Part 7
Il faisait un temps lourd, cette nuit-là, on était au mois d'août, un orage se préparait. De Raittolbe ouvrit le vitrage de l'atelier et plongea son front dans l'air plus chaud encore que le lit de Jacques. Il crut respirer du feu.
--Au moins est-ce un feu naturel, pensa-t-il.
Lorsqu'il fit volte-face, le jeune peintre l'attendait enveloppé des longs plis d'un vêtement presque féminin; son visage pâle dans les ténèbres lui fit l'effet d'une face de statue.
--Jacques, fit le baron d'une voix sourde, est-il vrai que Raoule désire vous épouser?
--Oui, monsieur, comment le savez-vous?
--Que vous importe! Je le sais, cela suffit; je sais même pourquoi vous avez refusé. C'est très noble d'avoir refusé, monsieur Silvert (et de Raittolbe eut un rire méprisant); seulement, après ce louable effort de dignité, vous auriez dû vous retirer complètement du soleil de Mlle de Vénérande.
Jacques, harassé de fatigue, se demandait qu'est-ce que le soleil pouvait faire dans sa nuit d'ivresse et qu'est-ce que ce mâle désagréable pouvait lui vouloir.
--Mais, monsieur, murmura-t-il, de quel droit?
--Nom d'un sabre! s'exclama le baron, du droit que tout homme d'honneur, sachant ce que je sais, prend vis-à-vis d'un chenapan de votre calibre. Raoule est une folle, sa folie passera, mais si elle vous épousait, durant l'accès, vous ne passeriez pas vous!... Ce serait un écoeurement général. J'ai fait le possible pour que notre monde ignore le scandale, il faut que vous fassiez l'impossible pour que ce scandale cesse complètement: le huis clos ne durera pas toujours. Votre soeur peut se griser encore, et, ma foi, je ne réponds plus de rien. Ce soir, vous avez été à peu près convenable. Eh bien, qui vous empêche de quitter cet appartement demain, d'aller dans la mansarde indiquée, de chercher de l'ouvrage, d'oublier son... son erreur enfin. Si vous avez eu une bonne pensée, tout n'est donc pas mort chez vous! Sacrebleu, tâchez de revenir en entier, Jacques!
--Vous nous écoutiez, dit celui-ci machinalement.
--Hum! hum! non! quelqu'un écoutait pour moi, malgré moi, et puis, je vous trouve bon de me poser des questions.
--Vous êtes l'amant de Marie? continua Jacques en un sourire de mansuétude ironique.
L'ex-officier serra les poings.
--Si vous aviez une goutte de sang dans les veines!... gronda-t-il l'oeil étincelant.
--Alors, monsieur le baron, puisque je ne m'occupe pas de vos affaires, ne vous occupez pas des miennes, reprit Jacques. Non! je n'épouserai point Mlle de Vénérande, mais je l'aimerai où il me plaira: ici, ailleurs, dans un salon, dans une mansarde et comme il me plaira. Je ne relève que d'elle; si je suis vil, cela ne regarde que moi; si elle m'aime ainsi, cela ne regarde qu'elle.
--Cré nom d'une sabretache! C'est que cette hystérique finira par vous épouser malgré vous, je la connais.
--De même, monsieur le baron, que Marie Silvert est devenue malgré vous votre maîtresse: on ne peut jamais répondre de soi.
Le ton calme et doux de Jacques révolutionna de Raittolbe. Est-ce que, par hasard, il dirait vrai, ce garçon de joie? Est-ce que la beauté n'était même plus nécessaire pour atteindre aux jouissances matérielles? Lui, le viveur élégant, s'était laissé choir dans un bouge par dévouement, puis, tout à coup, le cynisme savant de la dévergondée du ruisseau l'avait poigné dans ses fibres les plus secrètes, le ferment de corruption qu'un moraliste porte toujours au plus profond de lui était remonté à l'épiderme. De plein gré il était revenu chez Marie Silvert, voulant inspirer une passion malsaine, lui aussi, et ce couple intelligent, de Raittolbe et Raoule, étaient devenus presque en même temps la proie d'une double bestialité.
--Le ciel ne s'écroulera pas, dit le baron, montrant son poing à l'orage.
Jacques se rapprocha.
--Est-ce ma soeur qui ne veut pas que je l'épouse, demanda-t-il, gardant son sourire aux magiques expressions.
--Eh non! parbleu! elle veut, au contraire, vous pousser à cette union infernale. Jacques! il faut résister.
