Monsieur Parent, et autres histoires courtes

Chapter 4

Chapter 43,911 wordsPublic domain

Il en voulait maintenant à l'enfant autant qu'aux deux autres! N'était-il pas le fils de Limousin? Est-ce que Limousin l'aurait gardé, aimé, sans cela? Est-ce que Limousin n'aurait pas lâché bien vite la mère et le petit s'il n'avait pas su que le petit était à lui, bien à lui? Est-ce qu'on élève les enfants des autres?

Donc, ils étaient là, tout près, ces trois malfaiteurs qui l'avaient tant fait souffrir.

Parent les regardait, s'irritant, s'exaltant au souvenir de toutes ses douleurs, de toutes ses angoisses, de tous ses désespoirs. Il s'exaspérait surtout de leur air placide et satisfait. Il avait envie de les tuer, de leur jeter son siphon d'eau de Seltz, de fendre la tête de Limousin qu'il voyait, à toute seconde, se baisser vers son assiette et se relever aussitôt.

Et ils continueraient à vivre ainsi, sans soucis, sans inquiétudes d'aucune sorte. Non, non. C'en était trop à la fin! Il se vengerait; il allait se venger tout de suite puisqu'il les tenait sous la main. Mais comment? Il cherchait, rêvait des choses effroyables comme il en arrive dans les feuilletons, mais ne trouvait rien de pratique. Et il buvait, coup sur coup, pour s'exciter, pour se donner du courage, pour ne pas laisser échapper une pareille occasion, qu'il ne retrouverait sans doute jamais.

Soudain, il eut une idée, une idée terrible; et il cessa de boire pour la mûrir. Un sourire plissait ses lèvres; il murmurait: «Je les tiens. Je les tiens. Nous allons voir. Nous allons voir.»

Un garçon lui demanda:--Qu'est-ce que Monsieur désire ensuite?

--Rien. Du café et du cognac, du meilleur.

Et il les regardait en sirotant ses petits verres. Il y avait trop de monde dans ce restaurant pour ce qu'il voulait faire: donc il attendrait, il les suivrait; car ils allaient se promener certainement sur la terrasse ou dans la forêt. Quand ils seraient un peu éloignés, il les rejoindrait, et alors il se vengerait, oui, il se vengerait! Il n'était pas trop tôt d'ailleurs, après vingt-trois ans de souffrances. Ah! ils ne soupçonnaient guère ce qui allait leur arriver.

Ils achevaient doucement leur déjeuner, en causant avec sécurité. Parent ne pouvait entendre leurs paroles, mais il voyait leurs gestes calmes. La figure de sa femme, surtout, l'exaspérait. Elle avait pris un air hautain, un air de dévote grasse, de dévote inabordable, cuirassée de principes, blindée de vertu.

Puis, ils payèrent l'addition et se levèrent. Alors il vit Limousin. On eût dit un diplomate en retraite, tant il semblait important avec ses beaux favoris souples et blancs dont les pointes tombaient sur les revers de sa redingote.

Ils sortirent. Georges fumait un cigare et portait son chapeau sur l'oreille. Parent, aussitôt, les suivit.

Ils firent d'abord un tour sur la terrasse et admirèrent le paysage avec placidité, comme admirent les gens repus; puis ils entrèrent dans la forêt.

Parent se frottait les mains, et les suivait toujours, de loin, en se cachant pour ne point éveiller trop tôt leur attention.

Ils allaient à petits pas, prenant un bain de verdure et d'air tiède. Henriette s'appuyait au bras de Limousin et marchait, droite, à son côté, en épouse sûre et fière d'elle. Georges abattait des feuilles avec sa badine, et franchissait parfois les fossés de la route, d'un saut léger de jeune cheval ardent prêt à s'emporter dans le feuillage.

