.
--C'est juste, répondit Marie, subitement calmée; j'ai même encore là les cent francs que vous m'avez envoyés; je n'y ai pas encore touché. Ça m'a fait quelque chose quand je les ai reçus. C'est peut-être bête, mais c'est comme ça.
Elle parlait d'un ton soumis, en attachant sur de Raittolbe des yeux presque suppliants.
--Voyez-vous, monsieur, continua-t-elle sans plus s'occuper de son frère et de Raoule, parce qu'on est une pauvre fille, ça n'empêche pas d'avoir un coeur. Vous dites que j'ai fait mon métier avec vous, vous savez bien que non! Je vous ai aimé, moi, je vous aime toujours, et vous n'avez qu'à faire un signe si vous le voulez, je me mets en quatre pour...
--Assez! interrompit de Raittolbe, enrageant de se voir ridiculiser devant Raoule, je me contenterais de votre départ!
Réellement émue un instant plus tôt, la fille sentit se réveiller sa colère. Alors, elle éclata:
--Eh bien oui! je partirai, mais faut que je crève le sac aux ordures! Ah! vous avez beau vous gausser, vous autres, j'ai pas fini, v'la le bouquet. Ça vous amuse, n'est-ce pas? C'est drôle, ricana-t-elle, hideuse. Vous êtes contents, pas vrai? Ça vous embêtait que je lui aie donné dans l'oeil, et le v'la qui m'envoie promener. N. de D., d'la rigolade y en aurait que pour eux? Plus souvent, puisque j'peux pas trouver un homme qui me prenne, j'vas me les payer tous--mes enfants, ça vous fera honneur, votre future belle-soeur vient vous faire part de son entrée au b.....!
--Votre existence n'en sera guère changée, railla Mlle de Vénérande, se dirigeant vers la porte, en faisant signe à Jacques de la suivre.
Jacques restait debout devant sa soeur, les poings crispés, la face pâle, mordant sa lèvre; peut-être n'y avait-il qu'un déshonneur auquel il n'eût pas été préparé dans les sursauts rapides de sa chute...
--Bon voyage! cria ironiquement Raoule, du seuil de la salle d'armes.
--Oh! nous nous reverrons, belle-soeur, répliqua Marie, gouailleuse, je viendrai, les jours de sortie, vous présenter mes devoirs. Faudra pas faire la dégoûtée, vous savez; Marie Silvert, même en carte, vaudra bien Mme Silvert; au moins elle fait l'amour comme tout le monde, celle-là!
Elle n'acheva pas. Jacques, hors de lui, avant que de Raittolbe n'eût prévenu son geste, étreignait sa soeur au poignet, et, dans un effort terrible, la secouait désespérément.
--Te tairas-tu, misérable? gronda-t-il d'une voix sourde.
Puis, ses muscles se détendirent, et Marie, pirouettant sur elle-même, tomba presque à genoux.
Marie, relevée, se dirigea vers la porte, l'ouvrit, et là, se tournant vers son frère, de chaque côté duquel se tenaient, comme deux protections, de Raittolbe et Raoule:
--Faut pas t'énerver comme ça, mon petit. T'as besoin de tes muscles, il t'en faut pour deux... T'as la même tête que le jour de la raclée. Tu sais la raclée que monsieur le baron t'a administrée. Prends garde, tu vas te trouver mal, t'as quelque chose de détraqué, bien sûr: ta chaste épouse n'aura plus son compte..... Est-il gentil, comme ça, entre ses deux amants!
Marie lança ces derniers mots dans un rire féroce, dont les éclats durent faire trembler jusque dans ses fondements la vieille maison des Vénérande.
Élisabeth et Marie Silvert, l'ange du bien qui avait toléré, le démon de l'abjection qui avait excité, fuyaient en même temps, l'un vers le Paradis, l'autre vers l'abîme, cet amour monstrueux qui pouvait, à la fois, aller, dans son orgueil, plus haut que le ciel et, dans sa dépravation, plus bas que l'enfer.