--Sans doute, monsieur, je n'y tiens pas le moins du monde.
--Jurez-moi que...
La fin de la phrase s'étrangla au fond du gosier de l'ex-officier de hussards. Il ne pouvait cependant pas exiger un serment de ce monstre. Il s'empara du bras de Jacques. Celui-ci eut un rapide mouvement de recul et sa manche flottante s'écartant, de Raittolbe sentit la chair nacrée sous ses doigts.
--Il faut me promettre...
Mais Silvert recula encore:
--Je vous défends de me toucher, monsieur, fit-il froidement, Raoule ne le veut pas.
De Raittolbe, indigné, renversa une chaise, sauta sur la maudite créature dont la robe de velours lui semblait à présent les ténèbres d'un abîme et, arrachant l'appuie-main d'un chevalet, il frappa jusqu'à ce que la baguette fût en morceaux.
--Ah! tu sauras ce que c'est qu'un vrai mâle, canaille!... hurlait de Raittolbe, saisi par une colère aveugle dont il ne s'expliquait peut-être pas bien la violence, et il ajouta, voyant Jacques s'affaisser, tout meurtri:
--Et elle saura, la dépravée, qu'il n'y a qu'une façon, selon moi, de toucher les misérables de ton espèce!...
Après le départ du baron, Jacques, en ouvrant son oeil morne, dans la nuit, aperçut sur l'une des murailles de l'atelier comme une grosse mouche de feu qui se posait au milieu de la tenture.
CHAPITRE IX
MARIE Silvert, pour voir et entendre ce qui se passait chez son frère, avait pratiqué un trou dans le mur de sa chambre attenante à l'atelier.
La mouche de feu que Jacques voyait scintiller dans l'obscurité était ce trou, qu'illuminait une lampe.
De Raittolbe trouva la fille couchée, buvant une tasse de rhum, qu'elle venait de faire chauffer sur un petit appareil flambant encore auprès du lit.
Cette chambre ne ressemblait en rien au reste de l'appartement meublé par les soins de Raoule de Vénérande. Sur un papier rayé, quelque peu moisi, se détachait une armoire à glace, très lourde, en acajou ardent; le lit, sans rideaux, était du même acajou, mais moins foncé; quatre chaises, recouvertes de percale cerise, prenaient des poses effarées autour d'une table de bois blanc, çà et là, noircie par les fonds de poêle; à gauche de la porte, sur le fourneau, où pêle-mêle s'étalait la vaisselle, certain chapeau, rehaussé de plumes, trempait l'une de ses brides dans la soupière pleine de beurre fondu.
Marie Silvert, le sang aux pommettes, humait son rhum en faisant clapper sa langue; tout en le dégustant, elle couvait de son oeil attendri un veston orné du ruban rouge, jeté sur la plus proche des quatre chaises.
--Quel imbécile je suis! mâchonna de Raittolbe, les bras croisés debout devant cette couche que, mentalement, il ne pouvait s'empêcher de comparer à celle de Jacques.
--Toi, mon gros, un imbécile! fit Marie scandalisée.
--Mordieu! reprit l'ex-officier, je viens de me conduire comme un brutal et non comme un justicier.
--Qu'as-tu fait? interrogea la fille, lâchant sa tasse.
--J'ai fait, j'ai fait, mille millions de diables! j'ai rossé _Mademoiselle_ ton frère, et cela sans m'en douter, tant j'en avais envie depuis quelques semaines.
--Tu l'as battu?
--Corrigé d'importance!
--Pourquoi?
--Ah, voilà ce dont je n'ai pas idée, je crois qu'il m'a insulté, et encore je n'en suis pas très sûr.
Marie, blottie dans ses draps, prenait des allures de chatte heureuse.
--Tu étais monté....., soupira-t-elle, l'amour produit souvent cet effet-là; j'aurais dû me douter que tu allais le secouer!...
--N'en parlons plus! Si Raoule se plaint, tu me l'adresseras... Bonsoir! décidément, j'ai eu tort de me mêler de vos affaires. C'est trop compliqué pour le cerveau d'un honnête homme.
--Tu es fâché aussi contre moi? interrogea la fille, se dressant tout anxieuse.
--Peuh!...
Et de Raittolbe acheva sa toilette, sans vouloir dire autre chose.
