Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom

Chapter 9

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Et quand les gens des environs le rencontraient le long des chemins, avec son large chapeau et son grand bâton, sa boîte de médicaments pendue à l'épaule par une courroie, ils se découvraient respectueusement. Ceux qui n'aimaient pas le prêtre estimaient l'homme.

Pour M. d'Escorval, plus que pour tous les autres, l'abbé Midon devait se hâter. Le baron était son ami. C'est dire quelle appréhension le fit trembler, quand il aperçut, devant la grille, Mme d'Escorval guettant son arrivée. À la façon dont elle se précipita à sa rencontre, il crut qu'elle allait lui annoncer un malheur irréparable. Mais non. Elle lui prit la main, et sans prononcer une parole, elle l'entraîna jusqu'à la chambre de Maurice.

La situation de ce malheureux enfant était des plus graves, il ne fallut à l'abbé qu'un coup d'œil pour le reconnaître, mais elle n'était pas désespérée.

--Nous le tirerons de là, dit-il avec un sourire qui ramenait l'espérance.

Et aussitôt, avec le sang-froid d'un vieux guérisseur, il pratiqua une large saignée et ordonna des applications de glace sur la tête et des sinapismes.

En un moment toute la maison fut en mouvement, pour accomplir ces prescriptions de salut. Le prêtre en profita pour attirer le baron dans l'embrasure d'une fenêtre.

--Qu'arrive-t-il donc?... demanda-t-il.

M. d'Escorval eut un geste désolé.

--Un désespoir d'amour... répondit-il. M. Lacheneur m'a refusé la main de sa fille que je lui demandais pour mon fils... Maurice a dû voir aujourd'hui Marie-Anne... Que s'est-il passé entre eux?... je l'ignore, vous voyez le résultat...

La baronne rentrait, les deux hommes se turent, et le silence vraiment funèbre de la chambre ne fut plus troublé que par les plaintes de Maurice.

Son agitation, loin de se calmer, redoublait. Le délire peuplait son cerveau de fantômes, et à tout moment les noms de Marie-Anne, de Martial de Sairmeuse et de Chanlouineau revenaient dans ses phrases, trop incohérentes pour qu'il fût possible de suivre sa pensée.

Ce que cette nuit-là parut longue à M. d'Escorval et à sa femme, ceux-là seuls le savent qui ont compté les secondes d'une minute près du lit d'un malade aimé...

Certes, leur confiance en l'abbé Midon, leur compagnon de veille, était grande; mais enfin, il n'était pas médecin, tandis que l'autre, celui qu'ils attendaient...

Enfin, comme l'aube faisait pâlir les bougies, on entendit au dehors le galop furieux d'un cheval, et peu après le docteur de Montaignac parut.

Il examina attentivement Maurice, et, après une courte conférence à voix basse avec le prêtre:

--Je n'aperçois aucun danger immédiat, déclara-t-il. Tout ce qu'il y avait à faire a été fait... il faut laisser le mal suivre son cours... je reviendrai.

Il revint en effet le lendemain et aussi les jours d'après, car ce ne fut qu'à la fin de la semaine suivante que Maurice fut déclaré hors de danger.

Ses parents remerciaient Dieu, lui s'affligeait.

--Hélas! se disait-il, je souffrais moins quand je ne pensais pas.

Ce jour-là même, il raconta à son père toute la scène du bois de la Rèche, dont les moindres détails étaient restés profondément gravés dans sa mémoire. Lorsqu'il eut terminé:

--Tu es bien sûr, lui demanda son père, de la réponse de Marie-Anne? Elle t'a bien dit que si son père donnait son consentement à votre mariage, elle refuserait le sien?...

--Elle me l'a dit.

--Et elle t'aime?

--J'en suis sûr.

--Tu ne t'es pas mépris au ton de M. Lacheneur, quand il t'a dit: Mais va-t-en donc, petit malheureux!...

--Non.

M. d'Escorval demeura un moment pensif.

--C'est à confondre la raison, murmura-t-il.

Et, si bas que son fils ne put l'entendre, il ajouta:

--Je verrai Lacheneur demain, et il faudra bien que ce mystère s'explique.

XVI

La maison où s'était réfugié M. Lacheneur était située tout au haut des landes de la Rèche.

C'était bien, ainsi qu'il l'avait dit, une masure étroite et basse; mais elle n'était guère plus misérable que le logis de beaucoup de paysans de la commune.

