Part 4
--Écoutez, l'amour sincère ne peut jamais être grotesque. Raoule, je vous aime sincèrement.
Il se pencha. Ses prunelles, un peu moqueuses, s'emplirent d'une humidité qu'un simple effort des nerfs de la face y faisait monter, et non la tendresse dont il voulait l'entretenir, puis il lui baisa les doigts un à un, s'arrêtant pour la regarder entre chaque caresse.
--Raoule... je vous ai abandonné mon coeur... je ne m'en irai pas sans vous le reprendre, et comme je l'ai placé très près du vôtre, j'espère que vous vous tromperez... deux coeurs de garçon, deux coeurs de hussard doivent être du même rouge... Rendez-moi le votre... gardez le mien... Dans un mois, nous chasserons ensemble de vrais lions dans une véritable Afrique.
--J'accepte! répondit Raoule.
Et son regard sombre, qui ne savait pas pleurer, eut une tristesse morne.
--Vous acceptez, quoi?... fit de Raittolbe la poitrine oppressée.
La jeune femme, avec une dignité suprême, repoussa ses mains tendues.
--De vous avoir pour amant, mon cher, vous ne serez pas le premier et je suis _honnête homme_!...
--Je le savais, répliqua doucement de Raittolbe; à présent, je crois que je vous adore!
Le soir, le jeune officier dîna à l'hôtel de Vénérande. Il fut pour la tante Élisabeth le plus courtois des chevaliers. Il développa une tirade sur la dévotion qui aveugle la femme sur les misères humaines et l'élève au-dessus de la terre impure. Tante Élisabeth avoua que les hussards étaient de bons enfants. En prenant congé, de Raittolbe glissa un mot à l'oreille de Raoule.
--J'attends...
--Demain, murmura-t-elle, hôtel Continental. Mon coupé brun entrera par la porte de gauche vers dix heures du matin.
--Il suffit.
Et le viveur se retira calmé.
Le lendemain, le coupé brun fut commandé vers dix heures et Raoule se jeta dans la voiture avec une gaieté fébrile. Certes, il en serait ainsi, elle se l'était juré et puisqu'_il_ se trouvait, au demeurant, mieux que les autres, il l'amuserait peut-être davantage. Une erreur des sens n'est pas l'épanouissement d'une âme, et la beauté d'une forme humaine n'est pas capable d'inspirer le désir de s'attacher à elle par une éternité de folie.
Elle chantait en boutonnant ses gants. La glace du coupé lui renvoyait son image, son corsage ruisselant de dentelles allait bien, elle se sentait _femme_ jusqu'au plaisir.
--Mademoiselle veut-elle entrer? dit le cocher se penchant à la vitre au bout d'une course rapide.
--Non! Arrêtez, quand je serai descendue vous entrerez par la porte de gauche et m'y attendrez jusqu'au soir!...
La voix de Raoule était devenue sifflante. Elle descendit, avisa un fiacre stationnant, s'y précipita:
--Notre-Dame-des-Champs, boulevard Montparnasse! dit-elle pendant que l'autre voiture, vide, se dirigeait, selon ses ordres, vers la porte, à gauche.
Durant tout le chemin, elle n'y avait pas songé et, une fois en présence du sacrifice, le corps, qui ne s'appartenait plus, venait de se révolter. Raoule avait cédé sans aucune contestation.
L'atelier du boulevard Montparnasse lui parut lugubre en arrivant, mais dans le fond s'ouvrait la chambre à coucher toute bleue comme un coin du ciel, Marie Silvert se retira dès que Raoule en eut dépassé le seuil.
--Tiens, fit-elle, nous allons régler nos petites affaires après déjeuner. Ce sera chaud, je t'en réponds, drôlesse!
Mlle de Vénérande, pour s'isoler, détacha les portières épaisses.
--Jacques! appela-t-elle durement.
Il se mit la figure dans son traversin, ne voulant pas croire à cet excès d'infamie.
--Je n'ai pas écrit la lettre! cria-t-il, je vous l'assure, je n'aurais pas osé. D'ailleurs, je veux m'en aller, je suis malade. On me rend malade pour me forcer à rester dans ce lit... Marie est capable de tout, je la connais! Vous!... je ne peux pas vous souffrir!...
Son énergie épuisée, il reglissa au plus profond de ses couvertures, se repliant sur lui-même comme un animal battu.
--Bien vrai? demanda Raoule, secouée par un frisson délicieux.