Sur le boulevard, la fraîcheur du matin rasséréna le baron, mais une idée fixe et presque douloureuse lui resta implantée au cerveau comme une pointe de couteau au milieu du front: il avait frappé Silvert qui ne se défendait pas, Silvert nu sous le velours de sa robe, Silvert, les membres déjà broyés par une énervante fatigue.
Qu'avait-il besoin, lui, l'esprit fort, d'aller moraliser un pauvre être absurde? Une jolie besogne! ma foi. Encore s'il avait fait cette exécution le premier jour, mais non! Il était devenu d'abord l'amant de la plus dégoûtante des prostituées...
Il se rendit à pied rue d'Antin où il avait un entresol, et, arrivé dans son fumoir, s'enferma pour écrire à Mlle de Vénérande.
Dès le début de sa lettre, la plume lui glissa des doigts. Loyalement, il ne pouvait lui laisser ignorer la cause de sa brutalité; d'autre part, se disait-il, en vertu de quel droit vais-je m'interposer entre les hontes mutuelles de ces deux amants? Si Raoule voulait épouser Silvert, le scandale ne concernerait qu'elle; le devoir ne lui incombait pas de veiller sur l'honneur de cette femme.
Il avait déjà déchiré trois feuilles, à peine commencées, quand soudain, se rappelant le trou percé par Marie dans le mur séparant du monde entier les amours dont il venait de cravacher la moitié, il se sentit tellement coupable qu'il répudia toute pensée d'accuser personne.
Il se contenta donc de révéler à Raoule la situation exacte de cette ouverture pratiquée sur sa vie privée, avoua que, pour _calmer_ l'humeur dangereuse de Mlle Silvert, il avait cru nécessaire de céder _à sa fantaisie_, que l'admiration de celle-ci pour sa personne augmentant dans d'inquiétantes proportions, il allait prendre le parti de lui envoyer, en guise d'adieu, un billet de banque et ne remettrait plus les pieds à l'atelier du boulevard Montparnasse.
Il terminait en déplorant _l'accès de vivacité_ dont Jacques avait été victime.
Raoule devait rester peu de temps chez la duchesse d'Armonville, elle ne faisait que de courtes absences de Paris, sacrifiant à ses amours les voyages d'été prescrits par les usages mondains; cependant, le baron n'oublia pas sur sa lettre cette mention: «Faire suivre.» Puis, la conscience tranquillisée, il reprit son train de vie habituel.
Jacques n'ignorait pas l'adresse de Raoule, mais la pensée de se plaindre ne lui vint pas. Il prit simplement un bain et évita toute explication avec sa soeur. Jacques, dont le corps était un poème, savait que ce poème serait toujours lu avec plus d'attention que la lettre d'un vulgaire écrivain comme lui. Cet être singulier avait acquis au contact d'une femme aimée toutes les sciences féminines.
Malgré son silence, Marie s'étonna de lui voir une balafre sur la joue.
--Il paraît que tu as fait ton fanfaron, lui dit-elle, goguenarde; est-ce que M. de Raittolbe t'aurait manqué de respect.
La fille soulignait ses paroles d'une cruelle ironie, car elle trouvait, au fond, que son frère allait un peu loin dans ses complaisances pour celle qui payait.
--Non! il voulait me défendre de me marier, répondit amèrement Jacques.
--Tiens! grommela-t-elle, ce n'est pas ce qu'il me promettait de te dire. Ah! il voulait te défendre ça... eh bien, tu te f... de lui parbleu! Ta Raoule est trop empaumée pour ne pas légaliser vos amusements un jour ou l'autre. Je te conseille même de pousser la chose, j'ai mon idée.
--Quelle idée?
Marie se campa devant son frère, se haussant sur les pointes:
--Si tu épouses Mlle de Vénérande, une fille de la haute, riche à millions, moi, ta soeur, je pourrais bien me ranger, comme on dit, et devenir Mme la baronne de Raittolbe.
Jacques s'absorbait dans la contemplation d'une petite boîte d'écaille remplie de pâte verte.
--Tu crois!...
--J'en suis sûre; et dame, alors, on oublierait ensemble les mauvais jours, on serait tous de la belle société.
Jacques eut un éclair dans les yeux, son teint délicat se colora tout à coup.
--Je pourrai punir ses anciens amants quand j'aurai le droit d'être honnête!...
--Sans doute! mais de Raittolbe n'a jamais été son amant, imbécile! Il trouve les vraies femmes trop à son goût, je t'en réponds.