Elle se composait d'un rez-de-chaussée divisé en trois chambres et était couverte en chaume.

Devant était un petit jardin d'une vingtaine de mètres, où végétaient quelques arbres fruitiers, des choux jaunis et une vigne dont les brins couraient le long de la toiture.

Ce n'était rien, ce jardinet. Eh bien! sa conquête sur un sol frappé de stérilité, avait exigé de la défunte tante de Lacheneur des prodiges de courage et de ténacité.

Pendant les vingt dernières années de sa vie, cette vieille paysanne n'avait jamais failli un seul jour à apporter là deux ou trois hottées de terre végétale qu'elle allait prendre à plus d'une demi-lieue.

Il y avait près d'un an qu'elle était morte, et le petit routin qu'elle avait tracé à travers la lande, pour sa tâche quotidienne, était parfaitement net encore, tant son pied, à la longue, l'avait profondément battu.

C'est dans ce sentier que s'engagea M. d'Escorval, qui, fidèle à ses résolutions, venait avec l'espoir d'arracher au père de Marie-Anne le secret de son inexplicable conduite.

Il était si vivement préoccupé de cette tentative suprême, qu'il gravissait, en plein midi, la rude côte, sans s'apercevoir de la chaleur, qui était accablante.

Arrivé au sommet, cependant, il s'arrêta pour reprendre haleine, et tout en s'essuyant le front, il se retourna pour donner un coup d'œil au chemin qu'il venait de parcourir.

C'était la première fois qu'il venait jusqu'à cet endroit; il fut surpris de l'étendue du paysage qu'il découvrait.

De ce point, le plus élevé de la contrée, on domine toute la vallée de l'Oiselle. On aperçoit surtout, avec une netteté extraordinaire, en raison de la distance, la redoutable citadelle de Montaignac, bâtie sur un rocher presque inaccessible.

Cette dernière circonstance, que le baron devait se rappeler au milieu des plus effroyables angoisses, ne le frappa pas sur le moment. La maison de Lacheneur absorbait toute son attention.

Son imagination lui représentait vivement les souffrances de ce malheureux, qui, du jour au lendemain, sans transition, passait des splendeurs du château de Sairmeuse aux misères de cette triste demeure.

--Hélas! pensait-il, combien en a-t-on vu dont la raison n'a pas résisté à de moindres épreuves...

Mais il avait hâte d'être fixé, il alla frapper à la porte de la maison.

--Entrez!... dit une voix.

Par un trou pratiqué à la vrille, dans la porte, passait une petite ficelle destinée à soulever le loquet intérieur; le baron tira cette ficelle et entra.

La pièce où il pénétrait était petite, blanchie à la chaux, et n'avait d'autre plancher que le sol, d'autre plafond que le chaume du toit.

Un lit, une table et deux grossiers bancs de bois composaient tout le mobilier.

Assise sur un escabeau, près d'une fenêtre à petits carreaux verdâtres, Marie-Anne travaillait à un ouvrage de broderie.

Elle avait abandonné ses jolies robes de «demoiselle,» et son costume était presque celui des ouvrières de la campagne.

Quand parut M. d'Escorval, elle se leva, et pendant un moment, ils demeurèrent debout, en face l'un de l'autre, silencieux, elle calme en apparence, lui visiblement agité.

Il examinait Marie-Anne, et il la trouvait comme transfigurée. Elle était très-visiblement pâlie et maigrie, mais sa beauté avait une expression étrange et touchante, rayonnement sublime du devoir accompli et de la résignation au sacrifice.

Cependant, songeant à son fils, il s'étonna de voir cette tranquillité.

--Vous ne me demandez pas de nouvelles de Maurice?... fit-il d'un ton de reproche.

--On m'en a apporté ce matin, monsieur, comme tous les jours. Je n'ai pas vécu tant que j'ai su sa vie en péril. Je sais qu'il va mieux, et que même depuis hier on lui a permis de manger un peu...

--Vous pensiez à lui?...

Elle frissonna. Des rougeurs fugitives coururent de son cou à son front, mais c'est d'une voix presque assurée qu'elle répondit:

--Maurice sait bien qu'il ne serait pas en mon pouvoir de l'oublier, alors même que je le voudrais...

--Et cependant, vous lui avez dit que vous approuvez le refus de votre père!...

--Je l'ai dit, oui, monsieur le baron, et j'aurai le courage de le répéter.

