Monsieur Parent, et autres histoires courtes
Chapter 11
Écoute-moi. Depuis que j'ai senti la solitude de mon être, il me semble que je m'enfonce, chaque jour davantage, dans un souterrain sombre, dont je ne trouve pas les bords, dont je ne connais pas la fin, et qui n'a point de bout, peut-être! J'y vais sans personne avec moi, sans personne autour de moi, sans personne de vivant faisant cette même route ténébreuse. Ce souterrain, c'est la vie. Parfois j'entends des bruits, des voix, des cris... je m'avance à tâtons vers ces rumeurs confuses. Mais je ne sais jamais au juste d'où elles parlent; je ne rencontre jamais personne, je ne trouve jamais une autre main dans ce noir qui m'entoure. Me comprends-tu?
Quelques hommes ont parfois deviné cette souffrance atroce.
Musset s'est écrié:
Qui vient? Qui m'appelle? Personne. Je suis seul.--C'est 1 heure qui sonne, O solitude!--O pauvreté!
Mais, chez lui, ce n'était là qu'un doute passager, et non pas une certitude définitive, comme chez moi. Il était poète; il peuplait la vie de fantômes, de rêves. Il n'était jamais vraiment seul.--Moi, je suis seul!
Gustave Flaubert, un des grands malheureux de ce monde, parce qu'il était un des grands lucides, n'écrivit-il pas à une amie cette phrase désespérante: «Nous sommes tous dans un désert. Personne ne comprend personne.»
Non, personne ne comprend personne, quoi qu'on pense, quoi qu'on dise, quoi qu'on tente. La terre sait-elle ce qui se passe dans ces étoiles que voilà, jetées comme une graine de feu à travers l'espace, si loin que nous apercevons seulement la clarté de quelques-unes, alors que l'innombrable armée des autres est perdue dans l'infini, si proches qu'elles forment peut-être un tout, comme les molécules d'un corps?
Eh bien, l'homme ne sait pas davantage ce qui se passe dans un autre homme. Nous sommes plus loin l'un de l'autre que ces astres, plus isolés surtout, parce que la pensée est insondable.
Sais-tu quelque chose de plus affreux que ce constant frôlement des êtres que nous ne pouvons pénétrer! Nous nous aimons les uns les autres comme si nous étions enchaînés, tout près, les bras tendus, sans parvenir à nous joindre. Un torturant besoin d'union nous travaille, mais tous nos efforts restent stériles, nos abandons inutiles, nos confidences infructueuses, nos étreintes impuissantes, nos caresses vaines. Quand nous voulons nous mêler, nos élans de l'un vers l'autre ne font que nous heurter l'un à l'autre.
Je ne me sens jamais plus seul que lorsque je livre mon coeur à quelque ami, parce que je comprends mieux alors l'infranchissable obstacle. Il est là, cet homme; je vois ses yeux clairs sur moi! mais son âme, derrière eux, je ne la connais point. Il m'écoute. Que pense-t-il? Oui, que pense-t-il? Tu ne comprends pas ce tourment? Il me hait peut-être? ou me méprise? ou se moque de moi? Il réfléchit à ce que je dis, il me juge, il me raille, il me condamne, m'estime médiocre ou sot. Comment savoir ce qu'il pense? Comment savoir s'il m'aime comme je l'aime? et ce qui s'agite dans cette petite tête ronde? Quel mystère que la pensée inconnue d'un être, la pensée cachée et libre, que nous ne pouvons ni connaître, ni conduire, ni dominer, ni vaincre!
Et moi, j'ai beau vouloir me donner tout entier, ouvrir toutes les portes de mon âme, je ne parviens point à me livrer. Je garde au fond, tout au fond, ce lieu secret du _Moi_ où personne ne pénètre. Personne ne peut le découvrir, y entrer, parce que personne ne me ressemble, parce que personne ne comprend personne.
Me comprends-tu, an moins, en ce moment, toi? Non, tu me juges fou! tu m'examines, tu te gardes de moi! Tu te demandes: «Qu'est-ce qu'il a, ce soir?» Mais si tu parviens à saisir un jour, à bien deviner mon horrible et subtile souffrance, viens-t'en me dire seulement: _Je t'ai compris_! et tu me rendras heureux, une seconde, peut-être.
Ce sont les femmes qui me font encore le mieux apercevoir ma solitude.
Misère! misère! Comme j'ai souffert par elles, parce qu'elles m'ont donné souvent, plus que les hommes, l'illusion de n'être pas seul!
