Part 2
--Ah! vous avez l'air d'en avoir dix-huit... Est-ce drôle, un homme qui fait des fleurs... Vous êtes bien mal logé, avec une soeur malade, dans cette mansarde... Mon Dieu!... la lucarne doit vous éclairer si peu... Non! non! ne me rendez pas la monnaie... trois cents francs, c'est pour rien. A propos, mon adresse; écrivez: Mlle de Vénérande, 74, avenue des Champs-Élysées, hôtel de Vénérande. Vous me les apporterez vous-même. J'y compte, n'est-ce pas?
Sa voix était entrecoupée, elle éprouvait une grande lourdeur de tête.
Machinalement, Silvert ramassa une queue de pâquerette, il la roulait dans ses doigts et mettait, sans y prendre garde, une habileté de femme du métier à pincer juste le brin d'étoffe, pour lui donner l'apparence d'un brin d'herbe.
--Mardi prochain, c'est entendu, madame, j'y serai, comptez sur moi, je vous promets des chefs-d'oeuvre... vous êtes trop généreuse!...
Raoule se leva; un tremblement nerveux la secouait tout entière. Avait-elle donc pris la fièvre chez ces misérables?
Ce garçon, lui, demeurait immobile, béant, enfoncé dans sa joie, palpant les trois chiffons bleus, trois cents francs!... Il ne songeait plus à ramener la blouse sur sa poitrine, où la lampe allumait des paillettes d'or.
--J'aurais pu envoyer ma couturière, avec mes instructions, murmura Mlle de Vénérande, comme pour répondre à un reproche intérieur et s'excuser vis-à-vis d'elle-même; mais, après avoir vu vos échantillons, j'ai préféré venir... A propos: ne m'avez-vous pas dit que vous étiez peintre? Est-ce de vous, ça?
D'un mouvement de tête, elle indiquait un panneau suspendu au mur, entre une loque grise et un chapeau mou.
--Oui, madame, fit l'artiste, soulevant la lampe.
D'un coup d'oeil rapide, Raoule embrassa un paysage sans air, où rageusement cinq ou six moutons ankylosés paissaient du vert tendre, avec un tel respect des lois de la perspective, que, par voie d'emprunt, deux d'entre eux paraissaient posséder cinq pattes.
Silvert, naïvement, attendait un compliment, un encouragement.
--Étrange profession, reprit Mlle de Vénérande, sans plus s'occuper de la toile, car, enfin, vous devriez casser des pierres, ce serait plus naturel.
Il se mit à rire niaisement, un peu déconfit d'entendre cette inconnue lui reprocher d'user de tous les moyens possibles pour gagner sa vie; puis, pour répondre quelque chose:
--Bah! fit-il, ça n'empêche pas d'être un homme!
Et la blouse, toujours ouverte, laissait voir sur sa poitrine les frisons dorés.
Une douleur sourde traversa la nuque de Mlle de Vénérande. Ses nerfs se surexcitaient dans l'atmosphère empuantie de la mansarde. Une sorte de vertige l'attirait vers ce nu. Elle voulut faire un pas en arrière, s'arracher à l'obsession, fuir... Une sensualité folle l'étreignit au poignet... Son bras se détendit, elle passa la main sur la poitrine de l'ouvrier, comme elle l'eût passée sur une bête blonde, un monstre dont la réalité ne lui semblait pas prouvée.
--Je m'en aperçois! fit-elle, avec une hardiesse ironique.
Jacques tressaillit, confus. Ce que d'abord il avait cru être une caresse lui semblait maintenant un contact insultant.
Ce gant de grande dame lui rappelait sa misère.
Il se mordit la lèvre, et, cherchant à se donner un mauvais genre quelconque, il riposta:
--Ma foi! vous savez, on en a partout!
A cette énormité, Raoule de Vénérande éprouva une honte mortelle. Elle détourna la tête; alors, au milieu des lis, une face hideuse dans laquelle s'allumaient, sinistres, deux lueurs glauques, lui apparut: c'était Marie Silvert, la soeur.
Un instant sans broncher, Raoule tint ses yeux rivés à ceux de cette femme; puis, hautaine, saluant d'un imperceptible hochement de front, baissa sa voilette et sortit lentement, sans que Jacques, planté droit, sa lampe à la main, pensât à la reconduire.