CHAPITRE XIII
VERS minuit, les invités aux noces de Jacques Silvert s'aperçurent d'un fait bien étrange: la jeune mariée était encore parmi eux, mais le jeune marié avait disparu. Indisposition subite, vexation d'amoureux, incident grave, toutes les conjectures possibles furent faites dans le clan des familiers que cette union préoccupait déjà au dernier point. Le marquis de Sauvarès prétendit que le cartel d'un rival éconduit avait été trouvé par Jacques, sous sa serviette, au début du merveilleux repas qui leur avait été servi. René affirmait que tante Élisabeth devait quitter le monde ce soir même et qu'elle remettait ses pouvoirs à l'époux. Martin Durand, témoin du marié, bougonnait sans se cacher, parce que les artistes ont toujours le droit de _faire leur tête_ quand on a besoin d'eux. Il ne pouvait plus sentir ce Jacques, maintenant. Au coin de la cheminée monumentale du salon où s'écroulait en braises rouges le nouveau foyer conjugal, la duchesse d'Armonville, pensive, son binocle entre ses doigts fins, suivait les mouvements de Raoule, placée en face d'elle. Raoule déchiquetait machinalement son bouquet d'oranger. De Raittolbe assurait tout bas à la duchesse que l'amour est la seule puissance vraiment capable d'aplanir les difficultés politiques sous le gouvernement du jour.
--Mais enfin, murmurait la duchesse, sans prendre garde aux étourderies du baron, me direz-vous pourquoi cette chère mariée s'est aujourd'hui fait coiffer de façon si... originale? Cela me rend perplexe, depuis la cérémonie religieuse.
--L'hymen est, sans doute, pour Mme Silvert une prise de voile comme une autre, répondait de Raittolbe, dissimulant un sourire sardonique.
Mme Silvert portait une longue robe de damas blanc argenté et une sorte de pourpoint de cygne. Son voile avait été enlevé au moment du bal et l'on voyait la coiffure de fleurs d'oranger naturelles reposer en diadème sur des boucles pressées comme dans la chevelure d'un garçon; sa physionomie hardie s'harmonisait admirablement avec ces boucles courtes, mais ne rappelait en rien la pudique épousée, prête à baisser les yeux sous ses tresses parfumées qu'allaient bientôt défaire les vives impatiences de l'époux.
--Je vous assure, réitérait la duchesse, que Raoule a fait couper ses cheveux.
--Une mode récente que j'adopte définitivement, chère duchesse, répondit Raoule, qui venait d'entendre et sortait de sa rêverie.
De Raittolbe eut un applaudissement muet. Il frappa la paume de sa main du bout de ses ongles. Mme d'Armonville se mordit la lèvre pour ne pas rire. Cette pauvre Raoule, à force de se masculiniser, finirait par compromettre son mari!
Les demoiselles d'honneur vinrent en tumulte offrir le gâteau, suivant la nouvelle coutume importée de Russie et qui faisait fureur, cette année-là, dans la haute société. L'époux ne se montrait toujours pas. Raoule dut garder sa part entière. Minuit sonna; alors, la jeune femme traversa le vaste salon de son pas altier; arrivée à l'arc de triomphe dressé avec toutes les plantes de la serre, elle se retourna et eut pour l'assemblée un salut de reine qui congédie ses sujets. D'une phrase gracieuse mais brève, elle remercia ses compagnes, puis elle sortit à reculons, les saluant encore d'un geste élégant et rapide, comme le salut de l'épée. Les portes se refermèrent.
A l'aile gauche, tout à l'extrémité de l'hôtel, était la chambre nuptiale. Le pavillon dans lequel elle se trouvait formait retour sur le reste du bâtiment. La plus profonde obscurité, le plus discret silence régnaient dans cette partie de la maison.
Les corridors étaient éclairés de lanternes de bohème bleu dont le gaz avait été baissé, et dans la bibliothèque attenante à la chambre à coucher une seule torchère, tenue par un grand esclave en bronze, servait de fanal. Au moment où Raoule entra dans le cercle de lumière projeté au centre de la pièce, une femme habillée simplement comme une domestique se détacha de la tenture sombre.
--Que me voulez-vous? murmura la mariée redressant sa taille souple et laissant à ses pieds se dérouler l'immense traîne de sa robe d'argent.
--Vous dire adieu, ma nièce, répliqua Mme Élisabeth, dont le visage pâle, tout à coup éclairé, semblait surgir comme une évocation spectrale.
--Vous! ma tante, vous partez?
Émue, Raoule lui tendit les bras.
--N'embrasserez-vous pas une dernière fois votre _neveu_? fit-elle d'un son de voix plus respectueux et plus doux.
--Non! dit la chanoinesse secouant le front. Quand je serai là-haut! peut-être! mais ici je ne puis me résigner à couvrir de mon pardon les souillures de la fille perdue. Adieu, mademoiselle de Vénérande. Mais avant mon départ, sachez-le: si sainte que Dieu veuille que je sois, il m'a permis d'apprendre vos horribles débordements. Je sais tout: Raoule de Vénérande, je vous maudis.
