Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom
Chapter 7
--Oui, reprit-il d'un ton de défi, c'est assez d'hypocrisie, monsieur!... Oser parler de réparations après le traitement que vous et les vôtres lui avez infligé, c'est ajouter à l'affront une humiliation préméditée... et je ne le souffrirai pas.
Martial avait désarmé son fusil; il s'était relevé, et il époussetait le genou de son pantalon, où s'étaient attachés quelques grains de sable, avec un flegme dont il avait surpris le secret en Angleterre.
Il était bien trop fin pour ne pas reconnaître que Maurice déguisait la véritable cause de son emportement, mais que lui importait!... S'il s'avouait, qu'emporté par l'étrange impression que produisait sur lui Marie-Anne, il était allé trop vite et trop loin, il n'en était pas absolument mécontent.
Cependant il fallait répondre, et garder la supériorité qu'il s'imaginait avoir eue jusqu'à ce moment.
--Vous ne saurez jamais, monsieur, dit-il, en regardant alternativement son fusil et Marie-Anne, tout ce que vous devez à Mlle Lacheneur. Nous nous rencontrerons encore, je l'espère...
--Vous me l'avez déjà dit, interrompit brutalement Maurice. Rien n'est si facile que de me rencontrer... Le premier paysan venu vous indiquera la maison du baron d'Escorval.
--Eh bien!... monsieur, je ne dis pas que je ne vous enverrai pas deux de mes amis...
--Oh!... quand il vous plairai...
--Naturellement... Mais il me plaît de savoir avant en vertu de quel mandat vous vous improvisez juge de l'honneur de M. Lacheneur, et prétendez le défendre quand on ne l'attaque pas... Quels sont vos droits?
Au ton goguenard de Martial, Maurice fut certain qu'il avait entendu au moins une partie de sa conversation avec Marie-Anne.
--Mes droits, répondit-il, sont ceux de l'amitié... Si je vous dis que vos démarches sont inutiles, c'est que je sais que M. Lacheneur n'acceptera rien de vous... non, rien, sous quelque forme que vous déguisiez l'aumône que vous voudriez bien lui jeter, sans doute pour faire taire votre conscience... Il prétend garder son affront qui est son honneur et votre honte. Ah! vous avez cru l'abaisser, messieurs de Sairmeuse!... vous l'avez élevé à mille pieds de votre fausse grandeur... Sa noble pauvreté écrase votre opulence, comme j'écrase, moi, du talon, cette motte de sable... Lui, recevoir quelque chose de vous... allons donc!... Sachez que tous vos millions ne vous donneront jamais un plaisir qui approche de l'ineffable jouissance qu'il ressentira, quand, vous voyant passer dans votre carrosse, il se dira: «Ces gens-là me doivent tout!»
Sa parole enflammée avait une telle puissance d'émotion, que Marie-Anne ne sut pas résister à l'inspiration qu'elle eut de lui serrer la main. Et ce seul geste les vengea de Martial qui pâlit.
--Mais j'ai d'autres droits encore, poursuivit Maurice... Mon père a eu hier l'honneur de demander pour moi à M. Lacheneur la main de sa fille...
--Et je l'ai refusée!... cria une voix terrible.
Marie-Anne et les deux jeunes gens se retournèrent avec un même mouvement de surprise et d'effroi.
M. Lacheneur était là devant eux, et à ses côtés se tenait Chanlouineau qui roulait des yeux menaçants.
--Oui, je l'ai refusée, reprit M. Lacheneur, et je ne prévoyais pas que ma fille irait jamais contre mes volontés... Que m'avez-vous juré ce matin, Marie-Anne?... Est-ce bien vous... vous, qui donnez des rendez-vous aux galants dans les bois!... Rentrez à la maison, à l'instant...
--Mon père...
--Rentrez!... insista-t-il en jurant, rentrez, je l'ordonne.
Elle obéit et s'éloigna, non sans avoir adressé à Maurice un regard où se lisait un adieu qu'elle croyait devoir être éternel.
Dès qu'elle fut à vingt pas, M. Lacheneur vint se placer devant Maurice, les bras croisés:
--Quant à vous, monsieur d'Escorval, dit-il rudement, j'espère ne plus vous reprendre à rôder autour de ma fille...
--Je vous jure, monsieur...
--Oh!... pas de serments. C'est une mauvaise action que de détourner une jeune fille de son devoir, qui est l'obéissance... Vous venez de rompre à tout jamais toutes relations entre votre famille et la mienne...
