Monsieur Vénus

Part 8

Chapter 83,767 wordsPublic domain

Une vieille dame, vêtue de violet, dont le manteau laissait dépasser une croix de nacre, entrait en ce moment. Dame Élisabeth, toute ravie de ne plus avoir à parler des deux roturiers dont les noms l'horripilaient, vint à sa rencontre.

--Madame de Chailly, ah! que je suis heureuse, ma bonne présidente. Nous avons tant de choses à nous dire: imaginez-vous que le père Stéphane de Léoni est en route; il vient prêcher notre retraite d'automne!

Elle parlait avec la volubilité affairée des dévotes oisives.

--Tant mieux! conclut Raoule, ironique, laissant retomber la portière et disparaissant suivie du baron.

Plus fébrile qu'il n'eût voulu le paraître, celui-ci garda un silence absolu tant qu'ils furent dans les corridors sombres de l'hôtel.

La salle de tir était une espèce de terrasse voûtée, que Mlle de Vénérande, véritable maîtresse de la maison, avait fait disposer pour cet usage.

Arrivé là, le baron feignit d'examiner les panoplies, puis:

--Je ne vois pas le fameux pistolet? hasarda-t-il, rompant ce silence plein de menaces.

Raoule répondit en indiquant un siège; puis très pâle, mais sans que sa voix trahît la colère:

--Nous avons à causer...

--A causer... de messieurs les artistes?

--Oui, Martin Durand doit être la garantie de Jacques Silvert. D'ici à huit jours, il faut qu'ils aient fait connaissance. Occupez-vous de cette affaire, moi je n'en ai pas le temps.

--Ah!... voilà qui s'appelle une mission délicate, Raoule; si je m'en charge, ne m'attirerai-je pas les reproches de votre tante?

--Il a été une époque où la tante ne comptait pas pour vous, de Raittolbe.

--Diable! mais à l'époque dont vous parlez, Raoule, j'espérais devenir le mari de la nièce!

--Aujourd'hui, vous en êtes le plus intime camarade. Chacun admet que vous en usiez vis-à-vis de ma tante avec la liberté d'un commensal. Vous êtes de plus le mentor de mon cousin René. Ces jeunes gens sont de son âge, présentez-les lui... Enfin, arrangez-vous.

--Il suffit, répondit de Raittolbe s'inclinant.

Une minute, ces deux camarades s'examinèrent comme deux ennemis avant le combat.

Il était clair pour de Raittolbe que Raoule lui dissimulait quelque chose; il était clair pour Raoule que de Raittolbe se sentait coupable.

--Vous avez revu Jacques? demanda enfin le baron, affectant la plus complète indifférence.

Mlle de Vénérande jouait avec un pistolet chargé à poudre, et ce fut avec une non moins complète indifférence qu'elle visa l'ex-officier au coeur et tira. Un nuage de fumée les sépara.

--Très bien, fit-il sans sourciller; si vous vous étiez trompée d'arme, j'étais un homme mort.

--Oui, car je tirais à bout portant. C'est peut-être d'ailleurs un avant-goût de la réalité; ne vous croyez-vous pas destiné, mon cher, à mourir par le feu?

--Hum! un officier démissionnaire, c'est peu probable!

Malgré tout l'empire qu'il avait sur lui, de Raittolbe réprima difficilement un tressaillement nerveux. Ces mots: par le feu! le troublaient.

--J'ai revu Jacques, reprit Mlle de Vénérande, il est... indisposé, Marie le soigne, et je crois que lorsqu'il sera remis, ce «petit manant» se mariera.

--Hein! fit le baron, sans votre permission?

--Mlle Silvert épouse M. Raoule de Vénérande, cela vous étonne? Pourquoi cet air effaré?

--Oh! Raoule! Raoule!... C'est impossible! c'est monstrueux! c'est... c'est révoltant même! Vous! épouser ce misérable? Allons donc!!

Raoule, de ses prunelles ardentes, fixait le baron terrifié.

--Ne serait-ce que pour avoir le droit de le défendre contre vous, monsieur! s'écria-t-elle, ne pouvant contenir sa rage de lionne.

--Contre moi!

Alors, n'y tenant plus, de Raittolbe marcha droit à l'effrayante créature:

--Mademoiselle, vous oubliez, en m'insultant, que je ne puis vous traiter comme Jacques Silvert, il faudrait du sang pour effacer vos paroles... Quelle réparation allez-vous m'offrir?