--Mais vous avez désespéré Maurice, malheureuse enfant; mais il a failli mourir!...

Elle redressa fièrement la tête, chercha le regard de M. d'Escorval, et quand elle l'eut rencontré:

--Regardez-moi, monsieur, prononça-t-elle. Pensez-vous que je ne souffre pas, moi?

M. d'Escorval resta un instant abasourdi, mais se remettant, il prit la main de Marie-Anne, et la serrant affectueusement entre les siennes:

--Ainsi, dit-il, Maurice vous aime, vous l'aimez, vous souffrez, il a failli mourir, et vous le repoussez!...

--Il le faut, monsieur.

--Vous le dites, du moins, chère et malheureuse enfant; vous le dites et vous le croyez. Mais moi qui cherche les raisons de ce sacrifice immense, je ne les découvre pas. Il faut me les avouer, Marie-Anne, il le faut... Qui sait si vous ne vous épouvantez pas de chimères que mon expérience dissiperait d'un souffle?... N'avez-vous pas confiance en moi, ne suis-je plus votre vieil ami?... Il se peut que votre père, sous le coup de son désespoir, ait pris quelques résolutions extrêmes... Parlez, nous les combattrons ensemble. Lacheneur sait combien mon amitié lui est dévouée, je lui parlerai, il m'écoutera...

--Je n'ai rien à vous apprendre, monsieur!...

--Quoi!... Vous aurez l'affreux courage de rester inflexible, car c'est un père qui vous prie à genoux, un père qui vous dit: Marie-Anne, vous tenez entre vos mains le bonheur, la vie, la raison de mon fils...

Les larmes, à ces mots, jaillirent des yeux de Marie-Anne, et elle dégagea vivement sa main.

--Ah! vous êtes cruel, monsieur, s'écria-t-elle, vous êtes sans pitié!... Vous ne voyez donc pas tout ce que j'endure, et que vous me torturez comme il n'est pas possible!... Non, je n'ai rien à vous dire; non, il n'y a rien à dire à mon père!... Pourquoi venir ébranler mon courage, quand je n'ai pas trop de toute mon énergie pour combattre le désespoir!... Que Maurice m'oublie, et que jamais il ne cherche à me revoir... Il est de ces destinées contre lesquelles on ne lutte pas, ce serait folie, nous sommes séparés pour toujours. Suppliez Maurice de quitter ce pays, et s'il refuse, vous êtes son père, commandez. Et vous-même, monsieur, au nom du ciel, fuyez-nous, nous portons malheur... Gardez-vous de jamais revenir ici, notre maison est maudite, la fatalité qui pesa sur nous vous atteindrait...

Elle parlait avec une sorte d'égarement, et si haut que sa voix devait arriver à la pièce voisine.

La porte de communication s'ouvrit, et M. Lacheneur se montra sur le seuil.

À la vue de M. d'Escorval, il ne put retenir un blasphème. Mais il y avait plus de douleur et d'anxiété que de colère, dans la façon dont il dit:

--Vous, monsieur le baron, vous ici!...

Le trouble où Marie-Anne avait jeté M. d'Escorval était si grand qu'il eut toutes les peines du monde à balbutier une apparence de réponse:

--Vous nous abandonniez, j'étais inquiet; avez-vous oublié notre vieille amitié, je viens à vous...

Les sourcils de l'ancien maître de Sairmeuse restaient toujours froncés.

--Pourquoi ne m'avoir pas prévenu de l'honneur que me fait M. le baron, Marie-Anne? dit-il sévèrement à sa fille...

Elle voulut parler, elle ne le put, et ce fut le baron, dont le sang-froid revenait, qui répondit:

--Mais j'arrive à l'instant, mon cher ami.

M. Lacheneur enveloppait d'un même regard soupçonneux sa fille et le baron.

--Que se sont-ils dit, pensait-il évidemment, pendant qu'ils étaient seuls?

Mais si grandes que fussent ses inquiétudes, il parvint à en maîtriser l'expression, et c'est presque de sa bonne voix d'autrefois, sa voix des temps heureux, qu'il engagea M. d'Escorval à le suivre dans la chambre voisine.

--C'est le salon de réception et mon cabinet de travail, dit-il en souriant.

Cette pièce, beaucoup plus grande que la première, était tout aussi sommairement meublée, mais elle était encombrée de petits volumes et d'une quantité infinie de menus paquets.

