Monsieur Parent, et autres histoires courtes

Chapter 2

Chapter 23,931 wordsPublic domain

Elle frémissait de l'envie violente de lui arracher la barbe et les joues avec ses ongles. Dans la voix, dans le ton, dans l'allure, elle sentait bien la révolte, quoiqu'elle ne pût rien répondre; et elle cherchait à reprendre l'offensive par quelque mot direct et blessant.

--Tu as dîné? dit-elle.

--Non, j'ai attendu.

Elle haussa les épaules avec impatience.

--C'est stupide d'attendre après sept heures et demie. Tu aurais dû comprendre que j'avais été retenue, que j'avais eu des affaires, des courses.

Puis, tout à coup, un besoin lui vint d'expliquer l'emploi de son temps, et elle raconta, avec des paroles brèves, hautaines, qu'ayant eu des objets de mobilier à choisir très loin, très loin, rue de Rennes, elle avait rencontré Limousin à sept heures passées, boulevard Saint-Germain, en revenant, et qu'alors elle lui avait demandé son bras pour entrer manger un morceau dans un restaurant où elle n'osait pénétrer seule, bien qu'elle se sentît défaillir de faim. Voilà comment elle avait dîné, avec Limousin, si on pouvait appeler cela dîner; car ils n'avaient pris qu'un bouillon et un demi-poulet, tant ils avaient bâte de revenir.

Parent répondit simplement:--Mais tu as bien fait. Je ne t'adresse pas de reproches.

Alors Limousin, resté jusque-là muet, presque caché derrière Henriette, s'approcha et tendit sa main en murmurant:

--Tu vas bien?

Parent prit cette main offerte, et, la serrant mollement:--Oui, très bien.

Mais la jeune femme avait saisi un mot dans la dernière phrase de son mari.

--Des reproches... pourquoi parles-tu de reproches?... On dirait que tu as une intention.

Il s'excusa:--Non, pas du tout. Je voulais simplement te répondre que je ne m'étais pas inquiété de ton retard et que je ne t'en faisais point un crime.

Elle le prit de haut, cherchant un prétexte à querelle:--De mon retard?... On dirait vraiment qu'il est une heure du matin et que je passe la nuit dehors.

--Mais non, ma chère amie. J'ai dit «retard» parce que je n'ai pas d'autre mot. Tu devais rentrer à six heures et demie, tu rentres à huit heures et demie. C'est un retard, ça! Je le comprends très bien; je ne... ne... ne m'en étonne même pas... Mais... mais... il m'est difficile d'employer un autre mot.

--C'est que tu le prononces comme si j'avais découché...

--Mais non... mais non...

Elle vit qu'il céderait toujours, et elle allait entrer dans sa chambre, quand elle s'aperçut enfin que Georges hurlait. Alors elle demanda, avec un visage ému:

--Qu'a donc le petit?

--Je t'ai dit que Julie l'avait un peu maltraité.

--Qu'est-ce qu'elle lui a fait, cette gueuse?

--Oh! presque rien. Elle l'a poussé et il est tombé.

Elle voulut voir son enfant et s'élança dans la salle à manger, puis s'arrêta net devant la table couverte de vin répandu, de carafes et de verres brisés, et de salières renversées.

--Qu'est-ce que c'est que ce ravage-là?

--C'est Julie qui...

Mais elle lui coupa la parole avec fureur:

--C'est trop fort, à la fin! Julie me traite de dévergondée, bat mon enfant, casse ma vaisselle, bouleverse ma maison, et il semble que tu trouves cela tout naturel.

--Mais non... puisque je l'ai renvoyée.

--Vraiment!... Tu l'as renvoyée!... Mais il fallait la faire arrêter. C'est le commissaire de police qu'on appelle dans ces cas-là!

Il balbutia:--Mais... ma chère amie... je ne pouvais pourtant pas... il n'y avait point de raison... Vraiment, il était bien difficile...

Elle haussa les épaules avec un infini dédain.

--Tiens, tu ne seras jamais qu'une loque, un pauvre sire, un pauvre homme sans volonté, sans fermeté, sans énergie. Ah! elle a dû t'en dire de raides, ta Julie, pour que tu te sois décidé à la mettre dehors. J'aurais voulu être là une minute, rien qu'une minute.

Ayant ouvert la porte du salon, elle courut à Georges, le releva, le serra dans ses bras en l'embrassant: «Georget, qu'est-ce que tu as, mon chat, mon mignon, mon poulet?»