Quand on entre dans l'Amour, il semble qu'on s'élargit. Une félicité surhumaine vous envahit! Sais-tu pourquoi? Sais-tu d'où vient cette sensation d'immense bonheur? C'est uniquement parce qu'on s'imagine n'être plus seul. L'isolement, l'abandon de l'être humain paraît cesser. Quelle erreur! Plus tourmentée encore que nous par cet éternel besoin d'amour qui ronge notre coeur solitaire, la femme est le grand mensonge du Rêve.
Tu connais ces heures délicieuses passées face à face avec cet être à longs cheveux, aux traits charmeurs et dont le regard nous affole. Quel délire égare notre esprit! Quelle illusion nous emporte!
Elle et moi, nous n'allons plus faire qu'un tout à l'heure, semble-t-il? Mais ce tout à l'heure n'arrive jamais, et, après des semaines d'attente, d'espérance et de joie trompeuse, je me retrouve tout à coup, un jour, plus seul que je ne l'avais encore été.
Après chaque baiser, après chaque étreinte, l'isolement s'agrandit. Et comme il est navrant, épouvantable!
Un poète, M. Sully Prudhomme, n'a-t-il pas écrit:
Les caresses ne sont que d'inquiets transports, Infructueux essais du pauvre amour qui tente L'impossible union des âmes par les corps....
Et puis, adieu. C'est fini. C'est à peine si on reconnaît cette femme qui a été tout pour nous pendant un moment de la vie, et dont nous n'avons jamais connu la pensée intime et banale sans doute!
Aux heures mêmes où il semblait que, dans un accord mystérieux des êtres, dans un complet emmêlement des désirs et de toutes les aspirations, on était descendu jusqu'au profond de son âme, un mot, un seul mot, parfois, nous révélait notre erreur, nous montrait, comme un éclair dans la nuit, le trou noir entre nous.
Et pourtant, ce qu'il y a encore de meilleur au monde, c'est de passer un soir auprès d'une femme qu'on aime, sans parler, heureux presque complètement par la seule sensation de sa présence. Ne demandons pas plus, car jamais deux êtres ne se mêlent.
Quant à moi, maintenant, j'ai fermé mon âme. Je ne dis plus à personne ce que je crois, ce que je pense et ce que j'aime. Me sachant condamné à l'horrible solitude, je regarde les choses, sans jamais émettre mon avis. Que m'importent les opinions, les querelles, les plaisirs, les croyances! Ne pouvant rien partager avec personne, je me suis désintéressé de tout. Ma pensée, invisible, demeure inexplorée. J'ai des phrases banales pour répondre aux interrogations de chaque jour, et un sourire qui dit: «oui», quand je ne veux même pas prendre la peine de parler.
Me comprends-tu?
Nous avions remonté la longue avenue jusqu'à l'arc de triomphe de l'Étoile, puis nous étions redescendus jusqu'à la place de la Concorde, car il avait énoncé tout cela lentement, en ajoutant encore beaucoup d'autres choses dont je ne me souviens plus.
Il s'arrêta et, brusquement, tendant le bras vers le haut obélisque de granit, debout sur le pavé de Paris et qui perdait, au milieu des étoiles, son long profil égyptien, monument exilé, portant au flanc l'histoire de son pays écrite en signes étranges, mon ami s'écria:
--Tiens, nous sommes tous comme cette pierre.
Puis il me quitta sans ajouter un mot.
Était-il gris? Était-il fou? Était-il sage? Je ne le sais encore. Parfois il me semble qu'il avait raison; parfois il me semble qu'il avait perdu l'esprit.
AU BORD DU LIT
_Un grand feu flambait dans l'âtre. Sur la table japonaise, deux tasses à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côté contre le sucrier flanqué du carafon de rhum._
_Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie de bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait aimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins et luisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle se tourna vers son mari, il fa regardait depuis quelques secondes, et semblait hésiter comme si une pensée intime l'eût Gêné. Enfin il dit_:
--Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir?
_Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d'une flamme de triomphe et de défi, et répondit:_
--Je l'espère bien!
_Puis elle s'assit à sa place. Il se mit en face d'elle et reprit en cassant une brioche._
--C'en était presque ridicule... pour moi?
_Elle demanda_:--Est-ce une scène? avez-vous l'intention de me faire des reproches?
--Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a été presque inconvenant auprès de vous. Si... si... si j'avais eu des droits... je me serais fâché.
--Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd'hui comme vous pensiez l'an dernier, voilà tout. Quand j'ai su que vous aviez une maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon chagrin, j'ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison: Mon ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine et vous me rendez ridicule. Qu'avez-vous répondu? Oh! vous m'avez parfaitement laissé entendre que j'étais libre, que le mariage, entre gens intelligents, n'était qu'une association d'intérêts, un lien social, mais non un lien moral. Est-ce vrai? Vous m'avez laissé comprendre que votre maîtresse était infiniment mieux que moi, plus séduisante, plus femme! Vous avez dit: plus femme. Tout cela était entouré, bien entendu, de ménagements d'homme bien élevé, enveloppé de compliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rends hommage. Je n'en ai pas moins parfaitement compris.
Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d'union.
Vous m'avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu'aux apparences, que je pouvais, s'il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances, etc., etc.
J'ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup, beaucoup madame de Servy, et ma tendresse légitime, ma tendresse légale vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens. Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez nous.
Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d'homme jaloux. Qu'est-ce que cela veut dire?
--Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j'ai peur de vous voir vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse...
--Pardon, si nous parlons d'aventures, je demande à faire la balance entre nous.
--Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c'est fortement exagéré.
--Pas du tout. Vous avez avoué, vous m'avez avoué votre liaison, ce qui équivalait à me donner l'autorisation de vous imiter. Je ne l'ai pas fait....
--Permettez....
--Laissez-moi donc parler. Je ne l'ai pas fait. Je n'ai point d'amant, et je n'en ai pas eu... jusqu'ici. J'attends... je cherche... je ne trouve pas. Il me faut quelqu'un de bien... de mieux que vous.... C'est un compliment que je vous fais et vous n'avez pas l'air de le remarquer.
--Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées.
--Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m'avez parlé du dix-huitième siècle, vous m'avez laissé entendre que vous étiez régence. Je n'ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d'être ce que je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même vous en douter... cocu comme d'autres.
--Oh!... pouvez-vous prononcer de pareils mots?
--De pareils mots!... Mais vous avez ri comme un fou quand madame de Gers a déclaré que M. de Servy avait l'air d'un cocu à la recherche de ses cornes.
--Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de madame de Gers devient inconvenant dans la vôtre.
--Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il s'agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s'agit de vous. Tout dépend du point de vue. D'ailleurs je ne tiens pas à ce mot, je ne l'ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.
--Mûr... Pour quoi?
--Mais pour l'être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette parole, c'est qu'il... brûle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier si je parle d'un... coiffé. Alors... oui... quand on l'est, on ne le sent pas.
--Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous ai jamais vue ainsi.
--Ah! voilà... j'ai changé... en mal. C'est votre faute.
--Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je vous supplie de ne pas autoriser, comme vous l'avez fait ce soir, les poursuites inconvenantes de M. Burel.
--Vous êtes jaloux. Je le disais bien.
--Mais non, non. Seulement je désire n'être pas ridicule. Je ne veux pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les... épaules, ou plutôt entre les seins...
--Il cherchait un porte-voix.
--Je... je lui tirerai les oreilles.
--Seriez-vous amoureux de moi, par hasard?
--On le pourrait être de femmes moins jolies.
--Tiens, comme vous voilà! C'est que je ne suis plus amoureuse de vous, moi!
_Le comte s'est levé. Il fait le tour de la petite table, et, passant derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle se dresse d'une secousse, et, le regardant au fond des yeux:_
--Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, s'il vous plaît. Nous vivons séparés. C'est fini.
--Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque temps.
--Alors... alors... c'est que j'ai gagné. Vous aussi... vous me trouvez... mûre.
--Je vous trouve ravissante, ma chère; vous avez des bras, un teint, des épaules...
--Qui plairaient à M. Burel.
--Vous êtes féroce. Mais là... vrai... je ne connais pas de femme aussi séduisante que vous.
--Vous êtes à jeun.
--Hein?
--Je dis: Vous êtes à jeun.
--Comment ça?
--Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à manger des choses qu'on n'aimerait point à un autre moment. Je suis le plat... négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous la dent... ce soir.
--Oh! Marguerite! Qui vous a appris à parler comme ça?
--Vous! Voyons: depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, des cocottes celles-là, des artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j'explique autrement que par un jeûne momentané vos... velléités de ce soir.
--Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de vous. Pour de vrai, très fort. Voilà.
--Tiens, tiens. Alors vous voudriez... recommencer?
--Oui, Madame.