Deux hommes étaient occupés à ranger ces paquets et ces livres.

L'un était Chanlouineau.

M. d'Escorval ne se rappelait pas avoir jamais vu l'autre, qui était tout jeune.

--C'est mon fils Jean, monsieur le baron, dit Lacheneur... Dame!... il a changé depuis tantôt dix ans que vous ne l'avez vu.

C'était vrai... Il y avait bien dix bonnes années au moins que le baron d'Escorval n'avait en l'occasion de voir le fils de Lacheneur.

Comme le temps passe!... Il l'avait quitté enfant, il le retrouvait homme.

Jean venait d'avoir vingt ans, mais des traits fatigués et une barbe précoce le faisaient paraître plus vieux.

Il était grand, très-bien de sa personne, et sa physionomie annonçait une vive intelligence.

Malgré cela, il ne plaisait pas à première vue. Il y avait en lui un certain «on ne sait quoi» qui effarouchait la sympathie. Son regard mobile fuyait le regard de l'interlocuteur, son sourire offrait le caractère de l'astuce et de la méchanceté.

--Ce garçon, pensa M. d'Escorval, doit être faux comme un jeton.

Présenté par son père, il s'était incliné devant le baron, profondément, mais avec une mauvaise grâce très-appréciable.

M. Lacheneur, lui, poursuivait:

--N'ayant plus les moyens d'entretenir Jean à Paris, j'ai dû le faire revenir... Ma ruine sera peut-être un bonheur pour lui!... L'air des grandes villes ne vaut rien pour les fils des paysans. Nous les y envoyons, vaniteux que nous sommes, pour qu'ils y apprennent à s'élever au-dessus de leur père, et pas du tout, ils n'aspirent qu'à descendre...

--Mon père, interrompit le jeune homme, mon père!... Attendez au moins que nous soyons seuls!...

--M. d'Escorval n'est pas un étranger!...

Chanlouineau était évidemment du parti du fils; il multipliait les signes pour engager M. Lacheneur à se taire.

Il ne les vit pas ou il ne lui plut pas d'en tenir compte, car il continua:

--J'ai dû vous ennuyer, monsieur le baron, à force de vous répéter: «Je suis content de mon fils, je lui vois une ambition honorable, il travaille, il arrivera...» Je le croyais sur la foi de ses lettres. Ah! j'étais un père naïf! L'ami chargé de porter à Jean l'ordre de revenir m'a appris la vérité. Ce jeune homme modèle ne sortait des tripots que pour courir les bals publics... Il s'était amouraché d'une mauvaise petite sauteuse de je ne sais quel théâtre infime, et pour plaire à cette créature, il montait sur les planches et se montrait à ses côtés, la face barbouillée de blanc et de rouge...

--Monter sur un théâtre n'est pas un crime!

--Non, mais c'en est un que de tromper son père, c'en est un que de se draper d'une fausse vertu!... T'ai-je jamais refusé de l'argent? non. Mais plutôt que de m'en demander, tu faisais des dettes partout, et tu dois au moins vingt mille francs!

Jean baissait la tête; son irritation était visible, mais il craignait son père.

--Vingt mille francs!... répétait M. Lacheneur, je les avais il y a quinze jours... je n'ai plus rien. Je ne puis espérer cette somme que de la générosité des Messieurs de Sairmeuse...

Cette phrase, dans sa bouche, dépassait tellement tout ce que pouvait imaginer le baron, qu'il ne fut pas maître d'un mouvement de stupeur.

Ce geste, Lacheneur le surprit, et c'est avec toutes les apparences de la sincérité et de la plus entière bonne foi, qu'il reprit:

--Ce que je dis là vous étonne, monsieur? Je le comprends. La colère du premier moment m'a arraché tant de propos ridicules!... Mais je me suis calmé et j'ai reconnu mon injustice. Que vouliez-vous que fît le duc? Devait-il me faire cadeau de Sairmeuse? Il a été un peu brusque, je l'avoue, mais c'est son genre; au fond il est le meilleur des hommes...

--Vous l'avez donc revu?...

--Lui, non; mais j'ai revu son fils, M. le marquis. Même, je suis allé avec lui au château pour y désigner les objets que je désire garder... Oh! il n'y a pas à dire non, on a tout mis à ma disposition, tout. J'ai choisi ce que j'ai voulu, meubles, vêtements, linge... On m'apportera tout cela ici, et j'y serai comme un seigneur...