Caressé par sa mère, il se tut. Elle répéta:

--Qu'est-ce que tu as?

Il répondit, ayant vu trouble avec ses yeux d'enfant effrayé:

--C'est Zulie qu'a battu papa.

Henriette se retourna vers son mari, stupéfaite d'abord. Puis une folle envie de rire s'éveilla dans son regard, passa comme un frisson sur ses joues fines, releva sa lèvre, retroussa les ailes de ses narines, et enfin jaillit de sa bouche en une claire fusée de joie, en une cascade de gaieté, sonore et vive comme une roulade d'oiseau. Elle répétait, avec de petits cris méchants qui passaient entre ses dents blanches et déchiraient Parent ainsi que des morsures: «Ah!... ah!... ah!... ah!... elle t'a ba... ba... battu... Ah!,., ah!... ah!... que c'est drôle... que c'est drôle... Vous entendez, Limousin. Julie l'a battu... battu... Julie a battu mon mari... Ah!... ah!... ah!... que c'est drôle!...

Parent balbutiait:

--Mais non... mais non... ce n'est pas vrai... ce n'est pas vrai... C'est moi, au contraire, qui l'ai jetée dans la salle à manger, si fort qu'elle a bouleversé la table. L'enfant a mal vu. C'est moi qui l'ai battue!

Henriette disait à son fils:--Répète, mon poulet. C'est Julie qui a battu papa!

Il répondit:--Oui, c'est Zulie.

Puis, passant soudain à une autre idée, elle reprit:--Mais il n'a pas dîné, cet enfant-là? Tu n'as rien mangé, mon chéri?

--Non, maman.

Alors elle se retourna, furieuse, vers son mari:--Tu es donc fou, archi-fou! Il est huit heures et demie et Georges n'a pas dîné!

Il s'excusa, égaré dans cette scène et dans cette explication, écrasé sous cet écroulement de sa vie.

--Mais, ma chère amie, nous t'attendions. Je ne voulais pas dîner sans toi. Comme tu rentres tous les jours en retard, je pensais que tu allais revenir d'un moment à l'autre.

Elle lança dans un fauteuil son chapeau, gardé jusque-là sur sa tête, et, la voix nerveuse:

--Vraiment, c'est intolérable d'avoir affaire à des gens qui ne comprennent rien, qui ne devinent rien, qui ne savent rien faire par eux-mêmes. Alors, si j'étais rentrée à minuit, l'enfant n'aurait rien mangé du tout. Comme si tu n'aurais pas pu comprendre, après sept heures et demie passées, que j'avais eu un empêchement, un retard, une entrave!...

Parent tremblait, sentant la colère le gagner; mais Limousin s'interposa et, se tournant vers la jeune femme:

--Vous êtes tout à fait injuste, ma chère amie. Parent ne pouvait pas deviner que vous rentreriez si tard, ce qui ne vous arrive jamais; et puis, comment vouliez-vous qu'il se tirât d'affaire tout seul, après avoir renvoyé Julie?

Mais Henriette, exaspérée, répondit:--Il faudra pourtant bien qu'il se tire d'affaire, car je ne l'aiderai pas. Qu'il se débrouille!

Et elle entra brusquement dans sa chambre, oubliant déjà que son fils n'avait point mangé.

Alors Limousin, tout à coup, se multiplia pour aider son ami. Il ramassa et enleva les verres brisés qui couvraient la table, remit le couvert et assit l'enfant sur son petit fauteuil à grands pieds, pendant que Parent allait chercher la femme de chambre pour se faire servir par elle.

Elle arriva étonnée, n'ayant rien entendu dans la chambre de Georges où elle travaillait.

Elle apporta la soupe, un gigot brûlé, puis des pommes de terre en purée.

Parent s'était assis à côté de son enfant, l'esprit en détresse, la raison emportée dans cette catastrophe. Il faisait manger le petit, essayait de manger lui-même, coupait la viande, la mâchait et l'avalait avec effort, comme si sa gorge eût été paralysée.

Alors, peu à peu, s'éveilla dans son âme un désir affolé de regarder Limousin assis en face de lui et qui roulait des boulettes de pain. Il voulait voir s'il ressemblait à Georges. Mais il n'osait pas lever les yeux. Il s'y décida pourtant, et considéra brusquement cette figure qu'il connaissait bien, quoiqu'il lui semblât ne l'avoir jamais examinée, tant elle lui parut différente de ce qu'il pensait. De seconde en seconde, il jetait un coup d'oeil rapide sur ce visage, cherchant à en reconnaître les moindres lignes, les moindres traits, les moindres sens; puis, aussitôt, il regardait son fils, en ayant l'air de le faire manger.