Le pauvre garçon essaya encore de se disculper, mais M. Lacheneur l'interrompit.
--Assez, croyez-moi, reprenez le chemin de votre logis.
Et Maurice hésitant, il le saisit au collet et le porta presque jusqu'au sentier qui traversait le bois de la Rèche.
Ce fut l'affaire de dix secondes, et cependant il eut le temps de lui dire à l'oreille, et de son ton amical d'autrefois:
--Mais allez-vous-en donc, petit malheureux!... voulez-vous rendre toutes mes précautions inutiles!...
Il suivit de l'œil Maurice, qui se retirait tout étourdi de cette scène, stupéfié de ce qu'il venait d'entendre, et c'est seulement quand il le vit hors de la portée de la voix qu'il revint à Martial.
--Puisque j'ai l'honneur de vous rencontrer, monsieur le marquis, dit-il, je dois vous avertir que Chupin et un de ses fils vous cherchent partout... C'est de la part de M. le duc qui vous attend pour se rendre au château de Courtomieu.
Il se retourna vers Chanlouineau, et ajouta:
--Et nous, en route!...
Mais Martial l'arrêta d'un geste.
--Je suis bien surpris qu'on me cherche, dit-il. Mon père sait bien où il m'a envoyé... J'allais chez vous, monsieur, et de sa part...
--Chez moi?...
--Chez vous, oui, monsieur, et je m'y rendais pour vous porter l'expression de nos regrets sincères de la scène qui a eu lieu chez le curé Midon...
Et sans attendre une réponse, Martial, avec une extrême habileté et un rare bonheur d'expression, se mit à répéter au père l'histoire qu'il venait de conter à la fille.
À l'entendre, son père et lui étaient désespérés... Se pouvait-il que M. Lacheneur eût cru à une ingratitude si noire... Pourquoi s'était-il retiré si précipitamment?... Le duc de Sairmeuse tenait à sa disposition telle somme qu'il lui plairait de fixer, soixante, cent mille francs, davantage même...
Cependant M. Lacheneur ne semblait pas ébloui, et quand Martial eut fini, il répondit respectueusement mais froidement qu'il réfléchirait.
Cette froideur devait stupéfier Chanlouineau; il ne le cacha pas dès que le marquis de Sairmeuse se fut retiré après force protestations.
--Nous avions mal jugé ces gens-là, déclara-t-il.
Mais M. Lacheneur haussa les épaules.
--Comme cela, fit-il, tu crois que c'est à moi qu'on offre tout cet argent?
--Dame!... j'ai des oreilles...
--Eh bien! mon pauvre garçon, il faut se défier de ce qu'elles entendent. La vérité est que ces grosses sommes sont destinées aux beaux yeux de ma fille. Elle a plu à ce freluquet de marquis, et il voudrait en faire sa maîtresse...
Chanlouineau s'arrêta court, l'œil flamboyant, les poings crispés.
--Saint bon Dieu!... s'écria-t-il, prouvez-moi cela, et je suis à vous, corps et âme... et pour tout ce que vous voudrez.
XII
--Non, décidément, je n'ai de ma vie rencontré une femme qui se puisse comparer à cette Marie-Anne. Quelle grâce et quelle majesté!... Ah! sa beauté est divine!...
Ainsi pensait Martial en regagnant Sairmeuse, après ses propositions à M. Lacheneur.
Au risque de s'égarer, il avait pris au plus court, et il s'en allait à travers champs, se servant de son fusil comme d'une perche pour sauter les fossés.
Il trouvait une jouissance toute nouvelle pour lui, et délicieuse, à se représenter Marie-Anne telle qu'il venait de la voir, palpitante et émue, pâlissant et rougissant tour à tour, près de défaillir ou se redressant superbe de fierté.
--Comment soupçonner, se disait-il, sous ces chastes dehors, sous cette naïveté pudique, une âme de feu et une indomptable énergie! Quelle adorable expression avait son visage, que de passion dans ses deux grands yeux noirs pendant qu'elle regardait ce petit imbécile d'Escorval!... Que ne donnerait-on pas pour être regardé ainsi, ne fut-ce qu'une minute!... Comment ce garçon ne serait-il pas fou d'elle!...
Lui-même l'aimait, sans vouloir encore se l'avouer. Cependant, quel nom donner à cet envahissement de sa pensée, à ces furieux désirs qui frémissaient en lui.