--Qu'est-ce que tu dis de ça? fit-il, revenant à lui, alors que déjà la voiture de Raoule, gagnant les boulevards, roulait vers l'avenue des Champs-Élysées.
--Je dis, répondit Marie, se laissant, dans un ricanement, tomber sur la couche, dont l'éclat des lis rehaussait la malpropreté, je dis que si tu n'es pas un nigaud, notre affaire est bonne. Elle en tient, mon mignon!
CHAPITRE II
IL faisait très froid. Raoule, blottie dans le fond de son coupé, avait baissé les stores et appuyait fortement son manchon sur sa bouche.
Certes, la nerveuse ne voyait point pour la première fois un garçon bien bâti, mais ce souvenir de mâle frais et rose comme une fille la hantait cruellement. Chez Raoule de Vénérande, l'activité cérébrale remplaçait presque toujours les situations positives; quand elle ne pouvait vivre un moment de passion, elle le pensait, le résultat était le même. Sans vouloir se rappeler l'escalier sinistre de la rue de la Lune, la fleuriste malade et sale, cette mansarde où régnait une odeur atroce de pommes, elle se mit à évoquer Jacques Silvert.
Se souciant peu de la roture de l'ouvrier en s'abandonnant à un encanaillement fictif, Raoule rêvait de sa chair touchée du bout du doigt et les yeux mi clos de la descendante des Vénérande se noyaient d'une langueur délicieuse. Sa mémoire ne lui fournissait déjà plus les moyens de réveiller sa conscience. A sa honte éprouvée devant le mâle qu'elle avait eu l'audace de rendre grossier succédait une folle admiration pour le bel instrument de plaisir qu'elle désirait. Déjà elle jouissait de cet homme, déjà elle en faisait une proie, déjà peut-être elle l'arrachait à son misérable milieu pour l'idéaliser dans les spasmes d'une possession absolue. Et Raoule, bercée par le trot rapide de son attelage, mordait ses fourrures, la tête en arrière, le corsage gonflé, les bras crispés, avec de temps à autre un soupir de lassitude.
Ni belle, ni jolie dans l'acception des mots, Raoule était grande, bien faite, ayant le col souple. Elle possédait de la vraie fille de race les formes délicates, les attaches fines, la démarche un peu altière, les ondulations qui, sous les voiles de la femme, révèlent l'annelure féline. Dès l'abord, sa physionomie, à l'expression dure, ne séduisait pas. Merveilleusement tracés, les sourcils avaient une tendance marquée à se rejoindre dans le pli impérieux d'une volonté constante. Les lèvres minces, estompées aux commissures, atténuaient d'une manière désagréable le dessin pur de la bouche. Les cheveux étaient bruns, tordus sur la nuque et concouraient au parfait ovale d'un visage teinté de ce bistre italien qui pâlit aux lumières. Très noirs, avec des reflets métalliques sous de longs cils recourbés, les yeux devenaient deux braises quand la passion les allumait.
Raoule tressauta, brusquement arrachée aux dépravations d'une pensée ardente; la voiture venait de s'arrêter dans la cour de l'hôtel de Vénérande.
--Tu reviens tard! mon enfant, fit une vieille dame, entièrement vêtue de noir qui descendait le perron, allant au-devant d'elle.
--Vous trouvez, ma tante? Quelle heure est-il donc?
--Mais, bientôt huit heures. Tu n'es pas habillée, tu ne dois pas avoir dîné. M. de Raittolbe, pourtant, viendra te chercher pour te conduire à l'Opéra, ce soir.
--Je n'irai pas, j'ai changé d'avis.
--Tu es malade?
--Mon Dieu, non. Troublée, voilà tout. J'ai vu tomber un enfant sous un omnibus, rue de Rivoli. Il me serait impossible de dîner, je t'assure... Comme si les accidents d'omnibus devaient se passer dans la rue!
Mme Élisabeth se signa.
--Ah! j'oubliais... ma tante. Venez avec moi. Faites interdire la porte, j'ai à vous parler sur un sujet qui vous plaira davantage: une bonne oeuvre. J'ai mis la main sur une bonne oeuvre...
Elles traversèrent toutes les deux les immenses appartements de l'hôtel.