La chanoinesse parlait très bras et cependant Raoule crut entendre retentir les éclats de cette malédiction jusque dans la tranquillité de la chambre nuptiale.
Elle eut un tressaillement superstitieux.
--Vous savez tout? expliquez vos paroles, ma tante! Le chagrin de me voir porter un nom roturier vous trouble-t-il la raison?
--Vous êtes la belle-soeur d'une prostituée. Elle était ici tout à l'heure, cette fille, oubliée dans vos invitations; elle m'a forcée à me pencher sur le gouffre. Vous n'étiez pas la maîtresse de Jacques Silvert, Raoule de Vénérande, et je le regrette à présent de toute mon âme! Mais souvenez-vous bien, fille de Satan! que les désirs contre nature ne sont jamais assouvis. Vous rencontrerez la désespérance au moment où vous croirez au bonheur! Dieu vous précipitera dans le doute au moment où vous toucherez à la sécurité. Adieu... je vais prier sous un autre toit.
Raoule, immobilisée dans l'impuissance de sa rage, la laissa se retirer sans proférer un mot.
Lorsque Mme Élisabeth eut disparu, la mariée appela ses femmes qui l'attendaient pour l'aider à sa toilette de nuit.
--Il est venu quelqu'un ici voir ma tante? interrogea-t-elle d'un ton sourd.
--Oui, madame, répondit Jeanne, l'une de ses caméristes, une personne très voilée qui lui a parlé longtemps.
--Et cette personne?
--S'est retirée emportant un petit coffret. Je pense que Mme la chanoinesse a fait une dernière aumône avant de partir pour son couvent.
--Ah! très bien, une dernière aumône.
A ce moment le bruit d'une voiture fit trembler légèrement les vitres de la bibliothèque.
--Votre tante a commandé le coupé, dit Jeanne en baissant la tête pour ne pas laisser voir son émotion.
Raoule passa dans le cabinet de toilette, et, la repoussant:
--Je ne veux personne, allez-vous-en et faites dire au marquis de Sauvarès, mon parrain, que désormais il reste seul pour faire les honneurs du salon.
--Oui, madame.
Jeanne sortit à l'instant, complètement ahurie. L'air semblait devenu irrespirable dans l'hôtel de Vénérande.
Un à un, les invités défilèrent devant le marquis, plus étonné qu'eux du mandat qu'il venait de recevoir; puis, quand il n'y eut plus que de Raittolbe, M. de Sauvarès lui prit le bras.
--Allons-nous-en, mon cher, dit-il avec un éclat de rire moqueur; cette maison est décidément transformée en tombeau.
Le chasseur préposé à la garde du vestibule éteignit les lustres, et, bientôt, dans les salons déserts, par tout l'hôtel, avec le silence, régna l'obscurité profonde.
Après avoir fait glisser le verrou du cabinet de toilette, Raoule s'était dépouillée de ses vêtements avec une orgueilleuse colère.
--Enfin! avait-elle dit, quand la robe de damas aux chastes reflets était tombée à ses pieds impatients.
Elle prit une petite clef de cuivre, ouvrit un placard dissimulé dans la tenture et en tira un habit noir, le costume complet, depuis la botte vernie jusqu'au plastron brodé. Devant la glace, qui lui renvoyait l'image d'un homme beau comme tous les héros de roman que rêvent les jeunes filles, elle passa sa main, où brillait l'alliance, dans ses courts cheveux bouclés. Un rictus amer plissa ses lèvres estompées d'un imperceptible duvet brun.
--Le bonheur, ma tante, fit-elle froidement, est d'autant plus vrai qu'il est plus fou; si Jacques ne se réveille pas du sommeil sensuel que j'ai glissé dans ses membres dociles, je serai heureuse malgré votre malédiction.
Elle s'approcha d'une portière de velours, la souleva d'un geste fébrile, et, la poitrine palpitante, s'arrêta.
Du seuil, le décor était féerique. De ce sanctuaire païen érigé au sein des splendeurs modernes, émanait un vertige subtil, incompréhensible, qui eût galvanisé n'importe quelle nature humaine. Raoule avait raison... l'amour peut naître dans tous les berceaux qu'on lui prépare.
L'ancienne chambre à coucher de Mlle de Vénérande, arrondie aux angles, avec un plafond en forme de coupole, était tendue de velours bleu, lambrissée de satin blanc rehaussé d'or et de cannelures en marbre.