--Ce soir!
--Oh! Marguerite!
--Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous. Nous ne sommes plus rien l'un à l'autre, n'est-ce pas? Je suis votre femme, c'est vrai, mais votre femme--libre. J'allais prendra un engagement d'un autre côté, vous me demandez la préférence. Je vous la donnerai... à prix égal.
--Je ne comprends pas.
--Je m'explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes? Soyez franc.
--Mille fois mieux.
--Mieux que la mieux?
--Mille fois.
--Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en trois mois?
--Je n'y suis plus.
--Je dis: combien vous a coûté, en trois mois, la plus charmante de vos maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., entretien complet, enfin?
--Est-ce que je sais, moi?
--Vous devez savoir. Voyons un prix moyen, modéré. Cinq mille francs par mois: est-ce a peu près juste?
--Oui... à peu près.
--Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je suis à vous pour un mois, à compter de ce soir.
--Vous êtes folle.
--Vous le prenez ainsi; bonsoir.
_La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit est entr'ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures_.
_Le comte apparaissant à la porte:_
--Ça sent très bon, ici.
--Vraiment?... Ça n'a pourtant pas changé. Je me sers toujours de peau d'Espagne.
--Tiens, c'est étonnant... ça sent très bon.
--C'est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce que je vais me coucher.
--Marguerite!
--Allez-vous-en!
_Il entre tout à fait et s'assied dans un fauteuil._
_La comtesse_:--Ah! c'est comme ça. Eh bien, tant pis pour vous.
_Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus et blancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant la glace; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rosé apparaît au bord du corset de soie noire._
_Le comte se lève vivement et vient vers elle._
_La comtesse_:--Ne m'approchez pas, ou je me fâche!...
_Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres._
_Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre d'eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l'épaule, le lance en plein visage de son mari._
_Il se relève, ruisselant d'eau, furieux, murmurant:_
--C'est stupide.
--Ça se peut...Mais vous savez mes conditions: Cinq mille francs.
--Mais ce serait idiot!...
--Pourquoi ça!
--Comment, pourquoi? Un mari payer pour coucher avec sa femme!...
--Oh!... quels vilains mots vous employez!
--C'est possible. Je répète que ce serait idiot de payer sa femme, sa femme légitime.
--Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d'aller payer des cocottes.
--Soit, mais je ne veux pas être ridicule.
_La comtesse s'est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis._
_Le comte s'approche un peu et d'une voix tendre:_
--Quelle drôle d'idée vous avez là?
--Quelle idée?
--De me demander cinq mille francs.
--Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l'un à l'autre, n'est-ce pas? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pas m'épouser puisque nous sommés mariés. Alors vous m'achetez, un peu moins peut-être qu'une autre.
Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d'aller chez une gueuse qui en ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre ménage. Et puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant, de plus original que de se payer sa propre femme. On n'aime bien, en amour illégitime, que ce qui coûte cher, très cher. Vous donnez à notre amour... légitime, un prix nouveau, une saveur de débauche, un ragoût de... polissonnerie en le... tarifant comme un amour coté. Est-ce pas vrai?
_Elle s'est levée presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette._
--Maintenant, Monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.
_Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et, brusquement, lui jetant à la tête son portefeuille:_
--Tiens, gredine, en voilà six mille...Mais tu sais?...
_La comtesse ramasse l'argent, le compte, et d'une voix lente:_
--Quoi?
--Ne t'y accoutume pas.
_Elle éclate de rire, et allant vers lui:_
--Chaque mois, cinq mille, Monsieur, ou bien je vous renvoie à vos cocottes. Et même si...si vous êtes content...je vous demanderai de l'augmentation.
PETIT SOLDAT
Chaque dimanche, sitôt qu'ils étaient libres, les deux petits soldats se mettaient en marche.
Ils tournaient à droite en sortant de la caserne, traversaient Courbevoie à grands pas rapides, comme s'ils eussent fait une promenade militaire; puis, dès qu'ils avaient quitté les maisons, ils suivaient, d'une allure plus calme, la grand'route poussiéreuse et nue qui mène à Bezons.
Ils étaient petits, maigres, perdus dans leur capote trop large, trop longue, dont les manches couvraient leurs mains, gênés par la culotte rouge, trop vaste, qui les forçait à écarter les jambes pour aller vite. Et sous le shako raide et haut, on ne voyait plus qu'un rien du tout de figure, deux pauvres figures creuses de Bretons, naïves, d'une naïveté presque animale, avec des yeux bleus doux et calmes.