Deux mots ronflaient dans son oreille: «Son père! son père! son père!» Ils bourdonnaient à ses tempes avec chaque battement de son coeur. Oui, cet homme, cet homme tranquille, assis de l'autre côté de cette table, était peut-être le père de son fils, de Georges, de son petit Georges. Parent cessa de manger, il ne pouvait plus. Une douleur atroce, une de ces douleurs qui font hurler, se rouler par terre, mordre les meubles, lui déchirait tout le dedans du corps. Il eut envie de prendre son couteau et de se l'enfoncer dans le ventre. Cela le soulagerait, le sauverait; ce serait fini.

Car pourrait-il vivre maintenant? Pourrait-il vivre, se lever le matin, manger aux repas, sortir par les rues, se coucher le soir et dormir la nuit avec cette pensée vrillée en lui: «Limousin, le père de Georges!..» Non, il n'aurait plus la force de faire un pas, de s'habiller, de penser à rien, de parler à personne! Chaque jour, à toute heure, à toute seconde, il se demanderait cela, il chercherait à savoir, à deviner, à surprendre cet horrible secret? Et le petit, son cher petit, il ne pourrait plus le voir sans endurer l'épouvantable souffrance de ce doute, sans se sentir déchiré jusqu'aux entrailles, sans être torturé jusqu'aux moelles de ses os. Il lui faudrait vivre ici, rester dans cette maison, à côté de cet enfant qu'il aimerait et haïrait! Oui, il finirait par le haïr assurément. Quel supplice! Oh! s'il était certain que Limousin fût le père, peut-être arriverait-il à se calmer, à s'endormir dans son malheur, dans sa douleur? Mais ne pas savoir était intolérable!

Ne pas savoir, chercher toujours, souffrir toujours, et embrasser cet enfant à tout moment, l'enfant d'un autre, le promener dans la ville, le porter dans ses bras, sentir la caresse de ses fins cheveux sous les lèvres, l'adorer et penser sans cesse: «Il n'est pas à moi, peut-être?» Ne vaudrait-il pas mieux ne plus le voir, l'abandonner, le perdre dans les rues, ou se sauver soi-même très loin, si loin, qu'il n'entendrait plus jamais parler de rien, jamais!

Il eut un sursaut en entendant ouvrir la porte. Sa femme rentrait.

--J'ai faim, dit-elle; et vous, Limousin?

Limousin répondit, en hésitant:--Ma foi, moi aussi.

Et elle fit rapporter le gigot.

Parent se demandait: «Ont-ils dîné? ou bien se sont-ils mis en retard à un rendez-vous d'amour?»

Ils mangeaient maintenant de grand appétit, tous les deux. Henriette, tranquille, riait et plaisantait. Son mari l'épiait aussi, par regards brusques, vite détournés. Elle avait une robe de chambre rose garnie de dentelles blanches; et sa tête blonde, son cou frais, ses mains grasses sortaient de ce joli vêtement coquet et parfumé, comme d'une coquille bordée d'écume. Qu'avait-elle fait tout le jour avec cet homme? Parent les voyait embrassés, balbutiant des paroles ardentes! Comment ne pouvait-il rien savoir, ne pouvait-il pas deviner en les regardant ainsi côte à côte, en face de lui?

Comme ils devaient se moquer de lui, s'il avait été leur dupe depuis le premier jour? Était-il possible qu'on se jouât ainsi d'un homme, d'un brave homme, parce que son père lui avait laissé un peu d'argent! Comment ne pouvait-on voir ces choses-là dans les âmes, comment se pouvait-il que rien ne révélât aux coeurs droits les fraudes des coeurs infâmes, que la voix fût la même pour mentir que pour adorer, et le regard fourbe qui trompe, pareil au regard sincère?

Il les épiait, attendant un geste, un mot, une intonation. Soudain il pensa: «Je vais les surprendre ce soir.» Et il dit:

--Ma chère amie, comme je viens de renvoyer Julie, il faut que je m'occupe, dès aujourd'hui, de trouver une autre bonne. Je sors tout de suite, afin de me procurer quelqu'un pour demain matin. Je rentrerai peut-être un peu tard.