--Oui, bien vrai!
Il remonta au jour sa tête ébouriffée, tandis que son admirable teint de blond prenait une nuance rose.
--Alors, pourquoi l'avoir laissé partir, cette lettre?
--Je ne savais pas, moi! Marie me certifiait que j'avais la fièvre, _sa fièvre_. Elle m'a donné une drogue et j'ai eu le délire toutes les nuits, elle disait que c'était de la quinine; je l'aurais bien retenue, seulement la poigne m'a manqué. Ah! vous pouvez le remballer votre atelier de malheur! Dieu de Dieu!...
Essoufflé, il essaya de s'asseoir sur son séant, ce qui fit que Raoule s'aperçut d'une chose étrange: il avait une chemise de femme, une chemise garnie d'un feston.
--C'est elle aussi qui t'arrange de la sorte? dit Raoule en touchant le feston sur son cou.
--Vous croyez que j'ai du linge? Il y a longtemps que mes lambeaux sont loin. J'avais froid, on m'a collé ça sur la peau... Est-ce que je sais si c'est une chemise de femme, moi!...
--Oui, c'en est une, Jacques!
Ils s'envisagèrent un instant, se demandant s'il fallait rire de l'aventure.
Marie cria du fond de l'atelier:
--Je vais mettre deux couverts, n'est-ce pas?...
Alors, acquiesçant à tout pour avoir la paix dans sa honte qui commençait à la griser, Raoule de Vénérande ferma la porte au verrou pendant que Jacques se décidait à rire de bon coeur. Puis elle revint, hésitante, vers le lit. Il avait un rire d'enfant très doux et bête à ravir, un rire plein de grâces, provocant, vous donnant de mauvais frissons. Elle ne cherchait pas à s'expliquer la force émanant de cette bêtise, elle s'en laissait envelopper comme le noyé se laisse envelopper par la vague après ses dernières luttes et s'abandonne pour toujours au courant. Elle écarta un peu la draperie bleue afin de mettre en lumière la tête du jeune homme.
--Tu es malade? fit-elle machinalement.
--Je ne le suis plus, puisque je vous vois!... répondit-il d'un air vainqueur.
--Veux-tu me faire un plaisir, Jacques?
--Tous les plaisirs, mademoiselle!
--Eh bien! tais-toi. Je ne viens pas ici pour t'entendre.
Il se tut, assez vexé, se disant que le compliment sans doute n'avait pas paru neuf à cette renchérie. Les femmes du vrai monde sont gênantes dans l'intimité, et, pour un début, il tâtonnait beaucoup trop, il en avait conscience.
--Je vais dormir! déclara-t-il tout à coup, ramenant son drap jusqu'à son nez.
--C'est cela! Dors, murmura Mlle de Vénérande. Sur la pointe des pieds, elle alla faire glisser les stores, puis alluma une veilleuse dont le cristal dépoli laissa tomber une nuée dans l'atmosphère.
De temps en temps, Jacques levait les cils, et ces choses discrètement accomplies par cette femme svelte, toute noire, lui donnaient une confusion atroce.
Enfin, elle se rapprocha tenant une petite boîte d'écaille à la main.
--Je t'ai apporté, dit-elle avec un sourire maternel, un remède qui ne ressemble pas du tout à la quinine de ta soeur. Tu vas le prendre pour dormir plus vite!...
Elle mit son bras autour de sa tête et une cuiller de vermeil à portée de sa bouche.
--Soyons sage!... fit-elle en plongeant son regard sombre dans le sien.
--Je ne veux pas! déclara-t-il d'un accent de colère.
Il se souvenait maintenant d'avoir acheté sur les quais, en un jour de liesse, un méchant livre de vingt-cinq centimes, intitulé: _Les exploits de la Brinvilliers_, et c'était toujours avec une idée d'empoisonnement qu'il pensait aux amours des grandes dames. Son cerveau, un peu affaibli, se retraça, tout de suite, une tentative criminelle faite par une cagoule de velours sur un monsieur déshabillé. Il vit le monsieur repoussant une tasse d'un geste tordu. Raoule voulait sûrement se débarrasser de lui, il y a des créatures qui ne reculent devant rien quand elles se croient compromises! Aussi, Jacques posa-t-il le poing en avant, prêt à l'écraser à son premier mouvement offensif. Pour toute réponse, Raoule mordit du bout des dents au contenu de sa cuiller.
