Monsieur Parent, et autres histoires courtes
Chapter 6
Qui est-elle? Je ne le sais pas encore. Je l'ai rencontrée de nouveau deux fois. Je l'ai saluée. Elle ne m'a point rendu mon salut, elle a feint de ne me point connaître. Qui est-elle! Une Asiatique, peut-être? Sans doute une juive d'Orient? Oui, une juive! J'ai dans l'idée que c'est une juive? Mais pourquoi? Voilà! Pourquoi? Je ne sais pas!
LA CONFIDENCE
La petite baronne de Grangerie sommeillait sur sa chaise longue, quand la petite marquise de Rennedou entra brusquement, d'un air agité, le corsage un peu fripé, le chapeau un peu tourné, et elle tomba sur une chaise, en disant:
--Ouf! c'est fait!
Son amie, qui la savait calme et douce d'ordinaire, s'était redressée fort surprise. Elle demanda:
--Quoi? Qu'est-ce que tu as fait?
La marquise, qui semblait ne pouvoir tenir en place, se relevant, se mit à marcher par la chambre, puis elle se jeta sur les pieds de la chaise longue où reposait son amie, et, lui prenant les mains:
--Écoute, chérie, jure-moi de ne jamais répéter ce que je vais t'avouer!
--Je te le jure.
--Sur ton salut éternel?
--Sur mon salut éternel.
--Eh bien! je viens de me venger de Simon.
L'autre s'écria:--Oh! que tu as bien fait!
--N'est-ce pas? Figure-toi que, depuis six mois, il était devenu plus insupportable encore qu'autrefois; mais insupportable pour tout. Quand je l'ai épousé, je savais bien qu'il était laid, mais je le croyais bon. Comme je m'étais trompée! Il avait pensé, sans doute, que je l'aimais pour lui-même, avec son gros ventre et son nez rouge, car il se mit à roucouler comme un tourtereau. Moi, tu comprends, ça me faisait rire, c'est de là que je l'ai appelé: Pigeon. Les hommes, vraiment, se font de drôles d'idées sur eux-mêmes. Quand il a compris que je n'avais pour lui que de l'amitié, il est devenu soupçonneux, il a commencé à me dire des choses aigres, à me traiter de coquette, de rouée, de je ne sais quoi. Et puis, c'est devenu plus grave à la suite de... de... c'est fort difficile à dire ça... Enfin, il était très amoureux de moi... très amoureux... et il me le prouvait souvent, trop souvent. Oh! ma chère, en voilà un supplice que d'être... aimée par un homme grotesque... Non, vraiment, je ne pouvais plus... plus du tout... c'est comme si on vous arrachait une dent tous les soirs... bien pis que ça, bien pis! Enfin figure-toi dans tes connaissances quelqu'un de très vilain, de très ridicule, de très répugnant, avec un gros ventre,--c'est ça qui est affreux,--et de gros mollets velus. Tu le vois, n'est-ce pas? Eh bien, figure-toi encore que ce quelqu'un-là est ton mari... et que... tous les soirs... tu comprends. Non, c'est odieux...! odieux...! Moi, ça me donnait des nausées, de vraies nausées... des nausées dans ma cuvette. Vrai, je ne pouvais plus. Il devrait y avoir une loi pour protéger les femmes dans ces cas-là.--Mais figure-toi ça, tous les soirs... Pouah! que c'est sale!
Ce n'est pas que j'aie rêvé des amours poétiques, non, jamais. On n'en trouve plus. Tous les hommes, dans notre monde, sont des palefreniers ou des banquiers; ils n'aiment que les chevaux ou l'argent; et s'ils aiment les femmes, c'est à la façon des chevaux, pour les montrer dans leur salon comme on montre au bois une paire d'alezans. Rien de plus. La vie est telle aujourd'hui que le sentiment n'y peut avoir aucune part.