Ils ne parlaient jamais durant le trajet, allant devant eux, avec la même idée en tête, qui leur tenait lieu de causerie, car ils avaient trouvé, à l'entrée du petit bois des Champioux, un endroit leur rappelant leur pays, et ils ne se sentaient bien que là.
Au croisement des routes de Colombes et de Chatou, comme on arrivait sous les arbres, ils ôtaient leur coiffure qui leur écrasait la tête, et ils s'essuyaient le front.
Ils s'arrêtaient toujours un peu sur le pont de Bezons pour regarder la Seine. Ils demeuraient là, deux ou trois minutes, courbés en deux, penchés sur le parapet; ou bien ils considéraient le grand bassin d'Argenteuil où couraient les voiles blanches et inclinées des clippers, qui, peut-être, leur remémoraient la mer bretonne, le port de Vannes dont ils étaient voisins, et les bateaux pécheurs s'en allant à travers le Morbihan, vers le large.
Dès qu'ils avaient franchi la Seine, ils achetaient leurs provisions chez le charcutier, le boulanger et le marchand de vin du pays. Un morceau de boudin, quatre sous de pain et un litre de petit bleu constituaient leurs vivres emportés dans leurs mouchoirs. Mais, aussitôt sortis du village, ils n'avançaient plus qu'à pas très lents et ils se mettaient à parler.
Devant eux, une plaine maigre, semée de bouquets d'arbres, conduisait au bois, au petit bois qui leur avait paru ressembler à celui de Kermarivan. Les blés et les avoines bordaient l'étroit chemin perdu dans la jeune verdure des récoltes, et Jean Kerderen disait chaque fois à Luc Le Ganidec:
--C'est tout comme auprès de Pleunivon.
--Oui, c'est tout comme.
Ils s'en allaient, côte à côte, l'esprit plein de vagues souvenirs du pays, plein d'images réveillées, d'images naïves comme les feuilles coloriées d'un sou. Ils revoyaient un coin de champ, une haie, un bout de lande, un carrefour, une croix de granit.
Chaque fois aussi, ils s'arrêtaient auprès d'une pierre qui bornait une propriété, parce qu'elle avait quelque chose du dolmen de Locneuveu.
En arrivant au premier bouquet d'arbres, Luc Le Ganidec cueillait tous les dimanches une baguette, une baguette de coudrier; il se mettait à arracher tout doucement l'écorce en pensant aux gens de là-bas.
Jean Kerderen portait les provisions.
De temps en temps, Luc citait un nom, rappelait un fait de leur enfance, en quelques mots seulement qui leur donnaient longtemps à songer. Et le pays, le cher pays lointain les repossédait peu à peu, les envahissait, leur envoyait, à travers la distance, ses formes, ses bruits, ses horizons connus, ses odeurs, l'odeur de la lande verte où courait l'air marin.
Ils ne sentaient plus les exhalaisons du fumier parisien dont sont engraissées les terres de la banlieue, mais le parfum des ajoncs fleuris que cueille et qu'emporte la brise salée du large. Et les voiles des canotiers, apparues au-dessus des berges, leur semblaient les voiles des caboteurs, aperçues derrière la longue plaine qui s'en allait de chez eux jusqu'au bord des flots.
Ils marchaient à petits pas, Luc Le Ganidec et Jean Kerderen, contents et tristes, hantés par un chagrin doux, un chagrin lent et pénétrant de bête en cage, qui se souvient.
Et quand Luc avait fini de dépouiller la mince baguette de son écorce, ils arrivaient au coin du bois où ils déjeunaient tous les dimanches.
Ils retrouvaient les deux briques cachées par eux dans un taillis, et ils allumaient un petit feu de branches pour cuire leur boudin sur la pointe de leur couteau.
Et quand ils avaient déjeuné, mangé leur pain jusqu'à la dernière miette, et bu leur vin jusqu'à la dernière goutte, ils demeuraient assis dans l'herbe, côte à côte, sans rien dire, les yeux au loin, les paupières lourdes, les doigts croisés comme à la messe, leurs jambes rouges allongées à côté des coquelicots du champ; et le cuir de leurs shakos et le cuivre de leurs boutons luisaient sous le soleil ardent, faisaient s'arrêter les alouettes qui chantaient en planant sur leurs têtes.
Vers midi, ils commençaient à tourner leurs regards de temps en temps du côté du village de Bezons, car la fille à la vache allait venir.