Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom

Chapter 8

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Elle n'avait pas dix-neuf ans, et elle ne pouvait plus être sensible qu'aux jouissances de la vanité ou de l'ambition satisfaites. Elle pensait à un tabouret à la cour, comme une pensionnaire rêve d'un amoureux...

Si elle avait daigné remarquer Martial,--car elle l'avait remarqué,--c'est que son père lui avait dit que ce jeune homme emporterait sa femme aux plus hautes sphères du pouvoir. Là dessus, elle avait prononcé un «c'est bien, nous verrons!» à faire fuir un prétendant à mille lieues...

Cependant, Martial, craignant d'être surpris, s'avança et Mlle Blanche, à sa vue, se dressa avec un mouvement de biche effarouchée...

Lui s'inclina bien bas, et d'une voix amicalement respectueuse:

--M. de Courtomieu, mademoiselle, dit-il, ayant eu l'imprudence de m'apprendre où j'aurais l'honneur de vous rencontrer, je ne me suis plus senti le courage d'affronter des discussions graves... seulement...

Il montra la lettre que la jeune fille tenait à la main et ajouta:

--Seulement, je suis peut-être indiscret?

--Oh! en aucune façon, monsieur le marquis, quoique cette lettre que je viens de lire m'ait profondément émue... elle m'est adressée par une pauvre enfant à qui je m'intéressais, que j'envoyais chercher, parfois, quand je m'ennuyais: Marie-Anne Lacheneur.

Exercé dès son enfance à la savante hypocrisie des salons, le jeune marquis de Sairmeuse avait habitué son visage à ne rien trahir de ses impressions.

Il savait rester riant avec l'angoisse au cœur, grave quand le fou-rire eût dû le secouer de ses hoquets.

Et cependant, à ce nom de Marie-Anne montant aux lèvres de Mlle de Courtomieu, son œil, où la satisfaction de soi le disputait au mépris des autres, son œil si clair se voila.

--Elles se connaissent!... pensa-t-il.

L'idée d'un rapprochement de ces deux femmes entre lesquelles hésitait sa passion le troublait extraordinairement, et éveillait en lui toutes sortes de pudeurs inconnues.

La main tournée, rien ne paraissait de son trouble, mais Mlle Blanche l'avait aperçu.

--Qu'est-ce que cela signifie?... se dit-elle, toute inquiète.

Cependant, c'est avec le naturel parfait de l'innocence qu'elle poursuivit:

--Au fait, vous devez l'avoir vue, monsieur le marquis, cette pauvre Marie-Anne, puisque son père était le dépositaire de Sairmeuse?

--Je l'ai vue, en effet, mademoiselle, répondit simplement Martial.

--N'est-ce pas, qu'elle est remarquablement belle, et d'une beauté tout étrange, et qui surprend?

Un sot eût protesté. Le marquis de Sairmeuse ne commit pas cette faute.

--Oui, elle est très-belle, dit-il.

Cette soi-disant franchise déconcerta un peu Mlle Blanche, et c'est avec un air d'hypocrite compassion qu'elle ajouta:

--Pauvre fille!... que va-t-elle devenir? Voici son père réduit à bêcher la terre.

--Oh!... vous exagérez, mademoiselle, mon père préservera toujours Lacheneur de la gêne.

--Soit... je comprends cela... mais cherchera-t-il aussi un mari pour Marie-Anne?

--Elle en a un tout trouvé, mademoiselle... J'ai ouï dire qu'elle va épouser un garçon des environs qui a quelque bien, un certain Chanlouineau.

La naïve pensionnaire était plus forte que Martial. Elle le soumettait à un interrogatoire en règle, et il ne s'en apercevait pas. Elle éprouva un certain dépit en le voyant si bien instruit de tout ce qui concernait Mlle Lacheneur.

--Et vous croyez, monsieur le marquis, dit-elle, que c'est là le parti qu'elle avait rêvé?... Enfin!... Dieu veuille qu'elle soit heureuse; nul plus que nous ne le souhaite, car nous l'aimons beaucoup, ici... oui, beaucoup. N'est-ce pas, tante Médie?

Tante Médie, c'était la vieille demoiselle assise près de Mlle Blanche.

--Oui, beaucoup, répondit-elle.

Cette tante, cousine plutôt, était une parente pauvre que M. de Courtomieu avait recueillie, et à qui Mlle Blanche faisait payer chèrement son pain; elle l'avait dressée à jouer le rôle d'écho.