Parent, peu à peu, se rapprochait, haletant d'émotion et de fatigue; car il ne marchait plus jamais. Bientôt il les rejoignit, mais une peur l'avait saisi, une peur confuse, inexplicable, et il les devança, pour revenir sur eux et les aborder en face.

Il allait, le coeur battant, les sentant derrière lui maintenant, et il se répétait: «Allons, c'est le moment: de l'audace, de l'audace! C'est le moment.»

Il se retourna. Ils s'étaient assis, tous les trois, sur l'herbe, au pied d'un gros arbre; et ils causaient toujours.

Alors il se décida, et il revint à pas rapides. S'étant arrêté devant eux, debout au milieu du chemin, il balbutia d'une voix brève, d'une voix cassée par l'émotion:

--C'est moi! Me voici! Vous ne m'attendiez pas?

Tous trois examinaient cet homme qui leur semblait fou.

Il reprit:

--On dirait que vous ne m'avez pas reconnu. Regardez-moi donc! Je suis Parent, Henri Parent. Hein, vous ne m'attendiez pas? Vous pensiez que c'était fini, bien fini, que vous ne me verriez plus jamais, jamais. Ah! mais non, me voilà revenu. Nous allons nous expliquer, maintenant.

Henriette, effarée, cacha sa figure dans ses mains, en murmurant: «Oh! mon Dieu!»

Voyant cet inconnu qui semblait menacer sa mère, Georges s'était levé, prêt à le saisir au collet.

Limousin, atterré, regardait avec des yeux effarés ce revenant qui, ayant soufflé quelques secondes, continua:--Alors nous allons nous expliquer maintenant. Voici le moment venu! Ah! vous m'avez trompé, vous m'avez condamné à une vie de forçat, et vous avez cru que je ne vous rattraperais pas!

Mais le jeune homme le prit par les épaules, et le repoussant:

--Êtes-vous fou? Qu'est-ce que vous voulez? Passez votre chemin bien vite ou je vais vous rosser, moi!

Parent répondit:

--Ce que je veux? Je veux t'apprendre ce que sont ces gens-là.

Mais Georges, exaspéré, le secouait, allait le frapper. L'autre reprit:

--Lâche-moi donc. Je suis ton père... Tiens, regarde s'ils me reconnaissent maintenant, ces misérables!

Effaré, le jeune homme ouvrit les mains et se tourna vers sa mère.

Parent, libre, s'avança vers elle:

--Hein? Dites-lui qui je suis, vous! Dites-lui que je m'appelle Henri Parent, et que je suis son père puisqu'il se nomme Georges Parent, puisque vous êtes ma femme, puisque vous vivez tous les trois de mon argent, de la pension de dix mille francs que je vous fais depuis que je vous ai chassés de chez moi. Dites-lui aussi pourquoi je vous ai chassés de chez moi? Parce que je vous ai surprise avec ce gueux, cet infâme, avec votre amant!

--Dites-lui ce que j'étais, moi, un brave homme, épousé par vous pour ma fortune, et trompé depuis le premier jour. Dites-lui qui vous êtes et qui je suis...

Il balbutiait, haletait, emporté par la colère.

La femme cria d'une voix déchirante:

--Paul, Paul, empêche-le; qu'il se taise, qu'il se taise; empêche-le, qu'il ne dise pas cela devant mon fils!

Limousin, à son tour, s'était levé. Il murmura, d'une voix très basse:

--Taisez-vous. Taisez-vous. Comprenez donc ce que vous faites.

Parent reprit avec emportement:

--Je le sais bien, ce que je fais. Ce n'est pas tout. Il y a une chose que je veux savoir, une chose qui me torture depuis vingt ans.

Puis, se tournant vers Georges, éperdu, qui s'était appuyé contre un arbre:

--Écoute, toi: Quand elle est partie de chez moi, elle a pensé que ce n'était pas assez de m'avoir trahi; elle a voulu encore me désespérer. Tu étais toute ma consolation; eh bien, elle t'a emporté en me jurant que je n'étais pas ton père, mais que ton père, c'était lui! A-t-elle menti? je ne sais pas. Depuis vingt ans je me le demande.