Elle sourit, dédaigneuse:

--Rien! monsieur, rien... Seulement, je vous ferai remarquer que vous vous accusez avant que je ne pense à le faire moi-même.

--Nom d'un tonnerre! éclata le baron, hors de lui et oubliant qu'il était en présence d'une femme, vous vous rétracterez.

--J'ai dit, monsieur, riposta Raoule, que je le défendrai contre vous. Vous ne nierez point, j'espère, l'avoir frappé?

--Non! je ne le nie point... vous a-t-il expliqué pourquoi?

--Vous l'avez touché...

--Est-ce que ce jeune vaurien serait en diamant fondu? Est-ce que la main d'un honnête homme se posant sur son bras pour appuyer, d'un geste affectueux, une trop bonne parole, lui peut produire un effet tel qu'il tombe en pamoison! Ah! ça, suis-je fou, moi, et serait-il, lui, l'être raisonnable?

--Je l'épouse, répéta Mlle de Vénérande.

--Faites! pourquoi m'y opposerais-je, après tout? Épousez-le, Raoule, épousez-le.

Et de Raittolbe, comme ployant sous la honte d'avoir été mêlé à pareilles intrigues, se laissa retomber sur son siège.

--Ah! que n'avez-vous un père ou un frère, bégaya-t-il, tordant sous ses doigts la lame d'un fleuret.

L'acier cassa net et l'un des éclats vint frapper Raoule au poignet. Sous la dentelle, une goutte de sang perla:

--L'honneur est satisfait, déclara Mlle de Vénérande avec un rire sourd.

--Je commence, au contraire, à croire, repartit brutalement le baron, que l'honneur n'a rien à voir dans nos actes. J'abandonne la partie, mademoiselle, ajouta-t-il, et me décharge au profit de qui voudra du soin dangereux de présenter ici l'Antinoüs du boulevard Montparnasse.

Raoule hocha le front:

--Vous en avez peur?

--Taisez-vous... au lieu de penser à salir les autres, ayez plutôt pitié de vous-même et de lui!...

--Eh bien, monsieur de Raittolbe, j'exige cependant que vous m'obéissiez!

--La raison?

--Je veux vous voir tous les deux, face à face, dans mon salon; il le faut, sinon je garderai un soupçon éternel.

--Triple folle!... je n'obéirai pas...

Raoule vers lui tendait ses mains jointes, dont la peau transparente était maculée d'un peu de sang:

--De Raittolbe, l'être que vous avez frappé comme le plus vil des animaux, lorsque vous le saviez lâche et sans vigueur, moi je l'ai déchiré de mes propres ongles; j'ai tellement torturé ses malheureux membres, où chacun de vos coups creusait sa meurtrissure, qu'il a crié... on est venu et j'ai dû, moi, Raoule, céder devant l'indignation de sa soeur. Jacques n'est plus qu'une plaie, c'est notre oeuvre; ne m'aiderez-vous pas à réparer ce crime!

Jusqu'aux fibres les plus secrètes, le baron se sentait remué. Raoule était capable de tout, il le savait et ne doutait pas une minute qu'elle eût pu arriver à une pareille exaltation.

--C'est horrible! horrible, murmura-t-il, nous sommes indignes de l'humanité... Que ce soit la lâcheté ou l'amour qui ait paralysé Jacques, nous ne devions pas, nous, des natures pensantes, nous laisser aller ainsi à l'emportement. Nous ne devions voir en lui qu'un être irresponsable.

Raoule ne put s'empêcher d'avoir un mouvement de rage.

--Vous viendrez, fit-elle, je le veux! mais souvenez-vous que je vous hais et qu'à l'avenir je vous défends de le regarder comme un ami.

Le baron ne releva pas cette allusion, qui peut-être demandait une nouvelle goutte de sang.

--Votre tante est-elle instruite de ce mariage? interrogea-t-il d'un ton plus calme.

--Non, répliqua Raoule, je compte sur vos conseils pour l'y amener; du reste, il aura lieu... Marie Silvert l'exige.

Et, avec une amertume navrante:

--Je vous avoue l'immensité de ma chute, n'abusez pas de mon aveu, monsieur de Raittolbe.

--Puis-je quelque chose du côté de la soeur, Raoule? voulez-vous que je la signale à la police? ajouta de Raittolbe, gentilhomme jusqu'au bout.