--Ce qui me désole, reprit Mlle de Courtomieu, c'est que je vois brisées des relations qui m'étaient chères... Mais écoutez plutôt ce que Marie-Anne m'écrit.

Elle retira de sa ceinture, où elle l'avait passée, la lettre de Mlle Lacheneur, et lut:

«Ma chère Blanche,

«Vous savez le retour de M. le duc de Sairmeuse. Il nous a surpris comme un coup de foudre. Mon père et moi, nous étions trop accoutumés à regarder comme nôtre le dépôt remis à notre fidélité; nous en avons été punis... Enfin, nous avons fait notre devoir, et à cette heure tout est consommé... Celle que vous appeliez votre amie n'est plus qu'une pauvre paysanne, comme sa mère...»

Le plus subtil observateur eût été pris à l'émotion de Mlle Blanche. On eût juré qu'elle avait mille peines à retenir ses larmes... peut-être même en tremblait-il quelqu'une entre ses longs cils.

La vérité est qu'elle ne songeait qu'à épier sur la figure de Martial quelque indice de ses sensations. Mais maintenant qu'il était en garde, il restait de marbre.

Elle continua:

«Je mentirais si je disais que je n'ai pas souffert de ce brusque changement... Mais j'ai du courage, je saurai me résigner. J'aurai, je l'espère, la force d'oublier, car il faut que j'oublie!... Le souvenir des félicités passées rendrait peut-être intolérables les misères présentes...»

Mlle de Courtomieu referma brusquement la lettre.

--Vous l'entendez, monsieur le marquis, dit-elle... concevez-vous cette fierté? Et on nous accuse d'orgueil, nous autres filles de la noblesse!

Martial ne répondit pas. L'altération de sa voix l'eût trahi, il le sentit. Combien cependant, il eût été plus touché encore s'il lui eût été donné de lire les dernières lignes de la lettre.

«Il faut vivre, ma chère Blanche, ajoutait Marie-Anne, et je n'éprouve aucune honte à vous demander de m'aider. Je travaille fort joliment, comme vous le savez, et je gagnerais ma vie à faire des broderies si je connaissais plus de monde... Je passerai aujourd'hui même à Courtomieu vous demander la liste des personnes chez lesquelles je pourrais me présenter en me recommandant de votre nom.»

Mais Mlle de Courtomieu s'était bien gardée de parler de cette requête si touchante. Elle avait tenté une épreuve, elle n'avait pas réussi: tant pis! Elle se leva, et accepta le bras de Martial pour rentrer.

Elle semblait avoir oublié «son amie,» et elle babillait le plus gaiement du monde, quand, approchant du château, elle fut interrompue par un grand bruit de voix confuses montées à leur diapason le plus élevé.

C'était la discussion de l'Adresse au roi, qui s'agitait furieusement dans le cabinet de M. de Courtomieu. Mlle Blanche s'arrêta.

--J'abuse de votre bienveillance, monsieur le marquis, dit-elle, je vous étourdis de mes enfantillages, et vous voudriez sans doute être là-haut.

--Certes non! répondit-il en riant. Qu'y ferais-je? Le rôle des hommes d'action ne commence qu'après que les orateurs sont enroués...

Il dit cela si bien, on devinait, sous son ton plaisant, une énergie si forte, que Mlle de Courtomieu en fut toute saisie. Elle reconnaissait, pensait-elle, l'homme qui, selon son père, devait aller si loin.

Malheureusement, son admiration fut troublée par un coup frappé à la grosse cloche qui annonçait les visiteurs.

Elle tressaillit, lâcha le bras de Martial, et très-vivement:

--Ah!... n'importe, fit-elle, je voudrais bien savoir ce qui se dit là-haut... Si je le demande à mon père, il se moquera de ma curiosité... Tandis que vous, monsieur le marquis, si vous assistiez à la conférence, vous me diriez tout...

Un désir ainsi exprimé était un ordre. Le marquis de Sairmeuse s'inclina et obéit.

--Elle me congédie, se disait-il en montant l'escalier, rien n'est plus clair, et même, elle n'y met pas de façons... Mais pourquoi diable me congédie-t-elle?

Pourquoi?... C'est qu'un seul coup à la cloche annonçait une visite pour Mlle Blanche, qu'elle attendait «son amie,» et qu'elle ne voulait à aucun prix d'une rencontre de Martial et de Marie-Anne.