Vivons donc en femmes pratiques et indifférentes. Les relations même ne sont plus que des rencontres régulières, où on répète chaque fois les mêmes choses. Pour qui pourrait-on, d'ailleurs, avoir un peu d'affection ou de tendresse? Les hommes, nos hommes, ne sont en général que des mannequins corrects à qui manquent toute intelligence et toute délicatesse. Si nous cherchons un peu d'esprit comme on cherche de l'eau dans le désert, nous appelons près de nous des artistes; et nous voyons arriver des poseurs insupportables ou des bohèmes mal élevés. Moi je cherche un homme, comme Diogène, un seul homme dans toute la société parisienne; mais je suis déjà bien certaine de ne pas le trouver et je ne tarderai pas à souffler ma lanterne. Pour en revenir à mon mari, comme ça me faisait une vraie révolution de le voir entrer chez moi en chemise et en caleçon, j'ai employé tous les moyens, tous, tu entends bien, pour l'éloigner et pour... le dégoûter de moi. Il a d'abord été furieux; et puis il est devenu jaloux; il s'est imaginé que je le trompais. Dans les premiers temps, il se contentait de me surveiller Il regardait avec des yeux de tigre tous les hommes qui venaient à la maison; et puis la persécution a commencé. Il m'a suivie, partout. Il a employé des moyens abominables pour me surprendre. Puis il ne m'a plus laissée causer avec personne. Dans les bals, il restait planté derrière moi, allongeant sa grosse tête de chien courant aussitôt que je disais un mot. Il me poursuivait au buffet, me défendait de danser avec celui-ci ou avec celui-là, m'emmenait au milieu du cotillon, me rendait stupide et ridicule et me faisait passer pour je ne sais quoi. C'est alors que j'ai cessé d'aller dans le monde.
Dans l'intimité, c'est devenu pis encore. Figure-toi que ce misérable-là me traitait de... de... je n'oserai pas dire le mot... de catin!
Ma chère!... il me disait le soir: «Avec qui as-tu couché aujourd'hui?» Moi, je pleurais et il était enchanté.
Et puis, c'est devenu pis encore. L'autre semaine, il m'emmena dîner aux Champs-Élysées. Le hasard voulut que Baubignac fût à la table voisine. Alors voilà Simon qui se met à m'écraser les pieds avec fureur et qui me grogne, par-dessus le melon: «Tu lui as donné rendez-vous, sale bête; attends un peu.» Alors, tu ne te figurerais jamais ce qu'il a fait, ma chère: il a ôté tout doucement l'épingle de mon chapeau et il me l'a enfoncée dans le bras. Moi j'ai poussé un grand cri. Tout le monde est accouru. Alors il a joué une affreuse comédie de chagrin. Tu comprends.
À ce moment-là, je me suis dit: Je me vengerai et sans tarder encore. Qu'est-ce que tu aurais fait, toi?
--Oh! je me serais vengée!
--Eh bien! ça y est.
--Comment?
--Quoi? tu ne comprends pas?
--Mais, ma chère... cependant... Eh bien, oui...
--Oui, quoi?
--Voyons, pense à sa tête. Tu le vois bien, n'est-ce pas, avec sa grosse figure, son nez rouge et ses favoris qui tombent comme des oreilles de chien.
--Oui.
--Pense, avec ça, qu'il est plus jaloux qu'un tigre.
--Oui.
--Eh bien, je me suis dit: Je vais me venger pour moi toute seule et pour Marie, car je comptais bien te le dire, mais rien qu'à toi, par exemple. Pense à sa figure, et pense aussi qu'il... qu'il... qu'il est...
--Quoi... tu l'as...
--Oh! ma chérie, surtout ne le dis à personne, jure-le-moi encore!... Mais pense comme c'est comique!... pense... Il me semble tout changé depuis ce moment-là!... et je ris toute seule... toute seule... Pense donc à sa tête...!!!
La baronne regardait son amie, et le rire fou qui lui montait à la gorge lui jaillit entre les dents; elle se mit à rire, mais à rire comme si elle avait une attaque de nerfs; et, les deux mains sur sa poitrine, la figure crispée, la respiration coupée, elle se penchait en avant comme pour tomber sur le nez.
Alors la petite marquise partit à son tour en suffoquant. Elle répétait, entre deux cascades de petits cris:--Pense... pense... est-ce drôle?... dis... pense à sa tête!... pense à ses favoris!... à son nez!... pense donc... est-ce drôle?... mais surtout... ne le dis pas... ne... le... dis pas... jamais!...
Elles demeuraient presque suffoquées, incapables de parler, pleurant de vraies larmes dans ce délire de gaieté.
La baronne se calma la première; et toute palpitante encore:--Oh!... raconte-moi comment tu as fait ça... raconte-moi... c'est si drôle... si drôle!...
Mais l'autre ne pouvait point parler: elle balbutiait:
--Quand j'ai eu pris ma résolution... je me suis dit... Allons... vite... il faut que ce soit tout de suite... Et je l'ai... fait... aujourd'hui...
--Aujourd'hui!...