Il s'avança tout près d'elle, tragique, terrible, et, arrachant la main dont elle se couvrait la face:--Eh bien! je vous somme aujourd'hui de me dire lequel de nous est le père de ce jeune homme: lui ou moi; votre mari ou votre amant. Allons, allons, dites!

Limousin se jeta sur lui. Parent le repoussa et, ricanant avec fureur:

--Ah! tu es brave aujourd'hui; tu es plus brave que le jour où tu te sauvais sur l'escalier parce que j'allais t'assommer. Eh bien! si elle ne répond pas, réponds toi-même. Tu dois le savoir aussi bien qu'elle. Dis, es-tu le père de ce garçon? Allons, allons, parle!

Il revint vers sa femme.

--Si vous ne voulez pas me le dire à moi, dites-le à votre fils au moins. C'est un homme, aujourd'hui. Il a bien le droit de savoir qui est son père. Moi, je ne sais pas, je n'ai jamais su, jamais, jamais! Je ne peux pas te le dire, mon garçon.

Il s'affolait, sa voix prenait des tons aigus. Et il agitait ses bras comme un épileptique.

--Voilà... voilà... Répondez donc... Elle ne sait pas... Je parie qu'elle ne sait pas... Non... elle ne sait pas... parbleu!... elle couchait avec tous les deux!... Ah! ah! ah!... personne ne sait... personne... Est-ce qu'on sait ces choses-là?... Tu ne le sauras pas non plus, mon garçon, tu ne le sauras pas, pas plus que moi... jamais... Tiens... demande-lui... demande-lui... tu verras qu'elle ne sait pas... Moi non plus... lui non plus... toi non plus... personne ne sait... Tu peux choisir... oui... tu peux choisir... lui ou moi... Choisis... Bonsoir... c'est fini... Si elle se décide à te le dire, tu viendras me l'apprendre, hôtel des Continents, n'est-ce pas?... Ça me fera plaisir de le savoir... Bonsoir... Je vous souhaite beaucoup d'agrément...

Et il s'en alla en gesticulant, continuant à parler seul, sous les grands arbres, dans l'air vide et frais, plein d'odeurs de sèves. Il ne se retourna point pour les voir. Il allait devant lui, marchant sous une poussée de fureur, sous un souffle d'exaltation, l'esprit emporté par son idée fixe.

Tout à coup, il se trouva devant la gare. Un train partait. Il monta dedans. Durant la route, sa colère s'apaisa, il reprit ses sens et il rentra dans Paris, stupéfait de son audace.

Il se sentait brisé comme si on lui eût rompu les os. Il alla cependant prendre un bock à sa brasserie.

En le voyant entrer, Mlle Zoé, surprise, lui demanda:--Déjà revenu? Est-ce que vous êtes fatigué?

Il répondit:--Oui... oui... très fatigué... très fatigué.... Vous comprenez... quand on n'a pas l'habitude de sortir! C'est fini, je n'y retournerai point, à la campagne. J'aurais mieux fait de rester ici. Désormais, je ne bougerai plus.

Et elle ne put lui faire raconter sa promenade, malgré l'envie qu'elle en avait.

Pour la première fois de sa vie il se grisa tout à fait, ce soir-là, et on dut le rapporter chez lui.

LA BÊTE À MAÎT' BELHOMME

La diligence du Havre allait quitter Criquetot; et tous les voyageurs attendaient l'appel de leur nom dans la cour de l'hôtel du Commerce tenu par Malandain fils.

C'était une voiture jaune, montée sur des roues jaunes aussi autrefois, mais rendues presque grises par l'accumulation des boues. Celles de devant étaient toutes petites; celles de derrière, hautes et frêles, portaient le coffre difforme et enflé comme un ventre de bête. Trois rosses blanches, dont on remarquait, au premier coup d'oeil, les têtes énormes et les gros genoux ronds, attelées en arbalète, devaient traîner cette carriole qui avait du monstre dans sa structure et son allure. Les chevaux semblaient endormis déjà devant l'étrange véhicule.