Elle n'aimait pas, et déjà les tourments de la jalousie la déchiraient... Telle était la logique de son caractère.

Ses pressentiments d'ailleurs ne l'avaient pas trompée. C'était bien Mlle Lacheneur qui l'attendait au salon.

La malheureuse jeune fille était plus pâle que de coutume, mais rien dans son attitude ne trahissait les affreuses tortures qu'elle subissait depuis deux jours.

Et sa voix, en demandant à son ancienne amie une liste de «pratiques,» était aussi calme et aussi naturelle qu'autrefois quand elle la priait de venir passer une après-midi à Sairmeuse.

Aussi, lorsque ces deux jeunes filles si différentes s'embrassèrent, les rôles furent-ils intervertis.

C'était Marie-Anne que le malheur atteignait, ce fut Mlle Blanche qui sanglota.

Mais tout en écrivant à la file le nom des personnes de sa connaissance, Mlle de Courtomieu ne songeait qu'à l'occasion favorable qui se présentait de vérifier les soupçons éveillés en elle par le trouble de Martial.

--Il est inconcevable, dit-elle à son amie, inimaginable que le duc de Sairmeuse vous réduise à une si pénible extrémité!...

Si loyale était Marie-Anne, qu'elle ne voulut pas laisser peser cette accusation sur l'homme qui avait si cruellement traité son père.

--Il ne faut pas accuser le duc, dit-elle doucement; il nous a fait faire, ce matin, des offres considérables, par son fils.

Mlle Blanche se dressa comme si une vipère l'eût mordue.

--Ainsi, vous avez vu le marquis de Sairmeuse, ma chère Marie-Anne? dit-elle.

--Oui.

--Serait-il allé chez vous?...

--Il y allait... quand il m'a rencontrée, dans les bois de la Rèche...

Elle rougissait, en disant cela; elle devenait cramoisie au souvenir de l'impertinente galanterie de Martial.

La sotte expérience de Mlle Blanche--elle était terriblement expérimentée, cette fille qui sortait du couvent,--se méprit à ce trouble. Elle sut dissimuler, pourtant, et quand Marie-Anne se retira, elle eut la force de l'embrasser avec toutes les marques de l'affection la plus vive. Mais elle suffoquait.

--Quoi!... pensait-elle, pour une fois qu'ils se sont rencontrés, ils ont gardé l'un de l'autre une impression si profonde!... S'aimeraient-ils donc déjà?...

XIV

Si Martial eût rapporté fidèlement à Mlle Blanche tout ce qu'il entendit dans le cabinet du marquis de Courtomieu, il l'eût probablement un peu étonnée.

Il l'eût, à coup sûr, stupéfiée, s'il lui eût confessé en toute sincérité ses impressions et ses réflexions.

C'est qu'il n'avait pas la foi, ce malheureux à qui on devait, plus tard, reprocher les excès du plus sombre fanatisme. Sa vie se passa à combattre pour des préjugés que réprouvait sa raison.

Tombant, de par la volonté de Mlle Blanche, au milieu d'une discussion enragée, ses impressions furent celles d'un homme à jeun arrivant au dessert d'un déjeuner d'ivrognes. L'échauffement des autres redoubla son sang-froid.

Il fut révolté, sans en être surpris outre mesure, des prétentions grotesques et des âpres convoitises des nobles hôtes de M. de Courtomieu.

Grades, cordons, fortune, honneurs, pouvoir... ils voulaient tout.

Il n'en était pas un dont le pur dévouement n'exigeât impérieusement les récompenses les plus inouïes. C'est à peine si les modestes déclaraient se contenter d'une recette générale, d'une préfecture ou des épaulettes de lieutenant-général.

De là des récriminations bouffonnes, des mots piquants, des reproches amers. Tous les visages étaient courroucés, on se mesurait de l'œil, les voix s'enrouaient, et le marquis, qu'on avait nommé président, s'épuisait à répéter:

--Du calme, messieurs, du calme!... Un peu de modération, de grâce!...

--Tous ces gens-ci sont fous, pensait Martial, comprimant à grand'peine une violente envie de rire; fous à lier!...

Mais il n'eut pas à rendre compte de cette séance, qu'interrompit par bonheur l'annonce du dîner.