--Je ne suis pas un nourrisson! fit-il désorienté. On n'a pas besoin de me mâcher les morceaux!
Et il avala sans sourciller ce remède verdâtre, au goût de miel. Raoule s'assit sur le rebord du lit tenant ses deux mains et lui souriant d'un sourire à la fois heureux et navré.
--Mon amour, murmura-t-elle si bas que Jacques entendait comme on entend du fond d'un abîme, nous allons nous appartenir dans un pays étrange que tu ne connais point.
Ce pays est celui des fous, mais il n'est pourtant pas celui des brutes... Je viens te dépouiller de tes sens vulgaires pour t'en donner d'autres plus subtils, plus raffinés. Tu vas voir avec mes yeux, goûter avec mes lèvres. Dans ce pays, on rêve, et cela suffit pour exister. Tu vas rêver, et, tu comprendras alors, quand tu me reverras, dans ce mystère, tout ce que tu ne comprends pas quand je te parle ici!
Va! je ne te retiens plus et j'unis mon coeur à tes plaisirs!...
Jacques, la tête renversée, tâchait de ressaisir ses mains. Il croyait rouler, peu à peu, dans une ondée de plumes. Les rideaux prenaient des contours fluides et les glaces de la chambre, se multipliant, lui renvoyaient mille fois la silhouette d'une femme noire, immense, planant comme un génie carbonisé qu'on précipite de toute la hauteur des cieux. Il tendait tous ses muscles, raidissait tous ses membres, voulant revenir, malgré lui, à la dépouille vulgaire qu'on lui retirait, mais il s'enfonçait de plus en plus. Le lit avait disparu, son corps aussi. Il tournoyait dans le bleu, il se transformait en un être semblable au génie planant. Il avait cru tomber d'abord, et, au contraire, il se trouvait bien au-dessus de ce monde. Il avait, sans explication possible, la sensation orgueilleuse de Satan qui, tombé du Paradis, domine pourtant la terre et a, en même temps, le front sous les pieds de Dieu, les pieds sur le front des hommes!
Il lui paraissait vivre ainsi depuis de longs siècles, avec la femme noire, lui, tout resplendissant d'une nudité lumineuse.
A son oreille, bruissait les chants d'un amour étrange n'ayant pas de sexe et procurant toutes les voluptés. Il aimait avec des puissances terribles et la chaleur d'un soleil ardent. On l'aimait avec des ivresses effrayantes et une science si exquise que la joie renaissait au moment de s'éteindre.
L'espace, devant eux s'ouvrait infini, toujours bleu, toujours miroitant...; là-bas, dans le lointain, une sorte d'animal étendu les contemplait d'un air grave.....
Jacques Silvert ne sut jamais comment il fit, à cet instant de bonheur presque divin, pour se lever. En revenant à lui, il se trouva debout, le talon posé nerveusement sur le crâne du grand ours qui lui servait de descente de lit. Il avait les yeux égarés dans une glace de Venise et la chambre était très silencieuse. Derrière la portière, une voix demanda:
--Voulez-vous dîner, mademoiselle?
Jacques aurait certifié qu'il n'y avait pas une minute qu'on avait demandé: Voulez-vous déjeuner?...
Il s'habilla à la hâte, mouilla ses tempes avec une éponge imbibée de vinaigre de toilette et balbutia:
--Où est-elle? Je ne veux pas qu'elle s'en aille!
--Me voici, Jacques! répondit-on. Je ne t'ai pas quitté, car tu avais encore le délire.
Raoule parut, soulevant la draperie qui masquait la salle de bain. Elle était toujours svelte, très noire. Ses doigts rattachaient à son cou le fermoir d'un collier.
--Ce n'est pas vrai? cria Jacques frémissant. Je n'ai pas eu le délire. Je n'ai pas rêvé! Pourquoi me mens-tu?
Raoule lui prit les épaules et le fit fléchir sous une impérieuse pression.
--Pourquoi Jacques Silvert me tutoie-t-il? Le lui ai-je permis?
--Oh! je suis brisé! répéta Jacques essayant de se redresser. On ne se moque pas ainsi d'un homme quand il est malade, Raoule! Je ne vous tutoierai plus... Raoule! je t'aime!... Ah! je crois que je vais mourir!...
Divaguant, affolé, il se cacha dans les bras de Raoule.
--Est-ce que c'est fini? ajouta-t-il en pleurant, est-ce que c'est tout à fait fini?...