--Oui... tout à l'heure... et j'ai dit à Simon de venir me chercher chez toi pour nous amuser... Il va venir... tout à l'heure!... Il va venir!.. Pense... pense... pense à sa tête en le regardant...
La baronne, un peu apaisée, soufflait comme après une course. Elle reprit:
--Oh! dis-moi comment tu as fait... dis-moi!...
--C'est bien simple... Je me suis dit: Il est jaloux de Baubignac; eh bien! ce sera Baubignac. Il est bête comme ses pieds, mais très honnête; incapable de rien dire. Alors j'ai été chez lui, après déjeuner.
--Tu as été chez lui? Sous quel prétexte?
--Une quête... pour les orphelins...
--Raconte... vite... raconte...
--Il a été si étonné en me voyant qu'il ne pouvait plus parler. Et puis il m'a donné deux louis pour ma quête; et puis comme je me levais pour m'en aller, il m'a demandé des nouvelles de mon mari; alors j'ai fait semblant de ne pouvoir plus me contenir et j'ai raconté tout ce que j'avais sur le coeur. Je l'ai fait encore plus noir qu'il n'est, va!... Alors Baubignac s'est ému, il a cherché des moyens de me venir en aide... et moi j'ai commencé à pleurer... mais comme on pleure... quand on veut... Il m'a consolée... il m'a fait asseoir... et puis comme je ne me calmais pas, il m'a embrassée... Moi, je disais:«Oh! mon pauvre ami... mon pauvre ami!» Il répétait: «Ma pauvre amie... ma pauvre amie!»--et il m'embrassait toujours ... toujours... jusqu'au bout. Voilà.
Après ça, moi j'ai eu une grande crise de désespoir et de reproches.--Oh! je l'ai traité, traité comme le dernier des derniers... Mais j'avais une envie de rire folle. Je pensais à Simon, à sa tête, à ses favoris...! Songe...! songe donc!! Dans la rue, on venant chez toi, je ne pouvais plus me tenir. Mais songe!... Ça y est!... Quoiqu'il arrive maintenant, ça y est! Et lui qui avait tant peur de ça! Il peut y avoir des guerres, des tremblements de terre, des épidémies, nous pouvons tous mourir... ça y est!!! Rien ne peut plus empêcher ça!!! pense à sa tête... et dis-toi... ça y est!!!!!
La baronne qui s'étranglait demanda:
--Reverras-tu Baubignac...?
--Non. Jamais, par exemple... j'en ai assez ... il ne vaudrait pas mieux que mon mari...
Et elles recommencèrent à rire toutes les deux avec tant de violence qu'elles avaient des secousses d'épileptiques.
Un coup de timbre arrêta leur gaîté.
La marquise murmura:«C'est lui... regarde-le...»
La porte s'ouvrit; et un gros homme parut, un gros homme au teint rouge, à la lèvre épaisse, aux favoris tombants; et il roulait des yeux irrités.
Les deux jeunes femmes le regardèrent une seconde, puis elles s'abattirent brusquement sur la chaise longue, dans un tel délire de rire qu'elles gémissaient comme on fait dans les affreuses souffrances.
Et lui, répétait d'une voix sourde: «Eh bien, êtes-vous folles?... êtes-vous folles?... êtes-vous folles...?»
LE BAPTÊME
--Allons, docteur, un peu de cognac.
--Volontiers.
Et le vieux médecin de marine, ayant tendu son petit verre, regarda monter jusqu'aux bords le joli liquide aux reflets dorés.
Puis il l'éleva à la hauteur de l'oeil, fit passer dedans la clarté de la lampe, le flaira, en aspira quelques gouttes qu'il promena longtemps sur sa langue et sur la chair humide et délicate du palais, puis il dit:
--Oh! le charmant poison! Ou, plutôt, le séduisant meurtrier! le délicieux destructeur dépeuples!
Vous ne le connaissez pas, vous autres. Vous avez lu, il est vrai, cet admirable livre qu'on nomme l´_Assommoir_, mais vous n'avez pas vu, comme moi, l'alcool exterminer une tribu de sauvages, un petit royaume de nègres, l'alcool apporté par tonnelets rondelets que débarquaient d'un air placide des matelots anglais aux barbes rousses.
Mais tenez, j'ai vu, de mes yeux vu, un drame de l'alcool bien étrange et bien saisissant, et tout près d'ici, en Bretagne, dans un petit village aux environs de Pont-l'Abbé.
