Monsieur Lecoq — Volume2 L'honneur du nom
Chapter 39
Maurice d'Escorval, entré dans la magistrature, et qui était juge près du tribunal de la Seine, l'abbé Midon qui était venu vivre à Paris avec Maurice, enfin Martial et elle-même.
Il en était un autre cependant, dont le souvenir faisait frissonner la duchesse, et dont elle osait à peine articuler le nom...
Jean Lacheneur, le frère de Marie-Anne.
Une voix intérieure, plus puissante que tous les raisonnements, lui criait que cet implacable ennemi vivait encore, qu'il se souvenait toujours, qu'il était tout près d'elle, protégé par son obscurité, épiant l'heure de la vengeance...
Plus obsédée par ses pressentiments que par Chupin autrefois, Mme Blanche résolut de s'adresser à Chefteux, afin de savoir au moins à quoi s'en tenir.
L'ancien agent de Fouché était resté à sa dévotion. Toujours, tous les trois mois, il présentait un «compte de frais» qui lui était payé sans discussion, et même, pour l'acquit de sa conscience, il envoyait tous les ans, un de ses hommes rôder dans les environs de Sairmeuse.
Émoustillé par l'espoir d'une magnifique récompense, l'espion promit à sa cliente et se promit à lui-même de découvrir cet ennemi.
Il se mit en quête, et il était déjà parvenu à se procurer des preuves de l'existence de Jean quand ses investigations furent brusquement arrêtées...
Un matin, au petit jour, des balayeurs ramassèrent dans un ruisseau un cadavre littéralement haché de coups de couteau. C'était le cadavre de Chefteux.
«Digne fin d'un tel misérable,» disait le _Journal des Débats_, en enregistrant l'événement.
Lorsqu'elle lut cette nouvelle, Mme Blanche eut la terrifiante sensation du coupable lisant son arrêt.
--Ceci est la fin de tout, murmura-t-elle, Lacheneur est proche!...
La duchesse ne se trompait pas.
Jean ne mentait pas, quand il affirmait qu'il ne vendait pas pour son compte les biens de sa sœur.
L'héritage de Marie-Anne avait, dans sa pensée, une destination sacrée. Il l'y employa tout entier sans en détourner rien pour ses besoins personnels.
Il n'avait plus un sou en poche, quand le directeur d'une troupe ambulante l'engagea à raison de 45 francs par mois.
De ce jour, il vécut comme vivent les pauvres comédiens nomades, à l'aventure; mal payé, toujours pris entre un manque d'engagement et la faillite d'un directeur.
Sa haine était toujours aussi violente; seulement, pour se venger comme il l'entendait, il avait besoin de temps, c'est-à-dire d'argent devant soi.
Or, comment économiser, lorsqu'il n'avait pas toujours de quoi manger à sa faim!
Il était loin, cependant, de renoncer à ses espérances. Ses rancunes étaient de celles que le temps aigrit et exaspère, au lieu de les adoucir et de les calmer. Il attendait une occasion, avec une rageuse patience, suivant de l'œil, des profondeurs de sa misère, la brillante fortune des Sairmeuse.
Il attendait depuis seize ans, quand un de ses amis lui procura un engagement en Russie.
L'engagement n'était rien; mais le pauvre comédien eut l'habileté de s'associer à une entreprise théâtrale, et en moins de six ans, il avait réalisé un bénéfice de cent mille francs.
--Maintenant, se dit-il, je puis partir; je suis assez riche pour commencer la guerre.
Et, en effet, six semaines plus tard, il arrivait à Sairmeuse.
Au moment de mettre à exécution quelqu'un de ces atroces projets qu'il avait conçus, il venait demander à la tombe de Marie-Anne un redoublement de haine et l'impitoyable sang-froid des justiciers.
Il ne venait que pour cela, en vérité, quand le soir même de son arrivée les caquets d'une paysanne lui apprirent que depuis son départ, c'est-à-dire depuis plus de vingt ans, deux personnes s'obtenaient à faire chercher un enfant dans le pays.
Quel était cet enfant, Jean le savait, c'était celui de Marie-Anne. Pourquoi ne le retrouvait-on pas, il le savait également...
Mais pourquoi deux personnes?... L'une était Maurice d'Escorval, mais l'autre?...