Il y avait des salons d'un aspect tellement sombre qu'on n'y pénétrait pas sans avoir le coeur un peu serré. L'antique construction possédait deux pavillons en retour, flanqués d'escaliers arrondis comme ceux du château de Versailles. Les fenêtres, à croisillons étroits, descendaient toutes jusqu'au parquet, montrant, derrière la légèreté des mousselines et des guipures, d'énormes balcons de fer forgé agrémentés d'arabesques bizarres. Devant ces balcons s'étendait, coupée par la grille d'entrée, une mosaïque de plantes essentiellement parisiennes, de ces plantes aux verdures de tons neutres résistant à l'hiver, qui forment des bordures si justes, que l'oeil le plus exercé ne saurait se heurter à un seul brin d'herbe dépassant. Les murs gris semblaient s'ennuyer, les uns en présence des autres, et cependant, un enchanteur, pour vexer une dévote, en retournant ces façades blasonnées, aurait causé plus d'une surprise aux manants égarés dans la noble avenue. Ainsi la chambre à coucher de la nièce, aile droite, et celle de la tante, aile gauche, mises subitement à ciel ouvert, eussent fait pâmer d'aise un amateur d'oppositions picturales.
La chambre de Raoule était capitonnée de damas rouge et lambrissée, aux pourtours, de bois des îles sertis de cordelières de soie. Une panoplie d'armes de tous genres et de tous pays, mises à la portée d'un poignet féminin par leurs exquises dimensions, occupait le panneau central. Le plafond, gondolé aux corniches, était peint de vieux motifs rococos sur fond azur-vert.
Du milieu descendait un lustre en cristal de Carlsruhe, une girandole de liserons avec leurs feuilles lancéolées et irisées de couleurs naturelles. Une couche moelleuse était placée en travers du grand tapis de Vison qui s'étendait sous le lustre, et le bateau de ce lit, en ébène sculpté, supportait des coussins dont l'intérieur et les plumes avaient été imprégnés d'un parfum oriental embaumant toute la pièce.
Quelques tableaux entre glaces, d'assez libres allures, s'accrochaient aux capitons des murailles. Il y avait, faisant face à la table de travail tout encombrée de papiers et de lettres ouvertes, une académie masculine n'ayant aucune espèce d'ombre le long des hanches. Un chevalet, dans un coin, et un piano, près de la table, complétaient cet ameublement profane.
La chambre de Mme Élisabeth, chanoinesse de plusieurs ordres, était tout entière d'un gris d'acier désolant le regard.
Sans tapis, le parquet bien ciré vous glaçait les talons, et le Christ amaigri, pendu près d'un chevet sans oreiller, contemplait un plafond peint de brumes comme un ciel du Nord.
Il y avait quelque vingt ans que Mme Élisabeth habitait l'hôtel de Vénérande, en compagnie de sa nièce, restée orpheline à l'âge de cinq ans. Jean de Vénérande, dernier rejeton de sa race, avait, en sortant de ce monde, formulé le voeu que l'enfant, né de la mort, qu'il laissait après lui, fût élevé par sa soeur dont les qualités lui avaient toujours inspiré une profonde estime. Élisabeth était alors une vierge de quarante printemps, pleine de vertus, confite en dévotion, passant dans la vie comme sous les arceaux d'un cloître, perdue dans une perpétuelle méditation, usant le bout de son index à répéter les signes de croix qui permettent de puiser largement au trésor des indulgences plénières, et s'occupant fort peu, rare qualité de dévote, du salut des voisins. Son roman était simple. Elle le racontait aux jours solennels, dans ce style onctueux que le mysticisme invétéré prête aux natures passives. Elle avait eu une passion chaste, une passion en Dieu; elle avait aimé ingénument un pauvre poitrinaire, le comte de Moras, un homme expirant tous les matins. Elle avait peut-être pressenti les félicités nuptiales et les joies maternelles, mais une inoubliable catastrophe avait tout brisé au dernier moment: le comte de Moras avait été rejoindre ses ancêtres, muni des sacrements de l'Église. Dans l'exaspération de sa douleur, la fiancée n'effeuilla pas les roses de l'hymen, ne déchira pas son voile blanc; elle vint chercher au pied de la croix rédemptrice un époux immortel. Sa religiosité douce n'en demandait pas plus!... Les portes du couvent allaient s'ouvrir pour elle quand survint la mort de Jean de Vénérande. Mme Élisabeth fit taire son coeur et se consacra désormais à la tutelle de Raoule.