--Pourquoi ne pas chercher une autre maison? celle-ci...

--Celle-ci me plaît, monsieur le baron; sa situation surtout me convient.

Au fait, pourquoi les Sairmeuse n'auraient-ils pas regretté l'odieux de leur conduite? Était-il impossible que les rancunes de Lacheneur eussent cédé devant les plus honorables réparations? Ainsi pensa M. d'Escorval.

--Dire que M. le marquis a été bon, continuait Lacheneur, serait trop peu dire. Il a eu pour nous les plus délicates attentions. Par exemple, ayant vu combien Marie-Anne regrette ses fleurs, il a déclaré qu'il allait lui en envoyer de quoi remplir notre petit jardin, et qu'il les ferait renouveler tous les mois...

Comme tous les gens passionnés, M. Lacheneur outrait le rôle qu'il s'était imposé. Ce dernier exemple était de trop; il éclaira d'une sinistre lueur l'esprit de M. d'Escorval.

--Grand Dieu!... pensa-t-il, ce malheureux méditerait-il un crime!...

Il regarda Chanlouineau et son inquiétude augmenta. Aux noms du marquis et de Marie-Anne, le robuste gars était devenu blême.

--Il est entendu, disait Lacheneur de l'air le plus satisfait, qu'on me donnera les dix mille francs que m'avait légués Mlle Armande. En outre, j'aurai à fixer le chiffre de l'indemnité qu'on reconnaît me devoir. Et ce n'est pas tout: on m'a offert de gérer Sairmeuse, moyennant de bons appointements... Je serais allé loger avec ma fille au pavillon de garde, que j'ai habité si longtemps... Toutes réflexions faites, j'ai refusé. Après avoir joui longtemps d'une fortune qui ne m'appartenait pas, je veux en amasser une qui sera bien à moi...

--Serait-il indiscret de vous demander ce que vous comptez faire?...

--Pas le moins du monde... Je m'établis colporteur.

M. d'Escorval n'en pouvait croire ses oreilles.

--Colporteur?... répéta-t-il.

--Oui, monsieur. Tenez, voici ma balle, là-bas, dans ce coin...

--Mais c'est insensé! s'écria M. d'Escorval, c'est à peine si les gens qui font ce métier gagnent leur vie de chaque jour!...

--Erreur, monsieur le baron. Mes calculs sont faits, le bénéfice est de trente pour cent. Et notez que nous serons trois à vendre, car je confierai une balle à mon fils et une autre à Chanlouineau, qui feront des tournées de leur côté.

--Quoi!... Chanlouineau...

--Devient mon associé.

--Et ses terres, qui en prendra soin?

--Il aura des journaliers...

Et là-dessus, voulant sans doute faire entendre à M. d'Escorval que sa visite avait assez duré, Lacheneur se mit aussi, lui, à arranger les petits paquets qui devaient emplir la balle du marchand ambulant.

Mais le baron ne pouvait s'éloigner ainsi, maintenant surtout que ses soupçons devenaient presque une certitude.

--Il faut que je vous parle!... dit-il brusquement.

M. Lacheneur se retourna.

--C'est que je suis bien occupé, répondit-il avec une visible hésitation.

--Je ne vous demande que cinq minutes. Cependant, si vous ne les avez pas aujourd'hui, je reviendrai demain... après-demain... tous les jours, jusqu'à ce que je puisse me trouver seul avec vous.

Ainsi pressé, Lacheneur comprit qu'il n'éviterait pas cet entretien; il eut le geste de l'homme qui se résigne, et, s'adressant à son fils et à Chanlouineau:

--Allez donc voir un moment de l'autre côté, si j'y suis... dit-il.

Ils sortirent, et dès que la porte fut refermée:

--Je sais, monsieur le baron, commença-t-il, très-vite, quelles raisons vous amènent. Vous venez me demander encore Marie-Anne... Je sais que mon refus a failli tuer Maurice; croyez que j'ai cruellement souffert... Mais mon refus n'en reste pas moins définitif, irrévocable. Il n'est pas au monde de puissance capable de me faire revenir sur ma résolution. Ne me demandez pas les motifs de ma décision, je ne vous les dirais pas... croyez qu'ils sont graves...

--Nous ne sommes donc pas vos amis!...