--Ah!... n'importe, s'écria-t-il, je la veux... Oui, je la veux et je l'aurai.
En conséquence, il se mit à étudier le côté politique et stratégique de l'entreprise, avec la sagacité d'une expérience souvent mise à l'épreuve.
Son début, force lui était d'en convenir, n'avait été ni heureux ni adroit.
--C'est mon père, murmurait-il, qui me vaut cette école... Comment, moi qui le connais, ai-je pu prendre ses rêveries pour des réalités!...
Il est sûr que l'épreuve qu'il venait de tenter était faite pour porter la lumière dans son esprit. Hommages et argent avaient été repoussés. Si Marie-Anne avait entendu avec une visible horreur ses déclarations déguisées, M. Lacheneur avait accueilli plus que froidement ses avances et l'offre d'une véritable fortune.
En outre, il se rappelait l'œil terrible de Chanlouineau.
--Comme il me toisait, ce magnifique rustre! grommela-t-il. Sur un signe de Marie-Anne, il m'eût écrasé comme un œuf, sans souci de mes aïeux. Ah ça! l'aimerait-il aussi lui?... Nous serions trois poursuivants en ce cas.
Mais plus l'aventure lui paraissait difficile et même périlleuse, plus elle irritait sa passion.
--Tout peut se réparer, songeait-il. Les occasions de nous revoir ne nous manqueront pas. Ne faudra-t-il pas que nous ayons quelques entrevues avec M. Lacheneur pour régulariser la restitution de Sairmeuse?... Je l'apprivoiserai. Pour la fille, mon rôle est tout tracé. Même, je profiterai de la détestable impression que j'ai produite. Je me montrerai aussi timide que j'ai été hardi, et ce sera bien le diable si elle n'est pas touchée et flattée de ce triomphe de sa beauté. Reste le d'Escorval.
C'était là que le bât blessait Martial, ainsi qu'il se le répétait en ce langage trivial qu'on emploie vis-à-vis de soi.
Il avait bien vu M. Lacheneur chasser brutalement Maurice, mais sa colère lui avait paru bien grande pour être absolument réelle.
Il soupçonnait une comédie, mais pour qui? Pour lui, Martial, ou pour Chanlouineau?... Et encore dans quel but?...
--En attendant, disait-il, me voici les mains liées, et empêché de demander compte à ce petit d'Escorval de son insolence. Digérer un affront en silence... c'est dur. Puis, il est brave, c'est incontestable; peut-être s'avisera-t-il de venir me provoquer de nouveau. Que faire en ce cas?... Il est d'assez bonne noblesse pour que je n'aie aucune satisfaction à lui refuser. D'un autre côté, si j'avais seulement le malheur de faire tomber un cheveu de sa tête, Marie-Anne ne me le pardonnerait jamais... Ah! je donnerais bonne chose en échange d'un petit expédient pour le forcer à quitter le pays.
Tout en roulant dans son esprit ces projets dont il ne pouvait ni prévoir, ni calculer les épouvantables conséquences, Martial arrivait à l'avenue de Sairmeuse, quand il lui sembla entendre des pas précipités derrière lui.
Il se retourna, et voyant deux hommes qui accouraient en faisant des signes, il s'arrêta.
C'était Chupin et un de ses fils.
Le vieux maraudeur, le dimanche soir, s'était faufilé parmi les gens chargés d'aller préparer à Sairmeuse les appartements, il avait déjà trouvé le secret de se rendre utile, il visait à devenir indispensable.
--Ah! monsieur le marquis, s'écria-t-il dès qu'il fut à portée de la voix, nous vous cherchons partout, mon fils et moi; c'est M. le duc...
--Bien, dit sèchement Maurice, je rentre.
Mais Chupin n'était plus susceptible, et si fâcheux que fût l'accueil, il ne s'en risqua pas moins à cheminer derrière Martial, assez près pour être entendu.
Il avait son projet, car il ne tarda pas à entamer le long récit de toutes les calomnies répandues dans le pays sur le compte de M. Lacheneur.
Pourquoi choisissait-il ce sujet plutôt qu'un autre? Avait-il deviné quelque chose de la passion du jeune marquis de Sairmeuse?...