--Je te répète que tu as... rêvé. Voilà tout.
Et elle le repoussa, gagnant l'atelier sans vouloir en entendre davantage.
--Mademoiselle est servie! déclara Marie Silvert lui tirant une révérence comme si rien ne devait étonner cette fille. Raoule alla vers la table, sur laquelle fumait un plat, et déposa, à côté d'une serviette roulée, une pile de pièces d'or.
--C'est son couvert, je crois? dit-elle d'un ton très calme et en regardant Marie qui ne bronchait pas.
--Oui, je vous ai mis l'un devant l'autre.
--C'est bien, répliqua Raoule de la même voix indifférente, je vous souhaite, _à tous les deux_, le meilleur des appétits!
Et elle sortit, en remettant son gant.
CHAPITRE V
DE RAITTOLBE, finissant par comprendre que Mlle de Vénérande avait simplement envoyé au rendez-vous du Continental une voiture vide, allait se retirer après neuf heures d'une attente rageuse quand, du côté de la porte de droite, un fiacre fit irruption; Raoule en descendit la voilette baissée, un peu inquiète, tâchant de voir sans être vue.
Le baron se précipita, stupéfait de cette audace.
--Vous! exclama-t-il. C'est trop fort! Une voiture jaune au lieu d'une voiture brune, et par la porte de droite au lieu de celle de gauche. Que signifie une semblable mystification?
--Rien ne doit vous étonner, puisque je suis femme, répondit Raoule riant d'un rire nerveux. Je fais tout le contraire de ce que j'ai promis. Quoi de plus naturel?
--Oui, en effet, quoi de plus naturel! On torture un pauvre soupirant, on lui donne à supposer des choses horribles, comme un accident, une trahison, un repentir tardif, une scène de famille ou une mort subite, puis on lui dit tranquillement: Quoi de plus naturel? Raoule, vous mériteriez la salle de police. Moi qui croyais que Mlle de Vénérande était la loyauté poussée jusqu'à l'extravagance! Ah! je suis furieux!!
--Vous allez me reconduire chez moi, dit la jeune femme, ne perdant pas son sourire. Nous dînerons sans ma tante, qui se livre à une foule de dévotions nocturnes, ces temps-ci, et en dînant je vous expliquerai...
--... Parbleu! Vous vous êtes moquée de moi. J'en suis sûr.
--Montez d'abord, je vous jure de tout éclaircir ensuite, car je mérite ma réputation de loyauté, mon cher. Je pourrais vous cacher la situation, je ne vous cacherai rien. Qui sait! (et elle eut une expression tellement amère qu'elle apaisa de Raittolbe). Qui sait si mon histoire ne vaudra pas ce que vous n'avez pas eu aujourd'hui!
Il monta dans le coupé brun, très boudeur, la moustache hérissée, les yeux ronds comme un dompteur intimidé par son élève.
Durant le trajet, il n'entama aucune discussion; l'_histoire_ lui paraissait même peu nécessaire puisqu'il allait dîner sous le toit de Raoule. Il savait que chez elle, et il n'était pas seul à le savoir, la nièce de Mme Élisabeth demeurait une vierge inattaquable, une sorte de déesse se permettant tout du haut d'un piédestal qu'on n'osait point renverser. Il marchait donc au supplice sans le moindre enthousiasme. Raoule rêvait, les paupières mi-closes, regardant, à travers la nuit qu'elle faisait autour d'elle, une chose très blanche, ayant tous les contours d'un corps humain.
Arrivée à l'hôtel, elle fit porter une table servie dans sa bibliothèque, et, pendant qu'on mettait aux mains d'un esclave de bronze une lampe étrusque, elle s'assit sur un divan, en priant le baron d'attirer pour lui un fauteuil capitonné, cela si gracieusement, que de Raittolbe se sentit très capable d'étrangler son amphitryon avant de toucher au potage.
Les mets, une fois disposés sur deux servantes garnies de réchauds, Raoule déclara qu'on n'avait plus besoin de valet de chambre.
--Nous serons régence, n'est-ce pas? dit-elle.
--Comme vous voudrez! gronda le baron d'un ton sourd.
Un feu vif flambait dans la cheminée blasonnée de la pièce qui, toute tendue de tapisseries à personnages, transportait ses hôtes à quelques siècles en arrière, au temps où le souper du roi émergeait du sol dès qu'il frappait le sol de la poignée de son épée. Un panneau représentait Henri III distribuant des fleurs à ses mignons. Près de Raoule se dressait le buste d'un Antinoüs couronné de pampres, ayant des yeux d'émail luisants de désirs.