--Oh! pourquoi m'aurait-il frappé si fort? objecta le jeune homme, tandis qu'une larme brûlante montait à sa paupière.
Marie se contenta de lever les épaules, ayant l'air de prétendre que Jacques était naturellement destiné aux coups de fouet.
Raoule annonça par dépêche, le lendemain, qu'elle viendrait la nuit suivante.
En effet, vers huit heures du soir, l'hôtel de Vénérande était mis en rumeur par le retour précipité de mademoiselle. Tante Élisabeth, croyant à une catastrophe, courut à sa rencontre.
--Comment, mignonne, s'écria-t-elle, tu reviens déjà! quand on étouffe ici et qu'il fait si bon respirer dans les bois!...
--Oui, je reviens, ma chère tante. Notre amie la duchesse a ses nerfs d'une façon effroyable, parce que le baron de Raittolbe ne veut pas aller sonner du cor chez elle. Ce pauvre baron a des passions mystérieuses qui le retiennent loin de nous.
--Voyons, Raoule, ne sois pas médisante, soupira la chanoinesse intimidée.
Raoule se coucha de très bonne heure, prétextant une immense fatigue. A minuit, elle roulait en fiacre vers la rive gauche.
Jacques l'attendait, confiant dans la vengeance qu'elle lui apportait, car la dépêche disait: «Je sais tout.»
Sans se demander comment elle savait tout, Jacques comptait sur une explosion terrible pour celui qu'il accusait d'avoir été un amant heureux.
Raoule se jeta avec une fougueuse impétuosité dans l'atelier dont les lustres et les torchères, en signe de réjouissance, étaient brillamment illuminés.
--Jaja? où est Jaja? cria-t-elle, en proie à une impatience fiévreuse.
Jaja s'avança, souriant, les lèvres tendues.
Elle lui saisit les mains et l'ébranla d'une seule pression.
--Parle vite... Que s'est-il passé? M. de Raittolbe m'écrit qu'il regrette d'avoir discuté avec toi sur un sujet scabreux... ce sont ses propres termes. Tu vas me donner des détails, hein?
Elle se penchait sur lui, le dévorant de ses regards fulgurants.
--Tiens! qu'as-tu donc sur la joue... cette grande raie bleue?...
--J'en ai bien d'autres, viens dans notre chambre, et tu verras.
Il l'entraîna, ayant soin de refermer les portières après eux. Marie gardait son ricanement moqueur, mais elle était inquiète; elle se retira chez elle pour mettre l'oreille au trou de la muraille.
Jacques fit glisser un à un ses habits et alors Raoule eut le cri de la louve qui retrouve ses petits égorgés.
La peau fine de l'idole était zébrée de haut en bas de longues cicatrices bleuâtres.
--Ah! s'écria la jeune femme, grinçant des dents, on me l'a massacré!
--Un peu, c'est vrai, dit Jacques, s'asseyant sur le bord de son lit pour examiner à son aise les teintes nouvelles que prenaient ses meurtrissures. Ton ami de Raittolbe a la poigne solide.
--De Raittolbe t'a mis dans cet état, lui?
--Il ne veut pas que je t'épouse... il t'aime, cet homme!
Rien ne peut rendre l'accent avec lequel Jacques dit ces mots.
Raoule, à genoux, comptait les traces brutales de la baguette.
--Je lui arracherai le coeur, tu sais? Il est entré ici... réponds-moi? ne me cache rien!
--J'étais endormi. Lui sortait de la chambre de ma soeur. Nous avons eu une explication à propos de mariage... Puis, il a voulu me toucher pour me faire mieux comprendre... J'ai reculé parce que tu m'avais défendu de me laisser toucher, te rappelles-tu? Je lui ai même dit pourquoi il me déplaisait de sentir sa main sur mon bras...
--Assez, rugit Raoule au comble de la rage, cet homme t'a vu! Cela me suffit, je devine le reste. Il t'a voulu et tu lui as résisté.
Jacques partit d'un éclat de rire:
--Es-tu folle, Raoule? Si je t'ai obéi, en lui défendant de me toucher, ce n'est pas une raison pour croire qu'il... Oh! Raoule, c'est très laid, ce que tu oses supposer; il m'a frappé par jalousie, voilà tout.
--Allons donc! mes sens me disent trop ce que peuvent éprouver les sens d'un homme, fût-il honnête, en se trouvant face à face avec Jacques Silvert...
--Mais, Raoule...
--Mais... je te répète que ce que j'apprends me suffit.