Vers ce moment trouble de l'existence de l'enfant, quand elle se forme, une mère aurait eu de graves préoccupations pour son avenir. Cette petite fille volontaire brisait tous les raisonnements qu'on lui opposait avec des réponses pleines d'une désinvolture épicurienne. Elle apportait à la réalisation d'un caprice une ténacité effrayante et charmait les institutrices par l'explication lucide qu'elle donnait de ses folies. Son père avait été un de ces débauchés épuisés que les oeuvres du marquis de Sade font rougir, mais pour une autre raison que celle de la pudeur. Sa mère, une provinciale pleine de sève, très robuste de constitution, avait eu les plus naturels et les plus fougueux appétits. Elle était morte d'un flux de sang quelque temps après ses couches. Peut-être son mari l'avait-il suivie au tombeau, victime aussi d'un accident qu'il avait provoqué, car l'un de ses vieux serviteurs disait qu'en trépassant il s'accusait de la fin prématurée de sa femme.
Mme Élisabeth, chanoinesse, ignorante de la vie des êtres matérialistes, s'occupa de développer beaucoup chez Raoule les aspirations mystiques; elle la laissa raisonner, lui parla souvent de son dédain pour l'humanité fangeuse en termes très choisis et lui fit atteindre ses quinze ans dans la solitude la plus complète.
A l'heure des initiations sensuelles, la tante Élisabeth, la chanoinesse, n'aurait jamais pu croire que son baiser de prude ne suffisait plus aux secrètes ardeurs de la vierge confiée à ses soins religieux.
Un jour, Raoule, courant les mansardes de l'hôtel, découvrit un livre; elle lut, au hasard. Ses yeux rencontrèrent une gravure, ils se baissèrent, mais elle emporta le livre... Vers ce temps, une révolution s'opéra dans la jeune fille. Sa physionomie s'altéra, sa parole devint brève, ses prunelles dardèrent la fièvre, elle pleura et elle rit tout à la fois. Mme Élisabeth, inquiète, craignant une maladie sérieuse, appela les médecins. Sa nièce leur défendit sa porte. Pourtant, l'un d'eux, très élégant de sa personne, spirituel, jeune, fut assez adroit pour se faire admettre auprès de la capricieuse malade. Elle le pria de revenir et il n'y eut, d'ailleurs, pas d'amélioration dans son état.
Élisabeth recourut aux lumières de ses confesseurs. On lui conseilla le véritable spécifique:--Mariez-la! lui répondit-on.
Raoule éclata de colère quand sa tante entama un chapitre sur le mariage.
Le soir de ce jour-là, pendant le thé, le jeune docteur, causant dans l'embrasure d'une croisée avec un vieil ami de la maison, disait, montrant Raoule:
--Un cas spécial, monsieur. Quelques années encore, et cette jolie créature que vous chérissez trop, à mon avis, aura, sans les aimer jamais, connu autant d'hommes qu'il y a de grains au rosaire de sa tante. Pas de milieu! Ou nonne, ou monstre! Le sein de Dieu ou celui de la volupté! Il vaudrait peut-être mieux l'enfermer dans un couvent, puisque nous enfermons les hystériques à la Salpétrière! Elle ne connaît pas le vice, mais elle l'invente!
Il y avait dix ans de cela, au moment où commence cette histoire..., et Raoule n'était pas nonne.....
Durant la semaine qui suivit sa visite chez Silvert, Mlle de Vénérande fit de fréquentes sorties, n'ayant d'autre but que la réalisation d'un projet formé dans le parcours de la rue de la Lune à son hôtel. Elle en avait fait la confidence à sa tante, et celle-ci, après des objections timides, en avait, comme toujours, référé aux cieux. Raoule lui décrivit, d'une manière détaillée, la misère de l'_artiste_. Quelle pitié ne serait point émue à l'aspect du taudis de Jacques? Comment pourrait-il travailler là-dedans, avec sa soeur presque infirme? Alors Élisabeth avait promis de les recommander à la Société de Saint-Vincent-de-Paul et d'envoyer des dames de charité aussi titrées que secourables.