Le long des reliures sombres des livres étagés par centaines, voltigeaient des noms profanes, Parny, Piron, Voltaire, Boccace, Brantôme, et, au centre des ouvrages avouables, s'ouvraient les battants d'un bahut incrusté d'ivoire qui recélait, entre ses rayons doublés de velours pourpre, les ouvrages inavouables.
Raoule prit une aiguière et se versa une coupe d'eau pure.
--Baron, dit-elle d'un accent où frémissait à la fois une gaieté forcée et une passion contenue, je vais m'enivrer, je vous préviens, car mon récit ne peut pas être fait d'une manière raisonnable, vous ne le comprendriez pas!
--Ah! très bien! murmura de Raittolbe, alors je vais tâcher de conserver toute ma raison, moi!
Et il vida dans un hanap ciselé un flacon de sauterne. Ils s'examinèrent un moment. Pour ne pas éclater de colère, de Raittolbe fut obligé de se dire que Mlle de Vénérande avait le plus beau des masques de Diane chasseresse.
Quant à Raoule, elle ne voyait pas son vis-à-vis. L'ivresse dont elle parlait lui emplissait déjà les prunelles, ses prunelles injectées d'or.
--Baron, dit-elle brusquement, _je suis amoureux_!
De Raittolbe fit un soubresaut, posa son hanap et riposta d'un ton étranglé:
--Sapho!... Allons, ajouta-t-il avec un geste ironique, je m'en doutais. Continuez, monsieur de Vénérande, continuez, mon cher ami!
Raoule eut, au coin des lèvres, un pli dédaigneux.
--Vous vous trompez, monsieur de Raittolbe; être Sapho, ce serait être tout le monde! Mon éducation m'interdit le crime des pensionnaires et les défauts de la prostituée. J'imagine que vous me mettez au-dessus du niveau des amours vulgaires. Comment me supposez-vous capable de telles faiblesses? Parlez sans vous inquiéter des convenances..., je suis ici chez moi.
L'ex-officier des hussards essayait de tordre sa fourchette. Il voyait bien, en effet, qu'il s'était laissé choir la tête la première dans l'antre du sphinx. Il s'inclina gravement.
--Où diable avais-je l'esprit? Ah! mademoiselle, pardonnez-moi. J'oubliais le _Homo sum_ de Messaline!
--Il est certain, monsieur, reprit Raoule haussant les épaules, que j'ai eu des amants. Des amants dans ma vie comme j'ai des livres dans ma bibliothèque, pour savoir, pour étudier... Mais je n'ai pas eu de passion, je n'ai pas écrit mon livre, moi! Je me suis toujours trouvée seule, alors que j'étais deux. On n'est pas faible, quand on reste maître de soi au sein des voluptés les plus abrutissantes.
Pour présenter mon thème psychologique sous un jour plus... Louis XV, je dirai qu'ayant beaucoup lu, beaucoup étudié, j'ai pu me convaincre du peu de profondeur de mes auteurs, classiques ou autres!
A présent, mon coeur, ce fier savant, veut faire son petit Faust... il a envie de rajeunir, non pas son sang, mais cette vieille chose qu'on appelle l'amour!
--Bravo! fit de Raittolbe, convaincu qu'il allait assister à une évocation magique et voir une sorcière s'élancer du bahut mystérieux. Bravo! je vous aiderai, si je puis! Prêt à toute heure, vous savez! Moi aussi, je suis fatigué de cet éternel refrain qui accompagne des procédés fort usés. Mon petit Faust, je bois à une invention nouvelle et ne demande qu'à payer le brevet. Sacrebleu! Un amour tout neuf! Voilà un amour qui me va! Pourtant, une simple réflexion, Faust. Il me semble que chaque femme doit, à ses débuts, penser qu'elle vient de créer l'amour, car l'amour n'est vieux que pour nous, philosophes! Il ne l'est pas encore pour les pucelles! Hein? Soyons logiques!
Elle eut un mouvement d'impatience.
--Je représente ici, dit-elle en enlevant d'un réchaud une timbale d'écrevisses, l'élite des femmes de notre époque. Un échantillon du féminin artiste et du féminin grande dame, une de ces créatures qui se révoltent à l'idée de perpétuer une race appauvrie ou de donner un plaisir qu'elles ne partageront pas. Eh bien! j'arrive à votre tribunal, députée par mes soeurs, pour vous déclarer que toutes nous désirons l'impossible, tant vous nous aimez mal.