Au lieu de rester une semaine à Sairmeuse, Jean Lacheneur y passa un mois, mais au bout de ce mois il tenait la piste d'un agent de Chefteux, et par cet agent il arrivait jusqu'à l'ancien espion de Fouché, puis jusqu'à la duchesse de Sairmeuse elle-même.
Cette découverte le stupéfia.
Comment Mme Blanche savait-elle que Marie-Anne avait eu un enfant, et le sachant quel intérêt avait-elle à le retrouver?
Voilà les deux questions qui tout d'abord se présentèrent à l'esprit de Jean. Mais il eut beau se torturer, il n'y trouva pas de réponse satisfaisante.
--Les fils de Chupin me renseigneront, se dit-il; je me réconcilierai s'il le faut, en apparence, avec les fils du misérable qui a livré mon père...
Oui, mais les fils du vieux maraudeur étaient morts depuis plusieurs années, et après des démarches sans nombre, Jean ne rencontra que la veuve Chupin et son fils Polyte.
Ils tenaient un cabaret bâti au milieu des terrains vagues, non loin de la rue du Château-des-Rentiers, bouge mal famé, appelé la _Poivrière_.
Ni la veuve, ni Polyte ne savaient rien. Vainement Lacheneur les interrogea, son nom même qu'il leur dit n'éveilla en eux aucun souvenir.
Jean allait se retirer, quand la Chupin, qui sans doute espérait tirer de lui quelques sous, se mit à déplorer sa misère présente, laquelle était d'autant plus affreuse, qu'elle avait «eu de quoi,» affirmait-elle, autrefois, du vivant de son pauvre défunt, lequel avait de l'argent tant qu'elle en voulait, jusqu'à plus soif, d'une dame de haut parage, la duchesse de Sairmeuse...
Lacheneur eut un mouvement si terrible, que la vieille et son fils reculèrent...
Il voyait l'étroite relation entre les recherches de Mme Blanche et ses générosités. La vérité éclairait le passé de ses fulgurantes lueurs...
--C'est elle, se dit-il, l'infâme, qui a empoisonné Marie-Anne... C'est par ma sœur qu'elle a connu l'existence de l'enfant... Elle a comblé Chupin parce qu'il connaissait le crime dont son père a été le complice...
Il se souvenait du serment de Martial, et son cœur était inondé d'une épouvantable joie. Il voyait ses deux ennemis, le dernier des Sairmeuse et la dernière des Courtomieu, punis l'un par l'autre et faisant de leurs mains sa besogne de vengeur...
Ce n'était là cependant qu'une présomption, et il voulait une certitude.
Il sortit de sa poche une poignée d'or, et l'étalant sur la table du cabaret:
--Je suis très-riche, dit-il à la veuve et à Polyte... voulez-vous m'obéir et vous taire? votre fortune est faite.
Le cri rauque arraché par la convoitise à la mère et au fils valait toutes les protestations d'obéissance.
La veuve Chupin savait écrire, Lacheneur lui dicta ce terrible billet:
«Madame la duchesse,
«Je vous attends demain à mon établissement, entre midi et quatre heures. C'est pour l'affaire de la Borderie. Si à cinq heures, je ne vous ai pas vue, je porterai à la poste une lettre pour M. le duc...».
--Et si elle vient, répétait la veuve stupéfiée, que lui dire?...
--Rien; vous lui demanderez de l'argent.
Et, en lui-même, il se disait:
--Si elle vient, c'est que j'ai deviné...
Elle vint.
Caché à l'étage supérieur de la _Poivrière_, Jean la vit par une fente du plancher, remettre un billet de banque à la Chupin.
--Maintenant, pensait-il, je la tiens!... Dans quels bourbiers dois-je la traîner, avant de la livrer à la vengeance de son mari!...
LIV
Dix lignes de l'article consacré à Martial de Sairmeuse, par la BIOGRAPHIE GÉNÉRALE DES HOMMES DU SIÈCLE, expliquent son existence après son mariage.
«Martial de Sairmeuse, y est-il dit, dépensa au service de son parti la plus haute intelligence et d'admirables facultés... Mis en avant au moment où les passions politiques étaient le plus violentes, il eut le courage d'assumer seul la responsabilité des plus terribles mesures...