J'habitais alors, pendant un congé d'un an, une maison de campagne que m'avait laissée mon père. Vous connaissez cette côte plate où le vent siffle dans les ajoncs, jour et nuit, où l'on voit par places, debout ou couchées, ces énormes pierres qui furent des dieux et qui ont gardé quelque chose d'inquiétant dans leur posture, dans leur allure, dans leur forme. Il me semble toujours qu'elles vont s'animer, et que je vais les voir partir par la campagne, d'un pas lent et pesant, de leur pas de colosses de granit, ou s'envoler avec des ailes immenses, des ailes de pierre, vers le paradis des Druides.
La mer enferme et domine l'horizon, la mer remuante, pleine d'écueils aux têtes noires, toujours entourés d'une bave d'écume, pareils à des chiens qui attendraient les pêcheurs.
Et eux, les hommes, ils s'en vont sur cette mer terrible qui retourne leurs barques d'une secousse de son dos verdâtre et les avale comme des pilules. Ils s'en vont dans leurs petits bateaux, le jour et la nuit, hardis, inquiets, et ivres. Ivres, ils le sont bien souvent. «Quand la bouteille est pleine, disent-ils, on voit l'écueil; mais quand elle est vide, on ne le voit plus.»
Entrez dans ces chaumières. Jamais vous ne trouverez le père. Et si vous demandez à la femme ce qu'est devenu son homme, elle tendra les bras sur la mer sombre qui grogne et crache sa salive blanche le long du rivage. Il est resté dedans un soir qu'il avait bu un peu trop. Et le fils aîné aussi. Elle a encore quatre garçons, quatre grands gars blonds et forts. A bientôt leur tour.
J'habitais donc une maison de campagne près de Pont-l'Abbé. J'étais là, seul avec mon domestique, un ancien marin, et une famille bretonne qui gardait la propriété en mon absence. Elle se composait de trois personnes, deux soeurs et un homme qui avait épousé l'une d'elles, et qui cultivait mon jardin.
Or, cette année-là, vers la Noël, la compagne de mon jardinier accoucha d'un garçon.
Le mari vint me demander d'être parrain. Je ne pouvais guère refuser, et il m'emprunta dix francs pour les frais d'église, disait-il.
La cérémonie fut fixée au deux janvier. Depuis huit jours la terre était couverte de neige, d'un immense tapis livide et dur qui paraissait illimité sur ce pays plat et bas. La mer semblait noire, au loin derrière la plaine blanche; et on la voyait s'agiter, hausser son dos, rouler ses vagues, comme si elle eût voulu se jeter sur sa pâle voisine, qui avait l'air d'être morte, elle si calme, si morne, si froide.
A neuf heures du matin, le père Kerandec arriva devant ma porte avec sa belle-soeur, la grande Kermagan, et la garde qui portait l'enfant roulé dans une couverture.
Et nous voilà partis vers l'église. Il faisait un froid à fendre les dolmens, un de ces froids déchirants qui cassent la peau et font souffrir horriblement de leur brûlure de glace. Moi je pensais au pauvre petit être qu'on portait devant nous, et je me disais que cette race bretonne était de fer, vraiment, pour que ses enfants fussent capables, dès leur naissance, de supporter de pareilles promenades.
Nous arrivâmes devant l'église, mais la porte en demeurait fermée. M. le curé était en retard.
Alors la garde, s'étant assise sur une des bornes, près du seuil, se mit à dévêtir l'enfant. Je crus d'abord qu'il avait mouillé ses linges, mais je vis qu'on le mettait nu, tout nu, le misérable, tout nu, dans l'air gelé. Je m'avançai, révolté d'une telle imprudence.
--Mais vous êtes folle! Vous allez le tuer!
La femme répondit placidement: «Oh non, m'sieu not' maître, faut qu'il attende l'bon Dieu tout nu.»
Le père et la tante regardaient cela avec tranquillité. C'était l'usage. Si on ne l'avait pas suivi, il serait arrivé malheur au petit.
Je me fâchai, j'injuriai l'homme, je menaçai de m'en aller, je voulus couvrir de force la frêle créature. Ce fut en vain. La garde se sauvait devant moi en courant dans la neige, et le corps du mioche devenait violet.
J'allais quitter ces brutes quand j'aperçus le curé arrivant par la campagne suivi du sacristain et d'un gamin du pays.
Je courus vers lui et je lui dis, avec violence, mon indignation. Il ne fut point surpris, il ne hâta pas sa marche, il ne pressa point ses mouvements. Il répondit:
--Que voulez-vous, monsieur, c'est l'usage. Ils le font tous, nous ne pouvons empêcher ça.