À l'entendre, Lacheneur--il ne disait plus: Monsieur--n'était définitivement qu'un scélérat, la restitution de Sairmeuse n'était qu'une rouerie, enfin il possédait des mille et des cent mille francs, puisqu'il mariait sa fille Marie-Anne.
Si le vieux maraudeur n'avait que des soupçons, Martial les changea en certitude par sa vivacité à demander:
--Comment, Mlle Lacheneur va se marier.
--Oui, monsieur le marquis.
--Et avec qui?...
--Avec Chanlouineau, monsieur le marquis, ce gars, vous savez bien, que les paysans voulaient massacrer sur la place, parce qu'il avait manqué de respect à M. le duc. Il est finaud, le mâtin, et si Marie-Anne ne lui apportait pas de bons écus vaillants, il ne la mènerait pas à la mairie... Oh non!... quoique ce soit une belle fille.
--Est-ce positif ce que vous dites là?...
--À ma connaissance, oui. Mon aîné qui est là a entendu dire à Chanlouineau et à Lacheneur que la noce est pour le mois qui vient, et qu'on va publier les bans...
Et se retournant vers son fils:
--Pas vrai... garçon? demanda-t-il.
--Ma grande foi, oui! répondit le gars, qui jamais n'avait ouï rien de pareil.
Martial se tut, honteux peut-être de s'être laissé prendre aux amorces de ce vieux, mais satisfait d'être averti de cette circonstance si importante.
Si Chupin ne mentait pas, et quelles raisons pouvait-il avoir de mentir, il devenait évident que la conduite de M. Lacheneur cachait quelque gros mystère. Comment, sans quelque tout-puissant motif, eût-il refusé sa fille à Maurice d'Escorval qu'elle aimait, pour la donner à un paysan?...
Ce motif, Martial se jurait de le pénétrer, quand il arriva à Sairmeuse. Un singulier spectacle l'y attendait. Dans le grand espace sablé qui s'étendait entre le parterre et le perron du château, se trouvaient amoncelés toutes sortes d'effets d'habillement, du linge, de la vaisselle, des meubles... On eût dit un déménagement. Une demi-douzaine d'hommes allaient et venaient, et debout au milieu de ce remue-ménage, le duc de Sairmeuse donnait des ordres.
Martial ne comprit pas tout d'abord. Il s'avança donc vers son père, et après l'avoir respectueusement salué:
--Qu'est-ce que cela?... demanda-t-il.
M. de Sairmeuse éclata de rire.
--Comment, vous ne devinez pas?... fit-il. C'est cependant bien simple. Qu'un maître légitime, à son retour, couche dans les draps d'un usurpateur, c'est charmant pour une première nuit, pour une seconde, non. Ici tout rappelait trop mons Lacheneur. Il me semblait que j'étais chez lui, et ça m'assassinait. J'ai donc fait rassembler et descendre sa défroque, celle de sa fille, tout ce qui n'est pas de l'ancien mobilier du château... On va charger le tout sur une charrette et le lui porter...
Le jeune marquis de Sairmeuse bénit le ciel d'être arrivé si à point. Le projet de son père exécuté, il eût pu dire adieu à ses espérances.
--Vous ne ferez pas cela, monsieur le duc, dit-il.
--Hein!... pourquoi? Qui m'en empêcherait, je vous prie?
--Personne assurément... Mais vous réfléchirez qu'un homme qui ne s'est pas trop mal conduit, en somme, a droit à quelques égards...
Le duc parut abasourdi.
--Des égards!... s'écria-t-il, ce maraud a droit à des égards!... Voilà qui est du dernier plaisant. Comment, je lui donne, c'est-à-dire vous lui donnez--car il n'est que juste que vous fassiez la guerre à vos dépens--vous lui faites présent de cent mille livres, et il ne se tient pas pour content, il lui faut encore des égards!... Accordez-lui en, vous qui en tenez pour sa fille... moi je ferai ce que j'ai résolu...
--Eh bien!... moi, monsieur, j'y regarderais à deux fois, à votre place. Lacheneur vous a rendu Sairmeuse, c'est très-bien. Mais où en est la preuve? Que feriez-vous si, imprudemment irrité par vous, il revenait sur sa parole?... Où sont vos titres de propriété?...
M. de Sairmeuse devint vert.
--Jarnibieu! s'écria-t-il, je n'avais pas pensé à cela... Holà! vous autres, qu'on me rentre toute cette dépouille, et promptement!...