--Ouvrons notre bourse, ma tante, s'était écriée Raoule, exaltée par sa propre audace. Faisons une aumône royale, mais faisons-la dignement! Mettons ce peintre qui a du talent (ici Raoule avait eu un sourire) dans un milieu vraiment artistique. Qu'il puisse gagner son pain sans avoir la honte de l'attendre de nous. Assurons-lui tout de suite l'avenir. Qui sait si, plus tard, il ne nous le rendra pas au centuple!
Raoule parlait avec chaleur.
--Il faut, se dit tante Élisabeth, que ma nièce ait rencontré de bien belles dispositions chez ces malheureux pour qu'elle daigne s'animer de la sorte... elle, si froide. Voilà peut-être le moyen de la ramener à la piété!...
Car tante Élisabeth n'était pas sans savoir que _son neveu_, comme elle appelait souvent Raoule quand elle lui voyait prendre des leçons d'escrime ou de peinture, manquait absolument de la foi qui conduit aux saintes destinées. Seulement la chanoinesse avait, de son côté, trop de _monde_, trop de race, trop de _parchemin_ dans le caractère, pour douter une seconde de la pureté corporelle et morale de sa descendante. Une Vénérande ne pouvait être que vierge. On citait des Vénérande qui avaient gardé cette qualité durant plusieurs lunes de miel. Ce genre de noblesse, bien qu'il ne fût pas héréditaire dans la famille, obligeait donc entièrement la jeune femme.
--Dès demain, avait enfin conclu Raoule, je cours Paris pour organiser un atelier. Les meubles seront placés la nuit; il est inutile de faire parler de nous, la moindre ostentation serait un crime, et mardi, quand il viendra m'apporter ma garniture de bal, tout sera prêt... Ah! c'est dans ces occasions, ma tante, que notre fortune est intéressante!...
--Je t'abandonne, ma chérie, le céleste bénéfice de ta charité! déclara tante Élisabeth. N'épargne rien: autant tu sèmeras sur terre, autant tu récolteras là-haut!
--_Amen!_ riposta Raoule,--et la blasée eut un regard de mauvais ange à l'adresse de la chanoinesse ravie.
Huit jours après, Mlle de Vénérande, belle, d'une beauté excessivement originale sous son costume de _nymphe des eaux_, faisait une entrée à sensation au bal de la duchesse d'Armonville. Flavien X..., le journaliste à la mode, dit deux mots discrets au sujet de ce costume étrange et, bien que Raoule n'eût pas d'amies intimes, elle s'en découvrit quelques-unes, ce soir-là, qui la supplièrent de leur indiquer la demeure de son habile fleuriste.
Raoule s'y refusa.
CHAPITRE III
JACQUES Silvert, dans l'atelier, se laissa tomber sur un divan, tout ahuri. Il avait l'air d'un petit enfant surpris par un grand orage. Ainsi, on le mettait chez lui, avec des pinceaux, des couleurs, des tapis, des rideaux, des meubles, du velours, beaucoup de dorures, beaucoup de dentelles... Les bras pendants, il regardait chaque chose, se demandant si chaque chose n'allait pas s'écarter pour ramener une nuit profonde. Sa soeur, n'osant pas y croire encore, s'était assise, elle, sur la valise qui contenait leurs malheureux vêtements. Courbant son maigre dos, les mains jointes, elle répétait, saisie d'une immense vénération:
--La noble créature! La noble créature!
Et elle n'oubliait point son éternelle toux, semblable au grincement d'un essieu mal huilé, toux de théâtre cherchant les notes de poitrine à la fin de ses quintes.
--Il faudrait cependant ranger un peu, ajouta-t-elle, se levant très décidée.
Elle ouvrit la malle, en tira le tableau des moutons sur ciel clair, alla l'accrocher dans un coin. Alors Jacques, remué par un attendrissement inexplicable, vint à ce tableau, l'embrassa en pleurant.
--Vois-tu, soeur, j'avais toujours eu l'idée que mon talent nous porterait bonheur. Et toi qui me disais qu'il vaudrait mieux courir les filles que de gratter du charbon le long des murs.
Marie se gaussa, faisant rentrer sa courte échine dans ses épaules.
--Tiens! comme si ta figure ne valait pas celle de tes sales moutons!