--Mais au moins, dépêchez-vous, criai-je.
Il reprit:
--Je ne peux pourtant pas aller plus vite. Et il entra dans la sacristie, tandis que nous demeurions sur le seuil de l'église où je souffrais, certes, davantage que le pauvre petit qui hurlait sous la morsure du froid.
La porte enfin s'ouvrit. Nous entrâmes. Mais l'enfant devait rester nu pendant toute la cérémonie.
Elle fut interminable. Le prêtre ânonnait les syllabes latines qui tombaient de sa bouche, scandées à contresens. Il marchait avec lenteur, avec une lenteur de tortue sacrée; et son surplis blanc me glaçait le coeur, comme une autre neige dont il se fût enveloppé pour faire souffrir, au nom d'un Dieu inclément et barbare, cette larve humaine que torturait le froid.
Le baptême enfin fut achevé selon les rites, et je vis la garde rouler de nouveau dans la longue couverture l'enfant glacé qui gémissait d'une voix aiguë et douloureuse.
Le curé me dit: «Voulez-vous venir signer le registre?»
Je me tournai vers mon jardinier: «Rentrez bien vite, maintenant, et réchauffez-moi cet enfant-là tout de suite.» Et je lui donnai quelques conseils pour éviter, s'il en était temps encore, une fluxion de poitrine.
L'homme promit d'exécuter mes recommandations, et il s'en alla avec sa belle-soeur et la garde. Je suivis le prêtre dans la sacristie.
Quand j'eus signé, il me réclama cinq francs pour les frais.
Ayant donné dix francs au père, je refusai de payer de nouveau. Le curé menaça de déchirer la feuille et d'annuler la cérémonie. Je le menaçai à mon tour du Procureur de la République.
La querelle fut longue, je finis par payer.
A peine rentré chez moi, je voulus savoir si rien de fâcheux n'était survenu. Je courus chez Kérandec, mais le père, la belle-soeur et la garde n'étaient pas encore revenus.
L'accouchée, restée toute seule, grelottait de froid dans son lit, et elle avait faim, n'ayant rien mangé depuis la veille.
--Où diable sont-ils partis? demandai-je. Elle répondit sans s'étonner, sans s'irriter: «Ils auront été bé pour fêter.» C'était l'usage. Alors, je pensai à mes dix francs qui devaient payer l'église et qui payeraient l'alcool, sans doute.
J'envoyai du bouillon à la mère et j'ordonnai qu'on fît bon feu dans sa cheminée. J'étais anxieux et furieux, me promettant bien de chasser ces brutes et me demandant avec terreur ce qu'allait devenir le misérable mioche.
A six heures du soir, ils n'étaient pas revenus.
J'ordonnai à mon domestique de les attendre, et je me couchai.
Je m'endormis bientôt, car je dors comme un vrai matelot.
Je fus réveillé, dès l'aube, par mon serviteur qui m'apportait l'eau chaude pour ma barbe.
Dès que j'eus les yeux ouverts, je demandai: «Et Kérandec?»
L'homme hésitait, puis il balbutia: «Oh! il est rentré, Monsieur, à minuit passé, et soûl à ne pas marcher, et la grande Kermagan aussi, et la garde aussi. Je crois bien qu'ils avaient dormi dans un fossé, de sorte que le p'tit était mort, qu'ils s'en sont pas même aperçus.»
Je me levai d'un bond, criant:
--L'enfant est mort!
--Oui, Monsieur. Ils l'ont rapporté à la mère Kérandec. Quand elle a vu ça, elle s'a mise à pleurer; alors ils l'ont faite boire pour la consoler.
--Comment, ils l'ont fait boire?
--Oui, Monsieur. Mais j'ai su ça seulement au matin, tout à l'heure. Comme Kérandec n'avait pu d'eau-de-vie et pu d'argent, il a pris l'essence de la lampe que Monsieur lui a donnée; et ils ont bu ça tous les quatre, tant qu'il en est resté dans le litre. Même que la Kérandec est bien malade.
J'avais passé mes vêtements à la hâte, et saisissant une canne, avec la résolution de taper sur toutes ces bêtes humaines, je courus chez mon jardinier.
L'accouchée agonisait soûle d'essence minérale, à côté du cadavre bleu de son enfant.
Kérandec, la garde et la grande Kermagan ronflaient sur le sol.
Je dus soigner la femme qui mourut vers midi.