--Vous avez la parole, mon cher avocat, appuya de Raittolbe, s'animant sans rire. Seulement je déclare, moi, ne pas vouloir être juge et partie. Mettez donc votre discours à la troisième personne: _Tant ils nous aiment mal_...
--Oui, continua Raoule, brutalité ou impuissance. Tel est le dilemme. Les brutaux exaspèrent, les impuissants avilissent et _ils_ sont, les uns et les autres, si pressés de jouir qu'_ils_ oublient de nous donner, à nous, leurs victimes, le seul aphrodisiaque qui puisse les rendre heureux en nous rendant heureuses: l'_Amour_!...
--Tiens! interrompit de Raittolbe, hochant le front. L'amour aphrodisiaque pour l'amour! Très joli! J'approuve... La cour est de votre avis!
--Dans l'antiquité, poursuivit l'impitoyable défenderesse, le vice était sacré parce qu'on était fort. Dans notre siècle, il est honteux parce qu'il naît de nos épuisements. Si on était fort, et si, de plus, on avait des griefs contre la vertu, il serait permis d'être vicieux, en devenant créateur, par exemple. Sapho ne pouvait pas être une _fille_, c'était bien plutôt la vestale d'un feu nouveau. Moi, si je créais une dépravation nouvelle, je serais prêtresse, tandis que mes imitateurs se traîneraient, après mon règne, dans une fange abominable... Ne vous paraît-il point que les hommes orgueilleux, en copiant Satan, sont bien plus coupables que le Satan de l'Écriture qui invente l'orgueil? Satan n'est-il pas respectable par sa faute même, sans précédent et émanant d'une réflexion divine?...
Raoule, surexcitée par une émotion poignante, s'était levée, sa coupe remplie d'eau pure à la main. Elle avait l'air de porter un toast à l'Antinoüs penché sur elle.
De Raittolbe se leva aussi, en remplissant son hanap de champagne glacé. Plus ému qu'un hussard ne l'est d'habitude, après son dixième verre, mais plus courtois que ne l'eût été un viveur en pareil cas, il s'écria:
--A Raoule de Vénérande, le Christophe Colomb de l'amour moderne!...
Puis, se rasseyant:
--Avocat, venez au fait, car je sais que vous êtes _amoureux_, et j'ignore pourquoi vous m'avez trahi!...
Raoule reprit douloureusement:
--Amoureux fou! Oui! Déjà, je prétends élever un autel à mon idole, quand j'ai l'assurance de ne jamais être compris!... Hélas! une passion contre nature qui est en même temps un véritable amour peut-elle devenir autre chose qu'une affreuse folie?...
--Raoule, dit le baron de Raittolbe avec effusion, je suis persuadé, certainement, que vous êtes folle. Mais j'espère vous guérir. Racontez-moi le reste, et apprenez-moi comment, sans imiter Sapho, vous êtes amoureux d'une jolie fille quelconque?
Le visage pâle de Raoule s'enflamma.
--Je suis _amoureux_ d'un homme et non pas d'une femme! répliqua-t-elle, tandis que ses yeux assombris se détournaient des yeux brillants de l'Antinoüs. On ne m'a pas aimée assez pour que j'aie pu désirer reproduire un être à l'image de l'époux... et on ne m'a pas donné assez de jouissances pour que mon cerveau n'ait pas eu le loisir de chercher mieux...
...J'ai voulu l'_impossible_... je le possède... C'est-à-dire non, je ne le posséderai jamais!...
Une larme, dont la clarté humide devait avoir ravi des lueurs aux Edens d'antan, coula sur la joue de Raoule. Quant à de Raittolbe, il ouvrit les bras et les agita en signe de complet désespoir.
--Elle est _amoureux_ d'un... hom...me! Dieux immortels! s'exclama-t-il, prenez pitié de moi! Je crois que ma cervelle s'écroule!
Il y eut un moment de silence; puis, très lentement, très naturellement, Raoule lui raconta sa première entrevue avec Jacques Silvert, de quelle façon le caprice avait pris les proportions d'une passion fougueuse, et de quelle façon elle avait acheté un être qu'elle méprisait comme homme et adorait comme _beauté_. (Elle disait: beauté, ne pouvant pas dire: _femme_.)