Le cocher Césaire Horlaville, un petit homme a gros ventre, souple cependant, par suite de l'habitude constante de grimper sur ses roues et d'escalader l'impériale, la face rougie par le grand air des champs, les pluies, les bourrasques et les petits verres, les yeux devenus clignotants sous les coups de vent et de grêle, apparut sur la porte de l'hôtel en s'essuyant la bouche d'un revers de main. De larges paniers ronds, pleins de volailles effarées, attendaient devant les paysannes immobiles. Césaire Horlaville les prit l'un après l'autre et les posa sur le toit de sa voiture; puis il y plaça plus doucement ceux qui contenaient des oeufs; il y jeta ensuite, d'en bas, quelques petits sacs de grain, de menus paquets enveloppés de mouchoirs, de bouts de toile ou de papiers. Puis il ouvrit la porte de derrière et, tirant une liste de sa poche, il lut en appelant:

--Monsieur le curé de Gorgeville.

Le prêtre s'avança, un grand homme puissant, large, gros, violacé et d'air aimable. Il retroussa sa soutane pour lever le pied, comme les femmes retroussent leurs jupes, et grimpa dans la guimbarde.

--L'instituteur de Rollebosc-les-Grinets?

L'homme se hâta, long, timide, enredingoté jusqu'aux genoux; et il disparut à son tour dans la porte ouverte.

--Maît' Poiret, deux places.

Poiret s'en vint, haut et tortu, courbé par la charrue, maigri par l'abstinence, osseux, la peau séchée par l'oubli des lavages. Sa femme le suivait, petite et maigre, pareille à une bique fatiguée, portant à deux mains un immense parapluie vert.

--Maît' Rabot, deux places.

Rabot hésita, étant de nature perplexe. Il demanda: «C'est ben mé qu't'appelles?»

Le cocher, qu'on avait surnommé «dégourdi», allait répondre une facétie, quand Rabot piqua une tête vers la portière, lancé en avant par une poussée de sa femme, une gaillarde haute et carrée dont le ventre était vaste et rond comme une futaille, les mains larges comme des battoirs.

Et Rabot fila dans la voiture à la façon d'un rat qui rentre dans son trou.

--Maît' Caniveau.

Un gros paysan, plus lourd qu'un boeuf, fit plier les ressorts et s'engouffra à son tour dans l'intérieur du coffre jaune.

--Maît' Belhomme.

Belhomme, un grand maigre, s'approcha, le cou de travers, la face dolente, un mouchoir appliqué sur l'oreille comme s'il souffrait d'un fort mal de dents.

Tous portaient la blouse bleue par-dessus d'antiques et singulières vestes de drap noir ou verdâtre, vêtements de cérémonie qu'ils découvriraient dans les rues du Havre; et leurs chefs étaient coiffés de casquettes de soie, hautes comme des tours, suprême élégance dans la campagne normande.

Gésaire Horlaville referma la portière de sa boîte, puis monta sur son siège et fit claquer son fouet.

Les trois chevaux parurent se réveiller et, remuant le cou, firent entendre un vague murmure de grelots.

Le cocher, alors, hurlant: «Hue!» de toute sa poitrine, fouailla les bêtes à tour de bras. Elles s'agitèrent, firent un effort, et se mirent en route d'un petit trot boiteux et lent. Et derrière elles, la voiture, secouant ses carreaux branlants et toute la ferraille de ses ressorts, faisait un bruit surprenant de ferblanterie et de verrerie, tandis que chaque ligne de voyageurs, ballottée et balancée par les secousses, avait des reflux de flots à tous les remous des cahots.