Elle le força à se coucher de suite, alla chercher une fiole d'arnica et le pansa, comme s'il se fût agi d'un enfant au berceau.
--Tu ne t'es guère soigné, mon pauvre amour; il fallait appeler un médecin! dit-elle quand elle eut fini.
--Je ne voulais pas qu'on pût me regarder encore!... Pour tout remède, j'ai pris du haschich!
Raoule demeura une seconde en muette adoration, puis elle se rua tout à coup sur lui, oubliant les marques bleues, envahie d'un vertige frénétique, d'un désir suprême de l'avoir à elle par les caresses comme ce bourreau l'avait eu par les coups. Elle le serra tellement fort que Jacques cria de douleur.
--Tu me fais mal!
--Tant mieux, râla-t-elle. Il faut que j'efface chaque cicatrice sous mes lèvres ou je te reverrai toujours nu devant lui...
--Tu n'es pas raisonnable, gémit-il doucement, et tu vas me donner envie de pleurer!
--Pleure! Qu'importe, il t'a vu sourire!
--Oh! tu deviens plus cruelle que sa plus cruelle injure. Il t'affirmera lui-même que je dormais... Je n'ai pas pu lui sourire... ensuite j'ai mis ma robe de chambre!
Les explications naïves de Jacques n'étaient que de l'huile jetée sur le feu.
--Qui sait! Mon Dieu! songea la jeune femme, si cet être, que je crois soumis à ma puissance n'est pas un fourbe dépravé depuis longtemps!
Une fois le doute entré dans son imagination, Raoule ne se maîtrisa plus. D'un geste violent, elle arracha les bandes de batiste qu'elle avait roulées autour du corps sacré de son éphèbe, elle mordit ses chairs marbrées, les pressa à pleines mains, les égratigna de ses ongles affilés. Ce fut une défloration complète de ces beautés merveilleuses qui l'avaient, jadis, fait s'extasier dans un bonheur mystique.
Jacques se tordait, perdant son sang par de véritables entailles que Raoule ouvrait davantage avec un raffinement de sadique plaisir. Toutes les colères de la nature humaine, qu'elle avait essayé de réduire à néant dans son être métamorphosé, se réveillaient à la fois, et la soif de ce sang qui coulait sur des membres tordus remplaçait maintenant tous les plaisirs de son féroce amour...
...Immobile, l'oreille toujours collée au mur de sa chambre, Marie Silvert tâchait d'entendre ce qui se passait; soudain, elle perçut une exclamation déchirante.
--Au secours! Je souffre! Marie, au secours!
Elle fut glacée jusqu'aux moelles et, comme c'était une _vraie femme_, selon le mot de de Raittolbe, elle n'hésita pas à courir du côté de la tuerie...
CHAPITRE X
A L'OCCASION du Grand Prix, l'hôtel de Vénérande donnait tous les ans une fête, à laquelle, en dehors du cercle intime, on conviait quelques nouvelles connaissances.
Moins cérémonieuse peut-être que les soirées où l'on prenait une simple tasse de thé, cette fête réunissait autour de la chanoinesse Élisabeth des gens non titrés et des artistes amateurs.
Depuis que Raoule était revenue de chez la duchesse d'Armonville, une tristesse morne ne la quittait pas, comme si, durant l'un des derniers orages qui s'étaient abattus sur Paris, son cerveau eût reçu une commotion terrible; pourtant, à l'approche de ce bal, elle sortit peu à peu de sa torpeur. Sa tante avait bien remarqué son allure soucieuse, mais sans en chercher l'explication; d'abord parce que l'explication de l'humeur de Raoule n'était pas dans l'ordre de ses dévotions quotidiennes, ensuite parce qu'elle comptait sur la fête en question, toujours très animée, pour distraire l'esprit changeant de _son neveu_.
Mlle de Vénérande daigna, en effet, surveiller et diriger les préparatifs. Elle déclara qu'on ouvrirait le salon du centre, ainsi que la pièce attenante à la serre où les fleurs exotiques, à l'éblouissante clarté du magnésium, apparaîtraient dans tout l'éclat de leurs véritables nuances. Raoule n'admettait pas qu'on pût donner un bal pour l'unique et monotone plaisir de réunir beaucoup de monde. Il lui fallait en plus l'attrait d'une originalité quelconque à offrir à ses invités.
En face la serre, dans la galerie de tableaux, un buffet, monté sur colonnettes de cristal, offrirait aux sportmen les plus altérés par la poussière de Longchamps une inépuisable fontaine de Roederer.