--Non, rien, rien... le scandale est inévitable, cette créature est la petite pierre qui brise l'effort de la puissante roue d'acier. Je l'ai humiliée, elle se venge... Hélas! je croyais que pour une fille l'argent était tout, mais je me suis aperçue qu'elle avait, comme la descendante des Vénérande, le droit d'aimer.

--Aimer! mon Dieu! Raoule, vous me faites frémir.

--Je n'ai pas besoin de vous dire qui, n'est-ce pas?

Ils se turent, l'âme remplie d'un grand déchirement.

Ils se voyaient à terre tous les deux et sentaient leur poitrine oppressée par le pied d'un ennemi invisible.

--Raoule, murmura doucement de Raittolbe, si vous le vouliez bien, nous pourrions échapper au gouffre, vous, en ne revoyant plus Jacques, moi, en ne reparlant jamais à Marie. Une heure de folie n'est pas l'existence entière; unis par nos égarements, nous pourrions l'être aussi par notre réhabilitation; Raoule, croyez-moi, revenez à vous-même... vous êtes belle, vous êtes femme, vous êtes jeune. Raoule, pour être heureuse suivant les lois de la sainte nature, il ne vous manque que de n'avoir jamais connu ce Jacques Silvert: oublions-le.

De Raittolbe ne parlait plus de Marie: il disait: oublions-le. Raoule, sombre, eut un geste de désespoir:

--J'aime toujours irrésistiblement, fit-elle d'une voix lente; que cette passion aboutisse au ciel ou à l'enfer, je ne veux pas m'en préoccuper. Quant à vous, de Raittolbe, vous avez de trop près vu mon idole pour que je puisse vous pardonner: je vous hais!

--Adieu, Raoule, dit le baron, tendant vers elle sa main large. Adieu! moi, je vous plains.

Elle ne bougea pas. Alors il lui prit le poignet qu'il serra avec une réelle affection; mais, en sortant de la salle d'escrime, il vit le long de ses doigts qu'il regantait une légère trace sanglante.

Il se rappela tout de suite l'incident du fleuret brisé; cependant, une sorte de terreur superstitieuse s'empara de lui: l'officier de hussards eut un frisson dont il ne fut pas le maître.

CHAPITRE XI

MARTIN Durand était un type de bon garçon ne demandant qu'à faire son chemin au milieu de tous les mondes possibles. Après une heure de causerie avec Jacques Silvert, il l'avait pris sous sa protection et tutoyé. Selon lui, le compas seul pourrait mener loin. Les fleurs, si merveilleusement qu'elles pussent être exécutées, n'avaient qu'une valeur de bibelots inutiles qu'on paie une fois très cher à l'artiste qu'elles ruinent par leur amoncellement. Le reste de l'année on bâtit toujours des palais, mais on n'a pas toujours besoin de fleurs.

--Témoins, s'écriait-il, les faix de roses, les charretées de violettes, les tas de tulipes qui ornent vos lambris. Ah! mon cher, trop de fleurs! Je me sens asphyxié, rien qu'en les regardant!

Là-dessus, il allumait un cigare pour combattre l'odeur imaginaire des bouquets peints.

Jacques, devenu taciturne ainsi que tous ceux qui portent au coeur le poids d'une grande honte, ne répondait que par monosyllabes aux tirades de Martin Durand, et, quand celui-ci, émerveillé du luxe de l'atelier, lui demandait si son oncle était un nabab, il se sentait trembler devant ce nouvel ami, comme il eût tremblé devant un nouveau bourreau.

--Enfin, clamait Martin Durand, véritable gamin du peuple, plein d'exubérance et fier d'être arrivé à sa situation en jouant des coudes, nous allons nous lancer du même bond, mon cher! C'est de Raittolbe qui l'affirme. Un salon noble, des amateurs richissimes et de jolies femmes... La tête me tourne! Sapristi! Mme de Vénérande a le plus bel hôtel de tout Paris. Style renaissance, avec les chapiteaux aux fenêtres et des balcons de fer venant de chez Louis XV. Je ne sais pas si elle paye bien les études de myosotis; mais, je veux que le diable m'emporte si elle ne me charge pas de démolir un pavillon pour lui rebâtir une tour. Nous nous appuyons mutuellement... Vous lui déclarez que l'architecte à la mode c'est moi. Je lui révèle que le président de la République vous a commandé une gerbe de pivoines.