Et comme on lui obéissait:
--Maintenant, dit-il à son fils, hâtons-nous de nous rendre à Courtomieu, d'où on nous a déjà envoyé chercher deux fois... Il s'agit d'une affaire d'une importance extrême.
XIII
Le château de Courtomieu passe, après Sairmeuse, pour la plus magnifique habitation de l'arrondissement de Montaignac. Si Sairmeuse s'enorgueillit de ses hautes futaies, Courtomieu vante ses prairies et ses eaux jaillissantes.
On y arrivait alors par une longue et étroite chaussée mal pavée, très-laide, et qui gâtait absolument l'harmonie du paysage. Elle avait cependant coûté au marquis les yeux de la tête, à ce qu'il disait, et, pour cette raison, il la considérait comme un chef-d'œuvre.
Quand la voiture qui amenait Martial et son père quitta la grande route pour cette chaussée, les cahots tirèrent le duc de la rêverie profonde où il était tombé dès en quittant Sairmeuse.
Cette rêverie, le marquis pensait bien l'avoir causée.
--Voilà, se disait-il, non sans une secrète satisfaction, le résultat de mon adroite manœuvre!... Tant que la restitution de Sairmeuse ne sera pas légalisée, j'obtiendrai de mon père tout ce que je voudrai... oui, tout. Et s'il le faut, il invitera Lacheneur et Marie-Anne à sa table.
Il se trompait. Le duc avait déjà oublié cette affaire; ses impressions les plus vives ne duraient pas ce que dure un dessin sur le sable.
Il abaissa la glace de devant de sa voiture, et après avoir ordonné au cocher de marcher au pas:
--Maintenant, dit-il a son fils, causons!... Vous êtes décidément amoureux de cette petite Lacheneur?...
Martial ne put s'empêcher de tressaillir.
--Oh!... amoureux, fit-il d'un ton léger, ce serait peut-être beaucoup dire. Mettons qu'elle m'inspire un goût assez vif, ce sera suffisant.
Le duc regardait son fils d'un air narquois.
--En vérité, vous me ravissez!... s'écria-t-il. Je craignais que cette amourette ne dérangeât, au moins pour l'instant, certains plans que j'ai conçus... J'ai des vues sur vous, marquis!...
--Diable!...
--Oui, j'ai mes desseins et je vous les communiquerai plus tard en détail... Je me borne pour aujourd'hui à vous recommander d'examiner Mlle Blanche de Courtomieu.
Martial ne répondit pas. La recommandation était inutile. Si Mlle Lacheneur lui avait fait oublier, le matin, Mlle de Courtomieu, depuis un moment le souvenir de Marie-Anne s'effaçait sous l'image radieuse de Blanche.
--Mais avant d'arriver à la fille, reprit le duc, parlons du père... Il est fort de mes amis et je le sais par cœur. Vous avez entendu des faquins me reprocher ce qu'ils appelaient mes préjugés, n'est-ce pas? Eh bien! comparé au marquis de Courtomieu, je ne suis qu'un insigne jacobin.
--Oh!... mon père...
--Rien de plus exact. Si je ne suis pas de mon époque, on l'eût tenu, lui, pour arriéré, sous le règne de Louis XIV. Seulement,--car il y a un seulement,--les principes que j'affiche hautement, il les tient enfermés dans sa tabatière... et fiez-vous à lui pour ne l'ouvrir qu'au moment opportun. Il a, jarnibieu! cruellement souffert pour ses opinions, en ce sens qu'il a été forcé de les cacher assez souvent. Il les a cachées sous le Consulat, d'abord, quand il revint d'émigration. Il les dissimula plus courageusement encore sous l'Empire... car il a été quelque peu chambellan de «Buonaparte,» ce cher marquis... Mais, chut! ne lui rappelez pas cet héroïsme: il le déplore depuis Lutzen.
C'est de ce ton que M. de Sairmeuse avait coutume de parler de ses meilleurs amis.
--L'histoire de sa fortune, poursuivit-il, serait l'histoire de ses mariages... Je dis: «ses,» parce qu'il s'est marié un certain nombre de fois... avantageusement. Oui, en quinze ans, il a eu la douleur de perdre successivement trois femmes, toutes meilleures et plus riches les unes que les autres. Sa fille est de la troisième et dernière, une Cissé-Blossac... c'est celle qui a le plus duré; elle est morte vers 1809. À chaque veuvage, il trompait son désespoir en achetant quantité de terres ou des rentes. Si bien qu'à cette heure, il est aussi riche que vous, marquis, et qu'il a des influences secrètes dans tous les camps... Mais, Jarnibieu! j'oubliais un détail: il flaire, m'a-t-on dit, l'influence du clergé, et il est devenu d'une haute piété.