Obligé de se retirer devant l'animadversion générale, il laissa derrière lui des haines qui ne s'éteignirent qu'avec la vie.»
Mais ce que l'article ne dit pas, c'est que si Martial fut coupable--et cela dépend du point de vue--il le fut doublement, car il n'avait pas l'excuse de ces convictions exaltées jusqu'au fanatisme qui font les fous, les héros et les martyrs.
Et il n'était pas même ambitieux.
Tous ceux qui l'approchaient, lorsqu'il était aux affaires, témoins de ses luttes passionnées et de sa dévorante activité, le croyaient ivre du pouvoir...
Il s'en souciait aussi peu que possible. Il jugeait les charges lourdes et les compensations médiocres. Son orgueil était trop haut pour être touché des satisfactions qui délectent les vaniteux, et la flatterie l'écœurait.
Souvent dans ses salons, au milieu d'une fête, ses familiers voyant sa physionomie s'assombrir, s'écartaient respectueusement.
--Le voilà, pensaient-ils, préoccupé des plus graves intérêts... Qui sait quelles importantes décisions sortiront de cette rêverie.
Ils se trompaient.
En ce moment, où sa fortune à son apogée faisait pâlir l'envie, alors qu'il paraissait n'avoir rien à souhaiter en ce monde, Martial se disait:
--Quelle existence creuse!... Quel ennui! Vivre pour les autres... quelle duperie!
Il considérait alors la duchesse, sa femme, rayonnante de beauté, plus entourée qu'une reine, et il soupirait.
Il songeait à l'autre, la morte, Marie-Anne, la seule femme qui l'eût remué, dont un regard faisait monter à son cerveau tout le sang de son cœur...
Car jamais elle n'était sortie de sa pensée. Après tant d'années, il la voyait encore, immobile, roide, morte, dans la grande chambre de la Borderie... Il frissonnait parfois, croyant sentir sous ses lèvres sa chair glacée.
Et le temps, loin d'effacer cette image qui avait empli sa jeunesse, la faisait plus radieuse et la parait de qualités presque surhumaines.
Si la destinée l'eût voulu, pourtant, Marie-Anne eût été sa femme. Il s'était répété cela mille fois, et il cherchait à se représenter sa vie avec elle.
Ils seraient restés à Sairmeuse... Ils auraient de beaux enfants jouant autour d'eux! Il ne serait pas condamné à cette représentation continuelle, si bruyante et si creuse...
Les heureux ne sont pas ceux qui ont des tréteaux en vue, jouent pour la foule la parade du bonheur... Les véritables heureux se cachent, et ils ont raison; le bonheur, c'est presque un crime.
Ainsi pensait Martial, et lui, le grave homme d'État, il se disait avec rage:
--Aimer et être aimé!... tout est là! Le reste... niaiserie.
Positivement il avait essayé de se donner de l'amour pour Mme Blanche. Il avait cherché à retrouver près d'elle les chaudes sensations qu'il avait éprouvées en la voyant à Courtomieu. Il n'avait pas réussi. On a beau tisonner des cendres froides, on n'en fait point jaillir d'étincelles. Entre elle et lui se dressait un mur de glace que rien ne pouvait fondre, et qui allait gagnant toujours en hauteur et en épaisseur.
--C'est incompréhensible, se disait-il, pourquoi?... Il y a des jours où je jurerais qu'elle m'aime... Son caractère, si irritable autrefois, est entièrement changé; elle est devenue la douceur même... Quand j'ai pour elle une attention, ses yeux brillent de plaisir...
Mais c'était plus fort que lui...
Ses regrets stériles, les douleurs qui le rongeaient, contribuèrent sans doute à l'âpreté de la politique de Martial.
Il sut du moins tomber noblement.
Il passa, sans changer de visage, de la toute-puissance à une situation si compromise qu'il put croire un instant sa vie en danger.
Au fond, que lui importait.
Voyant vides ses antichambres encombrées jadis de solliciteurs et d'adulateurs, il se mit à rire, et son rire était franc.
--Le vaisseau coule, dit-il, les rats sont partis.
On ne le vit point pâlir quand l'émeute vint hurler sous ses fenêtres et briser ses vitres. Et comme Otto, son fidèle valet de chambre, le conjurait de revêtir un déguisement et de s'enfuir par la porte du jardin:
--Ah! parbleu, non! répondit-il. Je ne suis qu'odieux, je ne veux pas devenir ridicule!...