Jacques souriait douloureusement. Ce garçon expansif était heureux, il gagnait sa vie en se battant avec la pierre, il était fort, il était honnête, à toutes ses saillies il ajoutait un soupir au sujet de sa belle cousine, la fille du directeur de l'un des plus vastes magasins de la capitale. Noblesse, amour, argent, tout irait à lui, sur un signe de lui, parce qu'il était un homme.

La connaissance faite en détail, Martin Durand déclara qu'il viendrait prendre Jacques le jour du bal et, en revoyant son ami de Raittolbe, qu'il connaissait au moins autant que son ami Silvert, il lui dit d'un ton enchanté:

--Le petit est la plus superbe nature de modèle que j'aie jamais rencontrée; d'ailleurs, il n'a pas une ombre de talent... Mais je le formerai.

Les artistes ont assez généralement cette monomanie de vouloir que la bonne société tombe en admiration non devant leur mérite mais devant leurs mauvaises manières: ils tiennent surtout à faire école quand ils désirent enseigner ce qu'ils ne savent pas.

Martin Durand, caressant sa barbe brune, ajouta:

--Oui, oui, je le formerai; il a vingt-trois ans, il peut se corriger, je compte bien l'étonner joliment chez les Vénérande, quand tous les quartiers de noblesse de ces gens-là seraient en granit d'Égypte.

Pouvait-on étonner encore Jacques Silvert? De Raittolbe ne répondit pas.

Le soir du Grand Prix, dès dix heures le salon du centre et la serre aux plantes exotiques s'inondèrent des jets éblouissants de la lumière de magnésium, lumière blanche, fluide, plus claire et cependant moins aveuglante que celle de l'électricité et à laquelle ressortaient tout le relief des statues, tous les plis des draperies, comme si le jour lui-même eût voulu prendre part à la fête des Vénérande.

Les aïeux en pourpoint, les aïeules en fraise Médicis, du haut de leurs cadres, avec l'épée ou l'éventail, semblaient se désigner l'un à l'autre les échantillons de la roture parisienne qu'ils voyaient défiler à leurs pieds.

Décidément la fête sportive avait tout mêlé, ceux qui descendaient d'Adam et ceux qui descendaient des croisades. L'architecte Martin Durand et la duchesse d'Armonville, Mme Élisabeth la chanoinesse, et Jacques Silvert, le fils de joie. Avec une merveille entente de gens qui veulent s'égayer, chacun suivant ses moyens, aux dépens d'autrui, tous échangeaient les plus gracieux sourires de bienvenue. Debout auprès du fauteuil monumental de sa tante, Mlle de Vénérande les recevait avec cette grâce un peu hautaine qui tenait bien plus du gentilhomme de jadis que de la femme simplement coquette.

L'étrange créature, lorsqu'elle abandonnait le domaine de la passion et cessait de courir trop en avant de son siècle, revenait alors, tout à fait en arrière, à l'époque où les châtelaines refusaient de baisser la herse pour les troubadours mal mis.

Raoule portait, ce soir-là, une robe de gaze blanche vaporeuse, à traîne de cour, sans un bijou, sans une fleur. Un caprice bizarre lui avait fait lacer sur ses épaules décolletées une cuirasse de mailles d'or, d'une finesse telle qu'on eût cru son buste coulé dans un métal liquide.

Pour détacher la ligne de chair de la ligne du tissu, un cordon de brillants serpentait et les cheveux noirs, relevés en casque grec, étaient piqués d'un croissant de diamant à pointes phosphorescentes comme des rayons de lune. La superbe Diane semblait marcher sur un nuage; sa tête, au profil pur, dominait l'assistance et ce n'était pas sans une admiration anxieuse qu'on osait intercepter son regard strié d'étincelles. La chanoinesse, elle, s'enveloppait pudiquement d'un suaire de dentelles qui voilait une robe de couleur pensée. Son petit visage doux, parcheminé, aux yeux d'un bleu de ciel pâle, s'abritait sous le blason de son fauteuil, tandis qu'au contraire ce blason semblait craquer sous l'effort puissant du bras de Raoule.

A leur droite, se groupaient le cousin René, spécimen rare de la haute gomme sportive, expliquant, à qui voulait l'entendre, comment _Simbad le marin_ avait gagné d'une longueur et pourquoi cette année le _maillot_ de soie d'or était divinement porté... De Raittolbe, sévère, son masque de Slave impénétrable, songeant à la Gorgone antique lorsqu'il regardait Mlle de Vénérande. Puis le vieux marquis de Sauvarès, sautillant comme un gros oiseau de nuit aveuglé par la lumière crue, tout en couvant de ses yeux ternes, avivés parfois d'un éclair de lubricité, l'épaule ronde de sa filleule Raoule.