Elle répondit:--Va; je ne bougerai pas d'ici. Limousin me tiendra compagnie. Nous t'attendrons.

Puis, se tournant vers la femme de chambre:--Vous allez coucher Georges, ensuite vous pourrez desservir et monter chez vous.

Parent s'était levé. Il oscillait sur ses jambes, étourdi, trébuchant. Il murmura: «A tout à l'heure,» et gagna la sortie en s'appuyant au mur, car le parquet remuait comme une barque.

Georges était parti aux bras de sa bonne. Henriette et Limousin passèrent au salon. Dès que la porte fut refermée:--Ah, çà! tu es donc folle, dit-il, de harceler ainsi ton mari?

Elle se retourna:--Ah! tu sais, je commence à trouver violente cette habitude que tu prends depuis quelque temps de poser Parent en martyr.

Limousin se jeta dans un fauteuil, et, croisant ses jambes:--Je ne le pose pas en martyr le moins du monde, mais je trouve, moi, qu'il est ridicule, dans notre situation, de braver cet homme du matin au soir.

Elle prit une cigarette sur la cheminée, l'alluma, et répondit:--Mais je ne le brave pas, bien au contraire; seulement il m'irrite par sa stupidité... et je le traite comme il le mérite.

Limousin reprit, d'une voix impatiente:

--C'est inepte, ce que tu fais! Du reste, toutes les femmes sont pareilles. Comment? voilà un excellent garçon, trop bon, stupide de confiance et de bonté, qui ne nous gêne en rien, qui ne nous soupçonne pas une seconde, qui nous laisse libres, tranquilles autant que nous voulons; et tu fais tout ce que tu peux pour le rendre enragé et pour gâter notre vie.

Elle se tourna vers lui:--Tiens, tu m'embêtes! Toi, tu es lâche, comme tous les hommes! Tu as peur de ce crétin!

Il se leva vivement, et, furieux:--Ah! çà, je voudrais bien savoir ce qu'il t'a fait, et de quoi tu peux lui en vouloir? Te rend-il malheureuse? Te bat-il? Te trompe-t-il? Non, c'est trop fort à la fin de faire souffrir ce garçon uniquement parce qu'il est trop bon, et de lui en vouloir uniquement parce que tu le trompes.

Elle s'approcha de Limousin, et, le regardant au fond des yeux:

--C'est toi qui me reproches de le tromper, toi? toi? toi? Faut-il que tu aies un sale coeur?

Il se défendit, un peu honteux:--Mais je ne te reproche rien, ma chère amie, je te demande seulement de ménager un peu ton mari, parce que nous avons besoin l'un et l'autre de sa confiance. Il me semble que tu devrais comprendre cela.

Ils étaient tout près l'un de l'autre, lui grand, brun, avec des favoris tombants, l'allure un peu vulgaire d'un beau garçon content de lui; elle mignonne, rose et blonde, une petite parisienne mi-cocotte et mi-bourgeoise, née dans une arrière-boutique, élevée sur le seuil du magasin à cueillir les passants d'un coup d'oeil, et mariée, au hasard de cette cueillette, avec le promeneur naïf qui s'est épris d'elle pour l'avoir vue, chaque jour, devant cette porte, en sortant le matin et en rentrant le soir.

Elle disait:--Mais tu ne comprends donc pas, grand niais, que je l'exècre justement parce qu'il m'a épousée, parce qu'il m'a achetée enfin, parce que tout ce qu'il dit, tout ce qu'il fait, tout ce qu'il pense me porte sur les nerfs. Il m'exaspère à toute seconde par sa sottise que tu appelles de la bonté, par sa lourdeur que tu appelles de la confiance, et puis, surtout, parce qu'il est mon mari, lui, au lieu de toi! Je le sens entre nous deux, quoiqu'il ne nous gêne guère. Et puis?... et puis?... Non, il est trop idiot à la fin de ne se douter de rien! Je voudrais qu'il fût un peu jaloux au moins. Il y a des moments où j'ai envie de lui crier: «Mais tu ne vois donc rien, grosse bête, tu ne comprends donc pas que Paul est mon amant.»

Limousin se mit à rire:--En attendant, tu feras bien de te taire et de ne pas troubler notre existence.

--Oh! je ne la troublerai pas, va! Avec cet imbécile-là, il n'y a rien à craindre. Non, mais c'est incroyable que tu ne comprennes pas combien il m'est odieux, combien il m'énerve. Toi, tu as toujours l'air de le chérir, de lui serrer la main avec franchise. Les hommes sont surprenants parfois.