--Vous!... monsieur, s'écria Lacheneur, avec l'accent de la plus vive affection, vous!... Ah! vous le savez bien, vous êtes les meilleurs, les seuls amis que j'aie ici-bas!... Je serais le dernier et le plus misérable des hommes, si jusqu'à mon dernier soupir je ne gardais le souvenir précieux de vos bontés. Oui, vous êtes mes amis, oui je vous suis dévoué... et c'est pour cela même que je vous réponds; non, non, jamais!...

Il n'y avait plus à douter. M. d'Escorval saisit les poignets de Lacheneur, et les serrant à les briser:

--Malheureux!... dit-il d'une voix sourde, que voulez-vous faire! quelle vengeance terrible rêvez-vous!...

--Je vous jure...

--Oh! ne jurez pas. On ne trompe pas un homme de mon âge et de mon expérience. Vos projets, je les devine... vous haïssez les Sairmeuse plus mortellement que jamais.

--Moi!...

--Oui, vous... et si vous semblez oublier, c'est afin qu'ils oublient, eux aussi... Ces gens-là vous ont trop cruellement offensé pour ne pas vous craindre, vous le comprenez bien, et vous faites tout au monde pour les rassurer... Vous allez au devant de leurs avances, vous vous agenouillez devant eux... pourquoi?... Parce que vous êtes sûr qu'ils seront à vous quand vous aurez endormi leurs défiances, et que vous pourrez les frapper plus sûrement...

Il s'arrêta, on ouvrait la porte de communication. Marie-Anne parut:

--Mon père, dit-elle, voici M. le marquis de Sairmeuse.

Ce nom, que Marie-Anne jetait d'une voix effrayante de calme, au milieu d'une explication brûlante, ce nom de Sairmeuse empruntait aux circonstances une telle signification, que M. d'Escorval fut comme pétrifié.

--Il ose venir ici, pensa-t-il. Comment ne craint-il pas que les murs ne s'écroulent sur lui!...

M. Lacheneur avait foudroyé sa fille du regard. Il la soupçonnait d'une ruse qui pouvait le forcer à se découvrir. En une seconde, les plus furieuses passions contractèrent ses traits.

Mais il se remit, par un prodige de volonté. Il courut à la porte, repoussa Marie-Anne, et s'appuyant à l'huisserie, il se pencha dans la première pièce, en disant:

--Daignez m'excuser, monsieur le marquis, si je prends la liberté de vous prier d'attendre; je termine une affaire et je suis à vous à l'instant...

Il n'y avait dans son accent ni trouble ni colère, mais bien une respectueuse déférence et comme un sentiment profond de gratitude.

Ayant dit, il attira la porte à lui et se retourna vers M. d'Escorval.

Le baron, debout, les bras croisés, avait assisté à cette scène de l'air d'un homme qui doute du témoignage de ses sens; et cependant il en comprenait la portée.

--Ainsi, dit-il à Lacheneur, ce jeune homme vient ici, chez vous?...

--Presque tous les jours... non à cette heure, mais un peu plus tard.

--Et vous le recevez, vous l'accueillez!...

--De mon mieux, oui, monsieur le baron. Comment ne serais-je pas sensible à l'honneur qu'il me fait!... D'ailleurs, nous avons à débattre des intérêts sérieux... Nous nous occupons de régulariser la restitution de Sairmeuse... J'ai à lui donner des détails infinis pour l'exploitation des propriétés...

--Et c'est à moi, interrompit le baron, à moi, votre ami, que vous espérez faire entendre que vous, un homme d'une intelligence supérieure, vous êtes dupe des prétextes dont se pare M. le marquis de Sairmeuse pour hanter votre maison!... Regardez-moi dans les yeux... oui, comme cela!... Et maintenant osez me soutenir que véritablement, dans votre conscience, vous croyez que les visites de ce jeune homme s'adressent à vous!...

L'œil de Lacheneur ne vacilla pas.

--À qui donc s'adresseraient-elles? dit-il.

Cette opiniâtre sérénité trompait toutes les prévisions du baron. Il n'avait plus qu'à frapper un grand coup.

--Prenez garde, Lacheneur!... prononça-t-il sévèrement. Songez à la situation que vous faites à votre fille, entre Chanlouineau qui la voudrait pour femme, et M. de Sairmeuse qui la veut...

--Qui la veut pour maîtresse, n'est-ce pas?... Oh! dites le mot. Mais que m'importe!... Je suis sûr de Marie-Anne et je méprise les propos des imbéciles.

M. d'Escorval frémit.