On se tut d'abord, par respect pour le curé, qui gênait les épanchements. Il se mit à parler le premier, étant d'un caractère loquace et familier.

--Eh bien, maît' Caniveau, dit-il, ça va-t-il comme vous voulez?

L'énorme campagnard, qu'une sympathie de taille, d'encolure et de ventre liait avec l'ecclésiastique, répondit en souriant:

--Toutd'même, m'sieu l'curé, toutd'même, et d'vote part?

--Oh! d'ma part, ça va toujours.

--Et vous, maît'Poiret? demanda l'abbé.

--Oh! mé, ça irait, n'étaient les cossards (colzas) qui n'donneront guère c't'année; et, vu les affaires, c'est là-dessus qu'on s'rattrape.

--Que voulez-vous, les temps sont durs.

--Que oui, qu'i sont durs, affirma d'une voix de gendarme la grande femme de maît'Rabot.

Comme elle était d'un village voisin, le curé ne la connaissait que de nom.

--C'est vous, la Blondel? dit-il.

--Oui, c'est mé, qu'a épousé Rabot.

Rabot, fluet, timide et satisfait, salua en souriant; il salua d'une grande inclinaison de tête en avant, comme pour dire: «C'est bien moi Rabot, qu'a épousé la Blondel.»

Soudain maît´ Belhomme, qui tenait toujours son mouchoir sur son oreille, se mit à gémir d'une façon lamentable. Il faisait «gniau... gniau... gniau» en tapant du pied pour exprimer son affreuse souffrance.

--Vous avez donc bien mal aux dents? demanda le curé.

Le paysan cessa un instant de geindre pour répondre:--Non point... m'sieu le curé.... C'est point des dents... c'est d´l´oreille, du fond d´l´oreille.

--Qu'est-ce que vous avez donc dans l'oreille. Un dépôt?

--J'sais point si c'est un dépôt, mais j'sais ben qu'c'est eune bête, un' grosse bête, qui m'a entré d'dans, vu que j'dormais su l'foin dans l'grenier.

--Un' bête. Vous êtes sûr?

--Si j'en suis sûr? Comme du Paradis, m'sieu le curé, vu qu'a m'grignote l'fond d´l´oreille. A m'mange la tête, pour sûr! a m'mange la tête? Oh! gniau... gniau... gniau.... Et il se remit à taper du pied.

Un grand intérêt s'était éveillé dans l'assistance. Chacun donnait son avis. Poiret voulait que ce fût une araignée, l'instituteur que ce fût une chenille. Il avait vu ça une fois déjà à Campemuret, dans l'Orne, où il était resté six ans; même la chenille était entrée dans la tête et sortie parle nez. Mais l'homme était demeuré sourd de cette oreille-là, puisqu'il avait le tympan crevé.

--C'est plutôt un ver, déclara le curé.

Maît' Belhomme, la tête renversée de côté et appuyée contre la portière, car il était monté le dernier, gémissait toujours.

--Oh! gniau... gniau... gniau... j' crairais ben qu' c'est eune frémi, eune grosso frémi, tant qu'a mord.... T'nez, m'sieu le curé... a galope... a galope.... Oh! gniau... gniau... gniau... que misère!!...

--T'as point vu l'médecin? demanda Caniveau.

--Pour sûr, non.

--D'où vient ça?

La peur du médecin sembla guérir Belhomme.

Il se redressa, sans toutefois lâcher son mouchoir.

--D'où vient ça! T'as des sous pour eusse, té, pour ces fainéants-là? Y s'rait v'nu eune fois, deux fois, trois fois, quat'fois, cinq fois! Ça fait, deusse écus de cent sous, deusse écus, pour sur... Et qu'est-ce qu'il aurait fait, dis, ça fainéant, dis, qu'est-ce qu'il aurait fait? Sais-tu, té?

Caniveau riait.

--Non j'sais point? Ousquè tu vas, comme ça?

--J'vas t'au Havre vé Chambrelan.