Autour d'eux murmurait un essaim de femmes en toilettes exquises, s'entretenant avec une persistance dont s'agaçaient les hommes, des exploits de John Mare, le jockey vainqueur.

On reconnaissait dans la foule les artistes amateurs à leurs déplacements perpétuels formant remous auprès des traînes de tulle ou de dentelles, évolution ayant pour but de se rapprocher de telle ou telle étoile reconnue.

Quant aux véritables artistes, ils opéraient, mais en sens inverse, les mêmes déplacements, en sorte que le salon se transformait par instant en un autre champ de courses, genre discret. Durant l'une de ces fluctuations, Raoule, dont le regard embrassait tout, fit un signe à de Raittolbe. Celui-ci tressaillit, puis regarda dans la direction que suivait l'index à peine remué de la jeune femme. _Il_ était là, Martin Durand le poussait avec des gestes virulents:

--Mais va donc! malheureux, va!... grommelait-il, il te faut entamer la conversation avec elle, bon gré, mal gré, pendant que j'étudierai ce buste-là. Sacrée noblesse!... Il n'y a qu'elle pour vous tailler des cariatides pareilles. Quel galbe! mes enfants. Quelle poitrine, quelles épaules, quels bras! Je la vois d'ici soutenant le balcon du Louvre restauré. Comme elle vous fige le sang rien qu'en se pliant sur une hanche... Va donc, je te suis...

Jacques refusait d'avancer; ahuri par les flots de clarté magique de ce salon resplendissant, marchant sur les robes étalées, grisé par les senteurs capiteuses que répandaient ces chevelures poudrées de pierreries, l'ancien ouvrier fleuriste se croyait encore en proie au vertige paradisiaque que lui donnaient les fumées du haschich.

--Es-tu nigaud! mon pauvre petit peintre, disait Martin Durand, très vexé d'avoir à constater ce manque d'audace chez un camarade. Un peu d'aplomb, morbleu! dévisage les femmes, bouscule les hommes, tiens, imite-moi... Est-ce que deux gars de notre espèce craignent le feu de la rampe? Ah! voilà M. de Raittolbe; nous sommes sauvés.

En réalité, la tête de l'architecte n'était pas plus solide que celle du peintre, mais il avait l'inimitable aplomb de tous les démolisseurs qui savent un peu rebâtir.

Le baron de Raittolbe lui serra la main, évitant de toucher celle de son ami.

--Messieurs, enchanté de vous voir, je me charge de votre présentation...

Et il les entraîna jusqu'à Raoule.

--Mademoiselle, dit-il assez haut pour être entendu du groupe principal d'invités, je vous présente M. Martin Durand, architecte, à qui la capitale doit quelques beaux monuments de plus, et M. Jacques Silvert.

Il résulta de cette présentation brève qu'on ne s'occupa point du personnage à monuments, puisque, tout de suite, on sut ce dont il était capable. On braqua plus volontiers le monocle sur celui qui ne portait qu'un nom ignoré. Jacques demeura immobile, les yeux dans les yeux de Raoule, qu'il n'avait pas revue depuis la nuit sinistre.

Il eut un frisson d'homme réveillé en sursaut.

Sa chair vibra, il redevint le corps dompté de cet esprit infernal qui lui apparaissait là, vêtu d'une armure d'or comme d'une égide emblématique.

Il se rappela tout à coup que devant elle il était complet, que lui redevenait sa joie comme elle était sa souffrance. Son ivresse des premiers pas s'évanouit pour faire place à l'amour servile de la bête reconnaissante. Les plaies se fermèrent au souvenir des caresses. Une expression à la fois heureuse et résignée fit épanouir sa belle bouche. Sans songer qu'on s'occupait de lui, Jacques murmura:

--Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous fait venir ici, moi qui ne suis rien et que vous ne trouvez même plus digne du martyre?

Une vague rougeur monta aux tempes de Raoule; elle répondit balbutiant:

--Mais, monsieur, il faut croire qu'en admirant vos oeuvres, ma tante a conclu que vous étiez beaucoup...