Même on ne put jamais l'empêcher de s'approcher d'une fenêtre et de regarder dans la rue.
Une singulière idée lui était venue.
--Si Jean Lacheneur est encore de ce monde, s'était-il dit, quelle ne doit pas être sa joie!... Et s'il vit, à coup sûr il est là, au premier rang, animant la foule.
Et il avait voulu voir.
Mais Jean Lacheneur était encore en Russie, à cette époque. L'émotion populaire se calma, l'hôtel de Sairmeuse ne fut même pas sérieusement menacé.
Cependant, Martial avait compris qu'il devait disparaître pour un temps, se faire oublier, voyager...
Il ne proposa pas à la duchesse de le suivre.
--C'est moi qui ai fait les fautes, ma chère amie, lui dit-il, vous les faire payer en vous condamnant à l'exil serait injuste. Restez... je vois un avantage à ce que vous restiez.
Elle ne lui offrit pas de partager sa mauvaise fortune. C'eût été un bonheur, pour elle, mais était-ce possible! Ne fallait-il pas qu'elle demeurât pour tenir tête aux misérables qui la harcelaient. Déjà, quand par deux fois elle avait été obligée de s'éloigner, tout avait failli se découvrir, et cependant elle avait tante Médie, alors, qui la remplaçait...
Martial partit donc, accompagné du seul Otto, un de ces serviteurs dévoués comme les bons maîtres en rencontrent encore. Par son intelligence, Otto était supérieur à sa position; il possédait une fortune indépendante, il avait cent raisons, dont une bien jolie, pour tenir au séjour de Paris, mais son maître était malheureux, il n'hésita pas...
Et, pendant quatre ans, le duc de Sairmeuse promena à travers l'Europe son ennui et son désœuvrement, écrasé sous l'accablement d'une vie que nul intérêt n'animait plus, que ne soutenait aucune espérance.
Il habita Londres d'abord, Vienne et Venise ensuite. Puis, un beau jour, un invincible désir de revoir Paris le prit, et il revint.
Ce n'était pas très-prudent, peut-être. Ses ennemis les plus acharnés, des ennemis personnels, mortellement blessés par lui autrefois, offensés et persécutés, étaient au pouvoir. Il ne calcula rien. Et d'ailleurs, que pouvait-on contre lui, lui qui ne voulait plus rien être!... Quelle prise offrait-il à des représailles?...
L'exil qui avait lourdement pesé sur lui, le chagrin, les déceptions, l'isolement où il s'était tenu, avaient disposé son âme à la tendresse, et il revenait avec l'intention formellement arrêtée de surmonter ses anciennes répugnances et de se rapprocher franchement de la duchesse.
--La vieillesse arrive, pensait-il. Si je n'ai pas une femme aimée à mon foyer, j'y veux du moins une amie...
Et dans le fait, ses façons, à son retour, étonnèrent Mme Blanche. Elle crut presque retrouver le Martial du petit salon bleu de Courtomieu. Mais elle ne s'appartenait plus, et ce qui eût dû être pour elle le rêve réalisé ne fut qu'une souffrance ajoutée à toutes les autres.
Cependant, Martial poursuivait l'exécution du plan qu'il avait conçu, quand un jour la poste lui apporta ce laconique billet:
«Moi, monsieur le duc, à votre place, je surveillerais ma femme.»
Ce n'était qu'une lettre anonyme, cependant Martial sentit le rouge de la colère lui monter au front.
--Aurait-elle un amant, se dit-il.
Puis réfléchissant à sa conduite, à lui, depuis son mariage:
--Et quand cela serait, ajouta-t-il, qu'aurais-je à dire?... Ne lui ai-je pas tacitement rendu sa liberté!...
Il était extraordinairement troublé, et cependant jamais il ne fût descendu au vil métier d'espion, sans une de ces futiles circonstances qui décident de la destinée d'un homme.
Il rentrait d'une promenade à cheval, un matin, sur les onze heures, et il n'était pas à trente pas de son hôtel, quand il en vit sortir rapidement une femme, plus que simplement vêtue, tout en noir, qui avait exactement la tournure de la duchesse.
--C'est bien elle, se dit-il, avec ce costume subalterne... Pourquoi?...