--Qué Chambrelan?

--L'guérisseux, donc.

--Qué guérisseux?

--L'guérisseux qu'a guéri mon pé.

--Ton pé?

--Oui, mon pé, dans l'temps.

--Que qu'il avait, ton pé?

--Un vent dans l'dos, qui n'en pouvait pu r'muer pied ni gambe.

--Qué qui li a fait ton Chambrelan?

--Il y a manié l'dos comm' pou' fé du pain, avec les deux mains donc! Et ça y a passé en une couple d'heures!

Belhomme pensait bien aussi que Chambrelan avait prononcé des paroles, mais il n'osait pas dire ça devant le curé.

Caniveau reprit en riant:

--C'est-il point quéque lapin qu'tas dans l'oreille. Il aura pris çu trou-là pour son terrier, vu la ronce. Attends, j'vas l'fé sauver.

Et Caniveau, formant un porte-voix de ses mains, commença à imiter les aboiements des chiens courants en chasse. Il jappait, hurlait, piaulait, aboyait. Et tout le monde se mit à rire dans la voiture, même l'instituteur qui ne riait jamais.

Cependant, comme Belhomme paraissait fâché qu'on se moquât de lui, le curé détourna la conversation et, s'adressant à la grande femme de Rabot:

--Est-ce que vous n'avez pas une nombreuse famille?

--Que oui, m'sieu le curé... Que c'est dur à élever!

Rabot opinait de la tête, comme pour dire: «Oh! oui, c'est dur à élever.»

--Combien d'enfants?

Elle déclara avec autorité, d'une voix forte et sûre:

--Seize enfants, m'sieu l'curé! Quinze de mon homme!

Et Rabot se mit à sourire plus fort, en saluant du front. Il en avait fait quinze, lui, lui tout seul, Rabot! Sa femme l'avouait! Donc, on n'en pouvait point douter. Il en était fier, parbleu!

De qui le seizième? Elle ne le dit pas. C'était le premier, sans doute? On le savait peut-être, car on ne s'étonna point. Caniveau lui-même demeura impassible.

Mais Belhomme se mit à gémir:

--Oh! gniau... gniau... gniau... a me trifouille dans l'fond.... Oh! misère!...

La voiture s'arrêtait au café Polyte. Le curé dit: «Si on vous coulait un peu d'eau dans l'oreille, on la ferait peut-être sortir. Voulez-vous essayer?

--Pour sûr! J'veux ben.

Et tout le monde descendit pour assister à l'opération.

Le prêtre demanda une cuvette, une serviette et un verre d'eau; et il chargea l'instituteur de tenir bien inclinée la tête du patient; puis, dès que le liquide aurait pénétré dans le canal, de la renverser brusquement.

Mais Caniveau, qui regardait déjà dans l'oreille de Belhomme pour voir s'il ne découvrirait pas la bête à l'oeil nu, s'écria:

--Cré nom d'un nom, qué marmelade! Faut déboucher ça, mon vieux. Jamais ton lapin sortira dans c'te confiture-là. Il s'y collerait les quat' pattes.

Le curé examina à son tour le passage et le reconnut trop étroit et trop embourbé pour tenter l'expulsion de la bête. Ce fut l'instituteur qui débarrassa cette voie au moyen d'une allumette et d'une loque. Alors, au milieu de l'anxiété générale, le prêtre versa, dans ce conduit nettoyé, un demi-verre d'eau qui coula sur le visage, dans les cheveux et dans le cou de Belhomme. Puis l'instituteur retourna vivement la tôle sur la cuvette, comme s'il eut voulu la dévisser. Quelques gouttes retombèrent dans le vase blanc. Tous les voyageurs se précipitèrent. Aucune bête n'était sortie.

Cependant Belhomme déclarant: «Je sens pu rien», le curé, triomphant, s'écria: «Certainement elle est noyée.» Tout le monde était content. On remonta dans la voiture.