--Je vous remercie, madame, ajouta Jacques se tournant vers la chanoinesse, stupéfaite de le voir aussi élégant sous son habit de bal; je vous remercie, mais je regrette que vous soyez meilleure que Mlle Raoule!

--C'est fort naturel! bégaya la sainte, à cent lieues de ce qu'il voulait dire et habituée par son monde à répondre sans entendre.

Seulement de Raittolbe, le marquis de Sauvarès, le cousin René et Martin Durand dressèrent une oreille inquiète.

--Meilleure que Mlle Raoule!... Hein? fit René avec un rictus suffisant. Il est assez commun, ce Jacques Silvert. Meilleure... comprends pas!...

--Ni moi, grogna le vieux marquis; anguille sous roche!... peut-être! Eh! Eh!... Adonis, ma parole, un Adonis!

Martin Durand tiraillait sa jolie barbe.

--Je suis enfoncé! se dit-il, le petit en tient et ils ont tous l'air de jouer au plus matois, ici; quel galbe, quelle cariatide, mes enfants!

De Raittolbe, abasourdi par l'aplomb subit de ce dépravé de bas étage, s'avouait pourtant que cela le raccommodait presque avec lui. Des femmes se rapprochèrent de Jacques, la duchesse d'Armonville, contemplant les traits merveilleux de ce roux que la blancheur sidérale de l'illumination rendait blond comme une Vénus du Titien, décida les hésitantes par une exclamation garçonnière qui lui allait à ravir, car elle avait les cheveux courts et frisés:

--Parbleu, mesdames, je suis émerveillée!

A ce moment, l'orchestre, dissimulé dans une tribune dominant la salle, laissa tomber du haut des frises les préludes d'une valse; des couples s'ébranlèrent, et Raoule, profitant de l'agitation, s'éloigna de sa tante, suivie d'une petite cour. Jacques se pencha vers elle.

--Tu es bien belle... glissa-t-il ironiquement, mais je suis sûr que ta robe t'embarrassera pour danser!

--Tais-toi, Jacques! supplia Mlle de Vénérande, éperdue, tais-toi! Je croyais t'avoir appris autrement ton rôle d'homme du monde!

--Je ne suis pas un homme! je ne suis pas du monde! riposta Jacques, frémissant d'une rage impuissante; je suis l'animal battu qui revient lécher tes mains! Je suis l'esclave qui aime pendant qu'il amuse! Tu m'as appris à parler pour que je puisse te dire _ici_ que je t'appartiens!... Inutile de m'épouser, Raoule; on n'épouse pas sa maîtresse, ça ne se fait pas dans tes salons!...

--Ah! tu m'effrayes!..... maintenant, Jacques! Est-ce ainsi que tu dois te venger? Marie serait-elle morte? Notre amour ne serait-il plus l'amour maudit? N'ai-je pas vu couler ton sang? et serait-il possible de revivre les folies de notre bonheur? Non! ne me parle plus! Ton souffle embaumé de jeune amour me donne la fièvre!...

De Raittolbe, le plus près d'eux, murmura:

--Soyez prudents, on vous épie!...

--Alors, valsons!--dit Raoule emportée brusquement par la sauvagerie de sa volupté qui renaissait plus immense en présence du tentateur.

Jacques, sans formuler une seule demande de circonstance, enlaça Raoule, qui se ploya sous son étreinte comme un roseau, et le cercle s'ouvrit.

--Mais c'est un enlèvement! fit le marquis de Sauvarès, ce Jacques Silvert s'attaque à notre déesse comme à une simple mortelle!...

--La cariatide prend des pieds! soupira Martin Durand, navré d'avoir été témoin d'une aussi profanante métamorphose.

René essayait de rire:

--Amusant! très amusant! Excessivement drôle. Ma cousine l'apprivoise pour le mieux dévorer! Un de plus... Quand nous serons à cent, nous ferons une croix! Très amusant!...

De Raittolbe les regardait valser d'un oeil rêveur. Il valsait bien, ce manant, et son corps souple, aux ondulations féminines, semblait moulé pour cet exercice gracieux. Il ne cherchait pas à soutenir sa danseuse, mais il ne formait avec elle qu'une taille, qu'un buste, qu'un être. A les voir pressés, tournoyants et fondus dans une étreinte où les chairs, malgré leurs vêtements, se collaient aux chairs, on s'imaginait la seule divinité de l'amour en deux personnes, l'individu _complet_ dont parlent les récits fabuleux des brahmanes, deux sexes distincts en un unique monstre.