S'il eût été à pied, il fût rentré, certainement. Il était à cheval, il poussa la bête sur les traces de Mme Blanche, qui remontait la rue de Grenelle.
Elle marchait très-vite, sans tourner la tête, tout occupée à maintenir sur son visage une voilette très-épaisse.
Arrivée à la rue Taranne, elle se jeta plutôt qu'elle ne monta dans un des fiacres de la station.
Le cocher vint lui parler par la portière, puis remontant lestement sur son siège, il enveloppa ses maigres rosses d'un de ces maîtres coups de fouet qui trahissent un pourboire princier...
Le fiacre avait déjà tourné la rue du Dragon, que Martial, honteux et irrésolu, retenait encore son cheval à l'endroit où il l'avait arrêté, à l'angle de la rue des Saints-Pères, devant le bureau de tabac.
N'osant prendre un parti, il essaya de se mentir à lui-même.
--Bast! pensa-t-il en rendant la main à son cheval, qu'est-ce que je risque à avancer?... Le fiacre est sans doute bien loin, et je ne le rejoindrai pas.
Il le rejoignit cependant, au carrefour de la Croix-Rouge, où il y avait comme toujours un encombrement...
C'était bien le même, Martial le reconnaissait à sa caisse verte et à ses roues blanches.
L'encombrement cessant, le fiacre repartit.
Debout sur son siège, le cocher rouait ses chevaux de coups, et c'est au galop qu'il longea l'étroite rue du Vieux-Colombier, qu'il côtoya la place Saint-Sulpice et qu'il gagna les boulevards extérieurs, par la rue Bonaparte et la rue de l'Ouest.
Toujours trottant, à cent pas en arrière, Martial réfléchissait.
--Comme elle est pressée! pensait-il. Ce n'est cependant guère le quartier des rendez-vous.
Le fiacre venait de dépasser la place d'Italie. Il enfila la rue du Château-des-Rentiers, et bientôt s'arrêta devant un espace libre...
La portière s'ouvrit aussitôt, la duchesse de Sairmeuse sauta lestement à terre, et sans regarder de droite ni de gauche, elle s'engagea dans les terrains vagues...
Non loin de là, sur un bloc de pierre, était assis un homme de mauvaise mine, à longue barbe, en blouse, la casquette sur l'oreille, la pipe aux dents.
--Voulez-vous garder mon cheval un instant? lui demanda Martial.
--Tout de même! fit l'homme.
Martial lui jeta la bride et s'élança sur les pas de sa femme.
Moins préoccupé, il eût été mis en défiance par le sourire méchant qui plissa les lèvres de l'homme, et, examinant bien ses traits, il l'eût peut-être reconnu.
C'était Jean Lacheneur.
Depuis qu'il avait adressé au duc de Sairmeuse une dénonciation anonyme, il faisait multiplier à la duchesse ses visites à la veuve Chupin, et, à chaque fois, il guettait son arrivée.
--Comme cela, pensait-il, dès que son mari se décidera à la suivre, je le saurai...
C'est que pour le succès de ses projets, il était indispensable que Mme Blanche fût épiée par son mari.
Car Jean Lacheneur était décidé désormais. Entre mille vengeances, il en avait choisi une effroyable, active et ignoble, qu'un cerveau malade et enfiévré par la haine pouvait seul concevoir.
Il voulait voir l'altière duchesse de Sairmeuse livrée aux plus dégoûtants outrages, Martial aux prises avec les plus vils scélérats, une mêlée sanglante et immonde dans un bouge... Il se délectait à l'idée de la police, prévenue par lui, arrivant et ramassant indistinctement tout le monde. Il rêvait un procès hideux où reparaîtrait le crime de la Borderie, des condamnations infamantes, le bagne pour Martial, la maison centrale pour la duchesse, et il voyait ces grands noms de Sairmeuse et de Courtomieu flétris d'une éternelle ignominie.
Dans cette conception du délire se retrouvait la férocité de l'assassin du vieux duc de Sairmeuse, mêlée de monstrueux raffinements empruntés par le cabotin nomade aux mélodrames où il jouait les rôles de traître.
Et il pensait bien n'avoir rien oublié. Il avait sous la main deux abjects scélérats, capables de toutes les violences, et un triste garçon du nom de Gustave, que la misère et la lâcheté mettaient à sa discrétion, et à qui il comptait faire jouer le rôle du fils de Marie-Anne.