Il s'interrompit, la voiture venait de s'arrêter dans la cour d'honneur de Courtomieu, et le marquis accourait de sa personne au-devant de ses hôtes. Distinction flatteuse qu'il ne prodiguait pas.
C'était bien l'homme du portrait.
Long plutôt que grand, solennel et remuant à la fois, M. de Courtomieu portait une lévite infinie et des souliers à boucle d'or. La tête qui surmontait cette immense charpente était remarquablement petite,--signe de race,--couronnée de rares cheveux plats et noirs,--il les teignait,--et éclairée par de gros yeux ronds et sans chaleur.
La morgue qui sied au gentilhomme et l'humilité qui convient au chrétien, se livraient, sur son visage, un perpétuel et bien plaisant combat.
Il serra tour à tour entre ses bras M. de Sairmeuse et Martial, non sans les combler de compliments débités d'une petite voix de tête, qui étonnait, venant de ce grand corps, autant que surprendraient des sons de flûte sortant des flancs d'un ophicléide.
--Enfin, vous voici... répétait-il; nous vous attendions pour délibérer... c'est très-grave... très-délicat aussi. Il s'agit de rédiger une adresse à Sa Majesté. La noblesse, qui a tant souffert de la Révolution, attend de larges compensations... Enfin, tous nos amis des environs, au nombre de seize, sont réunis dans mon cabinet, transformé en chambre du conseil...
Martial frémit à l'idée de tout ce qu'il allait être obligé d'entendre de choses niaises et insipides, et la recommandation de son père lui revenant à propos:
--N'aurons-nous donc pas l'honneur, demanda-t-il, de présenter nos respects à Mlle de Courtomieu?...
--Ma fille doit être dans le salon avec notre vieille cousine, répondit le marquis de Courtomieu d'un ton distrait... à moins qu'elles ne soient au jardin...
Cela pouvait signifier: «Allez-y, si bon vous semble!» Martial le prit ainsi, et arrivé dans le vestibule, il laissa monter seuls son père et le marquis.
Un domestique lui ouvrit la porte du grand salon... mais il était vide.
--C'est bien, dit-il, je sais où est le jardin.
Mais c'est en vain qu'il le parcourut en tout sens, ce jardin: personne.
Il allait se décider à rentrer, et à marcher bravement à l'ennemi, quand, à travers le feuillage d'un berceau de jasmin, il crut distinguer comme une robe blanche.
Il s'avança doucement, et son cœur battit, quand il reconnut qu'il avait bien vu.
Mlle Blanche de Courtomieu était assise près d'une vieille dame, et elle lui lisait à demi-voix une lettre.
Il fallait qu'elle fût bien préoccupée, pour n'avoir pas entendu le sable crier sous les bottes de Martial.
Il était à dix pas d'elle, si près qu'il distinguait, par une éclaircie des jasmins, jusqu'à l'ombre de ses longs cils.
Il s'arrêta, retenant son haleine, s'abandonnant à une délicieuse extase.
--Ah!... elle est bien belle, pensait-il, elle aussi!...
Belle, non!... Mais jolie à ravir l'imagination. En elle, tout souriait au désir, ses grands yeux d'un bleu velouté et ses lèvres entr'ouvertes. Elle était blonde, mais de ce blond vivant et doré des pays du soleil; et de son chignon tordu haut sur la nuque s'échappaient à profusion des boucles folles où la lumière, en se jouant, semblait allumer des étincelles.
Peut-être l'eût-on souhaitée un peu plus grande... Mais elle avait le charme pénétrant des femmes petites et mignonnes, mais sa taille avait des rondeurs exquises, ses mains aux doigts effilés étaient celles d'une enfant.
Hélas!... ces jolis dehors mentaient, autant et plus que les apparences du marquis de Courtomieu.
Cette jeune fille au regard candide avait la sécheresse d'âme d'un vieux courtisan. Elle avait été tant fêtée au couvent, en sa qualité de fille unique d'un grand seigneur archi-millionnaire, on l'avait entourée de tant d'adulations! Le poison de la flatterie avait flétri en leur germe toutes ses bonnes qualités.