Mais à peine se fut-elle remise en route que Belhomme poussa des cris terribles. La bête s'était réveillée et était devenue furieuse. Il affirmait même qu'elle était entrée dans la tête maintenant, qu'elle lui dévorait la cervelle. Il hurlait avec de telles contorsions que la femme de Poiret, le croyant possédé du diable, se mit à pleurer en faisant le signe de la croix. Puis, la douleur se calmant un peu, le malade raconta qu'elle faisait le tour de son oreille. Il imitait avec son doigt les mouvements de la bête, semblait la voir, la suivre du regard: «Tenez, v'la qu'a r'monte... gniau... gniau... gniau... qué misère!»

Caniveau s'impatientait: «C'est l'iau qui la rend enragée, c'te bête. All' est p't-être ben accoutumée au vin.»

On se remit à rire. Il reprit: «Quand j'allons arriver au café Bourboux, donne-li du fil en six et all' n'bougera pu, j'te le jure.»

Mais Belhomme n'y tenait plus de douleur. Il se mit à crier comme si on lui arrachait l'âme. Le curé fut obligé de lui soutenir la tête. On pria Césaire Horlaville d'arrêter à la première maison rencontrée.

C'était une ferme en bordure sur la route. Belhomme y fut transporté; puis on le coucha sur la table de cuisine pour recommencer l'opération. Caniveau conseillait toujours de mêler de l'eau-de-vie à l'eau, afin de griser et d'endormir la bête, de la tuer peut-être. Mais le curé préféra du vinaigre.

On fit couler le mélange goutte à goutte, cette fois, afin qu'il pénétrât jusqu'au fond, puis on le laissa quelques minutes dans l'organe habité.

Une cuvette ayant été de nouveau apportée, Belhomme fut retournée tout d'une pièce par le curé et Caniveau, ces deux colosses, tandis que l'instituteur tapait avec ses doigts sur l'oreille saine, afin de bien vider l'autre.

Césaire Horlaville, lui-même, était entré pour voir, son fouet à la main.

Et soudain, on aperçut au fond de la cuvette un petit point brun, pas plus gros qu'un grain d'oignon. Cela remuait, pourtant. C'était une puce! Des cris d'étonnement s'élevèrent, puis des rires éclatants. Une puce! Ah! elle était bien bonne, bien bonne! Caniveau se tapait sur la cuisse, Césaire Horlaville fit claquer son fouet; le curé s'esclaffait à la façon des ânes qui braient, l'instituteur riait comme on éternue, et les deux femmes poussaient de petits cris de gaieté pareils au gloussement des poules.

Belhomme s'était assis sur la table, et ayant pris sur ses genoux la cuvette, il contemplait avec une attention grave et une colère joyeuse dans l'oeil la bestiole vaincue qui tournait dans sa goutte d'eau.

Il grogna: «Te v'là, charogne,» et cracha dessus.

Le cocher, fou de gaieté, répétait: «Eune puce, eune puce, ah! te v'là, sacré puçot, sacré puçot, sacré puçot!»

Puis, s'étant un peu calmé, il cria: «Allons, en route! V'là assez de temps perdu.»

Et les voyageurs, riant toujours, s'en allèrent vers la voiture.

Cependant Belhomme, venu le dernier, déclara: «Mé, j'm'en r'tourne à Criquetot. J'ai pu que fé au Havre à cette heure.»

Le cocher lui dit:--N'importe, paye ta place!

--Je t'en dé que la moitié pisque j'ai point passé mi-chemin.

--Tu dois tout pisque t'as r'tenu jusqu'au bout.

Et une dispute commença qui devint bientôt une querelle furieuse: Belhomme jurait qu'il ne donnerait que vingt sous, Césaire Horlaville affirmait qu'il en recevrait quarante.

Et ils criaient, nez contre nez, les yeux dans les yeux.

Caniveau redescendit.