Certes ces trois complices ne soupçonnaient rien de sa pensée. Quant à la veuve Chupin et à son fils, s'ils flairaient quelque infamie énorme, il ne savaient de la vérité que le nom de la duchesse.
Jean tenait d'ailleurs Polyte et sa mère par l'appât du gain et la promesse d'une fortune s'ils servaient docilement ses desseins.
Enfin, pour le premier jour où Martial suivrait sa femme, Jean avait prévu le cas où il entrerait derrière elle à la _Poivrière_, et tout avait été disposé pour qu'il crût qu'elle y était amenée par la charité.
Mais il n'entrera pas, pensait Lacheneur, dont le cœur était inondé d'une joie sinistre, pendant qu'il tenait le cheval, M. le duc est trop fin pour cela.
Et dans le fait, Martial n'entra pas. Si les bras lui tombèrent quand il vit sa femme entrer comme chez elle dans ce cabaret infâme, il se dit qu'en l'y suivant il n'apprendrait rien.
Il se contenta donc de faire le tour de la maison, et remontant à cheval, il partit au grand galop. Ses soupçons étaient absolument déroutés, il ne savait que penser, qu'imaginer, que croire...
Mais il était bien résolu à pénétrer ce mystère, et dès en rentrant à l'hôtel, il envoya Otto aux informations. Il pouvait tout confier, à ce serviteur si dévoué, il n'avait pas de secrets pour lui.
Sur les quatre heures, le fidèle valet de chambre reparut, la figure bouleversée.
--Quoi?... fit Martial, devinant un malheur.
--Ah! monseigneur, la maîtresse de ce bouge est la veuve d'un fils de ce misérable Chupin...
Martial était devenu plus blanc que sa chemise...
Il connaissait trop la vie pour ne pas comprendre que la duchesse en était réduite à subir la volonté de scélérats maîtres de ses secrets. Mais quels secrets? Ils ne pouvaient être que terribles.
Les années, qui avaient argenté de fils blancs la chevelure de Martial, n'avaient pas éteint les ardeurs de son sang. Il était toujours l'homme du premier mouvement.
Enfin, d'un bond il fut à l'appartement de sa femme.
--Mme la duchesse vient de descendre, lui dit la femme de chambre, pour recevoir Mme la comtesse de Mussidan et Mme la marquise d'Arlange.
--C'est bien; je l'attendrai ici!... sortez!
Et Martial entra dans la chambre de Mme Blanche.
Tout y était en désordre, car la duchesse, de retour de la _Poivrière_, achevait de s'habiller, quand on lui avait annoncé une visite.
Les armoires étaient ouvertes, toutes les chaises encombrées, les mille objets dont Mme Blanche se servait journellement, sa montre, sa bourse, des trousseaux de petites clefs, des bijoux, traînaient sur les commodes et sur la cheminée.
Martial ne s'assit pas, le sang-froid lui revenait.
--Pas de folie, pensait-il, si j'interroge, je suis joué!... Il faut se taire et surveiller.
Il allait se retirer, quand, parcourant la chambre de l'œil, il aperçut, dans l'armoire à glace, un grand coffret à incrustations d'argent, que sa femme possédait déjà étant jeune fille, et qui l'avait toujours suivie partout.
--Là, se dit-il, est sans doute le mot de l'énigme.
Martial était à un de ces moments où l'homme obéit sans réflexions aux inspirations de la passion. Il voyait sur la cheminée un trousseau de clefs, il sauta dessus et se mit à essayer les clefs au coffret... La quatrième ouvrit. Il était plein de papiers...
Avec une rapidité fiévreuse, Martial avait déjà parcouru trente lettres insignifiantes, quand il tomba sur une facture ainsi conçue:
«RECHERCHES POUR L'ENFANT DE MME DE S---- _Frais du 3e trimestre de l'an 18--_»
Martial eut comme un éblouissement.
Un enfant!... Sa femme avait un enfant!
Il poursuivit néanmoins et il lut: «Entretien de deux agents à Sairmeuse... Voyage pour moi... Gratifications à divers..., etc., etc.» Le total s'élevait à 6,000 francs, le tout était signé: Chefteux.