Il ne put s'empêcher de rire; ses larmes séchèrent et il murmura:
--Tu es folle! Mlle de Vénérande est une artiste, voilà tout! Elle a pitié des artistes; elle est bonne, elle est juste... Ah! les ouvriers pauvres ne feraient pas souvent des révolutions s'ils connaissaient mieux les femmes de la haute!
Marie eut un rictus mauvais. Elle gardait son opinion. Quand elle songeait à cette femme _de la haute_, toutes les scènes de vice qu'elle avait vécues lui remontaient en fumées malsaines à la tête, et elle voyait alors le monde entier aussi plat que l'était naguère son lit de prostituée après le départ du dernier amant.
En philosophant, d'une voix un peu lente qui désire se faire écouter, Jacques allait et venait, disséminant les armes des panoplies qu'on n'avait pas eu le temps de poser. Il collait tous les fauteuils contre les murs n'ayant jamais assez de place pour promener ses orgueils de nouveau propriétaire.
Les chevalets de bois des îles furent mis en troupe dans l'angle où se dressait une Vénus de Milo très éblouissante, sur un socle de bronze. Il voulut compter les bustes et les apporta au pied de la déesse, comme on empile des pots de réséda dans la gouttière d'une grisette. Par instants, il jetait un petit cri de plaisir, caressant les urnes des majoliques et les luisantes feuilles du palmier qui émergeait d'un pouff, au centre de l'atelier. Il essayait jusqu'aux tabourets errant sur la moquette du tapis; il les éprouvait à coup de poing ou les lançait au plafond.
Le vitrage donnait dans l'endroit le plus découvert du boulevard Montparnasse, en face de Notre-Dame-des-Champs. Il était drapé d'un baldaquin de satin gris, relevé de velours noir brodé d'or. Toutes les tentures rappelaient ces nuances et les portières égyptiennes à motifs étranges, très vifs, éclataient d'une façon merveilleuse sur ce gris de nuage printanier.
Au bout d'une heure, l'atelier rappela presque la mansarde de la rue de la Lune, moins les taches de graisse et les chaises crevées; mais on sentait que ce complément ne tarderait pas à arriver. Marie décida qu'on mettrait deux couchettes de fer dans le cabinet des modèles, car l'atelier possédait un demi-cercle tendu de larges rideaux et garni en pourtour d'un paravent du Japon, laqué, rose et bleu. On ferait sa toilette comme on pourrait, puis on roulerait les deux cages sous le paravent. Elle imagina même de se servir d'un gros crachoir de cuivre ciselé comme boîte à ordures. Ils ne pensaient pas du tout à soulever les portières, supposant que cela faisait partie des ornements avec les trophées de vieilles armes.
--Nous _laverons_ ces casseroles-là, dit Marie, pleine de son sujet, pour avoir des marmites économiques. J'adore la cuisine à l'_étouffée_--elle désignait les casques romains que son frère essayait de temps en temps.
--Oui, oui, répondait Jacques, se campant vis-à-vis la glace qui lui renvoyait, multipliées, toutes les splendeurs de son paradis,--fais ce que tu veux, sans te fatiguer. Ce serait trop bête de reprendre une fièvre ici... nous avons d'autres chats à fouetter. Mets-toi chez nous, trempe la soupe sur les canapés, si ça te plaît. Je suis bien le maître, n'est-ce pas? Dis donc, il faudra travailler. Les fleurs m'ont rouillé les doigts; il faudra que je me dérouille lestement. Et puis... le portrait de la tante, le portrait de ses domestiques, si elle y tient. Je ne suis pas un ingrat... je crois que je me saignerais les quatre veines pour cette femme-là. Il n'y a pas de bon Dieu, ou c'est elle qui en est un. A propos, notre horloge va sonner, attention!
L'horloge, représentant un phare surmonté d'une boule lumineuse, sonna six heures, et, brusquement, la boule prit feu, un feu opalin qui permettait de tout voir dans une pénombre délicieuse.
--Pas possible, s'exclama Jacques, étourdi de cette nouvelle métamorphose, voilà l'heure de la lumière et la lumière arrive toute seule. Je commence à croire que nous sommes dans une pièce du Châtelet.
--Elle a rien du vice! marmotta Marie Silvert, répondant à ses idées égrillardes.
--L'horloge? riposta Jacques avec une naïveté de gamin.