--Il faut bien savoir dissimuler, ma chère.

--Il ne s'agit pas de dissimulation, mon cher, mais de sentiments. Vous autres, quand vous trompez un homme, on dirait que vous l'aimez tout de suite davantage; nous autres, nous le haïssons à partir du moment où nous l'avons trompé.

--Je ne vois pas du tout pourquoi on haïrait un brave garçon dont on prend la femme.

--Tu ne vois pas?... tu ne vois pas?... C'est un tact qui vous manque à tous, cela! Que veux-tu? ce sont des choses qu'on sent et qu'on ne peut pas dire. Et puis d'abord on ne doit pas?... Non, tu ne comprendrais point, c'est inutile! Vous autres, vous n'avez pas de finesse.

Et souriant, avec un doux mépris de rouée, elle posa les deux mains sur ses épaules en tendant vers lui ses lèvres; il pencha la tête vers elle en l'enfermant dans une étreinte, et leurs bouches se rencontrèrent. Et comme ils étaient debout devant la glace de la cheminée, un autre couple tout pareil à eux s'embrassait derrière la pendule.

Ils n'avaient rien entendu, ni le bruit de la clef ni le grincement de la porte; mais Henriette, brusquement, poussant un cri aigu, rejeta Limousin de ses deux bras; et ils aperçurent Parent qui les regardait, livide, les poings fermés, déchaussé, et son chapeau sur le front.

Il les regardait, l'un après l'autre, d'un rapide mouvement de l'oeil, sans remuer la tête. Il semblait fou; puis, sans dire un mot, il se rua sur Limousin, le prit à pleins bras comme pour l'étouffer, le culbuta jusque dans l'angle du salon d'un élan si impétueux, que l'autre, perdant pied, battant l'air de ses mains, alla heurter brutalement son crâne contre la muraille.

Mais Henriette, quand elle comprit que son mari allait assommer son amant, se jeta sur Parent, le saisît par le cou, et enfonçant dans la chair ses dix doigts fins et roses, elle serra si fort, avec ses nerfs de femme éperdue, que le sang jaillit sous ses ongles. Et elle lui mordait l'épaule comme si elle eût voulu le déchirer avec ses dents. Parent, étranglé, suffoquant, lâcha Limousin, pour secouer sa femme accrochée à son col; et l'ayant empoignée par la taille, il la jeta, d'une seule poussée, à l'autre bout du salon.

Puis, comme il avait la colère courte dos débonnaires, et la violence poussive des faibles, il demeura debout entre les deux, haletant, épuisé, ne sachant plus ce qu'il devait faire. Sa fureur brutale s'était répandue dans cet effort, comme la mousse d'un vin débouché; et son énergie insolite finissait en essoufflement.

Dès qu'il put parler, il balbutia:

--Allez-vous-en... tous les deux... tout de suite... allez-vous-en!...

Limousin restait immobile dans son angle, collé contre le mur, trop effaré pour rien comprendre encore, trop effrayé pour remuer un doigt. Henriette, les poings appuyés sur le guéridon, la tête en avant, décoiffée, le corsage ouvert, la poitrine nue, attendait, pareille à une bête qui va sauter.

Parent reprit d'une voix plus forte:

--Allez-vous-en, tout de suite... Allez-vous-en!

Voyant calmée sa première exaspération, sa femme s'enhardit, se redressa, fit deux pas vers lui, et presque insolente déjà:

--Tu as donc perdu la tête?... Qu'est-ce qui t'a pris?... Pourquoi cette agression inqualifiable?...

Il se retourna vers elle, en levant le poing pour l'assommer, et bégayant:

--Oh!... oh!... c'est trop fort!... trop fort!... j'ai... j'ai... j'ai... tout entendu!... tout!... tout!...tu comprends...tout!... misérable!... misérable!... Vous êtes deux misérables!... Allez-vous-en!... tous les deux!... tout de suite!... Je vous tuerais!... Allez-vous-en!...

Elle comprit que c'était fini, qu'il savait, qu'elle ne se pourrait point innocenter et qu'il fallait céder. Mais toute son impudence lui était revenue et sa haine contre cet nomme, exaspérée a présent, la poussait à l'audace, mettait en elle un besoin de défi, un besoin de bravade.

Elle dit d'une voix claire:

--Venez, Limousin. Puisqu'on me chasse, je vais chez vous.