Mlle Blanche, quand le jeune marquis de Sairmeuse la rejoignit, ne songeait plus à interroger.

Et dans le fait, que lui importaient les espoirs ou les déceptions de ces personnages!

Elle les tenait en médiocre estime, par cette raison que pas un n'était d'aussi bonne noblesse que M. de Courtomieu, et qu'à eux tous ils étaient à peine aussi riches.

Un souci plus grand, immense, le souci de son avenir et de son bonheur absorbait despotiquement toutes ses facultés.

Pendant les quelques moments où elle était restée seule, après le départ de Marie-Anne, Mlle Blanche avait réfléchi.

L'esprit et la personne de Martial lui plaisaient, elle lui devait les premières émotions fortes de sa vie, il réunissait toutes les conditions que devait souhaiter une ambitieuse... elle décida qu'il serait son mari.

Elle eût eu quelques jours d'irrésolution, vraisemblablement, sans le mouvement de jalousie qui l'avait agitée. Mais, du moment où elle put croire, soupçonner, à tort ou à raison, qu'une autre femme lui disputerait Martial, elle le voulut...

De cet instant, elle ne devait plus, elle ne pouvait plus agir que sous l'inspiration d'un de ces amours étranges où le cœur n'est pour rien, qui se fixent dans la tête et qui, tout en laissant une sorte de sang-froid, peuvent conduire aux pires folies.

Que la femme dont l'ombre d'une réalité n'a jamais fait battre le pouls plus vite lui jette la première pierre.

Qu'elle fût vaincue dans cette lutte qu'elle allait entreprendre, si toutefois il y avait lutte, ce dont elle n'était pas sûre, c'est une idée qui ne pouvait venir à Mlle Blanche de Courtomieu.

On lui avait tant dit, tant répété, qu'il s'estimerait heureux entre tous l'homme qu'elle daignerait choisir!

Elle avait vu tant de prétendants assiéger son père!...

--D'ailleurs, pensait-elle en se souriant orgueilleusement dans les glaces du salon, ne suis-je pas aussi jolie que Marie-Anne?

«--Plus jolie!... murmurait la voix de la vanité; et tu as, toi, ce que n'a pas cette rivale: la naissance, l'esprit, le génie de la coquetterie!...»

Elle se sentait, en effet, assez d'habileté et de patience pour prendre et soutenir le caractère qui lui semblait le plus propre à éblouir, à fasciner Martial!...

Quant à garder ce caractère, s'il lui déplaisait, après le mariage, c'était une autre affaire!...

Le résultat de ces honnêtes dispositions fut que pendant le dîner Mlle Blanche déploya pour le jeune marquis de Sairmeuse tout son génie.

Elle cherchait si évidemment à lui plaire, que plusieurs convives en furent frappés.

D'une autre, cela eût choqué comme une haute inconvenance. Mais Blanche de Courtomieu pouvait tout se permettre, elle le savait bien. N'était-elle pas la plus riche héritière que l'on sût à dix lieues à la ronde? Il n'est pas de médisance capable d'entamer le prestige d'une dot d'un million comptant.

--Savez-vous, chevalier, disait à son voisin un vieux vicomte, que ces deux beaux enfants réuniraient à eux deux quelque chose comme sept à huit cent mille livres de rentes.

Martial, lui, s'abandonnait sans défiance au charme de cette situation.

Comment soupçonner de calcul cette jeune fille aux yeux si purs, dont les petits rires avaient la sonorité cristalline du rire de l'enfant!...

Involontairement il la comparait à la sérieuse Marie-Anne, et son imagination flottant de l'une à l'autre s'enflammait de l'étrangeté du contraste.

Mlle Blanche l'avait fait placer près d'elle à table, et ils causaient gaiement, se moquant un peu de leurs voisins, pendant que la discussion du tantôt se rallumait entre les autres convives, et s'enflammait à mesure que se succédaient les services.

Mais au dessert, ils furent interrompus. Les domestiques servaient du vin de Champagne, et on buvait aux alliés, dont les triomphantes baïonnettes avaient ramené le roi; on buvait aux Anglais, aux Prussiens, aux Russes, dont les chevaux mangeaient nos moissons sur pied...

Le nom de d'Escorval, éclatant tout à coup au milieu du choc des verres, devait arracher brusquement Martial à son enchantement.