Le vieux médecin s'était tu. Il reprit la bouteille d'eau-de-vie, s'en versa un nouveau verre, et ayant encore fait courir à travers la liqueur blonde la lumière des lampes qui semblait mettre en son verre un jus clair de topazes fondues, il avala, d'un trait, le liquide perfide et chaud.
IMPRUDENCE
Avant le mariage, ils s'étaient aimés chastement, dans les étoiles. Ça avait été d'abord une rencontre charmante sur une plage de l'Océan. Il l'avait trouvée délicieuse, la jeune fille rose qui passait, avec ses ombrelles claires et ses toilettes fraîches, sur le grand horizon marin. Il l'avait aimée, blonde et frêle, dans ce cadre de flots bleus et de ciel immense. Et il confondait l'attendrissement que cette femme à peine éclose faisait naître en lui, avec l'émotion vague et puissante qu'éveillait dans son âme, dans son coeur, et dans ses veines l'air vif et salé, et le grand paysage plein de soleil et de vagues.
Elle l'avait aimé, elle, parce qu'il lui faisait la cour, qu'il était jeune, assez riche, gentil et délicat. Elle l'avait aimé parce qu'il est naturel aux jeunes filles d'aimer les jeunes hommes qui leur disent des paroles tendres.
Alors, pendant trois mois, ils avaient vécu côte à côte, les yeux dans les yeux et les mains dans les mains. Le bonjour qu'ils échangeaient, le matin, avant le bain, dans la fraîcheur du jour nouveau, et l'adieu du soir, sur le sable, sous les étoiles, dans la tiédeur de la nuit calme, murmurés tout bas, tout bas, avaient déjà un goût de baisers, bien que leurs lèvres ne se fussent jamais rencontrées.
Ils rêvaient l'un de l'autre aussitôt endormis, pensaient l'un à l'autre aussitôt éveillés, et, sans se le dire encore, s'appelaient et, se désiraient de toute leur âme et de tout leur corps.
Après le mariage, ils s'étaient adorés sur la terre. Ça avait été d'abord une sorte de rage sensuelle et infatigable; puis une tendresse exaltée faite de poésie palpable, de caresses déjà raffinées, d'inventions gentilles et polissonnes. Tous leurs regards signifiaient quelque chose d'impur, et tous leurs gestes leur rappelaient la chaude intimité des nuits.
Maintenant, sans se l'avouer, sans le comprendre encore peut-être, ils commençaient à se lasser l'un de l'autre. Ils s'aimaient bien, pourtant; mais ils n'avaient plus rien à se révéler, plus rien à faire qu'ils n'eussent fait souvent, plus rien à apprendre l'un par l'autre, pas même un mot d'amour nouveau, un élan imprévu, une intonation qui fit plus brûlant le verbe connu, si souvent répété.
Ils s'efforçaient, cependant, de rallumer la flamme affaiblie des premières étreintes. Ils imaginaient, chaque jour, des ruses tendres, des gamineries naïves ou compliquées, toute une suite de tentatives désespérées pour faire renaître dans leurs coeurs l'ardeur inapaisable des premiers jours, et dans leurs veines la flamme du mois nuptial.
De temps en temps, à force de fouetter leur désir, ils retrouvaient une heure d'affolement factice que suivait aussitôt une lassitude dégoûtée.
Ils avaient essayé des clairs de lune, des promenades sous les feuilles dans la douceur des soirs, de la poésie des berges baignées de brume, de l'excitation des fêtes publiques.
Or, un matin, Henriette dit à Paul:
--Veux-tu m'emmener dîner au cabaret?
--Mais oui, ma chérie.
--Dans un cabaret très connu.
--Mais oui.
Il la regardait, l'interrogeant de l'oeil, voyant bien qu'elle pensait à quelque chose qu'elle ne voulait pas dire.
Elle reprit:
--Tu sais, dans un cabaret... comment expliquer ça?... dans un cabaret galant... dans un cabaret où on se donne des rendez-vous?
Il sourit:--Oui. Je comprends, dans un cabinet particulier d'un grand café?
--C'est ça. Mais d'un grand café où tu sois connu, où tu aies déjà soupé... non... dîné... enfin tu sais... enfin... je voudrais... non, je n'oserai jamais dire ça?
--Dis-le, ma chérie; entre nous, qu'est-ce que ça fait? Nous n'en sommes pas aux petits secrets.
--Non, je n'oserai pas.
--Voyons, ne fais pas l'innocente. Dis-le?