Mais Limousin ne remuait pas. Parent, qu'une colère nouvelle saisissait, se mit à crier:

--Allez-vous-en donc!...allez-vous-en!... misérables!... ou bien!... ou bien!...

Il saisit une chaise qu'il fit tournoyer sur sa tête.

Alors Henriette traversa le salon d'un pas rapide, prit son amant par le bras, l'arracha du mur où il semblait scellé, et l'entraîna vers la porte en répétant: «Mais venez donc, mon ami, venez donc... Vous voyez bien que cet homme est fou... Tenez donc!...»

Au moment de sortir, elle se retourna vers son mari, cherchant ce qu'elle pourrait faire, ce qu'elle pourrait inventer pour le blesser au coeur, en quittant cette maison. Et une idée lui traversa l'esprit, une de ces idées venimeuses, mortelles, où fermente toute la perfidie des femmes.

Elle dit, résolue:--Je veux emporter mon enfant.

Parent, stupéfait, balbutia:--Ton... ton... enfant?... Tu oses parler de ton enfant?... tu oses... tu oses demander ton enfant... après... après... Oh! oh! oh! c'est trop fort!... Tu oses?... Mais va-t'en donc, gueuse!... Va-t'en!...

Elle revint vers lui, presque souriante, presque vengée déjà, et le bravant, tout près, face à face:

--Je veux mon enfant... et tu n'as pas le droit de le garder, parce qu'il n'est pas à toi... tu entends, tu entends bien... Il n'est pas à toi... Il est à Limousin.

Parent, éperdu, cria:--Tu mens... tu mens... misérable!

Mais elle reprit:--Imbécile! Tout le monde le sait, excepté toi. Je te dis que voilà son père. Mais il suffit de regarder pour le voir...

Parent reculait devant elle, chancelant. Puis brusquement, il se retourna, saisit une bougie, et s'élança dans la chambre voisine.

Il revint presque aussitôt, portant sur son bras le petit Georges enveloppé dans les couvertures de son lit. L'enfant, réveillé en sursaut, épouvanté, pleurait. Parent le jeta dans les mains de sa femme, puis, sans ajouter une parole, il la poussa rudement dehors, vers l'escalier, où Limousin attendait par prudence.

Puis il referma la porte, donna deux tours de clef et poussa les verrous. A peine rentré dans le salon, il tomba de toute sa hauteur sur le parquet.

II

Parent vécut seul, tout à fait seul. Pendant les premières semaines qui suivirent la séparation, l'étonnement de sa vie nouvelle l'empêcha de songer beaucoup. Il avait repris son existence de garçon, ses habitudes de flânerie, et il mangeait au restaurant, comme autrefois. Ayant voulu éviter tout scandale, il faisait à sa femme une pension réglée par les hommes d'affaires. Mais, peu à peu, le souvenir de l'enfant commença à hanter sa pensée. Souvent, quand il était seul, chez lui, le soir, il s'imaginait tout à coup entendre Georges crier «papa». Son coeur aussitôt commençait à battre et il se levait bien vite pour ouvrir la porte de l'escalier et voir si, par hasard, le petit ne serait pas revenu. Oui, il aurait pu revenir comme reviennent les chiens et les pigeons. Pourquoi un enfant aurait-il moins d'instinct qu'une bête?

Après avoir reconnu son erreur, il retournait s'asseoir dans son fauteuil, et il pensait au petit. Il y pensait pendant des heures entières, des jours entiers. Ce n'était point seulement une obsession morale, mais aussi, et plus encore, une obsession physique, un besoin sensuel, nerveux de l'embrasser, de le tenir, de le manier, de l'asseoir sur ses genoux, de le faire sauter et culbuter dans ses mains. Il s'exaspérait au souvenir enfiévrant des caresses passées. Il sentait les petits bras serrant son cou, la petite bouche posant un gros baiser sur sa barbe, les petits cheveux chatouillant sa joue. L'envie de ces douces câlineries disparues, de la peau fine, chaude et mignonne offerte aux lèvres, l'affolait comme le désir d'une femme aimée qui s'est enfuie.

Dans la rue, tout à coup, il se mettait à pleurer en songeant qu'il pourrait l'avoir, trottinant à son côté avec ses petits pieds, son gros Georget, comme autrefois, quand il le promenait. Il rentrait alors; et, la tête entre ses mains, sanglotait jusqu'au soir.