Un vieux gentilhomme, dont le chef était couvert d'une petite calotte de soie noire, venait de se lever, et il proposait qu'on fît les plus actives démarches pour obtenir l'exil du baron d'Escorval.

--La présence d'un tel homme déshonore notre contrée, disait-il; c'est un jacobin frénétique, et même il a été jugé si dangereux, que M. Fouché l'a couché sur ses listes, et qu'il est ici sous la surveillance de la haute police.

Ce discoureur avait dû au baron d'Escorval de ne pas tomber dans la plus abjecte misère; aussi roulait-il des yeux féroces et semblait-il ivre de rancune.

On l'écoutait, mais on se taisait, l'hésitation se lisait dans tous les yeux.

Martial, lui, était devenu si pâle que Mlle Blanche remarqua sa pâleur et crut qu'il allait se trouver mal.

--Pourquoi cette émotion si violente? se demanda-t-elle, soupçonneuse.

C'est qu'un combat terrible se livrait dans l'âme du jeune marquis de Sairmeuse, entre son honneur et sa passion.

Ne souhaitait-il pas, la veille, l'éloignement de Maurice?

Eh bien!... une occasion se présentait, telle qu'il était impossible d'en imaginer une meilleure!... Que la démarche proposée eût lieu, et certainement le baron et sa famille allaient être forcés de s'expatrier peut-être pour toujours...

On hésitait, Martial le voyait, et il sentait qu'un mot de lui, un seul, pour ou contre, entraînerait tous les assistants.

Il eut dix secondes d'angoisses affreuses... Mais l'honneur l'emporta.

Il se leva et déclara que la mesure était mauvaise, impolitique...

--M. d'Escorval, dit-il, est un de ces hommes qui répandent autour d'eux comme un parfum d'honnêteté et de justice... Ayons le bon sens de respecter la considération qui l'environne.

Ainsi qu'il l'avait prévu, Martial décida les hôtes de M. de Courtomieu. L'air froid et hautain qu'il savait si bien prendre, sa parole brève et tranchante produisirent un grand effet.

--Évidemment, ce serait une faute! fut le cri général.

Martial s'était rassis, Mlle Blanche se pencha vers lui.

--C'est bien!... ce que vous avez fait là, monsieur le marquis, murmura-t-elle, vous savez défendre vos amis.

Pris à l'improviste, la voix de Martial se ressentit de son agitation:

--M. d'Escorval n'est pas de mes amis, dit-il, l'injustice m'a révolté, voilà tout.

Mlle de Courtomieu ne pouvait être dupe de cette explication. Un pressentiment lui disait qu'il y avait là quelque chose. Cependant elle ajouta:

--Votre conduite n'en est que plus belle.

Mais ce n'était pas là l'avis du duc de Sairmeuse, et tout en regagnant son château quelques heures plus tard, il reprochait amèrement à son fils son intervention.

--Pourquoi, diable! vous mêler de cette histoire! disait le duc. Je n'eusse point voulu prendre sur moi l'odieux de cette proposition, mais puisqu'elle était lancée...

--J'ai tenu à empêcher une sottise inutile!

--Sottise... inutile!... Jarnibieu! marquis, vous avez tôt fait de trancher. Pensez-vous que ce damné baron nous adore?... Que répondriez-vous, si on vous disait qu'il trame quelque chose contre nous?...

--Je hausserais les épaules.

--Oui-dà!... Eh bien!... marquis, faites-moi le plaisir d'interroger Chupin.

XV

Il n'y avait pas deux semaines que le duc de Sairmeuse était rentré en France, il n'avait pas encore eu le temps de secouer de ses souliers la poussière de l'exil, et déjà son imagination, troublée par la passion, lui montrait des ennemis partout.

Il n'était à Sairmeuse que depuis deux jours, et déjà il en était à accueillir sans discernement et de si bas qu'ils vinssent, les rapports envenimés qui caressaient ses rancunes.

Les soupçons qu'il eût voulu faire partager à Martial étaient cruellement et ridiculement injustes.

À l'heure même où il accusait le baron d'Escorval de «tramer quelque chose,» cet homme malheureux pleurait au chevet de son fils, qu'il croyait, qu'il voyait mourant...

Maurice était au moins en grand danger.

Son organisation nerveuse et impressionnable à l'excès, n'avait pu résister aux rudes assauts de la destinée, à ces brusques alternatives de bonheur sublimé et de désespoir qui se succédaient sans répit.