Raoule, en soumettant les invitations à sa tante, lui dit d'un ton dégagé:
--Je vous présenterai mon élève, vous savez? l'auteur du bouquet de myosotis. C'est un garçon si courageux, ce petit fleuriste, qu'il faut le récompenser. D'ailleurs, nous recevrons un architecte amené par de Raittolbe; c'est un parti pris, maintenant, les artistes sont accueillis dans la meilleure société, sans cela on serait envahi par les bourgeois qui sont bien pires encore!
--Oh! oh! Raoule, murmura sur un ton effrayé dame Elisabeth, ce n'est là qu'un élève, un inconnu.
--Mais, ma chère tante, c'est pour cela qu'il faut l'inviter, ce jeune homme, les plus grands talents ne seraient jamais arrivés si on ne les avait aidés à se faire connaître.
--C'est juste; cependant... il m'a semblé sortir de la plus basse classe, l'éducation doit lui manquer...
--Est-ce que vous trouvez mon cousin René bien élevé, ma tante?
--Non; il est même insupportable avec ses anecdotes de coulisses et ses mots d'acteurs, mais... il est ton cousin!
--Eh bien, l'autre, au moins, ne sera pas de ma famille, nous ne partagerons pas la responsabilité de sa mauvaise éducation, en supposant, ma tante, que ce garçon ne sache réellement pas se tenir dans notre monde.
--Raoule, je ne suis pas tranquille, moi..., dit encore la chanoinesse, le fils d'un ouvrier!
--Qui dessine comme s'il était fils de Raphaël.
--Et sera-t-il vêtu de façon convenable?
--Sous ce rapport, j'en réponds, affirma Mlle de Vénérande avec un rictus amer; puis, corrigeant sa phrase dans ce qu'elle pouvait avoir d'énigmatique:
--Ne gagne-t-il pas sa vie largement!
--Allons, je m'en remets à ton expérience, ma chère Raoule, conclut tante Élisabeth, le coeur gros.
Ce jour-là, le baron de Raittolbe, qui, depuis le retour de Raoule, n'avait pas mis les pieds à l'hôtel, se présenta. Très grave, très réservé, il remit aux mains de la tante des cartes d'entrée pour l'enceinte du pesage sans qu'un seul instant son regard affrontât celui de la nièce. Raoule abandonna le nouveau roman qu'elle lisait et, tendant sa belle main:
--Baron, dit-elle, j'ai obtenu de notre chère chanoinesse une invitation en règle pour votre architecte, vous savez M. Martin Durand.
--Mon architecte?... ah! oui, j'y suis... celui que j'ai rencontré dans un cercle artistique; un garçon d'avenir... il a concouru avec honneur pour la dernière Exposition universelle... Mais, mademoiselle, je n'ai jamais demandé...
--Je sais que vous n'avez pas insisté, interrompit Raoule d'une voix brève, pourtant je l'ai fait, moi... Votre ami (elle appuya sur ce titre) sera des nôtres avec M. Jacques Silvert, le peintre que nous avons été voir ensemble, boulevard Montparnasse.
Les figures de déesses qui ornaient le plafond s'en fussent détachées que de Raittolbe n'eût pas manifesté plus grande surprise. Cette fois, il regarda Raoule et forcément Raoule le regarda--deux éclairs s'échangèrent. Sans comprendre pourquoi la jeune femme n'avait pas répondu à sa lettre, ni pourquoi Jacques allait être «officiellement» des leurs, le baron pressentait une catastrophe.
--Je vous remercie pour ces messieurs, fit-il, tortillant sa moustache, je vous remercie; Jacques Silvert est un charmant camarade, Martin Durand, homme du monde accompli; leur ouvrir son salon, mesdames, c'est anticiper sur leur gloire future!
--Enfin, soupira Mme Elisabeth, vous me rassurez, mais ils ont des noms affreux, j'aurai peine à m'y habituer.
On causa quelque temps courses, Raoule discuta les chances des différentes écuries avec de Raittolbe, puis, celui-ci voulant prendre congé:
--A propos, baron, s'écria Raoule, très enjouée, connaissez-vous le nouveau pistolet Devisme?
--Non.
--Un chef-d'oeuvre!
--Vous en avez un? riposta le baron qui ne voulait pas reculer.
--Passons par la salle de tir, répondit-elle, se levant à son tour, je veux vous le faire essayer.