Quand, sur l'ordre si pressant de M. Lacheneur, il s'était éloigné précipitamment des bois de la Rèche, il avait comme perdu la faculté de réfléchir et de délibérer.

L'inexplicable résistance de Marie-Anne, les insultes du marquis de Sairmeuse, la feinte colère de Lacheneur, tout cela, pour lui, se confondait en un seul malheur, immense, irréparable, dont le poids écrasait sa pensée...

Les paysans qui le rencontrèrent, errant au hasard à travers les champs, furent frappés de sa démarche insolite, et pensèrent que sans doute une grande catastrophe venait de frapper la maison d'Escorval.

Quelques-uns le saluèrent... il ne les vit pas.

Il souffrait atrocement. Il lui semblait que quelque chose venait de se briser en lui, et il faisait à son énergie un appel désespéré. Il essayait de s'accoutumer au coup terrible.

L'habitude--cette mémoire du corps qui veille alors que l'esprit s'égare--l'habitude seule le ramena à Escorval pour le dîner.

Ses traits étaient si affreusement décomposés que Mme d'Escorval, en le voyant, fut saisie d'un pressentiment sinistre, et n'osa l'interroger.

Il parla le premier.

--Tout est fini! prononça-t-il d'une voix rauque. Mais ne t'inquiète pas, mère, j'ai du courage, tu verras...

Il se mit à table, en effet, d'un air assez résolu, il mangea presque autant que de coutume, et son père remarqua, sans mot dire, qu'il buvait son vin pur.

Tout en lui était si extraordinaire, qu'on l'eût dit animé par une volonté autre que la sienne, effet étrange et saisissant dont peuvent seuls donner l'idée, les mouvements inconscients d'une somnambule.

Il était fort pâle, ses yeux secs brillaient d'un éclat effrayant, son geste était saccadé, sa voix brève. Il parlait beaucoup, et même il plaisantait... Cherchait-il à s'étourdir?...

--Que ne pleure-t-il! pensait Mme d'Escorval épouvantée, je ne craindrais pas tant, et je le consolerais...

Ce fut le dernier effort de Maurice, il regagna sa chambre, et quand sa mère, qui était venue à diverses reprises écouter à sa porte, se décida à entrer vers minuit, elle le trouva couché, balbutiant des phrases incohérentes...

Elle s'approcha... Il ne parut pas la reconnaître ni seulement la voir. Elle lui parla... Il ne sembla pas l'entendre. Il avait la face congestionnée, les lèvres sèches, et par moments il sortait de sa gorge comme un râle. Elle lui prit la main... Cette main était brûlante. Et cependant il grelottait, ses dents claquaient...

Un nuage passa devant les yeux de la pauvre femme, elle crut qu'elle allait se trouver mal; mais elle dompta cette faiblesse et se traîna jusque sur le palier, où elle cria:

--Au secours!... mon fils se meurt!

D'un bond, M. d'Escorval fut à la chambre de Maurice. Il regarda, comprit et se précipita dehors en appelant son domestique d'une voix terrible.

--Attèle le cabriolet, lui ordonna-t-il, galope jusqu'à Montaignac et ramène un médecin... crève le cheval plutôt que de perdre une minute!...

Il y avait bien un «docteur» à Sairmeuse, mais c'était le plus borné des hommes. C'était un ancien chirurgien militaire, renvoyé de l'armée pour son incurable incapacité; on le nommait Rublot. Il se soûlait, et quand il était ivre, il aimait à montrer une immense trousse pleine d'instruments effrayants, avec lesquels autrefois, sur les champs de bataille, il coupait, disait-il, les jambes comme des raves.

Les paysans le fuyaient comme la peste. Quand ils étaient malades, ils envoyaient quérir le curé. M. d'Escorval fit comme les paysans, après avoir calculé que le médecin ne pouvait arriver avant le jour.

L'abbé Midon n'avait jamais fréquenté les écoles de médecine; mais au temps où il n'était que vicaire, les pauvres venaient si souvent lui demander conseil, qu'il s'était mis courageusement à l'étude, et que l'expérience aidant, il avait acquis un savoir que ne donne pas toujours le diplôme de la Faculté.

Quelle que fût l'heure à laquelle on vînt le chercher pour un malade, de jour ou de nuit, par tous les temps, on le trouvait prêt. Il ne répondait qu'un mot: «Partons!»